‹ Aux étudiantsChapitre 2 sur 4 · I. L'ÉVANGILE DU DÉLASSEMENT · texte numérisé non relu

I. L'ÉVANGILE DU DÉLASSEMENT

Je me propose maintenant d'examiner quelques doctrines psychologiques et de montrer comment elles s'appliquent pratiquement à l'hygiène mentale. Nos compatriotes, surtout dans les milieux universitaires, tournent leur attention vers la psychologie et fondent sur elle de grandes espérances ; si la psychologie doit répondre à leur attente, ce doit être en produisant des résultats d'ordre pédagogique et thérapeutique.

Les livres vous ont peut-être parlé d'une certaine théorie des émotions, généralement connue en psychologie sous le nom de théorie Lange James. D'après elle, nos émotions sont dues en majeure partie aux excitations organiques qu'un

objet ou une situation produisent en nous par réflexe. Une émotion de crainte, par exemple, ou de surprise, n'est pas l'effet direct sur l'esprit de la présence d'un objet; c'est l'effet produit par un effet antérieur, à savoir la réaction corporelle que l'objet provoque soudainement. De la sorte, si l'on supprimait cette réaction, nous n'éprouverions pas de crainte, mais nous jugerions que la situation est à craindre; nous n'éprouverions pas de surprise, mais nous reconnaîtrions froidement qu'en effet la chose était surprenante.

Un enthousiaste a même été jusqu'à prétendre que, contrairement aux idées reçues, si nous sommes affligés c'est parce que nous pleurons, et que si nous sommes effrayés c'est parce que nous nous enfuyons. Quelques-uns d'entre vous connaissent peut-être ce paradoxe ; en faisant la part d'une certaine exagération que je ne crois pas très grande — il est certain que le fond en est vrai, — le simple fait de répandre des larmes ou de manifester les signes extérieurs de la colère a pour résultat immédiat de faire plus vivement sentir cette douleur ou cette colère intérieure.

Il n'y a pas de précepte mieux établi et plus utile pour l'éducation morale de la jeunesse, ou

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pour notre discipline personnelle, que celui qui nous commande de prêter une attention particulière à ce que nous faisons et à ce que nous exprimons au dehors sans trop nous inquiéter de ce que nous ressentons. Si, par exemple, nous arrêtons à temps un mouvement de lâcheté, si nous pouvons suspendre le coup que nous allions donner, ou réprimer les plaintes et les invectives que nous aurions regretté toute notre vie d'avoir proférées, les sentiments qui nous poussaient s'apaiseront bientôt d'eux-mêmes sans que nous ayons exercé d'action directe sur eux. L'action semble suivre l'émotion, mais en réalité l'action et l'émotion sont simultanées: en réglant l'action, plus immédiatement soumise à la volonté, nous pouvons indirectement régler l'émotion qui lui échappe davantage.

Ainsi, si nous voulons conquérir la joie que nous avons perdue, redressons-nous joyeusement, regardons joyeusement autour de nous, agissons et parlons comme si la joie était déjà en nous. Si cela ne nous rend pas bientôt joyeux, rien à ce moment ne pourra le faire. Pour avoir du courage, agissons comme si nous étions courageux, employons toute notre volonté à cette fin,

et à nos crises de peur succéderont presque certainement des élans de vaillance. De même, la seule manière d'éprouver des sentiments do sympathie envers quelqu'un dont nous avons été Tennemi est de sourire — plus ou moins naturellement, — de poser des questions bienveillantes et de nous contraindre à dire des choses aimables. Rire cordialement ensemble rapproche beaucoup plus deux ennemis que des heures passées de part et d'autre à arguer intérieurement avec le démon des sentiments malveillants. La lutte contre un sentiment mauvais ne fait qu'y attacher notre attention et n'en débarrasse pas notre esprit, tandis que si nous agissons comme poussés par une meilleure impulsion, ce mauvais sentiment plie sa tente comme l'Arabe du désert, et peu à peu disparaît.

Les meilleurs traités de dévotion sont d'accord pour répéter que nous devons laisser nos sentiments à eux-mêmes, sans y prêter la moindre attention.

Dans un petit livre admirable et très répandu, intitulé : Le secret du chrétien pour être heureux (*), M""^ Hannah Whitall Smith ne se lasse

(1) The Christian's Secret of a happy Ufe.

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pas de nous le dire : « Agissez comme si vous aviez la foi, et vous Taurez réellement, quelle que soit votre tiédeur, quels que soient vos doutes. C'est ce que vous vous proposez de faire que Dieu considère et non pas vos sentiments à cet égard; c'est donc de l'intention qu'il faut vous préoccuper... Laissez les émotions venir et s'en aller, selon qu'il plaît à Dieu, et n'en tenez aucun compte... Elles n'ont vraiment pas d'importance. Elles ne fournissent aucune indication sur votre état spirituel, elles montrent seulement quel est votre tempérament ou votre état physique actuel. »

Mais ces faits vous sont déjà connus à tous et il est inutile que j'attire davantage votre attention sur eux. De nos actes et de nos attitudes résulte une suite ininterrompue de sensations qui, moment par moment, détermine ce que va être notre état intime : c'est là une loi psychologique fondamentale que je vais essayer d'expliquer.

Un célèbre spécialiste viennois a récemment publié un ouvrage sur ce qu'il appelle le «Binnenleben», ou existence cachée des êtres humains. Aucun médecin, nous dit-il, ne peut vraiment entrer en relations avec un sujet nerveux, s'il

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ne se fait une certaine idée de cette vie cachée, de l'atmosphère intime dans laquelle la conscience du sujet demeure isolée comme au fond d'une prison dont elle seule connaît les secrets. Cet état intérieur, c'est ce que nous ne pouvons communiquer ni exprimer aux autres; ce qui en paraît au dehors, son fantôme, pour ainsi dire, c'est ce qui pour nos amis et nos intimes constitue notre caractère profond. Chez un homme atteint d'une maladie mentale, indépendamment des regrets du passé, des ambitions trompées, des désirs étouffés, il est surtout déterminé par des malaises physiques impossibles à localiser de manière précise, mais produisant chez le sujet un certain manque de confiance en lui-même, un sentiment qu'il n'est plus en relation normale avec les choses.

Le désir de l'alcool est provoqué dans la moitié des cas par ce fait que l'alcool, anesthésique momentané, efface toutes les sensations morbides qui ne devraient jamais se rencontrer dans un être humain. Chez l'homme sain, au contraire, on ne peut découvrir ni crainte, ni honte; les sensations provenant de l'organisme ne font qu'augmenter son sentiment de sécurité profonde

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et son assurance d'être à la hauteur des circonstances, quelles qu'elles soient.

Considérez, par exemple, l'influence d'un appareil moteur, aux fonctions nerveuses et musculaires bien réglées, sur le sentiment que nous avons de nous-mêmes, et voyez comme il nous fait nous sentir souples et capables d'agir. Il paraît qu'en Norvège l'existence des femmes vient d'être transformée par le nouvel ordre de sensations musculaires auxquelles l'usage, devenu général, des skis^ les a accoutumées. Il y a quinze ans, les Norvégiennes étaient, plus encore que les femmes des autres pays, fidèles au vieil idéal féminin qui limite la femme à être « l'ange du foyer», à la «douce et délicate» influence. Grâce au nouveau sport qui leur convient autant qu'aux hommes, ces sédentaires gardiennes du foyer sont devenues lestes et audacieuses. Pour elles il n'y a pas de nuit trop noire ou de hauteur trop vertigineuse ; elles ne disent pas seulement adieu à la traditionnelle pâleur et à la fragilité de la constitution féminine, mais elles sont au premier rang de ceux qui veulent réformer l'éducation et la société.

Je ne peux m'empêcher de croire que la vogue

du tennis, de la marche, du patinage et de la bicyclette, qui se répand si rapidement parmi nos filles et nos sœurs, va aussi leur donner une valeur morale plus haute et plus sincère qui vivifiera toute notre vie nationale. J'espère que notre idéal d'éducation supérieure, pour les femmes comme pour les hommes, donnera de plus en plus au corps vigoureux et bien entraîné la même importance qu'à l'esprit solide et bien discipliné. La force de l'Empire britannique réside dans la vigueur de caractère de chaque citoyen anglais pris à part. Elle ne s'est constamment alimentée et soutenue, j'en suis persuadé, par rien autant que par le culte national de la vie au grand air et des sports, dans lequel fusionnent toutes les classes de la société.

Je me rappelle avoir lu, il y a plusieurs années, l'ouvrage d'un médecin américain sur l'hygiène, les conditions de vie et le type de l'humanité future. J'ai oublié le nom de l'auteur et le titre du livre, mais je me souviens d'une redoutable prophétie sur l'avenir de notre système musculaire. L'homme se perfectionne en luttant contre le milieu, disait l'auteur; mais cette lutte nous demandera dans l'avenir une puissance intellec-

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tuelle de plus en plus grande et exigera toujours moins de force brutale. Il n'y aura plus de guerres et les machines exécuteront tous les travaux pénibles : de plus en plus l'homme se bornera à diriger les énergies de la nature et de moins en moins il dépensera ses propres forces. De la sorte, si Vàomo sapiens des temps futurs peut se contenter de digérer sa nourriture et de réfléchir, quel besoin aura-t-il de muscles bien développés ? Dès maintenant, n'avons-nous pas un idéal de beauté plus raffiné et plus intellectuel que celui de nos ancêtres? J'ai entendu un fantaisiste de mes amis décrire plus en détail cet homme nouveau. Il se nourrira d'un liquide formé des éléments chimiques de l'atmosphère, presque digéré d'avance sous l'action de diastases artificielles, et qu'il sucera à l'aide d'un tube de verre dans un récipient métallique : à quoi lui servirait d'avoir des dents et même un estomac? Les organes inutiles disparaîtront en même temps que les muscles et le courage physique, tandis que le cerveau hypertrophié fera démesurément grandir le crâne audessus des yeux munis de verres grossissants et fera couler des lèvres affinées ces torrents de discours inédits et subtils qui seront la manifes-

tation la plus authentique de Tactivité humaine.

Je suis sûr que vous frissonnez comme moi devant cette vision apocalyptique. Je ne puis croire que notre activité musculaire soit jamais superflue. Même si un jour venait où nous n'en ayons plus besoin pour mener nos vieilles et dures batailles contre la Nature, elle sera toujours nécessaire pour faire de nous des êtres sains, sereins et joyeux, pour tonifier notre vie morale, pour émousser les angles de notre caractère et pour nous rendre plus aimables et plus sociables. La faiblesse devient trop facilement «une faiblesse irritable», comme l'appellent les médecins. La paix intérieure et la confiance en soi, acquiescentia in seipso^ disait Spinosa, que donnent des muscles bien entraînés et qui remplit l'âme de satisfaction, est, son utilité physique mise à part, un élément d'hygiène mentale de première importance.

Permettez-moi maintenant d'aller un peu plus avant et de vous présenter une cause que je voudrais vous faire aimer, car elle a un intérêt capital pour tout Américain. Il y a plusieurs années, le D' Glouston, le plus éminent aliéniste écossais, visitant ce pays, disait une chose que

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je n'ai jamais oubliée : « Votre visage, à vous autres Américains, disait-il, exprime trop de sentiments. Vous ressemblez à une armée qui aurait engagé toutes ses réserves à la fois. L'attitude plus terne des Anglais témoigne d'une meilleure façon de vivre ; elle fait deviner des réserves de force nerveuse qui peuvent les soutenir si l'occasion le demande. Ce calme, cette force inemployée mais toujours présente, est, à mon avis, leur grande ressource. Chez vous, au contraire, je ne trouve pas la même chose et j'en éprouve comme un sentiment d'insécurité : vous devriez baisser le ton, car vos visages sont trop expressifs et vous vivez trop intensément les moments vulgaires de la vie. »

Le D"" Clouston est habitué à lire les secrets de l'âme dans les attitudes et son observation me semble avoir une grande portée. Les Américains qui restent en Europe assez longtemps pour s'habituer à l'esprit qui y règne, et qui est si peu excitable en comparaison du nôtre, font tous la même remarque en revenant chez eux : les vi sages de leurs compatriotes leur semblent avoir une expression hagarde, que ce soit l'inquiétude anxieuse ou la bonne volonté intense qui les ani-

ment; et il est difficile de dire qui remporte en cela, des hommes ou des femmes.

