‹ Aux embuscades de la vieChapitre 42 sur 42 · LA GUÉRISON DE KRATÈS · texte numérisé non relu

LA GUÉRISON DE KRATÈS

Kralès, époux volage d'Hjmnis proclamait en tous lieux qu'il était revenu de la folie de l'amour. La courtisane Mélissa, parait-il, avait opéré ce miracle. En voyant son orgueil abattu d'un geste de l'enchanteresse, le fils d'Eutychidc avait, sans plus de façons, brisé l'autel magnifiquement élevé dans son àme à l'amour idéal, expression sublime d'une vie, pour s'abandonner aux caprices d'Eros. Ainsi l'innocente Hymnis se trouva d'abord victime de la brutale expérience où s'était heurtée la déraison de son époux.

Mais, pas plus que la prédication, la leçon du fait n'arrive à changer lame. Kratès, support trop faible de son idéalisme d'amour, avait précipitamment conclu de sa propre défaillance à une incapacité générale d'aimer où il crut voir, d'après lui-même, l'attribut caractéristique des créatures. Hymnis dédaignée, mais aimante et fière, cherchait dans le? travau-x du gynécée l'oubli de son malheur. Embellir la demeure de l'infidèle, n'étaitce pas encore une manière de se donner? Les protestations de Kratès. au beau temps de leurs amours, lui étaient demeurées vivantes. Elle sentait de certitude qu'il n'avait pas menti. Et puisqu'elle était sûre de

navoirpas démérité, c'était donc qu'un événement in- ^ï connu avait bouleversé l'esprit de Kratès. Il fallait qu'il y eût là quelque inexplicable méprise qui s'éclaircirail un jour pour lui rendre le bonheur perdu. Ce jour, elle ; l'attendait en la patience héroïque de l'amour méconnu j qui accepte silencieusement la luîte contre la destinée. *

Ce qui lui était une aide c'est que, loin de s'adonner aux plaisirs des sens avec sa fougue accoutumée, Kra- tés n'avait fait manifestement que changer de folie. Le f| besoin de gouverner les hommes le possédait maintenant. Les alTaires publiques absorbaient ses pensées, et, depuis le départ de Cléon pour la Chalcidique, il avait conquis dans les assemblées d'Athènes une autorité prépondérante. Ignorant le doute, et convaincu que ce qui lui paraissait vrai Tétait absolument, il mettait dans son éloquence un accent de sincérité qui emportait les suffrages de la foule. Quelle âpre joie pour lui de tenir en sa main le monstre aux mille têtes ! Il n'avait pas encore appris que tout dompteur de multitude fatalement devient proie à son tour. Il croyait maîtriser, et^ plus d'une fois, déjà, il avait dû faire fléchir l'orgueil de, sa pensée devant le grondement populaire. Qui prétend conduire les hommes est trop souvent mené par eux.

Kratès commençait à réfléchir là-dessus lorsqu'un jeune libertin, d'une audace déconcertante, Alcibiade, fils de Clinias, lui souffla, comme en se jouant, la mobile faveur du peuple souverain. D'incroyables victoires aux jeux olympiques, des débauches sans nom, jointes à des talents qui rendaient l'homme non moins dangereux dans la paix que dans la guerre, la queue d'un chien coupée, et mille autres sottises inattendues, tels étaient les titres du jeune A'icméonide à la renommée. Kratès qui, malgré tout, conservait des parties de saine? raison, se jeta hardiment dans la lutte contre ce grand

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vainqueur. L'autre, d'un mépris souriant, le mit hors de combat par quelques traits ailés de sa parole légère. Tète basse, sous les huées de ce même peuple qui l'exaltait naguère, Kralès reprit le chemin de sa demeure, oii l'attendait son ami, le philosoplie de Samos, avec Hymnis.

— iSe nous dis rien de l'Agora, fit Ly?imaque d'une àme tranquille. Avant ta venue, j'avais écoulé les conversations des citoyens. Il n'était que trop aisé de prévoir l'issue de ta rencontre avec le fils de Clinias. C'est pourquoi je suis venu joindre llymnis afin que tu trouvasses, à ta porte même, l'accueil de l'amour et de l'amitié.

— Je n'attendais pas moins de toi, ô Lysimaque, répondit Kratès, ni de toi, douce Hymnis. Quand Hermès, Dieu de l'éloquence, m'abandonne, que Zeus, que la vierge Athéna vous accompagnent et vous protègent.

