‹ Aux embuscades de la vieChapitre 2 sur 42 · LA CHUTE DU PASTEUR JOHANN STUMPF · texte numérisé non relu

LA CHUTE DU PASTEUR JOHANN STUMPF

Dans toutes les villes germaniques, si vous connaissez quelque émérite buveur de bière, il vous confiera, le soir, après dîner, qu'au fond d'Un quartier populaire se trouve une obscure brasserie, dépourvue de toute élégance, où les connaisseurs viennent chercher, réunies, en une lampée délectable, toutes les joies de l'orge et du houblon. Parmi les crins hirsutes de la face teutonesque, les petits yeux jaunes s'allument à la seule pensée de ce séjour enchanteur. Votre ami voudrait vous donner un avant-goût de la chose. Mais comment traduire par des mots grossiers le suprême raffinement des sensations dont Tatlentp quotidienne est Tétoile de sa vie? Il y a la fraîcheur, il y a la qualité, il y a le parfum, une certaine saveur qui ne se rencontre qu'en ce lieu : le je ne sais quoi. Et ce sont des oh! El ce sont des ah! Si bien qu'un quart d'heure après, vous affrontez le pavé glissant d'une ruelle noire, qui doit vous conduire, après quelques faux pas — comme il est classique pour tout Paradis — aa Walhalla de Gambrinus.

Une lanterne fumeuse, surmontée d'une enseigne qui est parfois un chef-d'œuvre d'antique serrurerie, est le

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signe que derrière ces murailles, imprégnées d'aigres ;

senteurs, des riles s'accomplissent. Vous poussez une

porte, et vous voilà dans la situation de Jupiter lorsque,

pour ses plaisirs secrets, il s'enveloppait d'un nuage. ;

Seulement des p.is, accompagnés dun bruit de verres .

ou de poterie, vous avertissent que votre nuage est j

habité. L'h' mme expérimenté se lient coi, attendant |

qu'il se fasse une accoutumance des yeux. Bientôt, en '

effet, on perçoit des ombres qui passent, échangeant des *'

paroles indicatrices d'un compte : i- Huit, dix, douze, ;

quinze, vingt », sans que jamais une réflexion s'en- ^

suive. Enfin vous découvrez des tahles alignant des \

bataillons de verres, souvent de pots de grès, autour j

desquels des fil-^ barbus d'Odin sourilent dans di^s por- j

celaines d'où s'exhalent d'épais tourbillons de fumée. ^

De temps à autre quelqu'un s'arrête de souffler .son '

charbon pour porter à sa bouche la divine liqueur, puis !

on le voit fermer les jeu^x, recueilli en une ineffable \

prière aux Puissances fabricatrices de parfaite béati- i

tude, et, plein d'une ardeur nouvelle, pousser au ciel

l'hommage de nouvelles spirales fuligineuses Le peuple ^

des brasseries vulgaires aime à causer en buvant, en i

fumant. En cet habitat de délices inexprimables l'initié ^

observe un silence religieux. Les suprêmes félicités \

sont muettes. '

Le mois dernier, après avoir pris place à la brasserie <

du Weifser Lœive dont la bonne ville de Zurich se '.

vante, j'essayais d'analyser mes sensations confuses et '

ne trouvais rien en moi que le respect d'un profane ^

pour une religion inconnue, lorsque mon ami le profes- j

seur Hans Schumann, qui m'avait ouvert la porte du I

temple, m'invita aux cérémonies préparatoires de lal-

lumage des fourneaux suivi d'une libation généreuse. ;

C'était l'entrée en matière. Qu'est-ce que le Lion Blanc •

avait à faire ici, je ne saurais le dire, car si l'aspect pouvait être d'une ménagerie, les fauves aux barbes d'or, perdus dans les ravissements dune douce hébétude, laissaient toute blancheur — d'ùuie ou de linge — en cette atmosphère enfumée. La bière du Lion Blanc était bonne, assurément. Malgré les plus consciencieux efforts, je ne la jugeai pas supérieure à celle des autres brasseries. Quand je fis part de ma déconvenue à mon introducteur : « Il faut le temps et l'expérience^, répondit-il, avec un bon sourire de pitié. Surtout, ne dites pas cela, vous vous feriez du tort. »

