LA FOLIE DE KRATES
Kratès, fils d'Eutychide, était fou, mais fou de celle folie que l'indulgence des hommes tolère, et qui permet aux divaga leurs de propager impunément leur délire. Dans Athènes, au Pœcile, au Céramique, à l'Agora, Kratès, de la tribu Léontide, était justement réputé pour l'aménité de son caractère, sa haute culture philosophique et la grâce de son éloquence. Que servent, les plus beaux dons à qui néglige l'art d'en régler l'usage? Kratès, qui sentait sourdre en lui une énergie puissante de vivre, forma le déplorable dessein de se développer conformément aux ambitions les plus hautes de sa nature, et d'aimer, puisqu'il avait besoin d'aimer, et d'exercer sa raison, selon son envie, pour la plus grande utilité de ses concitoyens.
En vain, Lysimaque de Samos, homme d'expérience, lui représenta que l'amour était fertile en dangers et que la cueillette du plaisir devait suffire au sage. En vain, surtout, lui fit-il apparaître que la femme est changeante... Ihomme aussi, et que, s'ils changeaient de compagnie, l'aventure serait sans dommage, mais qu'il étaitde coutume, pour l'un, devouloirrompreau moment précis où l'autre avait le plus fortement résolu de s'at-
tacher. De là maints tiraillemenls 'propres à torturer leJ cœur, à troubler rintelligence de quiconque prélend| se conduire d'après les règles de la raison, ou même ce qui est plus périlleux encore — conduire les autres | selon ses conceptions parliculières.
— Que tu en aies conscience ou non, pérorait Lysimaque, ce que tu recherches, ami, c'est le bonheur de vivre dans une réalisation d'idéal. Eh bien! cela n'est pas de l'homme, 6 Kratèsl Les Dieux seuls se sont réservé ce privilège. Tu connais l'histoire des Titans, fils de la Terre, qui voulurent détrôner Zeus. Que la leçon te soit présente, car ton châtiment serait plus cruel encore, s'j,l le venait la tentation redoutable de t'égaler aux Immortels. « Celui qu'il veut perdre, Zeus l'affole », 'proclame la sagesse popultiire. Voilcile mal dont tu serais frappé par l'ordre du Maître des choses qui laisserait aux humains le soin de sa vengeance. Tes yeux seraient voilés, ton esprit serait errant dans les ténèbres, et parmi les assemblées des hommes, tu promènerais, sous les huées, des discours privés déraison. Jusqu'au jour où, subitement éclairé d'une lumière impitoyable par la dure expérience des pierres et des bâtons que ta démence aurait attirés sur sa tète, tu mourrais désabusé, dans le tourment d'une vie manquée, maudissant l'heure qui t'a vu naître.
— N'est-ce que cela? dit Kratès. Je tenterai donc l'épreuve. Zeus ne me fait pas peur, je le dis sans intention de blasphème. Et si je me sens cuirassé contre la foudre céleste, qu'est-ce donc de l'homme, qui pourrait m'effrayer? Par le fait d'une autre volonté que la mienne, je Puis venu, faible et vagissant, à la lumièra des cieux. Où trouverais-je un autre guide, pour la conduite de ma vie, que dans l'évolution toujours plus grande, toujours plus haute, des forces "supérieure? dont je suis la
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résuUanle? Les Dieux sont au-dessus de nous? Rapprochons-nous des Dieux! Je tomberai, dis-tu? J'aurai monté,
— Par Âthcna Poliade, répondit F.ysimaque, te voilà déjà fou. Tu vas chercher l'amour total et la raison sublime, permanente, pour déterminer les instants passagers d'une vie qui toujours change. II n'y a pas de plus complète déraison. >i l'amour total ni la raison sublime ne sont même le partage des grands Olympiens. Vois Zeus en personne, qu'a-t-il fait que de changer d'amour? Toujours nouvelles, toujours heureuses lui sont les flèches d'Eros. Et pour ce qui est du gouvernement du monde, combien de fois rinlerces?ion des hommes ou des Dieux n'a-t-elle pas modifié ses résolulions? Il procède par à-coups comme nous, misérables humains, dans la conduite de nos propres affaires. Et quand Zeus nous apparaît faillible, sujet à se reprendre, à corriger plus ou moins habilement ses erreurs, toi, mortel, incapable de discerner d'une certitude moyenne ta propre voie, tu voudrais absurdement, sans l'excuse d'y avoir été contraint par le caprice populaire, le lancer dans la périlleuse aventure de diriger les autres, tes compagnons de faiblesse et d'erreur, tu prétendrais les rendre heureux à ta façon, en vertu d'idées qui sont tiennes et non leurs? Je proclame que c'est le dernier mot de la démence.