— Tes vœux nous sont chers, reprit Lysimaque, mais il te faut quitter ce douloureux visage et le montrer supérieur à la fortune d'un jour. Regarde-toi. Qu'as-tu perdu de toi-même? Rien sûrement. Tel tu étais hier, tel tu seras demain. Le trésor de ton àme est intact. Tu gardes l'amitié de Lysimaque, l'amour d'Hymnis. Tous les hommes conjurés ne pourraient rien l'enlever de ces biens. Et tu te plaindrais, ingTat, quand les ennemis mêmes, s'ils n'étaient aveuglés, seraient tenus de te porter envie !

— Tu m'as peut-être mal jugée dans le bonheur, ô Kratès! dit simplement Hymnis. Si jamais le malheur vient, tu apprendras à me connaître.

— Nous n'en sommes pas là, observa Lysimaque. Qu'est-il arrivé? Les hommes qui acclamaient Kratès l'ont conspué. Leurs applaudissements ne prouvaient pas qu'il eût raison, leur tumulte méchant n'est pas

davanlage la preuve qu'il ait tort. Tout bien considéré^ même, j'inclinerais plutôt à voir dans le premier mou-; vement de désapprobation populaire le signe d'uni pensée conforme aux lois sévères de la juste raison. Cai tandis qu'une vie obstinée de labeur n'est point de lro| pour nous former Tintelligence et nous mettre en état! de raisonner pertinemment des choses, le peuple d'élan irréfléchi juge sommairement de tout, selon la prévention des communes erreurs, et prétend, par cela même qu'il ignore, prononcer d'infaillibles arrêts. Plaignonsle, et sachons, quand nous tentons de l'éclairer, que tous ceux qui heurteront les préjugés acquis seront rebutés tout d'abord. Tu te crois sincèrement victime, ô Kr\tès! N'as-tu jamais prêché l'erreur, par présomption, par entraînement d'éloquence, par crainte de déplaire à la foule que tu avais en mépris ? Interroge-toi. Ne t'estu pas réjoui d'enlever à d'autres ces acclamations populaires qu'Alcibiade vient de te ravir? Subis donc le sort commun avec sérénité. Ta faute fut de tirer vanité d'applaudissements sans valeur. Garde-toi de l'aggraver en attachant une soufTrance aux manifestations d'inimitié qui sont tout justement du même prix. Si ton cœur était assez bas pour avoir besoin d'une vengeance, je te dirais d'attendre dans le calme de ton foyer que le tour d'Alcibiade soilvenu de connaître le déchaînement de la haine publique. A en juger parles monstrueuses qualités qu'il déploie, l'événement pourrait être plus prochain qu'il ne semble.

— Tu parles bien, ô Lysimaque! répondit Kratès, et je m'efforcerai de profiter de tes enseignements. Permets-moi pourtant de te dire que ce qui m'afflige dans ma défaite, c'est moins la gloriole perdue d'un succès éphémère que le dommage qui se prépare pour Athènes elle-même. Cette expédition de Sicile, où la démence

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(l'Alcibitule cherche à nous enlraîncr, est une aventure grosse de catastrophes qui m'épouvantent. Si le fils de Clinias l'emporte, comme il paraît maintenant trop probable, je ne prévois rien de moins que la ruine de la Cité. Faut-il donc que je Pois sans force aujourd'hui pour empêcher ce malheur?

— Alcibiade est un aimable malfaiteur qui a pour unique propos de conquérir quelque fumée de gloire à nos dépens. Aux triomphes de la parole il veut ajouter les triomphes de la guerre. Le reste est pour lui ?ans importance, et je gagerais qu'il né se ferait nul scrupule, au besoin, de porter les armes contre sa patrie. Tu n'es pas de cette race. Pourtant oserais-tu jurer que toujours ta parole fat utile à Athènes? Es-tu certain que jamais l'ardeur d'un orgueil à satisfaire ne t'entraîna au delà de cette raison mesurée que tu vantes? Montretoi donc indulgent pour Ion vainqueur d'un jour, le vaincu de demain, dans l'histoire brillante de qui tu pourrais reconnaître le grossissement de tes propres erreurs. Sa guerre de -Sicile est une de ces absurdités trop séduisantes pour que le peuple ignorant ne s'y laisse pas prendre. Je crois, comme toi-même, qu'on n'en saurait calculer les conséquences malheureuses. Mais quoi ! Tu ne peux opposer aux Athéniens que l'autorité de la raison. Va tenter l'épreuve demain. Loin de sentir en la défaite une diminution de toi, cherche dans cette épreuve la source de force vive où la noblesse de l'âme se retrempe. Va faire ton devoir en toute simplicité de cœur, en toute sérénité d'âme, parle une fois sans art, donne-toi tout entier et laisse faire aux Dieux.