A vrai dire, nous ne partageons pas tous l'opinion du D"* Clouston. Beaucoup, loin de déplorer cette caractéristique de notre peuple, l'admirent : « Quelle intelligence cela montre ! Quelle différence avec les figures massives, les yeux éteints, la démarche lente et sans vie de l'Anglais ! » L'ardeur, la rapidité, la vivacité font partie de notre idéal national et ne suggèrent pas à notre esprit, comme à celui du D' Clouston, l'idée qu'elles manifestent une faiblesse irritable de notre tempérament. Il n'y a pas bien longtemps, je me rappelle avoir lu dans un journal hebdomadaire une histoire dans laquelle, après avoir décrit l'attachante personnalité de son héroïne, l'auteur résumait ses qualités en disant que tous ceux qui la regardaient la comparaient irrésistiblement à un « éclair emprisonné » (bottled lightning).

Voilà bien l'idéal américain, même quand il s'agit du caractère d'une jeune fille ! J'admets qu'il est peu convenable — quelques-uns diront peu patriotique — de critiquer son pays ou sa famille en public. On peut aussi dire, très juste-

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ment, que les tempéraments excitables ne manquent pas dans les autres pays et qu'il y en a beaucoup de flegmatiques chez nous ; après tout, un peu plus ou un peu moins de cette tension sur laquelle j'insiste tellement n'influe guère sur l'ensemble de la vie nationale et ne mérite pas d'être discutée avec autant de solennité, alors qu'il faudrait parler de choses agréables plutôt que de choses désagréables. D'accord, en un sens : la tension plus ou moins grande de nos visages et de nos muscles inactifs est une petite chose ; ces contractions inutiles ne produisent guère de travail effectif. Mais ce n'est pas toujours la grandeur matérielle d'une chose qui en mesure l'importance : c'est souvent sa place et sa fonction. Une des remarques les plus philosophiques que j'aie jamais entendu faire sortait de la bouche d'un ouvrier illettré qui, voici bien longtemps, faisait des réparations chez moi. « Il y a peu de différence entre un homme et un autre, disait-il, quand vous allez au fond des choses. Mais, si petite soit-elle, cette différence est très importante. » Cette parole s'applique bien au sujet qui nous occupe. L'excès de contraction musculaire peut être minime si nous l'évaluons en

kilogrammètres, mais il a une action très grande sur la vie intérieure. C'est une conséquence nécessaire de cette théorie des émotions que j'ai citée en commençant. Les sensations qui arrivent sans cesse d'un corps tendu et surexcité entretiennent un état d'esprit analogue: l'atmosphère intérieure est lourde, menaçante, épuisante et comme orageuse : jamais elle ne se renouvelle entièrement. Si vous ne vous laissez jamais complètement aller dans votre fauteuil, si vous conservez toujours les muscles à demi contractés comme pour vous lever, si vous respirez dix-huit ou dixneuf fois au lieu de seize fois par minute et n'expirez jamais à fond, dans quel état d'esprit pouvez-vous vous trouver si ce n'est dans un état d'expectative haletante ? Comment l'avenir, avec ses soucis, peut-il ne pas vous tourmenter ? Par contre, comment pourrait-il le faire si votre front est calme, votre respiration égale et complète et vos muscles détendus ?

Qu'est-ce donc qui nous empêche de nous reposer ? Ce sont, dit-on ordinairement, l'extrême sécheresse de notre climat, les fantasques variations de la température, jointes à notre extraordinaire esprit de progrès, au dur labeur, à la

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vitesse des chemins de fer^ au succès rapide et à mille autres causes que nous connaissons bien. Certes, notre climat est excitant, mais guère plus que dans bien des régions de l'Europe oii pourtant ne se rencontrent pas des jeunes filles telles que celles dont nous parlions tout à l'heure. On travaille autant et on vit aussi vite que chez nous dans toutes les grandes capitales de l'Europe. A mon avis, ces deux prétendues causes ne suffisent pas à expliquer les faits.

Pour le faire, ne recourons pas à l'étude du lieu géographique, mais à celle de l'homme et de la société. Le dernier chapitre à faire en psychologie et en sociologie est celui qui concerne l'instinct d'imitation. Bagehot le premier, puis Tarde, puis Royce et Baldwin chez nous ont montré que l'invention et l'imitation s'unissent pour former la chaîne et la trame de la vie humaine considérée en tant que manifestation sociale. La trop grande tension, la trépidation, l'essoufflement, l'air péniblement absorbé des Américains sont des phénomènes dont les causes sont plus sociales que physiologiques. Ce sont de mauvaises habitudes^ ni plus ni moins, qui naissent de la coutume et de l'exemple, de l'imitation de

mauvais modèles ou d'un faux idéal de perfection individuelle. Vous savez comment se forment les idiotismes, les particularités locales de langage et d'accentuation : un mot, une inflexion sont lancés par hasard; on les recueille et on les répète, on les va colportant jusqu'à ce que tous les aient adoptés. Il en est exactement de même pour la prononciation et l'accent national, pour les manières, les gestes, la physionomie des habitants d'un même pays.

L'imitation d'une suite de modèles dont il est maintenant impossible de retracer l'histoire, et la mauvaise influence que nous avons exercée les uns sur les autres ont fini par établir un type national; bon ou mauvais, il nous caractérise et il est certain que la série d'habitudes qui le constitue ne dépend ni du climat ni du milieu, mais de notre tendance à imiter. Il est évident qu'un type ne peut être tout à fait mauvais, mais, s'il renferme ces « éclairs emprisonnés » dont nous parlions, il n'est pas tout à fait bon non plus. Le D' Clouston avait certainement raison de penser que l'impatience, l'essoufflement et l'inquiétude ne sont pas des signes de force, mais des preuves de faiblesse et de mauvaise coordination. Le

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front sans rides, la figure sans expression, l'œil éteint peuvent sembler moins intéressants au premier abord, mais plus que l'intensité d'expression ils nous permettent de compter sur la résistance d'un homme. Le travailleur calme et lent abat une grande quantité d'ouvrage, parce qu'il ne revient jamais en arrière et ne s'arrête jamais à bout de forces ; celui qui, au contraire, est nerveux et trop pressé, cède bien vite et a de si fréquentes défaillances que vous ne le trouvez jamais quand vous en avez le plus besoin ; il est peut-être dans un de ses « mauvais jours ». Nous disons que c'est parce qu'ils travaillent trop que tant de nos compatriotes voient leurs forces les trahir et doivent aller à l'étranger pour reposer leurs nerfs surmenés. C'est là une grande erreur, je crois. Ni la nature, ni le travail que nous fournissons ne sont responsables de nos graves et fréquentes défaillances : la cause doit en être plutôt recherchée dans cette idée absurde que nous sommes pressés et manquons de temps, dans notre essoufflement et notre tension continuelle, dans l'expression soucieuse de nos visages et l'inquiétude que nous avons des résultats de nos actions, bref dans ce défaut d'harmonie et

d'aisance intérieure dont notre effort s'accompagne si facilement alors qu'un Européen, à somme égale de travail, en est exempt neuf fois sur dix. La vanité et le caractère capricieux de cet état d'esprit et l'attitude qui en résulte sont des défauts que nous avons contractés dans l'ambiance sociale et que la tradition a conservés : beaucoup voient en eux un admirable idéal de vie, alors qu'ils achèvent de ruiner notre force nationale et qu'on peut les comparer aux dernières gouttes qui font déborder la mesure de notre résistance à la fatigue et à l'épuisement.

Par exemple, la voix d'un nombre étonnamment grand de nos compatriotes est fatiguée et plaintive. Certains sont vraiment fatigués (car je ne veux pas nier absolument l'influence du climat), mais beaucoup plus ne le sont pas ou ne le seraient pas s'ils n'avaient pris la mauvaise habitude de parler et de prononcer comme les autres. Si encore cette manière de parler, si la vie intense et hâtive que nous menons nous permettaient de produire davantage, quitte à nous épuiser, ce serait différent; il y aurait alors compensation, ce serait un prétexte pour continuer. Mais c'est justement le contraire qui est vrai.

L EVANGILE DU DELASSEMENT 2V

L'homme qui travaille posément et sans inquiétude, sans se préoccuper des conséquences, est celui dont Teffort est productif. La tension d'esprit et l'anxiété, le souci de l'avenir joint à la fatigue du présent, sont les obstacles les plus sûrs au progrès régulier qui assure le succès. Mon collègue, le professeur Mùnsterberg, cet excellent observateur récemment arrivé dans notre pays, a envoyé quelques notes sur l'Amérique aux journaux allemands. Il dit, en substance, que l'énergie apparente des Américains est superficielle et trompeuse; qu'elle n'est due qu'à l'habitude d'agir par saccades et sans coordination raisonnable, habitude dont est responsable l'éducation incomplète de notre peuple. Je crois personnellement qu'il est grand temps d'en finir avec les vieilles légendes et avec les opinions reçues : si quelqu'un voulait prouver la faiblesse et la stérilité de l'activité américaine et son incapacité à employer le temps sans le gaspiller, il aurait un très joli paradoxe à soutenir, beaucoup de faits et beaucoup de témoignages à citer en faveur de sa thèse.

Eh bien I mes amis, si notre caractère national est ainsi affaibli — et je crois que, malgré cer-

taines réserves de votre part, nous sommes d'accord sur ce fait, — où est le remède ? Il se trouve tout naturellement à la source même du mal. Si nous en rendons responsables les manières et le goût du public, ce sont ces manières et ce goût qu'il faut changer. Il n'est certes pas facile d'inculquer de nouvelles règles de jugement à soixante-dix millions d'êtres humains : cependant c'est cela qu'il faut faire pour améliorer notre situation. Nous devons nous convertir; au lieu d'admirer pour elle-même l'activité trépidante et saccadée et de mépriser ceux dont la voix est modérée et les manières paisibles, il nous faut rechercher le calme et aimer l'harmonie, la dignité et l'aisance.

Nous revenons ainsi à la psychologie de l'imitation. Voici la seule manière de nous perfectionner : que quelqu'un donne l'exemple, les autres l'imiteront de proche en proche et le propageront de l'est à l'ouest. Certains d'entre nous sont mieux placés que d'autres pour lancer des modes nouvelles; leur personnalité est beaucoup plus frappante et plus facile à imiter; mais tous, où que nous soyons, nous pouvons servir d'exemple. Thackeray dit que jamais on n'a vu un Irlandais

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assez pauvre pour ne pas en trouver un autre plus pauvre qui vécût à ses dépens ; on peut dire de même qu'il n'existe pas un homme qui ne puisse en quelque chose être imité par un autre. Les aliénés eux-mêmes, dans les asiles, copient les originalités de leurs voisins. Si vous êtes, en ce qui vous concerne, parfaitement calmes et bien équilibrés, vous pouvez être sûrs qu'un mouvement d'imitation se dessinera autour de vous, comme les cercles qui s'étendent à la surface des eaux quand on y jette une pierre.