— Il se peut. Il se peut aussi que tu recules simplement de peur devant le plus haut emploi de la puissance humaine. Légoïsme est mauvais conseiller. Je le plains, Lysimaque, d'abandonner ton âme à l'esprit de timidité. Je n'aurai point cette faiblesse. Vainqueur ou vaincu, je veux être de la bataille pour la glorification de la volonté de l'homme sous les cieux. Et l'exemple des Dieux, dont tu triomphes, n'est point pour me décou-
rager, car ton erreur est grande, 6 Lysimaque ! de croir que les Immortels l'emportent sur nous en toutes choses.'' Ils sont, comme nous, sous la loi du Destin, arbitre suprême du ciel et de la terre. Quel cœur haut placé leur envierait ce triste privilège de ne pouvoir mourir qui les met, dans l'ordre idéal, au-dessous du sacrifice dont le sort nous a réservé le mérite suprême? Dans la j[ mort j'aperçois la rançon d'un effort impossible aux grands Dieux, condamnés pour toujours à la vie. iSierastu que j'apporte à l'appui de mes actes et de ma volonté un enjeu que Zeus lui-même ne peut fournir? Je n'ai pas, comme lui, le temps pour réparer l'erreur. .le joue tout ce qui est de moi sur une seule partie. Permetsmoi donc, ami, de le jouera ma guise, surtout quand ta seule critique est que je veux faire trop beau. Quoi qu'il ariive, pendant un jour, une heure, j'aurai plané par-dessus les sommets de l'Olympe et je veux que le grand Zeus, lui-même, me porte envie.
— Je disais bien, ù Kratès! tu en es au dernier degré de l'aberration mentale. Inguérissable par orgueil! Puisque le gouffre t'appelle, va donc au gouffre, pauvre insensé.
Et Kratès, en effet, se mit en chemin.
Il faut dire que toute cette doctrine du jeune Athénien prenait sa source, simplement, dans le projet de son mariage avec la jeune Hymnis, fille de Dorion. Hymnis, vierge en fleur, était à l'achèvement de sa \ quinzième année. Rose et blanche dans le rayonnement de l'ardente couronne de sa chevelure dorée, elle enflamma Kratès d'impérieux désirs. Et comme, au même temps, le fils d'Eutychide avait remporté d'éclatants .succès à la Pnyx, faisant passer coup sur coup quatre décrets, rien ne lui parut si simple et si beau ^ue le développement infini de sa double force d'amour
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et de doniinalion. Quoi de plus naturel que d'aimer Hymnis uniquement? Quoi de plus aisé que de gouverner les hommes, pour leur plus grand bien, par l'autorité triomphante d'une parole de raison? De là cette sublime conception de la vie exposée par Kratès au philosophe Lysimaque en suivant la voie sacrée d'Eleusis.
Le soleil se liàtait vers les montagnes de l'Argolide, lorsque Kratès, s'arrèlant au Céramique, en route vers sa demeure, eut la surprise de lire sur la muraille ces mots gravés d'un lin stylet : Mélissa aime h'valès. Qui, cette Métissa? Et qui, ce Kratès? Ces noms n'étaient pas rares. Une Mélissa d'Halicarnasse faisait alors grand bruit dans Athènes par sa beauté. Aux dernières Dionysiaques, Kratès avait échangé d'aimables propos avec la jeune courtisane d'ionie, dont le charme enivrant affolait la muse poétique d'Athènes. Etait-ce de sa main la pointe hardie qui burina cet aveu d'insolente fierté? Il méditait là-dessus quand une fen)me s'approcha.
— Je suis Crobyle, esclave de. Mélissa d'Halicarnasse, qui t'aime. Elle attend ta visite ce soir.
— J'irai, fit brièvement Kratès en congédiant l'esclave d'un geste hàtif, car il voyait venir à lui Dorion, le père d'Hymnis.
— Je te cherchais, dit celui-ci. Nous comptons sur toi pour souper ce soir.
— J'irai, reprit machinalement Kratès, étonné luimême de la double réponse contradictoire instinctivement échappée de ses lèvres.