Un professeur arriva, puis un autre, et bientôt on aurait pu se croire à une conférence silencieuse du Polytechnicurn. Comme je regardais devant moi, pour occuper mes pensées, je fus frappé de l'aspect insolite d'un adepte dont l'ardeur au culte devait être fort grande à en juger par le nombre des coupes vidées. On ne voyait rien de lui qu'un feutre noir enfoncé jusqu'au nez d'où s'élançait un ruissellement de barbe blanche. Wjàpaii désespérément, ce dont je ne m'étonnais point, ayant déjà compris que le tabac seul pouvait faire passer la bièr<', comme la bière le tabac. Une rigidité du corps comme de catalepsie. Point de compagnon. Il me sembla qu'on s'écartait de lui. Tout à coup, il leva les deux cercles d'or de grosses lunettes rondes vers les poutres enfumées. C'était le signal convenu pour un supplément de bière. La mousse épaisse s'étala lentement sur la barbe blanche, puis Ihomme retond)a dans l'immobilité.

L'accomplissement des cérémonies dans un temple n'est point, pour qui sait vivre, une occasion de questionner. D'ailleuis, je crois vraiment que toute pensée avait fui de mon cerveau. Entre deux pôles, bière et tabac, oscillaient mes vagues notions d'existence. En

fumant, il me venait un appétit de bière: en buvant, un besoin de tabac. Quand les deux sensations arrivaient à se détruire, c'était signe qu'on pouvait partir. 11 ne leur fallut pas moins de trois heures pour s'entredétruire chez le professeur Hans Schumann dont la science profonde en géologie fait l'orgueil de tous les cantons allemands.

Enfin nous nous retrouvâmes sur le quai de la Limmat, et le grand «lir éclaircissant mes idées :

— Avez-vous remarqué, hasardai-je, ce drôle d'homme en face de nous?

— Qui est-ce qui ne connaît pas Johann Stumpf?

— Moi !

— Commenî? Vous n'avez pas lu son histoire dans les journaux? Elle a fait assez de tapage.

— Quand donc?

— Mais, il n'y a pas plus de vingt ans.

— Peut-être l'ai-je oubliée. Voulez-vous me la rappeler ?

— Certainement. Le cas est curieux.

Et s'accoudant au parapet, face à face avec la grande flèche pointue qui darde au ciel la foi religieuse de la communauté Zuriquoise, le professeur Hans Schumann entra sans plus de façons en matière.

— J'ai connu le docteur Johann Stumpf — car il est docteur bien qu'il ne permette plus qu'on lui donne son titre — il y a une trentaine d'années. Il avait fait de brillantes études en Allemagne et était venu se fixer comme pasteur d'âmes à Schwarzbach, près d'Aarau. C'était un grand et beau garçon, tout droit sur ses jambes, doué de la plus rare éloquence, profondément pénétré des vérités de son enseignement. Avec cela, charitable aux malheureux, donnant sans compter — son père lui a laissé une assez belle fortune — se dépen-

sant de jour et de nuil en visites aux malades et aux « malpensanls ». Pour Stumpf, le " nialpensant », estil besoin de le dire, était l'homme qui ne pensait pas comme lui. U avait dépensé tant de lahcur pour se faire une conviction personnelle, et y était arrivé avec tant de peine, que c'était une inexprimable souffrance lorsqu'il rencontrait une créature humaine qui différait d'avec lui sur quelque point de théologie. Le pis est que, dans son ardeur de propagande, il recherchait la contradiction, provoquait le débat, et cet homme qui n'aurait pas voulu écraser un puceron finissait le plus souvent par vouer son interlocuteur aux flammes de l'éternité. A moins de dire cimen à tout ce qui lui tombait des lèvres, on ne sortait guère de son entretien qu'en l'état de damnation pour cause d'hérésie. Cela lui avait fait des ennemis, je dois en convenir, car de la religion beaucoup en prennent, beaucoup eu laissent, mais il n'en est pas moins désagréable de s'entendre dire, par un homme qu'on respecte et qu'on aime, que le créateur du monde est dans l'obligation de vous réserver une place sur les charbons ardents de l'enfer. Par contre, naturellement, tousceux qui se rangeaient, boucheclose, aux doctrines du docteur Stumpf, ou ne disputaient avec lui que pour se rendre, recevaient la ferme promesse d'une éternité de bonheur, ce dont ils lui marquaient une reconnaissance infinie. Plus tard, ses amis sont devenus ses ennemis. Mais ses ennemis par malheur, lui sont restés fidèles dans l'inimitié. C'est ainsi qu'il s'est trouvé seul contre tous.