— Oui, va défendre la Ville contre la Ville même, ô Kratès, mon époux! dit Hymnis avec un geste de passion contenue, et souviens-toi que dans la défaite tu me seras plus cher encore, s'il est possible, que dans la victoire.

A quelques jours de là, Texpédition de Sicile était décidée. Sans la protection de son adversaire, KratèsJ injurié, bafoué, comme « vendu à Sparte », oui été] décrété d'accusation. Alcibiade, à l'issue de l'assemblée,! suivi d'un gros de peuple qui lui faisait cortège, rencontra Timon :

— Grandis, jeune homme, lui cria le misanthrope, pour être le fléau de tout ce monde.

Kratès, ignoré dans la foule, recueillit la parole prophétique, écho de sa pensée.

Le lendemain, une incompréhensible mutilation des Hermès mettait toute la ville en rumeur. Des eschives, des métèques accusaient Alcibiade d'avoir profané les marbres divins, et parodié, dans une partie de débauche, les mystères des deux Déesses : Démêler et Perséphoné. Kratès, par chevalerie, fit tète bravement au chef des accusateurs, Androclès, et réunit ainsi tour à tour sur sa tête la haine des deux camps.

A peine Alcibiade débarqué en Sicile, ses ennemis font rage à l'Agora. Bientôt on lui dépêche la Salaminienne pour l'amener devant ses juges. Il s'enfuit, et la fureur du peuple se tourne contre ses défenseurs. Kratès est décrété d'accusation pour avoir « pris part à la conspiration » de l'homme dont il avait combattu les projets avec une suprême énergie. Il était arrêté et courait risque de la vie, lorsqu'une troupe conduite par Hymnis elle-même réussit à le dégager des archers, et l'escorta jusqu'au port de Phalère, d'où il gagna Mégare dans la nuit. Hymnis et Lysimaque ne tardèrent pas à le rejoindre, lui apportant la nouvelle qu'il venait d'être condamné à mort.

— Tu m'as sauvé au péril de les jours, ô mon épouse bien-aimôe! s'éci-ia Kratès en pressant tendrement Hymnis sur son cœur. Je te dois la vie.

— Ma dette est bien plus grande encore, répondit llymnis. Je te dois la joie d'aimer, ([ui fait la beauté de la vie.

Frappé de ce mot, Kratés, dans le silence du remords, contemplait celle qui avait doucement opposé aux aveugles dédains de rinditlérence la force invincible de lamour. Il était là, vaincu, rayonnant de la victoire d'Hymnis.

— Amis, dit Lysimaque, remercions les Dieux que l'épreuve vous soit heureuse.

— Je n'ai pas mérité mon bonheur, dit Kratès. Mais, par la grâce d'Hymnis, je saurai m'en montrer digne. Je ne puis cependant me défendre d'une tristesse au spectacle des déchirements de la noble Cité qui garde une part de mon cœur.

— Que ta peine se modère, ô Kratès 1 dit Lysimaque. Parmi les hommes , toujours , Athènes demeurera vivante. Ce qui fait sa grandeur est au-dessus des entreprises d'Alcibiade. Tu n'as pu la sauver de ce fou. Un autre te l'aurait prise demain. Les peuples, comme les hommes, ont leur destinée. Et toi-même, homme faible et vacillant, qu'aurais-tu fait d'un succès, même durable, sur le fils de Clinias? Qui sait si la défaite ne t'éipargne pas le remords d'erreurs fatales pour la Cité que tu aimes ? Alcibiade ne connaîtra jamais ces soucis qui seraient ton honneur. Qu'importe ? Ne sais-tu pas que l'homme, sous la main d'une fatalité supérieure, n'est pas maître de l'œuvre qu'il croit accomplir ? Tu ne peux pas t'estimer plus haut que Périclès, assurément. Je veux que tes intentions ne soient pas moins belles. Pourtant, tu ne saurais prétendre à l'égaler aussi bien par la qualité que par la mise en œuvre de l'intelligence. Vois, cependant, quel fut pour les Athéniens l'avantage de ses talents après un gouvernement de