Heureusement les premiers pas sont déjà faits dans cette voie. On vient de fonder à New- York une Association pour l'amélioration de notre prononciation nationale ; elle s'est déjà mise à l'œuvre, comme l'indiquent plusieurs articles de journaux destinés à soulever l'opinion contre les vices de cette prononciation. Meilleur encore, parce que d'une portée plus générale et plus complète est l'Evangile du Délassement, comme on peut l'appeler, prêché par Miss Annie Payson Call, de Boston^ dans un admirable petit livre intitulé : Le pouvoir par le repos, livre qui devrait être entre les mains de tout éducateur et de tout étudiant américain de l'un et de l'autre

sexe. Vous n'avez qu'à suivre un chemin déjà frajé par d'autres, et soyez bien persuadés d'une chose : d'autres encore vous suivront.

Ceci m'amène à une autre application de la psychologie à la vie pratique, sur laquelle je veux d'un mot attirer votre attention avant de terminer. Si l'exemple d'une vie tranquille et calme possède une influence contagieuse, nous sentons, comme instinctivement, que moins on cherche volontairement à être imité et que moins on a conscience de l'être, plus on a de chances de donner un exemple efficace. Devenez le modèle à imiter, et votre esprit n'aura plus à se préoccuper d'être tenu responsable de l'imitation d'autrui. Les lois de la vie en société s'en chargeront. Quant au principe psychologique sur lequel repose ce précepte, c'est une loi dont l'importance est grande et générale pour la direction de notre vie, une loi aussi que nous enfreignons gravement. Voici comme on peut la formuler : Le fait, pour la conscience, d'être entièrement occupée par l'idée du moi, tend à arrêter la libre association des images venues du dehors, ainsi que des mouvements gui y sont liés. Nous en avons un exemple extrême

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dans la maladie mentale appelée mélancolie. Un mélancolique a toujours de lui-même un sentiment pénible très intense. Il se croit menacé, coupable, condamné, anéanti, perdu» et son esprit paraît obsédé par la conscience qu'il a de sa situation. Dans tous les traités écrits sur la folie, on peut lire que, dans son cas, le cours ordinairement varié des idées s'interrompt. Les processus d'association, pour employer l'expression technique, sont inhibés; les idées s'arrêtent, réduites à l'unique et monotone fonction de répéter à l'homme qu'il est dans une situation désespérée. Ce n'est pas parce qu'elle est pénible que l'émotion a cette puissance paralysante : des émotions ag^réables du même ordre entravent aussi l'association des idées. Un saint en extase est aussi immobile, aussi fermé aux impressions du dehors, aussi fixé sur une idée unique que l'est un mélancolique.

Sans prendre si loin nos exemples, nous savons qu'un plaisir très grand ou inattendu peut arrêter le cours de nos pensées. Demandez à des jeunes gens, qui reviennent enthousiasmés d'une partie de plaisir ou d'une représentation théâtrale, de vous dire leurs impressions : « C'était

beau I c'était beau ! c'était beau ! » voilà probablement le seul renseignement que vous obtiendrez jusqu'à ce que l'excitation soit tombée. Il est probable que tous mes auditeurs se sont trouvés comme à moitié fous pendant quelques minutes à l'annonce d'un grand succès ou d'une bonne fortune. « Bien ! bien ! bien I » voilà tout ce que nous pouvons nous dire à de pareils moments jusqu'à ce que nous soyons assez calmes pour sourire de notre folie.

De tout cela, nous pouvons tirer une conclusion extrêmement pratique. Si véritablement nous voulons que le cours de nos idées et de nos volitions soit abondant, varié et fécond, prenons l'habitude de le soustraire à l'influence paralysante des retours sur nous-mêmes et des égoïstes préoccupations de succès. Cette habitude peut s'acquérir comme les autres. La prudence, le devoir, le respect de soi-même, l'ambition et l'anxiété jouent un rôle nécessaire dans la vie; mais réservez-les autant que possible aux résolutions importantes et aux décisions vitales, ne les mêlez pas aux détails ordinaires.

Lorsque vous avez pris une décision et que le moment est venu de l'exécuter, laissez de côté

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tout souci de responsabilité et toute inquiétude du résultat. Déclanchez, en un mot, votre activité intellectuelle et pratique et laissez-la fonctionner librement : le travail qu'elle fournira sera deux fois plus utile. Quels sont les élèves qui restent cois (get rattled) quand on leur demande de réciter une leçon? Ce sont ceux qui pensent qu'ils peuvent se tromper et qui ont conscience de la gravité de ce qu'ils font. Quels sont ceux qui récitent bien ? Souvent ceux qui y sont le plus indifférents ; leurs souvenirs se présentent d'euxmêmes. Pourquoi entendons-nous si souvent cette plainte : La vie sociale, dans la Nouvelle-Angleterre, est ou moins riche et moins expressive, ou plus fatigante qu'ailleurs ? Si cela est exact, quelle en est la cause, sinon cette conscience trop active des gens qui ont peur que ce qu'ils disent ne soit banal ou évident, ne paraisse pas sincère ou ne soit indigne de leur interlocuteur, ne soit d'une façon ou d'une autre peu approprié aux circonstances? Comment conduire une conversation en songeant à toutes ces responsabilités et à tous ces obstacles? Ailleurs, l'art de la conversation fleurit, les relations sont agréables et ne produisent pas plus d'ennui qu'elles n'exigent

d'efforts épuisants : c'est que là on oublie ses scrupules, on laisse parler son cœur et les lances vont librement et sans souci.

On parle beaucoup aujourd'hui, dans le» milieux pédagogiques, du devoir pour le professeur de préparer chaque leçon à l'avance. Jusqu'à un certain point, c'est chose utile, mais ce n'est pas aux Américains qu'il faut prêcher cette doctrine, car nous sommes plutôt trop soigneux. Si j'avais un conseil à donner à la plupart de vos maîtres, j'emprunterais les paroles de l'une d'entre nous qui est aussi un admirable professeur : « Préparez si bien votre sujet, dit-elle, qu'il soit toujours sous pression (on tap); puis, une fois en classe, liez-vous à votre inspiration et bannissez tout autre soin.»

C'est à peu près le même conseil que je donnerais aux étudiants, et particulièrement aux étudiantes. De même qu'une chaîne de bicyclette peut être trop serrée, de même trop de tension dans une application minutieuse peut mettre obstacle au libre jeu de nos facultés intellectuelles. Voyez, par exemple, les époques qui précèdent plusieurs jours consécutifs d'examens. Une once d'aplomb vaut alors plusieurs livres de préparation

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anxieuse. Si vous voulez vraiment donner le meilleur de vous-même dans un examen, jetez tout bien loin de vous la veille, et dites-vous : « Je ne perdrai pas une minute de plus à cette misérable préparation et je ne me préoccuperai plus le moins du monde de mon succès. » Dites-le sincèrement, persuadez-vous-en, puis sortez, jouez, couchez-vous et dormez paisiblement : je suis certain que le résultat du lendemain vous encouragera toujours à employer cette méthode. J'ai entendu donner ce conseil à un étudiant par Miss Call, dont je viens de vous citer le livre sur le délassement physique. Dans un plus récent ouvrage : « Tout naturellement » (As a Matter of Course), elle prêche avec le même bonheur l'évangile du délassement moral, au nom duquel nous devons nous reposer mentalement et rejeter bien loin les pensées inutiles ou inquiétantes. Non seulement nos prédicateurs, mais nos amis les théosophes et les guérisseurs d'âme de toutes les religions, reviennent souvent sur cette méthode. Si l'on y joint les médecins, les disciples de Delsarte, les adeptes des différentes sectes de guérisseurs d'esprit, des écrivains tels que M. Dresser, Prentice Mulford, M. Horace Fletcher

et M. Thring, ainsi que la foule des maîtres d'école et des lecteurs de revues illustrées, il semble bien que quelque chose ait été accompli pour rendre notre caractère national plus calme et plus fort.

Des ennuis supposent toujours un arrêt dans les associations et une perte de pouvoir effectif. A vrai dire, le souverain remède contre les ennuis, c'est la foi religieuse, comme vous le savez bien. Les vagues agitées de la surface de l'Océan ne troublent pas le calme de ses profondeurs; celui qui s'appuie sur des réalités plus profondes et plus stables, trouve relativement insignifiantes les vicissitudes constantes de son existence. Aussi l'être religieux possède-t-il une inaltérable égalité d'âme et se trouve-t-il toujours prêt à accomplir son devoir quotidien, quel qu'il soit. Nous en trouvons un exemple charmant dans un petit ouvrage dont j'ai récemment eu connaissance : « La Pratique de la Présence de Dieu, le Meilleur Législateur d'une Vie Sainte, par le frère Laurent, étant des Conversations et des Lettres de Nicolas-Herman de Lorraine. » J'en cite quelques passages : ce sont des conversations rapportées en style indirect. Le frère Laurent s'était fait

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Carme déchaux après sa conversion qui eut lieu à Paris en 1666.

« Il disait qu'il avait été laquais chez M. Fieubert, le Trésorier, et qu'il était un grand garçon maladroit qui cassait tout; qu'il avait souhaité entrer dans un monastère, pensant que là on le punirait de ses maladresses et des fautes qu'il commettrait et qu'ainsi il sacrifierait à Dieu sa vie et ses joies ; mais que Dieu l'avait désappointé car il n'avait trouvé que satisfactions dans cet état...

« Qu'il avait longtemps eu l'esprit tellement tourmenté par la pensée de sa damnation certaine que tous les hommes ensemble n'auraient pu le persuader du contraire; mais qu'à ce propos il s'était fait le raisonnement suivant : Je suis entré dans la vie religieuse pour le seul amour de Dieu et je me suis efforcé de n'agir que pour lui; quoi qu'il puisse m' arriver, que je sois damné ou sauvé, je continuerai toujours à n'agir que pour l'amour de Dieu. J'aurai du moins eu le mérite d'avoir fait tout mon possible pour l'aimer...

« Que depuis lors il avait vécu parfaitement libre et toujours heureux; que, lorsqu'il s'agissait de pratiquer quelque vertu, il s'adressait à

Dieu en disant : « Seigneur, je ne puis faire cela si vous ne me donnez la force nécessaire », et ainsi recevait une force nouvelle plus que suffisante; — que lorsqu'il avait manqué à son devoir, il ne pouvait que confesser sa faute en disant à Dieu : « Je n'agirai jamais autrement si vous me laissez seul; c'est Vous qui devez prévenir mes défaillances et corriger ce qui est mal»; qu'après cette invocation il ne s'occupait plus de ce qu'il avait fait...

« Qu'il avait été récemment envoyé en Bourgogne pour acheter la provision de vin nécessaire à la communauté, ce qui était une tâche peu agréable pour lui, car il n'avait aucune disposition pour les affaires, et qu'étant boiteux il ne pouvait se remuer dans le bateau qu'en se roulant sur les tonneaux; que cependant il ne se faisait aucun souci, ni pour le voyage, ni pour l'achat du vin; qu'il disait à Dieu : « C'est de vos affaires que je m'occupe » et qu'ensuite il trouvait que tout était bien fait; qu'on l'avait envoyé en Auvergne l'année précédente pour la même raison; qu'il ne pouvait dire comment les choses s'étaient passées, mais que le résultat avait été excellent.

l'évangile du délassement 4i

«De même dans son travail à la cuisine (dont il avait horreur), il s'était habitué à tout faire pour l'amour de Dieu et, grâce à ses prières continuelles pour obtenir de bien accomplir sa tâche, tout lui avait paru facile pendant les quinze années qu'il y avait été employé...

« Qu'il était fort satisfait de sa situation actuelle, mais qu'il était tout aussi prêt à l'abandonner qu'il avait fait de la précédente, puisqu'il était content partout en faisant de petites actions pour l'amour de Dieu...