— Qu'a-t-il donc fuit?

— Vous allez le savoir. Il avait épousé une femme charmante, douée de toutes les vertus, excellente ménagère, élevant leurs deux enfants — une fille et un garçon — dans le respect des doctrines de leur père. On

chercherait vainonient ce qui manquait à Johann Slumpf pour être heureux. C'est alors que je fis .sa conuaissancc. Je laimais beaucoup...

— Mais puisque vous fûtes son ami, pourquoi ne lui avez-vous pas parlé tout à l'heure?

— Nous r^imons tous encore. Seulement, le malheur la rendu bizarre. Il ne faut pas le troubler dans ses méditations. Quand il veut nous parler, nous sommes tout à lui. Mais nous lui ferions une peine cruelle en provoquant son discours quand il veut être seul avec lui-même. Je le vois tous les soirs au Lion Diane, €t voilà plus de trois mois que nous n'avons échangé une parole. Demain peut-être, nous causerons comme si nous nous étions rencontrés la veille. Bien entendu, je me garderai de faire la plus légère allusion à son malheur...

— Quel est donc son malheur?

— Vous le sauriez déjà sans vos interruptions. Le malheur de Johann Stumpf, c'est que, prêchant des croyances — qui, entre nous, sont invérifiables par l'expérience — il prétendait les contrôler par le raisonnement. Toujours il était en travail sur lui-même, argumentant contre ses propres pensées, s'enfermant pour dialoguer tout haut, et poussant des cris de triomphe quand il avait réduit à merci son contradicteur imaginaire. Il devint sombre agité, plein de réticences, comme s'il portait en lui quelque grave révélation dont il n'osait se départir. Un jour, entiu, il éclata. Il entra violemment chez sa femme qu'il trouva occupée à frotter ses armoires co'mme toutes les femmes font en Suisse à la veille du dimauche — c'était un samedi — et les cheveux ébouriffés, les yeux hagards, les mains tremblantes :

— Adélaïde! s'écria-t-ij, avec un rire nerveux où se

inêlaioiU étrangemont la Irislesso t-t la joir, il nous arrive un grand honlieur. Je viens de découvrir qu'il n "y a pas de Dial)ie.

— Pas de Diablel répondil ?a reniinc, (jui ne lil qu'un saiit de son escabeau. C'est impossible, Johann. A ([uoi servirait le bon Dieu?

— Oui. Voilà comme je parlais moi-même, il n'y a l»as plus de huit jours. J'étais simplement insensé. Te rappelles tu? Je damnais tout le monde à tort et à travers. Dieu me pardonnera d'avoir été si bête. Car ce n'était que bèiise, stupidité profonde,si je l'ai méconnu, si j'ai pu croire que son inell'able bonté pouvait s'accommoder des feux de l'enfer. Comprends donc, malheureuse. Le bon Dieu est le lion Dieu, il n'e^'t donc pus méchant.

— Johann, mon cher Johann, tu es malade, tu blasphèmes. Le pasleur Johann Slumpf ne va pas se tourner contre la religion.

— Me tourner contre la religion? Mou Adélaïde t hérie, mais jamais je ne fus si plein de foi, si débor-

lant d'amour pour le Créateur dont la sublime bonté nous permet de trouver dans les épreuves de ce monde une suffisante rémission de nos fautes.

— Tais-toi, Johann, tais-toi, tu outrages Dieu. Insensé! E-l-ce donc là ce que tu vas enseigner à tes enfants?

— Mes enfants? Comment! lu m'en voudrais de supprimer pour eux la perspective de l'Enfer? Tu prétends qu'ils soient brûlés vifs toute l'éternité pour un simple manquement? Tu peux vivre axez cette pensée?