quarante années. Inférieur en richesses à Cimon qui se montrait prodigue de son bien envers tous, il se répandit en largesses avec les fonds publics et corrompit ^ le peuple par ce moyen. Il fit exiler Cimon comme ami ' de Lacédémone, et dut subir le rappel de son adversaire : quand celui-ci, rompant son ban, accourut au secours ■ d'Athènes, à Tanagra, conlre Lacédémone. Tu sais la guerre injuste qu'il soutint contre Samos, ma pairie, dans Uinlérét des Milésiens, compatriotes d'Aspasie. ^ Il mérita ainsi la fameuse apostrophe d'Elpinice : « Que ' de couronnes tu mérites, ô Pèriclès ! pour avoir fait tuer tant de braves citoyens, non pas en combattant les Mèdes, comme mon frère Cimon, mais pour détruire une ville alliée, sœur d'Athènes 1 » Tout cela n'est que misère en comparaison du crime impardonnable qui, pour satisfaire une rancune d'Aspasie, nous lança dans cette guerre fratricide d'Athènes contre Lacédémone. Encore quelques années de batailles livreront l'Hellade sans force et sans vertu au premier conquérant qui ^ s'abattra sur nous. Et cette tactique insensée de m Pèriclès qui consistait à garder hoplites et cavaliers d'Athènes dans leurs raur^ , tandis qu'Archidamos ^. ravageait l'Attique abandonnée. ..J'en ai trop dit. Je m'ar- g rête. Par ces quelques traits d'un homme qui fut l'un des plus grands de notre histoire, apprends la modestie, 6 Kratèsl et savoure, toi, infime, le bonheur de n'avoir pas gouverné.

— Malgré tout, dit Kratès, la gloire de Pèriclès demeure l'une des plus nobles parties de notre héritage.

— Sans doute, mais de quel prix payée? Et je n'ai rien dit des outrages dont il fut accablé. Sans parler de ses chagrins domestiques, on ne peut oublier la condamnation qu'il subit pour avoir malversé, ses pleurs devant les juges pour sauver Aspasie... Voilà des

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récompenses de l'homme public au service du pouple ! D'autre part, vois Gléon, médisant, hâbleur, esprit désordonné. Il ira à la postérité tout chargé de traits cruels. Cependant Athènes lui doit l'un de ses plus beaux faits de guerre à Sphactérie , oii Nicias luimême se déclarait impuissant. Il est mort à l'ennemi devant Amphipolis. Tu reconnaîtras que ce n'est pas mal pour un homme qui ne faisait pas profession des armes. Et bien! cela n'empêche pas qu'on ne le traite encore de lâche, et que des gens qui n'ont pas quitté le Céramique racontent qu'il a trouvé la mort en fuyant

Kralës demeurait songeur. Hymnis, d'un geste heureux, inclina doucement la têle sur la poitrine de son époux. Il lui pritje visage à deux mains, et, lui mettant un long baiser aux lèvres :

— Je t'aime, dit-il. J'étais fou. Parce que je concevais un idéal d'aimer, je m'étais cru capable de l'atteindre. Et voilà que la force m'en vient de mon épouse méconnue. Ton amour, en dépit de moi-même, m'a fait digne de toi. Je veux vivre uniquement pour Hymnis...

— Mais si l'armée de Sicile était vaincue, dit Lysimaque, si Athènes était menacée...

— Alors, s'écria Kralès, je braverais...

— Alors, reprit Hymnis, nous braverons tout pour courir au devoir.

— Et l'amour ?

— L'amour, dit Kralès, nous donnerait des forces pour supporter le pire, comme à Périclès.

— Voilà donc le fruit de mes leçons, dit Lysimaque en éclatant de rire. Eh bien ! enfants, sachez-le. C'est vous qui avez raison contre moi dans votre conclusion de dévouement sublime, comme j'eus raison contre Kratès dans la dure constatation des faits. Le véritable

liéros mesure ses forces à son courage plutôt qu'ai possibilités. Envisagez le destin d'un œil tranquille amis, et sans vous arrêter à ce qu'il vous découvre ei deçà de l'espérance, donnez pour but à voire efîoi suprême l'inaccessible idéal par delà les réalités. Ainsf vous connaîtrez la joie parfaite de vivre, et vous pai donnerez à Lysimaque s'il réclame , pour salaire l'amitié, sa part du sacrifice qui nous met plushautquè les Dieux.

GIAMBOLO

GIAMBOLO

Et moi aussi, j'ai connu la joie des voyages I Moi aussi, j'ai quitté, pour l'âpre escalier de l'étranger, les pentes douces de la patrie! Comme tant d'autres fous rassasiés de connu, je me suis élancé par delà les frontières à la recherche d'un quelque chose d'où me viendraient des sensations imprévues.