« Que la bonté de Dieu le rendait certain de n'être jamais tout à fait abandonné et d'avoir la force nécessaire pour supporter tous les maux que le ciel lui enverrait; et que, par conséquent, il ne craignait rien et n'avait aucune raison de discuter avec les autres sur son état; que, lorsqu'il avait essayé de le faire, il en était toujours devenu plus perplexe. »

Le bon frère Laurent, avec sa simplicité de cœur et son détachement des inquiétudes et des soucis humains, est un exemple bien consolant!

Il y a trop longtemps que l'on prêche la nécessité de se sentir constamment responsable, trop longtemps du moins qu'on ne prêche que

cela, — surtout aux femmes. Ce qui aujourd'hui est le plus nécessaire aux étudiants et aux femmes qui enseignent, ce ne sont pas les stimulants, mais bien le calme et la détente mentale. En ce moment même, j'ai bien peur que quelques-unes de mes auditrices n'aillent prendre l'inébranlable résolution de faire des efforts vigoureux pour devenir calmes pour le reste de leur vie, coûte que coûte. Je n'ai pas besoin de dire que ce n'est guère le moyen d'y arriver. Le véritable moyen, quelque paradoxal qu'il paraisse, est de ne pas vous en soucier. Alors peut-être, avec la grâce de Dieu, arriverez-vous à vous trouver dans le bon chemin et, fortes d'avoir fait ce premier pas, deviendrez-vous, toujours avec la grâce de Dieu, capables de persévérer.

Mon vœu le plus ardent en terminant, c'est que tous ceux qui m'écoutent puissent éprouver les heureux effets de cette tentative.

Nos jugements sur la valeur des choses dépendent des sentimeîits qu'elles excitent en nous. Quand ['idée que nous nous formons d'une chose nous amène à la juger précieuse, c'est tout simplement qu'à l'idée elle-même s'associe déjà un sentiment. Si nous étions radicalement dépourvus de sensibilité, s'il n'y avait place dans notre esprit que pour des idées, toutes nos préférences, toutes nos répugnances s'évanouiraient du coup, et nous ne pourrions attacher une importance spéciale ou un intérêt particulier à aucune des situations et à aucun des événements de notre vie.

L'aveuglement particulier à l'être humain, qui va faire l'objet de cet entretien, c'est précisément celui dont, tous, nous sommes atteints quand il s'agit de comprendre les sentiments des créatures et des gens qui diffèrent de nous.

Nous sommes des êtres faits pour agir, et chacun de nous a des fonctions et des devoirs bien déterminés à remplir. Chacun ne peut que ressentir avec intensité l'importance de ses devoirs propres et l'intérêt des situations d'où ils découlent. Mais ce sentiment nous est absolument personnel et il serait vain de réclamer pour lui la sympathie d'autrui. Les autres sont bien trop absorbés en eux-mêmes pour s'intéresser à nous.

De] là la sottise et l'injustice de nos opinions, pour peu qu'elles aient rapport au sens que peut offrir la vie d'autrui. De là la fausseté de nos jugements, pour peu que nous nous mêlions de prononcer, en termes absolus, sur ce que valent la condition ou l'idéal des autres personnes.

Tenez : nos chiens et nous, nous sommes unis par un lien plus intime que la plupart de ceux qui unissent des êtres en ce monde ; et pourtant, H part ce lien d'amicale affection, quelle insensibilité chez les uns pour tout ce qui fait aux yeux des autres l'intérêt de la vie î — nous, insensibles à ces extases : os rongés sous les haies, odeurs flairées sur les arbres ou les réverbères ; eux, aux charmes de la littérature et de l'art. Quand, assis, vous lisez le roman le plus émou-

vant qui vous soit jamais tombé sous les yeux, comment votre fox-terrier juge-t-il votre manière d'agir? Il a beau être plein de bienveillance à votre égard : votre conduite est d'une nature absolument étrangère à ses facultés de compréhension. Rester assis là, comme une insensible statue, quand vous pourriez l'emmener en promenade et lui lancer des morceaux de bois à attraper! Quelle peut bien être cette bizarre maladie dont vous êtes saisi chaque jour, et qui vous fait tenir des choses à la main et les regarder fixement pendant des heures, privé de tout mouvement et de toute vie consciente? Les sauvages de l'Afrique se sont rapprochés davantage de la vérité; mais, eux aussi, ils la manquèrent, quand ils se rassemblèrent, ébahis, autour d'un de nos voyageurs américains qui, se trouvant dans l'intérieur du pays, venait de mettre la main sur un numéro égaré du Commercial Advertiser^ de New- York, et s'occupait à le dévorer, colonne par colonne. Quand il eut fini, ils lui offrirent un prix élevé de l'objet mystérieux et, interrogés sur ce qu'ils en voulaient faire, ils répondirent : « Un remède pour les yeux ». Ils n'avaient pu concevoir une autre raison de la

promenade prolongée que le voyageur avait fait faire à ses yeux sur la surface du papier !

Qui juge en pur spectateur est sûr de ne pas toucher le fond des choses et de ne pas saisir la vérité. Le sujet du jugement connaît une part du monde réel que ne saurait voir le spectateur qui juge, — connaît plus tandis que le spectateur connaît moins: et partout oii il y a conflit d'opinion et différence de vision, nous sommes tenus de croire que le maximum de vérité est du côté du premier.

Permettez-moi de prendre pour exemple un fait personnel, tel que chacun de nous peut en rencontrer journellement.

Il y a quelques années, au cours d'un voyage dans les montagnes de la Caroline du Nord, je traversais un grand nombre de coves^ comme on les appelle dans le pays, — têtes de vallées resserrées entre les hauteurs — où l'on venait de faire des défrichements et des plantations. Mon impression était celle de la hideur toute pure. Partout, le colon avait abattu les arbres dont il pouvait le plus aisément venir à bout, laissant sur place leurs souches carbonisées. Les plus gros, il les avait encerclés et tués, afin que leur

feuillage ne pût donner de Tombre. Il s'était construit ensuite une cabane de troncs d'arbres, dont il avait bouché les fentes avec de la terre glaise, et avait élevé une haute clôture en zig-zag autour du théâtre de ses ravages, pour en exclure les porcs et les bestiaux. Enfin, entre les souches et les arbres, il avait planté du maïs qui poussait çà et là parmi les copeaux. Et c'est dans cet endroit qu'il vivait avec sa femme et ses enfants, avec pour tout bien une hache, un fusil, quelques ustensiles de ménage, quelques porcs et quelques poulets qui trouvaient leur nourriture dans les bois.

La forêt avait été détruite; cette mise en valeur qui la supprimait, c'était quelque chose de hideux comme un ulcère, sans un seul élément de gracieux artifice pour compenser la perte des beautés naturelles. Laide, en vérité, paraissait cette vie du pionnier; on pouvait la comparer à ces navires qui, comme disent les marins, fuient à sec de toile devant la tempête ; elle recommençait l'œuvre humaine au point d'oiî sont partis nos premiers ancêtres, dans des conditions à peine meilleures après tous les progrès accomplis par les générations intermédiaires.

Ahl VOUS pouvez parler de revenir à la nature I me disais-je, le cœur serré, en parcourant ces lieux lugubres. Vous pouvez parler de vie rustique pour notre vieillesse et pour nos enfants ! Jamais dans ces conditions-là, sans rien pour livrer la bataille que le sol nu et nos mains vides ! Jamais, s'il faut renoncer à mêler à notre existence les plus précieuses conquêtes de la civilisation ! Les beautés et les commodités dues au travail des siècles sont choses sacrées. Elles forment notre héritage et notre droit d'aînesse. Nul ne devrait, à notre époque, consentir à vivre un seul jour d'une vie aussi rudimentaire et dans un pareil dénuement.

Je dis alors au montagnard qui me servait de guide : « Quels sont donc ceux que la nécessité pousse à faire ces nouveaux défrichements? — Nous tous, répondit-il: ici, voyez-vous, nous ne sommes heureux que lorsque nous travaillons à mettre un de ces coves en culture. » A l'instant, je sentis que je n'avais rien compris à la signification profonde de tout ce que je voyais. Parce que les défrichements ne me représentaient que dénuement, j'avais cru qu'à ceux qui les avaient menés h bien de leurs robustes bras et de leurs

haches dociles, ils ne pouvaient conter une autre histoire. Mais quand ils regardaient, eux, les souches hideuses, k quoi pensaient-ils sinon à une victoire personnelle? Les copeaux, les arbres étouffés, les horribles clôtures leur parlaient d'honnêtes fatigues, de persévérants efforts et de récompense finale. La cabane, c'était l'assurance de la sécurité pour eux, leur femme et leurs enfants. Bref, les défrichements, qui n'étaient pour moi qu'une affreuse vision, étaient pour eux un symbole moral tout parfumé de souvenirs et leur chantaient vraiment l'hymne du devoir, de la lutte et du succès.

Je n'avais pas mieux aperçu quel idéal pouvait convenir à leur mode d'existence qu'eux-mêmes n'auraient compris mon idéal, s'ils avaient pu jeter un coup d'œil sur mon étrange vie recluse d'universitaire à Cambridge.

Partout où un processus vital communique une certaine ardeur à un être vivant, la vie devient intéressante en soi. Cette ardeur s'attache tantôt à l'activité motrice, tantôt aux perceptions, tantôt à l'imagination, tantôt à la pensée réfléchie. Mais, où qu'elle soit, là se trouve aussi le sentiment du réel avec sa fréquente saveur et son

3$ AUX I^TUDIANTS

frémissement de vie. Là se trouve de l'importantt au seul sens où, réellement et positivement, il puisse jamais s'en trouver quelque part.

Robert-Louis Stevenson a illustré cette vérité par un exemple emprunté au domaine de l'imagination, dans un essai qui, j'en suis convaincu, mérite de devenir immortel, tant pour la vérité du fond que pour la perfection de la forme.

«Vers la fin de septembre, écrit Stevenson, aux approches de la rentrée des classes, quand les soirées se font déjà sombres, nous commencions à sortir de chez nous, munis chacun d'une lanterne sourde en fer-blanc. La chose était si notoire que le commerce britannique en conservait l'empreinte, et les épiciers, en temps voulu, garnissaient leurs devantures de notre luminaire favori. Nous les portions attachées à la taille sur une ceinture de cricket ; par dessus, — telle était la règle du jeu — on boutonnait son paletot. Elles répandaient une infecte odeur de fer-blanc surchauffé. Elles fonctionnaient mal, assez bien pourtant pour nous brûler les doigts. Elles ne servaient absolument à rien et satisfaisaient un pur caprice : cependant, avec une lanterne sourde sous son manteau, un gamin était au comble de

ses vœux. Les pêcheurs, à bord de leurs bateaux, avaient des lanternes, et c'est d'eux, je pense, que nous était venue l'idée d'en avoir. Mais les leurs n'étaient pas des lanternes sourdes et puis nous ne jouions jamais au pêcheur. Le.s policemen en portaient à la ceinture et nous n'avions fait que les imiter en cela; pourtant nous ne prétendions pas être des policemen. Cambrioleurs, alors? Il se peut bien que cette idée nous ait quelque peu travaillé la cervelle. Certainement aussi nous songions un peu aux époques où les lanternes étaient moins rares, et à certains livres d'histoire où nous leur avions vu jouer un très grand rôle. Mais à tout prendre, il y avait là un plaisir en soi et par soi; être un jeune gaillard avec une lanterne sourde sous son manteau, cela nous suffisait.