— Je vis dans les pensées de la religion que lu proposes de détruire.

— Non. Non. Tu le verras demain, quand du haut de la chaire...

— Johann, tu ne feras pas cela.

— Il faut bien que je le fasse. Ne vois-tu pas que je vais délivrer le monde de ses terreurs ? Par moi, les hommes vont connaître la paix.

— La paix du crime. Si tu fais cela, toute la chrétienté se dressera contre toi. Tu seras maudit!

— Je serai béni par tous les braves gens.

Que vous dirai-je ? poursuivit le professeur. Le lendemain, Johann Stumpf annonça dogmatiquement en chaire la vérité nouvelle à laquelle il venait d'atteindre , par grâce spéciale , dans sa quarantième année.

— Non, amis chrétiens, tonua-t-il superbement, il n y a pas de Diable! L'esprit du mal n'est rien qu'une imagination de nos pau^Tes cervelles en délire. Dans l'univers qu'emplit la Providence de Dieu, il n'y a pas de place pour le Démon.

Une longue démonstration suivit pour démontrer que les suppplices éternels seraient en contradiction avec la bonté divine. M™* Stumpf sanglotait à son banc. Les fidèles, stupéfaits, se demandaient ce qui était arrivé pour que le Diable ainsi eût fait tout à coup ce plongeon inattendu dans le néant. On sortit de l'office dans une agitation extrême, des groupes se formèrent sur la place, où le cas fut examiné.

— Il est fou, dit le brasseur. Si la bonté divine ne comportait pas les supplices éternels de l'Enfer, elle exclurait aussi les maux passagers de la terre.

— Il sera damné pour cette parole sacrilège, pr3nonça le cordonnier.

— Laisserons-nous remonter à la chaire de vérité, demanda le forgeron, un blasphémateur exécrable? Il nie le Démon, c'est donc un athée.

Ce mot décida de la journée. La foule se porta sous

h'S fenêtres du paslour, le conspua aux cris âc : « A hris IHthée\ » et cassa toutes les vitres. Stunipf voulut paraître au balcon, une pierre l'alteif^nit à la lête : il fut l'iMTé de se retirer. Par la voix du peuple, qui est la voix lie Dieu, Schwarzbach vengeait le Démon outragé. I.o lendemain, à la première heure, sa femme quittait le foyer conjugal pour se retirer dans sa famille avec ses deux enfants. Ils sont à Bille. Le garçon est dans l'horlogerie. On dit que la fille ne pourra jamais épouser «lu'un Français. Les voit-il quelquefois? On l'ignore. •Juant à lui, il vint se réfugier ici. Il travaille à un i;rand ouvrage, où la non-existence du Diable sera, [)araît-il, mathématiquement établie. Ses soirées se passent où vous l'avez vu. C'est un homme frappé de la foudre. Il fume et boit automatiquement tout le soir. Je sais que vous. Français, qui aimez la griserie légère, vous nous reprochez les lourdes ivresses de la bière. Ouestion de forme, cher monsieur. Le Chinois a son opium, c'est pis encore. Tous les hommes s'épuisent à lâcher d'oublier la vie. Il se peut que le Diable n'existe pas, comme l'assure maintenant Johann Stumpf. Cela n'empêche pas, à mon avis, qu'il puisse très bien y avoir un enfer, et, en ce cas, je ne serais pas étonné que ce déplorable séjour eiUjustement notre globe pour réceptacle.

— Et jamais Stumpf ne vous a parlé de son aventure?

— Je le rencontrai, l'an dernier, dans la Bahnhof Slrass'^, tenant un journal à la main. Il me le mit sous le nez.

— Voyez donc comme c'est drôle ! s'écria-t-il avec des saccades de voix gutturale qui voulaient être un rire.

C'était une histoire du Grand Frédéric, qui ayant

révoqué un pasteur dont les descriptions trop réalistes des supplices éternels avaient fait évanouir une demidouzaine de femmes au prêche, reçut une pétition cil liinanimilé des fidèles réclamait le maintien du prédicateur. Ce qui faisait rire Stumpf, c'est que le Roi avait écrit en marge : « Si mes fidèles sujets veulent aller au Diable^ je ne me reconnais j)oint le droit de les en empêcher. »

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