Ballotté, cahoté, meurtri, sur la planchette des sleepiugs, je me suis vu tomber aux mains d'un porter, d'un trœger, d'un facchiuo, qui m'ahurissait d'une mimique violente accompagnée de sons antifrançais, me bouclait à des couvertures, à des sacs de voyage, et me jetait, après une extorsion de monnaie, à la moleskine sympathiquement fatiguée de l'omnibus de l'hôtel, parmi d'étranges compagnons. Puis un affreux bruit de ferraille et de vitres entre-choquées, tandis qu'un personnage coiffé d'or me demande simultanément, en trois langues différentes, des explications sur ma présence en ces lieux et l'emploi de mon temps et l'avantage qu'il y aurait pour moi à faire autre chose que ce que je me propose de faire. Enfin, le supplice change. Un portier géant, en houppelande d'empereur, me transmet à de silencieux automates — habit noir et cravate

blanche — qui se passent successivement gens et colis jusqu'à la plaie-forme de Tascenseur. Il ne me resle-^ plus qu'à répondre aux investigations de |la femme de. chambre sur mes habitudes, mes goûls, ma manière de] comprendre l'existence, cependant qu'une erreur des^ garçons dispose mes bagages en des chambres voisines^ et m'embarrasse de colis inconnus. Tout s'arrange. Seul, enfin!

Un coup discret à ma porte, c'est l'interprète, le guide, le cicérone, l'homme indispensable qui, avec une^ obséquiosité touchante, vient meltre à ma disposition sa connaissance universelle des choses, pour aujourd'hui, pour demain, pour toujours. Une longue énumé- î ration suit de ce que la coutume exige de tout étranger. Il ne saurait être question de se soustraire à l'usage. , Voilà les monuments, voilà les chemins pour s'y rendre. On peut commencer par celui-ci ou par celui-là. Ma, liberté s'exercera sur l'ordre à suivre. Le reste ne mej regarde plus. Ici tel tableau, là, telle sculpture. On] traversera la place ou la rue où tels événements s'accomplirent. Une date — année, mois, jour — fixerontmes souvenirs. Pourquoi les hommes d'autrefois ont ils fai^ de l'histoire précisément sur ce pavé? Je n'ai pas le temps de m'en. enquérir, car, en trois tours de roue, mt voici en un autre lieu encore plus mémorable, où de nouvelles dates et de nouveaux acteurs sont dextrement plantés au vif de ma mémoire. Les galeries se succè^ dent, les visites au fleuve, à la montagne. Un frais jai din me tente. Combien doux y seraient le repos, rêverie! Mais où trouver le temps quand l'interprète le cocher s'impatientent parce qu'il ne reste plus que temps d'aller à la Chartreuse et de revenir avant nuit?

L'interminable chemin se déroule tandis que

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pioche mon Btedokcr pour l'histoire de la Chartreuse. Tout à coup le coclicr s'arrête, indique du fouet l'horizon el prononce emphatiquement dos paroles incompréhensibles. C'est une bataille qui eut lieu là-bas au temps du Risorgimento. Le beau-frère de sa petite-cousine y fut blessé, pas mortellement, bien que son caporal eût la jambe coupée. Comment n'être pas fier de pareils souvenirs? Le père de mon guide aimait à raconter qu'il avait tout vu du haut d'une tour. C'est une nouvelle histoire qui commence, interrompue par l'arrivée à la Chartreuse, et reprise au retour. A moi de rêver le lendemain en wagon si la confusion totale de mes souvenirs me laisse d'autre faculté que de l'hébétude engourdie.

Quand on veut connaître la raison de ces pratiques étranges, les gens font des réponses diverses. L'un appelle cela w prendre des vacances ». L'autre vous dira qu'il a des peines d'amour et veut se distraire. La plupart confessent qu'ils veulent oublier quelque chose : leur femme, leurs enfants, leurs affaires. Tous paraissent tourmentés par le même besoin de nouveau. Ce qu'ils vont demander aux hommes, aux monuments, aux sites étrangers, c'est le non-vu, c'est la jouissance neuve, l'impression vierge qui les jette en dehor.s du cercle des sensations usées, c'est le besoin d'émerveillement heureux, la réalisation d'une espérance de plaisir qui toujours s'élance au delà d'une joie connue. Cela, le trouvent-ils? A chacun de le dire. Beaucoup peut-être ne se posent pas même la question, pour ne pas s'avouer une déception qui leur pèse.

Devant ce défilé d'églises, de statues, de tableaux, où s'arrêter, où se prendre? Comment dégager la signification de choses dont on ne peut saisir le sens et la puissance d'expression que par une étude approfondie? Ce

serait trop simple si, pour comprendre, il suffisait d'ouvrir les yeux. L'œuvre d'art parle, il faut avoir appris sa langue. Or, le temps manque, et l'intelligence même du travail à la plupart de ces passants qui ne sauront jamais que passer. Ils mettent leur orgueil à dire : « J'ai vu. » C'est le plus clair de leur moisson de plaisir. Encore est-ce un scrupule de conscience qui les oblige à se déplacer pour l'obtenir.