« Quand deux de ces petits sots se rencontraient, c'était une question anxieuse : « As-tu ta lanterne ? » suivie d'un « oui ! » plein de satisfaction. C'était le mot de passe, d'ailleurs fort nécessaire ; car la règle voulant que l'on cachât sa gloire, nul n'aurait reconnu un porteur de lan terne, si ce n'est (tel le putois) à l'odeur. Quelque fois, quatre ou cinq d'entre eux grimpaient à

l'intérieur d'un lougre de pêche où les bancs étaient leur unique abri, car la cabine était presque toujours fermée ; ou bien ils choisissaient, sur la grève, quelque anfractuosité où le vent sifflait sur leurs têtes. Alors ils déboutonnaient leurs manteaux et démasquaient les lanternes sourdes : à leur vacillante lueur, sous Ténorme voûte mugissante de la nuit, ces fortunés jeunes gens, réjouis par la riche vapeur que dégageait le fer-blanc chauffé, se blottissaient les uns contre les autres dans le sable froid de la grève ou dans le fond rugueux du bateau de pêche, et ils goûtaient les délices du bavardage le plus déplacé. Quel dommage que je n'en puisse donner quelques spécimens t... Mais ce bavardage n'était qu'un condiment, et ces conciliabules eux-mêmes, de simples accidents dans la carrière d'un porteur de lanterne. Le bonheur, ici, consistait essentiellement à s'en aller tout seul par la nuit noire, la lanterne masquée, le paletot boutonné, sans laisser filtrer un rayon de lumière, ni pour conduire ses pas, ni pour publier sa gloire, — vrai fantôme sombre dans l'ombre — et cependant à savoir, au plus profond de son cœur de petit sot, qu'on avait une lanterne sourde à la ceinture et,

parce qu'on le savait, à exulter et à chanter son triomphe.

« On dit qu'un poète mort jeune a habité le cœur le plus grossier. On pourrait soutenir plutôt qu'un barde (de second ordre, il est vrai) n'a pas cessé d'y vivre et de charmer l'existence de son maître. On ne rend pas justice à la versatilité et à l'insondable puérilité de l'imagination humaine. Sans elles, la vie ne paraîtrait qu'un triste monticule de boue: mais, grâce à elles, au plus profond de l'être, il y aura toujours quelque chambre dorée où il se retirera avec délices; et .si .sombre que son chemin paraisse aux yeux des autres, il portera toujours quelque lanterne sourde à la ceinture.

«... Il est un conte qui nous introduit presque au cœur même de la vie : l'apologue du moine qui entre dans la forêt, entend s'élever le chant d'un oiseau, écoute un ou deux trilles et, à son retour au couvent, n'est plus qu'un étranger qu'on arrête à la porte ; car son absence a duré cinquante ans et, de tous ses anciens compagnons, un seul survit pour le reconnaître. Ce n'est pas seulement dans la forêt que chante l'oiseau charmeur, bien qu'il y soit né peut-être.

On Tentend dans les plus tristes lieux. Le misérable l'écoute, son âme s'épanouit, et les jours sont des minutes brèves. Sans autre attirail qu'une lanterne malodorante, je l'ai évoqué sur les grèves stériles. Toute vie qui n'est pas purement machinale se passe à chercher et à écouter cet oiseau. C'est justement pourquoi il est si difficile d'apprécier la valeur de la vie et pourquoi les plaisirs et les joies de chaque homme sont si peu communicables. C'est parce que nous savons cela, parce que nous nous rappelons les heures fortunées oii l'oiseau a chanté pour nous^ que nous sommes saisis d'un tel étonnement en lisant les œuvres d'un écrivain réaliste. A coup sûr, nous y trouvons une peinture de la vie, pour autant qu'elle est faite de ferraille et de boue, de désirs mesquins et de craintes mesquines, de tout ce que nous sommes honteux de nous rappeler et de tout ce qu'il nous est indifférent d'oublier; mais de ce rossignol dont le chant fait s'enfuir les jours, point de trace.

«... Supposez qu'un romancier réaliste veuille décrire quelque chose comme les faits et gestes de mes porteurs de lanterne ; il nous les montrerait transis de froid, courbés sous les rafales

de pluie, dans un paysage lugubre : toutes choses très exactes ; il nous dirait leurs conversations inconvenantes et sottes ; elles méritaient certes ces qualificatifs. Aux yeux de l'observateur, ils sont mouillés, ils ont froid, leur entourage est lugubre; mais interrogez-les : ils sont en secret au septième ciel, et la source de leur plaisir, c'est une lanterne empestée !

« C'est qu'il est souvent difficile, répétons-le, de découvrir sur quoi se fonde la joie. Elle peut dépendre d'un simple accessoire, tel que la lanterne; elle peut résider dans la mystérieuse intimité des faits psychologiques... Elle est si peu liée à la réalité extérieure... qu'il lui arrive de s'en détacher absolument : la véritable vie de l'homme, celle qui vaut la peine d'être vécue, se passe alors tout entière dans le domaine de la fantaisie... En ce cas, la poésie coule sous terre. L'observateur (le pauvre homme, avec ses documents 1) est tout désorienté. Car regarder l'homme, c'est se préparer des déceptions. Nous verrons bien le tronc d'oii il tire sa nourriture, mais lui-même est au-dessus, dans le feuillage verdoyant où murmure le vent et où nichent les rossignols. Le vrai réalisme serait celui du poète

qui, laissant à d'autres le soin de décrire les formes extérieures, grimperait vers lui comme un écureuil et essaierait d'entrevoir le ciel où il vit. Toujours et partout, c'est ce réalisme du poète qui est le seul véritable : il faut découvrir où réside la joie et lui donner une voix.

« Où la joie manque, tout manque. C'est la joie de celui qui l'accomplit qui prête un sens à un acte quelconque. C'est elle qui explique, elle qui excuse. Pour qui n'est pas dans le secret des lanternes, la scène qui se passe sur la grève ne signifie rien. Voilà d'où provient la fantastique et vraiment spectrale irréalité des livres réalistes... Il leur manque toujours la poésie intime, l'atmosphère enchantée, le halo coloré de l'imagination qui habille ce qui est nu et semble ennoblir ce qui est vil. Pour eux, la vie est toujours la lourde tombée d'une masse de pâte au lieu d'être l'essor d'un ballon dans les lueurs du soleil couchant. Ce qu'ils décrivent est exact, et pourtant nous ne pouvons nous le représenter intégralement, car nul ne vit dans le vrai qui lui est extérieur, parmi les sels et les acides, mais dans la demeure secrète que son imagination remplit de chaudes fantasmagories et

dont les fenêtres sont peintes et les murs décorés. »(*)

Je ne connais rien de supérieur à ces passages dans tout Stevenson. «Où. la joie manque, tout manque. » Oui, c'est bien cela. Pourtant, nous ne sommes que des êtres finis et chacun de nous a quelque vocation bien déterminée qui lui est propre; il semble que l'énergie dans l'accomplissement des devoirs que cette vocation comporte ne puisse s'acquérir que par l'endurcissement du cœur à tout ce qui n'y ressemble pas. Notre indiflférence à toute joie qui n'est pas d'une espèce particulière, serait ainsi le prix dont il nous faut payer notre qualité de créatures faites pour l'action. Ce n'est que chez tel doux rêveur, philosophe, poète ou romancier, ou chez l'homme d'action ordinaire quand il devient amoureux, que les dures barrières de l'extériorité s'entr'ouvrent et que notre esprit est illuminé par un aperçu fugitif sur le monde éjectif^ comme l'appelait CliflFord, le vaste monde de la vie intérieure qui est au delà de la nôtre, si dififérent du monde de l'apparence extérieure. Alors, toute l'économie

(1) The Lantern Bearers, dans le volume iatitolé : Acrots the Plaint. Le texte est abrégé dans la citation.

de nos habituels jugements de valeurs se trouve brouillée; alors notre moi s'entr'ouvre et ses intérêts mesquins volent en éclats; alors il s'agit de découvrir un centre nouveau et une nouvelle perspective.

Mon collègue, Josiah Royce, décrit bien ce changement :

«Notre prochain, qu'est-ce donc? Tu as toujours considéré ses pensées et ses sentiments comme différents des tiens de quelque façon. Tu disais : « Un chagrin en lui, ce n'est pas comme un chagrin en moi; c'est quelque chose de bien plus facile à supporter, w II ne te paraît pas tout à fait aussi vivant que toi : sa vie est terne, elle est froide, c'est un feu bien pâle à côté de tes brûlants désirs... Telle fut toujours ta conduite à l'égard de ton prochain : irréfléchie, instinctive; aveugle que tu es, tu ne le connais pas. Tu vois en lui une chose et pas du tout une personne. Assez d'illusion ! Apprends à connaître la simple vérité. Le chagrin est le chagrin, la joie est la joie, partout aussi bien qu'en toi. Dans tous les chants des oiseaux des bois; dans tous les cris des créatures blessées et mourantes qui se débattent contre leur ravisseur; dans l'infini des

mers où luttent et meurent, par myriades, les habitants des eaux ; dans les innombrables hordes de sauvages; dans toute maladie et dans toute douleur; dans toute exaltation et tout élan d'espoir; partout, du plus humble au plus noble, c'est la même conscience de vivre, la même ardeur à vivre, la même volonté de vivre, et toute cette vie se diversifie sans fin comme les formes des êtres vivants; elle est inextinguible comme les feux du soleil, aussi réelle que ces mouvements impulsifs qui font battre, en ce moment même, ton propre cœur, ton petit cœur égoïste. Lève les yeux, regarde-la cette vie, et puis détourne-toi et oublie, si tu peux ! Mais si tu la connais, tu commences à connaître ton devoir. » (*)

Cette vue supérieure qui reconnaît un sens plein d'intérêt à ce que, jusque là, nous nous étions représenté comme extérieur et sans vie, il arrive souvent qu'elle nous surprenne tout à coup, et alors ce moment fait époque dans notre existence. Comme dit Emerson, ces moments-là ont une profondeur qui nous oblige à leur attri-

(1) The Religions Aspect of Philosophy, p. 157-162 (abrégé).

buer plus de réalité qu'à tout le reste de notre expérience. La passion de l'amour nous remuera comme le ferait une explosion, ou telle action réveillera en nous des regrets et des remords qui planeront comme un nuage sur tout le reste de notre vie.

Ce sentiment mystique d'un sens caché sous les apparences extérieures est souvent éveillé en nous par des êtres autres que l'homme. Je lis dans Obermann^ roman français qui eut son heure de vogue :

« Paris, 7 mars. — Il faisait sombre et un peu froid; j'étais abattu, je marchais parce que je ne pouvais rien faire. Je passai auprès de quelques fleurs posées sur un mur à hauteur d'appui. Une jonquille était fleurie. C'est la plus forte expression du désir : c'était le premier parfum de l'année. Je senti? tout le bonheur destiné à l'homme. Cette indicible harmonie des êtres, le fantôme du monde idéal, fut tout entier dans moi ; jamais je n'éprouvai quelque chose de plus grand et de si instantané. Je ne saurais trouver quelle forme, quelle analogie, quel rapport secret a pu me faire voir dans cette fleur une beauté illimitée... Je ne concevrai point cette puissance, cette immensité

que rien n'exprimera; cette forme que rien ne contiendra, cette idée d'un monde meilleur, que l'on sent et que la nature n'aurait pas fait. » (*) Wordsworth et Shelley sont eux aussi tout pénétrés de ce sentiment, qu'il y a en toutes choses une signification infinie. Pour Wordsworth, cette signification est plutôt grave et morale :

A tout être de la nature, rocher, fruit ou fleur. Et jusqu'aux cailloux qui couvrent la grand'route, Je prêtais une vie morale : je les voyais sentir Ou leur associais quelque sentiment; le grand

[corps massif Etait enveloppé d'on ne sait quelle âme vivante. Et dans tout ce que je contemplais palpitait un

[sens intérieur. (•)

« Nouvelles authentiques de l'invisible 1 » Ce qu'était au juste cette présence cachée immanente à la nature, que Wordsw^orth sentait avec un tel ravissement et à la lumière de laquelle il vivait quand il errait des journées entières sur les collines, le poète n'eût jamais pu s'en expliquer logiquement, en concepts clairs et distincts. Et

(1) De Sénancour, Obermann, lettre XXX.