— Que m'importe une courtisane? pensa-l-il. J'irai souper chez Dorion, et je veu.v que ce soir même nous fixions le jour d'hyménée.
Joyeux d'amour et d'espérance fut le souper chez le
pore d'Hymiiis. La grande nuit bleue diamanlée, le front paré du radieux croissant d'Arléinis, enveloppait la ville du mystère de ses voiles quand le seuil de Dorion fut franchi par Kratès, débordant de la joie de penser qu'Hyinnis serait sa femme dans trois jours.
Mais voici que, chemin faisant, tout à coup, la pensée de Mélissa lui revint.
— Elle m'attend, se dit-il avec un sourire de vanité satisfaite. Quelle colère sera la sienne de se voir dédaignée, elle qui se fait gloire de tenir Athènes sous sa loi! Trop heureux si j'en suis quilte demain pour un | message outrageant ! Pourvu qu'Hymnis n'apprenne pas... Après tout, peut-être serail-il plus sage de régler ce compte tout à l'heure. Pourquoi n'irais-je pas dire à Mélissa moi-même que j'aime Hymnis et que je l'épouse? La colère de la courtisane, irritée du mépris que marque mon retard, excusera la cruauté de l'aveu. Je dois ce sacrifice à celle qui sera ma femm.e demain. Monologuant ainsi, Kratès était arrivé à la porto de Mélissa, où l'attendait Crobyle endormie. Au bruit de ses pas, Mélissa elle-même apparut.
— Il ne t'est rien arrivé de mal, j'espère, dit-elle en souriant. Tu m'as fait subir une longue attente, ô Kratès! Fassent les Dieux que je n'aie pas à soutTrir de ce mauvais présage!
L'humilité de cet accueil ne fut, pas sans déconcerter Kratès. Il s'excusa gauchement sur des circonstances imprévues.
— On m'a dit ([ue tu soupais chez Dorion dont tu dois épouser la fille, dit-elle avec simplicité. La vierge Hymnis est belle, mais...
A ce nom, qui lui sembla profané par celte bouche impure, Kratès avait tressailli. Une résolution lui vint d'en finir par un mot brutal, et comme Mélissa, brû-
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lanle de désir, penchait vers lui son beau corps frémissant de déesse :
— C'est ce que je venais t'apprendre ! cria-t-il en fermant les yeux. J'épouse Hymnis dans trois jours. Je l'aime et...
Et, les mots s'étranglant dans sa gorge, il ajouta d'une voix rauque !
— Et je ne t'aime pas!
— Crois-tu? dit Mélissa, toujours souriante. Moi, je t'aime, et je trouve dans mon amour assez de puissance pour forcer ton cœur et ta volonté.
Ce disant, elle noua d'un mouvement doux ses deux bras autour du rebelle, et Kratès sentit sur son visage un souffle de fou qui lui mit une brûlure aux lèvres. Il voulut s'enfuir, invoquer Hymnis. Un frisson de mort le saisit, ses jambes tout à coup fléchirent, il s'afl'aissa sur un lit de repos, tandis que Mélissa, devenue grave, d'un geste lent laissait tomber ses voiles.
Plus de place en Kratès pour la pensée. Toute sa vie ramassée en runi{iue sensation du désir à l'aff^olanle vision de Mélissa dans un éblouissement de nudité divine tendue vers l'àpre ivresse du plaisir...
L'aurore aux doigts de rose ouvrait les portes de l'Orient lorsque Kratès, vacillant, se leva de la couche désordonnée. Sans une parole, Mélissa le regardait, perdue dans un rêve. Comme il allait partir, il lui mit un baiser au front.
— A ce soir, murmura-t-il tendrement.
— Ni ce soir ni jamais, fit Mélissa d'une voix résolue. Tuas été aimé de moi pendant toute une nuit. Si cette nuit fut courte, ne t'en prends qu'à toi-même. Pas une parcelle de mon être, corps ou àme,que je n'aie voulue, que je n'aie faite tienne. Notre banquet d'amour fut trop beau pour la vulgarité des lendemains.
374 AUX EMBUSCADES DE LA Vli:
— Qu'oses-tu dire, Mélissa? Je n'ai jamais aimé, j n'aimerai jamais que toi.
— Pauvre fou, qui versais hier du même cœur 1 même mensonge dans l'oreille ignorante d'Hymnis !
— Hier, je me trompais; aujourd'hui, je suis sûr.