— Je vais à Rome, disait un jeune Anglais à miss Henriette Martineau, oh! seulement pour dire que j'y suis allé.

— Que ne le dites-vous tout de suite? fut la simple réponse.

Cest vers Tltalie que la foule se jette. En quelque endroit que vous alliez de la terre classique, tous les continents habités vous y assiégeront d'un flot toujours montant de créatures humaines en quête, sous un ciel étranger. d"un renouveau d'elles-mêmes. Silencieux, fatigués, le regard tendu vers des choses invisibles, ils défilent dans des châles, sous des voiles ou des parasols, braquant des lunettes, pointant des cartes, avec des questions dépourvues de senâ et des exclamations destinées à traduire l'uniforme admiration de ce qu'ils rencontrent. J'ai toujours plaint ces ptiuvres gens arrachés à leur pays par une force dont l'analyse échappe à leur simple raison bourgeoise. Jamais ils ne diront leur désappointement, la plupart en ayant à peine conscience. Mais je le sens pour eux, et je les plains de l'inutile effort.

Ce me fut une consolation de découvrir un jour que certains s'en vont satisfaits, après avoir atteint l'objet de leurs désirs, pleinement heureux d'avoir vu et senti ce qu'il ne peut être donné qu'à une rare élite de voir et de sentir.

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Je me trouvais tout seul sur la plate-forme du campanile de Torcello, d'où l'on embrasse d'un coup d'œil toute la lagune de Venise. La mer, l'air, le ciel, confondus dans la transparence des choses, joignaient leurs voiMes de lumière. Des taches blcuiMres : des îles ou des nuages peut-être Que mimporlaient les noms? Y a-l-il un nom pour le nuage. Des bateaux chargés de fruits et de verdures, rayant la glace lumineuse, seuls rappelaient la réalité de la terre. Pas un bruit. Ce désert de ciel et d'eau impose le silence. La lagune n'a point de chanson.

J'étais là, comme figé dans le cristal de l'univers, admirant sans pensées. Une troupe d'Allemands survient précédée du cicérone tremblant de fièvre, dont j'avais tout à l'heure refusé le secours. C'était pour lui la revanche. Aussitôt, sans préparation, il fait faire le cercle et commence à démontrer l'horizon. De ses bras étendus il jette à la rose des vents des noms, des noms, des noms encore. Du haut de la paisible tour s'envolent des sonorités jusqu'aux points où le geste impérieux les fixe à demeure. Montagne, île, tour, village, dentelures de la côte, tout y passe, et ce qu'on voit et ce qu'on pourrait voir. Hommes, femmes, enfants, — toute la Germanie est suspendue aux lèvres volubiles du démonstrateur. A chaque nom, comme au commandement militaire, toutes les têtes suivent l'indication du doigt et font une anxieuse plongée dans l'espace. Car il faut voir le point voulu. Sans cela, à quoi bon venir ? Mais à peine va-l-on se repaître de la vue annoncée qu'un nouvel ordre entraîne tous les regards dans une direction nouvelle. Cette ligne bleue, cette lueur blanche ont un nom, une histoire : voici ce nom et voilà cette histoire. Maintenant, passons à d'autres.

Merveilleusement disciplinés, ces gens écoutent en

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des altitudes admiratives. Un étudiant prend des note pour communiquer sa science au retour. Mais ce n'es pas fini. Le cicérone, tout-à-coup silencieux, la main en abat-jour au-dessus des sourcils, parait hypnotisé par quelque chose à Thorizon. Latlitude, le regard fixe, le mutisme surtout, tiennent en suspens les spectateurs. ] L'homme a tiré de sa poche une lorgnette délabrée qui fit peut-être, au siècle dernier, les délices de quelque noble dame à la Fenice. Le verre, savamment frotté d'un mélange de salive et de tabac dont il faut connaître la proportion, puis essuyé dun mouchoir où s'agglutinent des vestiges de poisson frit à l'huile et de polenta, acquiert la propriété singulière de découvrir à l'horizon des infiniment petits qu'aucun autre instrument d'optique ne saurait faire voir.

L'homme brandit l'appareil.

— Aujourd'hui, on peut voir Giambolo, dit-il. Je vais vous montrer Giambolo.

Et chacun de s'exclamer, dans la joie :

— Quoi, est-ce possible? Il va nous montrer Giambolo.

Et il a fait comme il a dit, l'homme du campanile de Torcello. Écartant d'un geste dédaigneux les lunettes germaniques qui s'apprêtent, il impose l'instrument précieux.