(2) Tke Prélude, livre III.

cependant, pour le lecteur qui n'est pas sans avoir lui-même de ces moments lumineux, les vers où Wordsworth proclame le simple fait de leur existence sonnent avec une autorité qui réjouit le cœur :

Magnifique, Le matin se levait avec une pompe inoubliable. Glorieux comme je l'avais jadis contemplé. En face, La mer riait au loin ; auprès Les monts massifs luisaient, brillants comme les

[nuages.

Dorés et baignés d'une lumière d'empyrée ; Et c'était, dans les prés, dans les terrains bas, Toute l'ordinaire douceur de l'aurore, Rosée, vapeur, et la mélodie des oiseaux Et la sortie des laboureurs pour le travail des champs.

Ah I ai-je besoin de dire, cher Ami, que jusqu'au bord Mon cœur était plein. Je ne fis aucun vœu ; mais

[un vœu Fut alors fait pour moi ; à mon insu Engagement fut pris que je serais, sous peine de

péché grave.

Un esprit consacré. Et j'allais Dans une béatitude reconnaissante qui dure encore. (* )

Quand Wordsworth allait ainsi, plein de son étrange joie intérieure, sympathisant avec la vie

(1) Tht Prélude, livre IV,

AVEUGLEMENT DE LA NATUBE HUMALNE 63

secrète qui tout autour de lui animait ta nature, ses rustiques voisins, strictement et minutieusement attentifs à leurs petites affaires, à leurs récoltes, leurs agneaux, leurs clôtures, devaient le regarder comme un bien insignifiant et bien ridicule personnage. Sûrement aucun d'eux ne s'inquiéta jamais de ce qui se passait au dedans de cet homme, ou de ce que cela pouvait valoir. Et pourtant sa vie intime était chargée de sens, d'un sens dont se sont nourries d'autres âmes, et qui les remplit, aujourd'hui encore, de joie intérieure.

Richard Jefferies a écrit un remarquable document autobiographique, intitulé : L'Histoire de mon cœur. Il y est question, dans bien des pages, de l'extase où le jetait, dans sa jeunesse, le sentiment de la vie de la nature. Il dit, à propos d'un certain sommet de colline :

« J'étais absolument seul avec le soleil et la terre. Etendu sur l'herbe, je parlais en mon âme à la terre, au soleil, à l'air, à la mer lointaine, hors de vue... Par toute l'intensité de sentiment qui m'exaltait, par toute mon intense communion avec la terre, le soleil, les cieux, les étoiles noyées dans la lumière, par l'Océan, — la plume

ne saurait rendre l'émouvante profondeur de pareils sentiments — par toutes ces choses, je priais, comme si elles avaient été les touches d'un instrument... Du grand soleil, à la lumière brûlante, de la terre robuste, de la terre amie, du ciel chaud, de l'air pur, de l'Océan que je devinais, au loin, de toute cette inexprimable beauté me venaient un ravissement, une extase, un souffle inspirateur. Par ce souffle aussi, je priais... Cette prière, cette crise d'âme, se suffisait à elle-même; elle n'avait pas d'objet; c'était un élan de passion. Je me cachais le visage dans l'herbe. J'étais complètement abattu; je me perdais moi-même dans la lutte; on m'enlevait, on m'emportait... Si quelque berger, par hasard, m'avait vu étendu sur le gazon, il aurait cru simplement que je prenais un instant de repos. Je ne laissais rien paraître à l'extérieur. Qui eût imaginé l'ouragan de passion qui soufflait en moi, tandis que j'étais là couché ! w

Voilà, assurément, une heure de vie de valeur nulle, si on l'évalue au taux ordinaire de la valeur marchande. Pourtant, en quoi pourra consister la valeur d'une heure précieuse, précieuse à un titre quelconque, si ce n'est en un sentiment

d'intérêt intense, tel que celui-là, engendré en nous par ce qui la remplit?

Et pourtant, le cri de notre intérêt pratique nous rend, pour tout le reste, si sourds, si insensibles, qu'on dirait presque qu'à moins de devenir, pratiquement, une non-valeur, il faut désespérer d'atteindre à quelque largeur de connaissance sur le monde impersonnel de la valeur « en soi », et de percevoir, d'une façon quelque peu large et objective, le sens de la vie. Seuls, le mystique, le rêveur, ou le fainéant, le vagabond sans sou ni maille, se trouvent capables d'une occupation aussi attrayante, occupation qui changera en un clin d'oeil le critérium habituel de la valeur humaine, mettant la folie au-dessus de la puissance, et abattant en un instant les classifications conventionnelles dont l'établissement exige une vie humaine de dur labeur. Dès lors, soyez prophète; mais quant à faire ainsi votre chemin dans le monde, n'y comptez pas.

Walt Whitman, par exemple, est, pour beaucoup d'entre nous, un vrai prophète moderne. Il abolit toutes les classifications habituelles à l'humanité, dissout toutes les conventions, aime et célèbre hardiment tous les attributs de l'homme.

sauf ces attributs élémentaires qui sont commuas à tous les membres de la race. Aussi devient-il une sorte de vagabond idéal fréquentant les impériales d'omnibus et les bacs à vapeur, et au point de vue pratique comme au point de vue académique, une non-valeur, un être improductif. Sa poésie est purement exclamative, — le plus souvent, pas de sujet, pas de verbe, des interjections qui se succèdent sans fin. Il éprouvait devant les foules humaines le même sentiment d'extase que Wordsworth devant les montagnes, le sentiment d'une réalité au sens absolument indicible, et qui force l'esprit à s'absorber dans la contemplation, comme devant une chose digne de remplir les jours d'un homme sérieux. Vientil à traverser le pont de Brooklyn, voici ce qu'il ressent :

Marée montante au-dessous de moi ! Je te vois face à facet

Nuages de l'Occident, soleil là-bas pour une demiheure encore suspendu, je vous vois aussi face à face.

Foules d'hommes et de femmes vêtus de vos habits ordinaires, combien curieux vous êtes pour moi I

Ceux qui, par centaines et centaines, font le passage sur les bacs pour regagner leur logis sont plus curieux à mes yeux que vous ne le supposez.

Et VOUS qui passerez d'un rivage à l'autre dans des années d'ici, vous êtes davantage pour moi et davantage dans mes méditations que vous ne pourriez le supposer.

D'autres franchiront les portes du bac et traverseront d'une rive à l'autre.

D'autres observeront la course du flot montant.

D'autres verront les vaisseaux de Manhattan au Nord et à l'Ouest, et les hauteurs de Brooklyn au Sud et à l'Est.

D'autres verront les îles grandes et petites.

Dans cinquante ans d'ici, d'autres les verront en faisant le passage, le soleil une demi-heure encore suspendu là-haut,

Dans cent ans d'ici ou dans autant de siècles que ce soit, d'autres les verront.

Jouiront du coucher du soleil, de l'afflux de la marée montante, du reflux dévalant vers la mer.

Gela n'y fait rien, le temps ou le lieu — la distance n'y fait rien,

Tout comme vous, ce que vous ressentez lorsque vous contemplez la Rivière et le ciel, je l'ai ressenti.

Tout comme n'importe lequel d'entre vous fait partie d'une foule vivante, j'ai fait partie d'une foule.

Tout comme vous qui êtes rafraîchi par la joie de la Rivière et du flot rutilant, j'ai été rafraîchi,

Tout comme vous qui vous tenez debout appuyé contre la lisse et cependant emporté avec le

courant rapide, je me suis tenu à la même place et j'ai été cependant emporté,

Tout comme vous regardez les innombrables mâts des navires et les cheminées des vapeurs pressées comme des troncs, j'ai regardé moi aussi.

Moi aussi, maintes et maintes fois, j'ai traversé la Rivière jadis.

J'ai observé les mouettes en décembre, je les ai vues planer haut dans l'air sur leurs ailes immobiles en balançant leur corps.

J'ai vu comment le rayonnement jaune éclairait des parties de leur corps et laissait le reste dans l'ombre opaque,

Je les ai vues décrire des cercles lents et s'éloigner graduellement vers le midi.

J'ai vu les voiles blanches des goélettes et des sloops, j'ai vu les navires à l'ancre.

Les matelots à l'œuvre dans les haubans ou à califourchon sur les vergues,

Les vagues dentelées dans le crépuscule, les calices qui se creusent, les gambades des crêtes et leur chatoiement.

L'étendue au loin devenant de plus en plus sombre, les murs gris des entrepôts de granit aux docks,

Sur la rive voisine les flammes vomies par le« cheminées des fonderies brûlantes, hautes... dans la nuit,

Projetant leurs vacillements noirs... jusque dans les rues en crevasses.

Tout cela et bien d'autres spectacles ont été pour moi la même chose qu'ils sont pour vous. (*)

Et ainsi de suite, jusqu'à la fin d'un poème divinement beau. Maintenant, voulez-vous savoir quelle était, pour ce vénérable badaud, la vraie façon de profiter des bonnes occasions que le ciel nous envoie en cette vie? Lisez le délicieux recueil de ses lettres à un jeune conducteur de tramway, dont il avait fait son ami :

«New- York, 9 octobre 1868.

« Cher Pete, — Le temps est splendide, ici, ce matin, — clair et frais. De bonne heure, j'étais dehors et me promenais au bord de la rivière, à deux pas de chez moi... Vous raconterai-je, pour dire quelque chose, la vie que je mène? En général, je passe la matinée dans ma chambre, à écrire, etc., puis un bon bain, et vers midi, dehors; flânerie n'importe oii, ou bien visite en ville, ou course d'affaires, ou encore, s'il fait très beau et que la fantaisie m'en prenne, un tour de tramway, avec quelques conducteurs

(1) Walt Whitman. Feuilles d^herbe. Sur le bae de Brooklyn (abrégé). Traduction Léon Balzagette, Mercure de France.

de mes amis, dans Broadway, de la 23" rue à Bowling Green, trois milles dans un sens, trois milles dans l'autre. (Chaque jour je me découvre cent choses à faire, pas d'heure qui n'ait son emploi.) Vous savez que c'est pour moi une distraction, une récréation toujours nouvelles que de circuler de la sorte, une couple d'heures, par quelque bel après-midi, sur une des voitures de Broadway. Les choses défilent devant vos yeux, c'est comme un vivant et interminable panorama, — magasins, édifices splendides, grands étalages. Sur les larges trottoirs, le perpétuel mouvement d'une foule de femmes aux riches toilettes, supérieurement diflférentes d'allure et de mine, de colles qu'on pourrait voir partout ailleurs; en gomme véritable fleuve humain; — des hommes impeccablement vêtus, eux aussi, et quantité d'étrangers; — et puis dans les rues la foule compacte des voitures, tramways, omnibus d'hôtels, attelages particuliers, camions, enfin toutes les sortes de véhicules, et beaucoup d'équipages de premier ordre; cela sur dos milles et des milles; — et puis toute la splendeur d'une si grande rue, et tant de vastes, et beaux et nobles édifices, dont beaucoup en marbre blanc; et puis,

de totts côtés, l'animatioa et la gaieté : rien d'étonnant à ce que tout cela, quand la journée est belle, attire un paresseux comme moi, qui jouit tellement de voir le monde s'afiFairer devant lui et lui donner la comédie, tandis qu'il reste bien tranquille à regarder et à observer. »(*)

Passe-temps futile, en vérité, direz-vous peutêtre, — et pas très honorable pour un homme fait. Et pourtant, si l'on va au fond des choses, qui donc embrasse la plus forte somme de vérité, — Whitman, sur son impériale d'omnibus, tout à cette joie intérieure que le spectacle lui inspire, ou bien vous, avec votre dédain pour la futilité de son occupation?