— Pas davanlage! Hier tu pensais : « J'aimerai uniquement Hymnis ». Lysimaque de Samos ne m'a point caché que c'était ta folie. Ce matin, à peine sorti de mes bras, tu rêves : « Mélissa sera mon unique amour. » Eh bien! apprends-le de moi, ô Kratès! Hymnis à qui je te renvoie te lassera bientôt par l'honnête fadeur de sa passion mesurée, comme je t'aurais moi-même lassé par l'irritant excès de ma soif de volupté. C'est là précisément ce que je ne veux pas. Ce qui n'est plus déjà qu'un souvenir, je prétends le garder intact. Hymnis t'attend. Va vers elle sans emporter de moi une pensée amère. Je m'exile. Demain je serai dans Corinthe où m'attend le fastueux Chénidas. Ne fronce pas douloureusement le sourcil. Chénidas ne te fera pas plus oublier de Mélissa qu'Hymnis ne pourra t'enlever la mémoire de cette nuit. J'ai dit. Et puisque ma résolution ne peut être changée, donne-moi cette preuve d'estime et de respect de ne point la combattre. J'j'i reçu ton dernier baiser. Va. Que Zeus et tous les Olympiens te soient favorables.
Kratès, doucement poussé par Crobyle, avait franchi le seuil de Mélissa. Une voix l'appelait.
— Kratès! Kratès! Arrête! Es-tu fou? Tu ne prends pas le chemin de ta demeure !
Kralès n'entendait pas. Mais une main, bientôt, se posa sur son épaule.
— Par la grande Promachos! s'éria Lysimaque railleur, faut-il croire que les adieux de Mélissa t'ont enlevé l'usage de tes sens? Je m'épuise à t'appeler. Je
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tallendais au coin de la rue des Trépieds, croyant qu'à celle lieure au moins Fidée te viendrait de rentrer cliez loi. Qu'as-lu donc à me regarder ainsi? Ne me reconnais-tu pas? Ton ami, Lysimaque, avec qui, tout hier, lu as discuté de l'amour. Ne va pas promener dans la ville celle figure hébétée, tu ferais rire de toi,ù Kratès! Déjà tout Athènes s'éveille. Puisque tu ne veux pas regagner ton logis, une promenade au bord de l'Ilissos le rafraîchira les idées. Viens. Nous marcherons, comme Socrate, pieds nus dans le lit du lleuve.
El Kratès se laissa emmener sans un geste de résistance.
Quand Lysimaque jugea que la fraîcheur de l'eau courante avait produit un effet salutaire sur le cerveau 'le son ami :
— Voyons, parle, ami. Je sais tout. Une mienne osclave est l'amie de Crobyle qui lui a raconté par anticipation l'aventure. J'en ai ri, d'abord, je l'avoue. Mais ce n'est point le temps de la raillerie. 11 est vrai que tu as, pour ton début dans l'idéal, donné, toi-même, le plus beau coup de pied dans le pénible échafaudage de tes raisonnements sublimes. Tôt ou tard, il en devait être ainsi, ô Kratès! Tu n'as fait que devancer les temps, par une heureuse chance, car j'aime à croire que tu n'exiges pas que je te plaigne... Tiens, regarde passer ce couple bizarre. Tu reconnais la femme sous le fard, belle encore, avec ses yeux de flamme qu'encadrent les bandeaux de teinture fauve. C'est Aspasie de Milet qui oublie Périclès dans les bras de ce gros homme ventru, puant le suif, Lysiclès, le riche marchand de moulons, dont tout l'effort d'esprit n'arrive pas au niveau de ses bêtes.
— Je conviens que nous sommes bien peu de chose, dit Kratès à voix basse, se parlanl à lui-même.
37(; AUX EMIÎUSr.ADES DE LA VIE
— Allons! voilà d"un autre excès. Nous sommes ua prodige des choses, ô Kratès! au même titre que le Dieux eux-mêmes, une merveilleuse rencontre de la Fatalité. Hier, il fallait bien le rabaisser quand tuj t'exaltai?. Je t'exalterai maintenant si tu te rabaisses Rappelle tes souvenirs. Tu ne parlais de rien de moins' que de surpasser les Dieux. J'essayai vainement de te^j montrer ta déraison. m
— Oîi trouver la juste mesure de ma vie? dit plainti-^ vement Kratès. Peux-tu donc, toi, me donner la bonne règle, ô Lysimaque?
— Connais-toi loi-même, répondit le philosophe de Samos.