— Voyez-vous, au-dessus de la ligne d'horizon, une blancheur qui semble remuer, avec un éclat de lumière. Fermez légèrement les yeux pour voir plus loin. C'est une chance qu'on puisse voir Giambolo aujourd'hui. Vous ne pouvez pas faire autrement que de le voir. Je le vois à l'œil nu maintenant. Il est vrai que je sais où il est.

L'Allemand raidi, ankylosé sur son verre, tout à coup se redresse!

GIAMIJUI.O 'Mo

— Oui, oui, je l'ai très bien vu. C'est tout blanc. Il y a quelque chose qui brille.

— C'est bien cela répond l'habitant de Torcello avec salisfaclion.

Alors ce fut le tour de chacun. Du premier coup les femmes découvrirent Giainbolo, et en firent même une description détaillée. Seul l'étudiant ne put voir (îiambolo. 11 en ht l'aveu dans un sentiment (riiumilialion sincère, et fut considéré de tous avec une pitié méprisante.

— Comment est-ce donc fait? demandait-il à tout le monde.

Et chacun de donner son explication. 11 y avait une petite vapeur tout en haut. Une barre à droite selon les uns, à gauche selon les autres, ou rien du tout même, au jugement du chef de famille qui avait eu la gloire de voir le premier Giambolo.

Le malchanceux recommençait l'épreuve, et toujours répétait désespérément :

— Je ne vois rien. Je ne vois rien.

L'Italien haussait les épaules avec un placide sourire dont le sens était visiblement qu'il y a des gens qui n'ont pas le don.

— Mais enfin, s'écria l'éphèbe exaspéré, qu'est-ce que Giambolo? Et y a-t-il un Giambolo seulement?

A ce blasphème, ce fut un cri unanime d'horreur. Comment pourrait-on voir quelque chose qui n'existe, pas? Quand une demi-douzaine d'êtres humains de bonne foi ont vu Giambolo et sont prêts à l'attester devant Dieu, il n'y a plus de discussion possible.

— Alors dites ce que c'est , puisque vous l'avez vu.

L'Italien , d'un geste, arrêta toutes les réponses prêtes.

— Giambûlo c'est Giambolo, prononça- t-il avec une .j imposante solennité. On ne peut, à moins d'être fou, I contester là dessus. Seulement il n'est pas donné à tout * le monde de le voir.

Il faut croire qu'au campanile de Torcello personne n'était privé de raison, car le silence se fît aussitôt, et personne ne parut d'humeur à discuter une question désormais résolue. Gémissant sous le poids de sa honte, ■ l'infortuné qui n'avait pas vu Giambolo donna le signal du départ, et la descente s'effectua dans ce contentement recueilli des pensées qui suit l'accomplissement heureux d'un acte au dessus du commun.

A la dernière marche, le bon Torcellien récoltait dans sa casquette discrètement tendue, une abondante moisson de pièces blanches. On ne lésine pas avec ceux qui vous ont montré Giambolo.

A quelquesjoursde là, sur le toit du Diiomo de Milan, dans l'inextricable forêt de statues qui fait la surprise du lieu, je vis un montreur moustachu jetant à ce peuple de marbre, accru d'un rassemblement de <' Cooks », les noms des sommités neigeuses dont la chaîne des Alpes \ dentelle l'horizon. Le souvenir de Torcello était trop récent pour que je ne fusse pas frappé de Tidentité de la scène. Mêmes gestes, même accent, même volubilité d'emphase. La séance finissait. J'allais passer, quand l'homme, après un examen silencieux, exhiba une lorgnette, oii jadis à la Scala se refléta la Malibran peutêtre, et fit signe qu'il allait donner cours à une communication supplémentaire. Tout « Cook » s'approcha grave, inquiet, bouche bée. 0 surprise, comme l'habitant de Torcello, le Milanais venait de découvrir quelque chose qu'on ne pouvait voir qu'exceptionnellement. Avec un grand geste d'autorité il somma les éléments de révéler leur mystère, et, pointant d'une science infail-

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il)le vers un point connu de lui seul, il jeta au vent un iKun dont la sonorité se répandit dans l'espace. Était ce iiiic illusion? Il me sembla que c'était Giambolo.

tliambolo, toujours! Giambolo visible de toutes les Hauteurs. Et la scène recommença telle que dans la lacune de Venise.

La lorgnette magique passait de main en main, et les exclamations se succédaient de surprise et de joie. Tout le monde voulait voir et voyait Giambolo. On échangeait des impressions.

— Avez- vous vu la petite vapeur?

— Oui! La lumière qui tremble?

— Quelque chose de blanc.

— Oui, de bleu.

— Non, de gris.