Quand l'ordinaire citoyen de Brooklyn ou de- New- York, cet homme rassasié de jouissances, ou accablé d'affaires et rongé de soucis, traverse le pont ou remonte Broadway, son imagination, à lui, «ne prend pas son essor» comme celle de Whitman, «vers les colorations du soleil couchant», et il n'a aucun sentiment de cet indiscutable fait que, nulle part, ni jamais, il n'a tenu dans le monde plus de «divin», ou plus de sens

(1) GalamoB, Boston - 1897, p. 41, 42.

éternel qu'il y en a d'incorporé à ces étendues visibles, sur lesquelles, avec tant d'indifférence, il promène les yeux. Voilà la vie, et voilà, un pas plus loin, la mort. Voilà la seule espèce de beauté qui fut jamais. Voilà l'effort de la vieille humanité et tous ses fruits. Voilà le texte et le sermon, le réel et l'idéal réunis. Mais pour l'œil blasé ou inexercé, tout est terne et vulgaire, tout n'est que banalité, platitude et objet de dégoût. « Triste spectacle ! » dit Carlyle une nuit, comme un compagnon de promenade lui faisait remarquer la splendeur des étoiles. Et cette répétition des mêmes scènes dans l'humanité, de génération en génération, cet éternel retour qui remplit un Whitman d'un tel bonheur mystique, devient pour un Schopenhauer, du fait de cette anesthésie émotionnelle, de ce sentiment « d'effroyable vide intérieur » du fond duquel il regarde toutes choses, l'élément principal du morne ennui qu'elles lui inspirent. «A tout prendre, dit-il, qu'est-ce que la vie, sinon le perpétuel retour des mêmes choses creuses, le même chien qui aboie, la même mouche qui bourdonne, encore et toujours.» Pourtant, la même fibre dont sont faites ces choses creuses entre dans la contexture matérielle de

tout ce qui fut jamais, ou sera jamais^ vivifiant, joyeux et riche de sens, en ce monde.

Tomber en extase, comme Whitman, au simple spectacle du monde, c'est une façon, c'est la façon par excellence de proclamer qu'on en perçoit l'insondable richesse de sens et l'intérêt. Mais comment prendre conscience de l'intérêt vital d'une expérience qu'on n'aurait pas faite d'abord? Ici, pas de recette à suivre. Il y a là un secret, un mystère, et cela vient souvent de façon mystérieuse et inattendue. Quelquefois, c'est une fleur qui pousse sur la fosse où notre bonheur nous paraissait enseveli. Benvenuto Cellini, après toute une vie passée au grand soleil, dans les aventures et les plaisirs de l'art, tout à coup se voit jeter dans un cachot du château Saint-Ange. Horrible lieu : les rats se le disputent, et l'humidité et la moisissure. Il se casse la jambe, ses dent se déchaussent, sans doute par l'effet du scorbut. Mais sa pensée se tourne vers Dieu comme elle ne l'avait jamais fait jusque là. Il se procure une Bible, qu'il lit durant le temps, — une heure sur vingt-quatre — où un rayon de jour vient s'égarer dans son antre. Il a des visions sacrées. Il se chante à lui-même des hymnes. Et,

le dernier jour de juillet, songeant aux réjouissances qui sont de tradition à Rome, le lendemain, il se dit à lui-même : «Voilà bien des années que je célébrais cette fête parmi les vanités du monde; à partir de cette année-ci, je veux la célébrer avec Dieu. Et alors je me dis : Oh! combien ma vie d'à présent me donne plus de bonheur que toutes ces choses dont j'ai souvenir! » (*)

Mais l'homme qui a le mieux compris ces flux et ces reflux mystérieux, c'est Tolstoï. Ils se font sentir à travers toute son œuvre. Dans La Guerre et la FaiXf Pierre, le personnage principal, est l'homme le plus riche de l'empire russe. Pendant l'invasion française, il est fait prisonnier et obligé de suivre la plus grande partie de la retraite. Transi, rongé de vermine, affamé, assailli par toutes les formes de la misère, c'est alors qu'il a la révélation de ce que vaut réellement chacun des biens de la vie

<i Ici seulement, et pour la première fois, Pierre apprécia, parce qu'il en était privé, la jouissance de manger quand il avait faim, de boire lorsqu'il

(1) Vie de Benvenuto Cellini, liv. II, ch. IV.

avait soif, de dormir lorsqu'il avait sommeil et de causer lorsqu'il avait envie d'échanger quelques paroles... Plus tard, il se reportait toujours avec joie à ce mois de captivité, et ne cessa de parler avec enthousiasme des sensations puissantes et ineffaçables, et surtout du calme moral qu'il avait si complètement éprouvés à cette époque de sa vie. Lorsqu'au point du jour, le lendemain de son emprisonnement, il vit (j'abrège la description de Tolstoï) les montagnes et leurs pentes boisées se perdant au loin dans une brume grisâtre; lorsqu'il vit la lumière chasser les vapeurs du brouillard, le soleil s'élever majestueusement derrière les nuages et les coupoles, les croix, la rosée, le lointain, la rivière étinceler à ses rayons resplendissants et joyeux, son cœur déborda d'émotion. Cette émotion ne le quitta plus, elle ne faisait que centupler ses forces à mesure que s'aggravaient de plus en plus les difficultés de sa situation...

« Il comprit que l'homme est créé pour le bonheur, que ce bonheur est en lui, dans la satisfaction des exigences quotidiennes de l'existence, et que le malheur est le résultat fatal, non du besoin, mais de l'abondance... Le calme régnait

dans le bivouac, les tisons des feux pâlissaient maintenant et s'éteignaient peu à peu. La pleine lune était arrivée au zénith, les bois et les champs se dessinaient nettement à Tentour, et au-delà de ces champs et de ces bois inondés de lumière, l'œil se perdait dans les profondeurs infinies d'un horizon sans limites. Pierre plongea son regard dans ce firmament où scintillaient à cette heure des myriades d'étoiles. «Et tout cela est à moi, pensait-il, tout cela est en moi, tout cela c'est moi ! Et c'est cela qu'ils ont pris, c'est cela qu'ils ont enfermé dans une baraque ! »

«Il sourit et alla se coucher auprès de ses camarades. » (*)

L'expérience et l'occasion ne sont donc rien. Tout dépend de la facilité avec laquelle l'âme se laisse surprendre, laisse ses courants de vie s'absorber dans le «donné». «Traversant un terrain vague, dit Emerson, dans la neige fondue, au crépuscule, par un temps nuageux, alors que je ne m'attendais à rien de particulièrement heureux, J'ai éprouvé une joie parfaite. A deux doigts d'avoir peur, je suis encore gai. »

(1) La Guerre et la Paix, trad. franc. Paris 1884, vol. III, p. 268, 275, 316.

La vie est toujours digne d'être vécue, pour qui a cette façon de sentir. Mais nous autres, les représentants de la haute culture» comme on nous appelle, nous sommes pour la plupart à cent lieues de la nature. Nous sommes dressés à rechercher exclusivement le choisi, le rare, l'exquis, et à négliger la commune réalité. Nous sommes gorgés d'abstractions et débordants de mots et de phrases. Et dans cette culture de nos facultés supérieures, les sources propres de la joie liée à l'exercice de facultés plus humbles, tarissent bien souvent, et la vie nous trouve aveugles et insensibles aux plus élémentaires et aux plus généraux de ses biens et de ses joies.

Le remède, dans ces conditions, c'est de redescendre vers un niveau d'existence plus profond et plus primitif. La prison, un naufrage, l'appel sous les drapeaux, voilà qui montrerait, de façon permanente, à plus d'un pessimiste par excès de culture, ce qu'il y a de bon dans la vie. A vivre au grand air et près du sol, le fléau de la balance, qui s'inclinait, remonte lentement et l'équilibre se fait dans notre sensibilité.

L'agrément de toutes les vaines spéculations et des ardeurs artificielles pâlit, se flétrit, et les

plaisirs de la vue, de l'odorat, du goût, du risque et de l'action physiques se font de plus en plus intenses. Les sauvages et les purs enfants de la nature, que nous jugeons si inférieurs à nous, sont sensibles, cela est certain, à bien des choses qui nous laissent froids, dans cet ordre d'idées ; et, s'ils écrivaient avec la même facilité que nous, ils nous feraient des leçons impressionnantes sur notre manie de progrès et notre aveuglement à ce qu'il y a de plus essentiel et de plus solide dans les biens de la vie. « Ah ! mon frère. — disait un chef de tribu à son hôte blanc, — tu ne sauras jamais quel bonheur c'est de ne penser à rien et de ne rien faire. C'est, après le sommeil, ce qu'il y a de plus délicieux au monde. C'était notre état avant que de naître, ce sera notre état après notre mort. Tes compatriotes... Ils n'ont pas plutôt fini de moissonner qu'ils se remettent à labourer; et comme si la journée ne suffisait pas, je les ai vus labourer au clair de lune. Qu'estce que leur vie auprès de la nôtre, de la nôtre qui ne compte pas pour eux ? Aveugles qu'ils sont, ils la laissent fuir toute ! Mais nous, nous vivons dans le présent. » (*)

(1) Cité par Lotze, Microcosmus. Trad. anglaise, ?ol. II, p. 340.

L'intérêt intense qui peut s'attacher à la vie, descendue au niveau de la conscience non-réfléchie, au niveau de la pure sensation, c'est ce que décrit admirablement un écrivain de race, M. W.- H. Hudson, dans son livre Jours de paresse en Patagonie.

« J'ai passé la plus grande partie d'un hiver, «lit l'admirable écrivain, quelque part au bord du Rio-Negro, à soixante -dix ou quatre-vingts milles de la mer...

« C'était mon habitude de sortir à cheval, tous les matins, avec mon fusil, et, suivi d'un chien, de m'éloigner de la vallée. Dès que j'avais gravi les pentes et plongé dans l'interminable étendue grise du fourré, je me trouvais dans un isolement aussi complet que si je n'avais pas été à cinq milles seulement, mais à cinq cent milles de la vallée et de la rivière. Il avait l'air si sauvage, si solitaire, si loin de tout, ce désert gris qui s'élargissait à l'infini, ce désert que n'avait jamais foulé le pied humain et où les bêtes sauvages étaient si rares qu'elles n'avaient pas laissé une seule piste reconnaissable dans la solitude des buissons épineux... Ce n'est pas une fois seulementj ni deux, ni trois, mais chaque Jour, que

J'y suis retourné; je m'y rendais le matin, comme à une fête, et je ne m'en allais que chassé par la faim, la soif et le coucher du soleil. Et pourtant, j'allais sans savoir où, — rien ne pouvait m'attirer dans les bois ; car si j'emportais un fusil, ce n'était pas qu'il y eût quelque chose à tirer ; tout le gibier était derrière mon dos, dans la vallée... Je passais quelquefois toute une journée sans avoir vu un seul mammifère, ni plus d'une douzaine, peut-être, d'oiseaux de grosseur raisonnable. Le temps, à cette époque de l'année, était généralement maussade : ciel voilé de nuages gris, et vent glacial, — au point, souvent, de m'engourdir absolument la main qui tenait la bride. D'une allure lente, qui m'eût semblé intolérable en toute autre circonstance, j'allais durant des heures sans arrêter mon cheval. Arrivé à quelque colline, je le dirigeais lentement jusqu'au sommet, et là, je faisais halte pour contempler le paysage. De tous côtés, à perte de vue, c'étaient de grandes ondulations, sauvages et irrégulières. Comme tout était gris f Presqu'aussi gris à la portée de la main qu'à l'horizon noyé de brumes, où la distance estompait les collines et brouillait les contours. En descendant de mon observatoire, je reprenais

AVEUGLEMENT DE LA NATURE HUMAINE 8l

ma course sans but, et gagnais d'autres hauteurs pour contempler d'un autre point de vue le même paysage. Et ainsi durant des heures. Midi venu, je mettais pied à terre, m'asseyais ou m'étendais sur mon poncho plié, pendant une heure ou davantage. Un jour, pendant ces courses vagabondes, je découvris un petit bosquet, — vingt ou trente arbres, poussant à honnête distance les uns des autres — qui avait été évidemment fréquenté par un troupeau de daims ou d'autres animaux sauvages. Ce bosquet couvrait une colline d'une autre forme que les collines avoisinantes, et, au bout de quelque temps, je m'astreignis à la retrouver et à m'y reposer chaque jour à l'heure de midi. Pourquoi choisir précisément et toujours cette place-là, m'écartant parfois de ma route pour aller m'y asseoir, au lieu de m'inslal- 1er sous l'un quelconque des arbres et des buissons qui couvraient par millions les pentes des autres collines? Je ne songeais même pas à me le demander : c'était inconscient. Plus tard seulement, j'ai cru comprendre que, m' étant reposé là une première fois, le désir de repos ne me revenait plus qu'associé à l'image particulière de ce bouquet d'arbres avec ses troncs polis et la couche

de sable, fort propre, qu'il abritait; ainsi» en peu de temps, j'avais pris l'habitude de revenir, comme eût fait un animal, me reposer à cette place invariable.

