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Aux étudiants

Vous êtes de ceux qui croient que, si la voix du Professeur James s'est tue, hélas ! il y a trois années, sa pensée, du moins, ne cesse d'habiter parmi nous et de nous donner de précieux enseignements. Combien vous avez raison, la lecture des pages que vous offrez au public français suffirait à le démontrer.

William James n'est pas tout entier dans les savantes et subtiles doctrines qui ont si fort agité le monde des métaphysiciens : pragmatisme, empirisme radical, psychologie du subliminal self; ou, plutôt, ces doctrines originales ne sont pas seulement d'ingénieuses réponses à des questions spéculatives sans rapport avec la pratique. Ces doctrines, chez William James, sont, elles-mêmes, des réalités concrètes, des forces en action, des influences directement exercées sur le cours de notre vie morale et sociale.

b PREFACE

Voici, par exemple, la curieuse doctrine de la conscience subliminale. Notre moi strictement individuel, fermé aux autres moi, n'épuise pas, selon James, le contenu de notre conscience. En réalité, le moi clairement conscient de lui-même se relie à un moi plus profond, qui a cette faculté remarquable de pouvoir communiquer, non plus métaphoriquement, mais en effet, avec d'autres moi, avec le moi divin lui-même, et, par là, de s'agrandir, de s'élever, de devenir plus puissant et meilleur. Or, de cette doctrine métaphysique James conclut que c'est diminuer à plaisir sa capacité d'action que de vivre uniquement de la vie clairement consciente, réfléchie, tendue, égoïstement personnelle. La vie d'effort (strenuous life) n'a toute son efficacité que si elle se subordonne à la vie spontanée, dans laquelle le moi s'ouvre, confiant, à d'autres moi, aussi riches, quoique différemment, ou même plus riches que lui. Assez et trop victorieusement on a prêché aux hommes, particulièrement aux Américains, l'Evangile de la tension et du surmenage : il faut leur prêcher celui du relâche et de l'abandon. Ne croyez pas que le génie fasse jamais ses découvertes à lui tout seul : il est fécond parce qu'il est docile aux suggestions de l'au-delà. « S'offrir par les humiliations aux inspirations », disait Pascal.

Un second exemple très remarquable du caractère

pratique des doctrines de James nous est fourni par les présentes causeries. S'il est une question embrouillée et difficile, en fait, alors qu'on se plaît, dans les discours, à la trouver très simple, c'est celle de la tolérance. II est usuel de la préconiser. Il est plus rare de la pratiquer. Et il faut bien reconnaître que certaines idées courantes ne sont pas de nature à la favoriser. Beaucoup d'esprits croient qu'il est possible, et qu'il est souhaitable de parvenir, dans les questions morales, à une certitude non seulement égale, mais semblable à celle que détermine la science ; que la morale peut, à la lettre, devenir une science, coordonnée aux sciences mathématiques et physiques. Or, est-il une liberté de penser en géométrie, en astronomie, en physique et en chimie? Si quelqu'un prétendait, au nom de la liberté de conscience, professer que 2 et 2 font 5, pourraiton faire autre chose que de l'instruire ou de le traiter? L'ignorance, l'erreur ne peuvent avoir le droit de protester contre la science et la vérité.

Or William James, en suivant les conséquences de sa conception pluralistique de l'univers, aboutit à une démonstration très nette du devoir de tolérance. Nul être de l'univers ne réfléchit ni ne peut réfléchir l'univers entier, ainsi que le soutenait Leibnitz. La pluralité, la distinction des êtres n'est pas une apparence, un caractère superficiel et relatif;

c'est une réalité essentielle. C'est pourquoi nulle conscience ne peut, à elle seule, embrasser dans sa totalité l'idéal vers lequel se portent les êtres qui pensent. L'idéal varie véritablement, et légitimement, avec les individus. Et je n'ai nul droit d'affirmer que l'idéal, tel que je le conçois, est seul digne de respect, et que les conceptions des autres, parce qu'elles sont irréductibles aux miennes, sont sans valeur. Je dois, au contraire, m'efforcer, par la sympathie et par la culture de mon intelligence, d'élargir mon esprit, de me rendre compte de ce qu'il y a de vrai et de bon dans les idées d'autrui, et de m'en enrichir, autant que je puis le faire sans renoncer à ma propre part d'idéal. La tolérance est, dès lors, mal nommée. Nous ne saurions dire sans impertinence que nous tolérons les croyances d'autrui, comme on tolère provisoirement l'erreur, en attendant qu'elle fasse sa soumission. Bornés et incapables d'une infinitude, pour nous d'ailleurs incompréhensible, nous devons faire consister la supériorité intellectuelle et morale, non à ne comprendre et n'aimer que soi, mais à comprendre et aimer autrui, en tant, précisément, qu'il est autre que nous-même. C'est la sympathie, non la tolérance, qu'une conscience doit à une conscience.

Vous avez rendu, cher Monsieur, avec un soin scrupuleux et une sympathie sensible les pages si

vivantes où le professeur James donne, sans y prendre garde, l'exemple avec le précepte. Je ne doute pas que le lecteur ne partage le sentiment qui vous a dicté et avec lequel vous avez accompli cet intéressant travail.

Agréez, je vous prie, l'assurance de mes sentiments très cordialement dévoués.

Em. Boutroux

de l'Académie française.

Paris, 28 novembre 1913.

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