— C'est cela. Vous avez bien vu.

Le contentement était inexprimable. Seuls quelques silencieux marquaient par une attitude désolée leur humiliation de se demander ce qu'ils avaient vu et s'ils avaient vu. On n'y prenait pas garde, dans le tumulte des commentaires.

Je regardais la troupe heureuse. Yiséiges rieurs, yeux brillants, toute fatigue de voyage était etTacée. Des femmes se recueillaient pour savourer leur joie. Les hommes, plus communicatifs, échangeaient des jugements. Ils avaient vu Giambolo et ne se lassaient pas d'admirer l'aventure. Ce n'était pas en vain qu'ils auraient visité l'Italie. Ainsi pensait, à son tour, l'excellent guide lombard, soupesant la monnaie que lui rapportait la vue de Giambolo.

Une semaine s'était écoulée sans autre événement notable que la rencontre en tous lieux de ces troupes pôlerinantes qui gâtent le plaisir des belles choses par l'obsession d'émerveillement commandé. De la rotonde

extérieure du couvent d'Assise, je laissais flâner me yeux par les campagnes de TOmbrie, ne voyant rieii du monde qu'un immense moutonnement de verdure»î Comme d'une trappe, un homme surgit à mes côtés, puis deux, puis dix, puis mille à ce qu'il me sembla, caç' la plate-forme, où je marchais dans le ciel tout à l'heurel' s'emplit d'un fourmillement de créatures fécondes en' clameurs.

— C'est ici. C'est ici qu'on voit, criait-on de tous cotési Là, là, les tours de Pérouse Et le chemin de fer.

— Quoi? Le chemin de fer qui nous a amenés?

— Oui, vraiment.

— Comme c'est curieux!

— Monsieur, me dit un gros homme soufflant, savez vous le nom de ce village là-bas?

— Non, monsieur,

— Ah ! Et de cet autre?

— Pas davantage.

Un cri. Tout le monde se précipita. Je crus que quel

qu'un s'était laissé choir. Point, c'était l'appel du cice- .Tone qui avait quelque chose à dire. Dès qu'il eutobten 'le silence :

— Mesdames et messieurs, commença-til d'une voix.i vibrante, la journée étant exceptionnellement favorable,;^ je vais pouvoir vous montrer bien loin, par delà Pé-^ rouse, ce que bien peu de voyageurs ont pu contemplai? ' d'ici.

La lorgnette crasseuse jaillit, enveloppée d'un mou--j choir rouge, parmi des cigarettes et des débris divers Tout l'auditoire frémissait d'une attention doulou reuse.

— Vous allez voir, s'écria-t-il...

Je m'enfuis. La cérémonie de Giambolo allait reconf

mencer.

GTAMBOLO 399

Je m'enfuis. Mais je venais de comprendre enlin la pliilosophie du phénomène. En somme (jiambolo, c'était vrai, puisque c'était la chose que tous ces gens venaient chercher là. Quoi exactement? Nul avantage à le savoir, puisque si l'on pouvait avoir Giamholo à portée de la main, toute la joie en serait perdue. Giambolo, c'est linsaisissabie, Giambolo, c'est l'au-delà, c'est la porte du connu sur l'Infinité.

On a quitté sa patrie, son foyer, ses amis, tous ceux à qui l'on donne le meilleur de soi, tous ceux pour qui l'on dépense sa vie, et Ton va demander aux pays inconnus cet attirant Giambolo qu'on n'a pas trouvé chez soi, où pourtant des étrangers parfois viennent le découvrir. On se fatigue à le chercher. Ue retour au foyer, on proclame qu'on l'a vu. Souvent on n'en est pas bien sûr. Le monument, la statue, le tableau sont trop près. On peut toujours, sur la foi de la renommée, feindre d'y découvrir ce qu'on n'y trouve pas. Mais si l'on réussit à abuser des autres, il est plus difficile de s'illusionner soi même de bonne foi. Tandis que de la hauteur, par le verre troublé de la foi, la petite lumière blanche, au delà du monde visible, par laquelle il nous est donné de voir sincèrement ce que nous ne voyons pas, nous apporte la plus sure réalisation de l'espérance humaine.

Et si quelqu'un de vous doute jamais, ami lecteur, même de votre fauteuil, suivez le conseil venu de la lagune vénitienne : « Fermez un peu les yeux », et vous verrez Giambolo.

TxVBLE

Pages.

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Justin Cagnard, armateur "^03

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L'héritage de tante Rosalie • ^-~

C'est toujours mieux que de voler 132

Le renard gris * *'^

Six-sous. , **8

Fleur-de-Froment ^'-^

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