« J'ai peut-être eu tort de dire que je m'asseyais pour prendre du repos, puisque je n'étais jamais fatigué ; et pourtant, fatigué ou non, cette halte de midi, où je restais assis une heure sans bouger, était étrangement agréable. De tout le jour, pas un bruit, pas même un frémissement de feuilles. Une fois, comme «j'écoutais le silence », je me demandai par hasard l'effet que cela ferait, si je poussais un grand cri. L'idée m'en parut tout de suite abominable et j'en eus presque le frisson. Mais, durant ces journées solitaires, c'était chose bien rare qu'une pensée quelconque me traversât l'esprit. Dans l'état d'âme qui était le mien, la pensée devient impossible. C'était un état d' expectation et de vigilance; pourtant, je ne m'attendais à aucune aventure, et je me sentais aussi libre d'inquiétude que je puis l'être aujourd'hui, assis dans ma chambre, à Londres. L'impression avait quelque chose de familier plutôt que d'étrange, et s'accompagnait d'un vif sentiment d'exaltation ; et je n'avais pas

€on8cience qu'il se passât rien entre mon intellect et moi, jusqu'à mon retour à moi-même, à mon premier moi, je veux dire à la pensée réfléchie et à la vieille existence insipide.

« Bien certainement, il y avait là un retour en arrière, et cet état d'intense vigilance ou plutôt de parfait éveil, avec suspension des hautes fonctions intellectuelles, c'était l'état mental du sauvage, ni plus ni moins. Le sauvage ne pense et ne raisonne guère, car, pour lui, les sens sont des guides plus sûrs. Il est en parfaite harmonie avec la nature, et, au même niveau mental, ou peu s'en faut, que les bêtes sauvages dont il fait sa proie et auxquelles, parfois, il sert de proie à son tour. »

Pour le pur spectateur, des heures comme celles dont nous parle M. Hudson ne prêteront qu'au plus creux des récits, à un récit où il n'arrive rien, où l'on n'arrive à rien, et où il n'y a rien à décrire. Elles sont totalement insignifiantes : c'est du temps perdu. Pour qui en pénètre le secret, les mêmes heures sont frémissantes d'intérêt, d'un intérêt qui, sans qu'on puisse expliquer comment, s'impose de lui-même. Je plains le jeune garçon ou la jeune fille, l'homme

OU la femme qui n'ont jamais subi rensorcellement de cette mystérieuse vie de la sensation pure, irrationnelle si Ton veut, mais pleine de vitalité et de souveraine félicité. Les vacances de Têtre vivant, ce sont les moments de son existence qui ont le plus d'importance vitale, parce que, précisément alors, un charme le couvre en quelque sorte, ou du moins, devrait le couvrir, un charme magique où se perd tout sentiment de responsabilité.

Et maintenant, de toutes les considérations et citations, que conclure? La conclusion est négative en un sens, positive en un autre. Elle nous défend absolument de nous hâter de déclarer dépourvues de signification les formes d'existence qui diffèrent de la nôtre; et elle nous ordonne la tolérance, le respect et la douceur à l'égard de ceux que nous voyons innocemment occupés de ce qui les intéresse et heureux à leur façon, quelque inintelligible que cela puisse être pour nous. Ne jugeons pas ! Ni le vrai, ni le bien, ne se révèlent tout entiers à un seul et même observateur, quel qu'il soit, bien que chacun des observateurs doive à la position particulière qu'il occupe d'en mieux voir quelque aspect particulier.

La prison même et la chambre du malade ont leurs révélations spéciales. C'est assez pour demander à chacun d'avoir foi en sa propre chance et de tirer parti de ses propres dons, sans prétendre imposer sa règle de vie au reste du monde.

Dans une dernière causerie « Sur un certain aveuglement », j'ai essayé de vous montrer les valeurs et les significations cachées dans toute vie humaine, dont nous ne nous formons pourtant aucune idée, parce que nous regardons nos semblables du dehors et sans assez de sympathie. Pour autrui, ces valeurs sont là, mais pour nous, non. Il y a plus qu'un simple intérêt spéculatif et de curiosité à bien comprendre ce point. Il est terriblement important dans la pratique. Je voudrais pouvoir vous en convaincre autant que je m'en suis moi-même convaincu. C'est le fondement de toute tolérance, sociale, religieuse ou politique. De son oubli, viennent toutes les erreurs stupides et sanguinaires des tyrans et des despotes. Dans nos rapports avec nos semblables, ce qui importe avant tout, c'est d'apprendre à ne pas heurter une conception personnelle et particulière de bonheur, pourvu que cette conception

ne prétende pas heurter et violenter la nôtre. Personne ne connaît toutes les formes de l'idéal. Personne ne devrait se permettre de les apprécier à la légère. La prétention d'un chacun à dogmatiser sur l'idéal des autres est la cause du plus grand nombre de nos injustices et de nos cruautés, et le trait de la nature humaine le plus propre à faire pleurer les anges.

Chacun voit dans sa chacune^ et Paul, par exemple, dans Virginie (*), des charmes, des perfections, dont la magie nous laisse, nous autres, spectateurs bornés, froids comme le marbre. Eh bien 1 est-ce lui ou est-ce nous qui apercevons le mieux la vérité absolue? En fait, qui de nous a la connaissance la plus vraiment vécue du mode d'existence particulier à V^irginie ? Est-ce Paul qui commet une erreur « par excès », en vrai monomane qu'il devient ici, ou bien nous, une erreur « par défaut », victimes que nous sommes d'une pathologique insensibilité, touchant le cas miraculeux qu'il faut faire de Virginie? N'en doutez pas, c'est nous qui nous trompons, c'est à Paul que se révèle la vérité la plus profonde.

(1) Jack and Jill, dans l'original .

Ils font partie des merveilles de la création, les battements du pauvre petit cœur de Virginie, ils ont droit à cette ardente sympathie, et c'est notre honte à nous tous de ne pas sentir ici comme Paul. Car pour Paul, Virginie est un être réel et concret, et pour nous point. Il fait effort pour s'unir à sa vie intérieure, devinant ses sentiments, prévenant ses désirs, comprenant ce qu'elle ne sait pas dire, autant qu'humainement il le peut, et pourtant, faut-il ajouter, sans y parvenir absolument, car lui aussi, même ici, est toujours plus ou moins un aveugle. Mais quant à nous, lourdauds que nous sommes, nous n'essayons même pas de faire autant, et nous acceptons tranquillement que cette partie du Fait éternel qui s'appelle Virginie soit pour nous comme si elle n'était pas. Virginie, qui connaît sa propre vie intérieure, sait bien que Paul est dans le vrai en lui attribuant une si grande importance ; et elle y répond en en usant de même avec lui. Puisse l'ancien aveuglement ne plus jamais les envelopper, ni l'un ni l'autre, de ses nuages t Où chacun de nous en serait-il s'il n'y avait pas près de lui quelqu'un qui voulût bien le connaître réellement tel qu'il est, ou qui fût

disposé, quand il le connaîtrait lui-même ainsi, à lui en savoir gré et à le payer de retour ? Nous devrions, tous tant que nous sommes, avoir ainsi les uns des autres une vision intérieure intense, émue, et qui commande l'intérêt.

Si vous criez à l'absurde, sous prétexte qu'on ne peut pas aimer tout le monde à la fois, je vous ferai simplement remarquer qu'en fait, il y a, chez certaines gens, une énorme puissance d'aimer et de trouver leur bonheur en autrui, et que ces gens-là connaîtraient une moindre somme de vérité, s'ils n'avaient pas tant de largeur de cœur. La mutuelle affection de Paul et de Virginie ne pèche pas par son intensité, mais par son caractère exclusif et jaloux. Faites abstraction de ce caractère-là, et vous verrez que l'idéal que je vous propose, quelque irréalisable qu'il soit aujourd'hui, n'a pourtant, en soi, rien d'absurde.

Il est incontestable que l'aveuglement ancestral étend sur nous comme un voile de gros nuages lourds, qui se déchirent seulement de temps à autre, çà et là, pour laisser entrevoir le vrai. Il est vain d'espérer que cet état de choses puisse se modifier beaucoup. Fatalement, notre mystère intérieur demeurera toujours à peu près impéné-

trahie aux autres, car des êtres aussi essentiellement « pratiques » que nous le sommes ont nécessairement la vue courte. Mais, s'il ne nous est guère possible d'arriver à voir clair en autrui, le sentiment d'avoir si mauvaise vue ne saurait-il, du moins, nous rendre plus prudents quand nous traversons les lieux sombres? Ne pouvons-nous éviter tels actes hideux d'intolérance et de cruauté ancestrales oii toute connaissance du vrai est comme annulée?

Je vous propose d'employer le temps qui nous reste, à chercher ensemble quelque principe capable d'introduire dans nos sentiments de tolérance un peu d'ordre et de clarté. Et, de même qne j'ai commencé ma dernière leçon en évoquant un souvenir personnel, je vais vous prier maintenant de me laisser, encore une fois, me mettre moi-même en scène.

Il y a quelques années, j'ai passé une bien agréable semaine d'été sur les fameux « Assembly Grounds », au bord du lac Chautauqua. Dès qu'on foule le sol de cet enclos sacré, on se sent dans une atmosphère de succès. Le sérieux et Tactivité, l'intelligence et la bonté, l'amour de l'ordre et de l'idéal, la prospérité, la gaieté se respirent

dan8 Tair. C'est un sérieux et studieux piquenique, sur une échelle gigantesque. Vous avez là une ville de plusieurs milliers d'habitants, admirablement tracée dans la forêt, où l'homme trouve à satisfaire tous ses besoins inférieurs, donc le nécessaire, et la plupart de ses besoins plus relevés, donc le superflu. Voici un collège de premier ordre, en pleine activité. Voici une magnifique musique, — un chœur de sept cents voix — et, pour les auditions en plein air, le terrain le mieux aménagé, peut-être, du monde entier. Voici l'athlétisme sous toutes ses formes, depuis le canotage à voile, l'aviron, la natation et le cyclisme, jusqu'au jeu de base-bail et aux exercices plus artificiels du gymnase. Voici des « jardins d'enfants » et des écoles secondaires modèles. Voici des cérémonies religieuses accessibles à tous, et des lieux de réunion spéciaux pour les «lifférentes sectes.Voici des fontaines d'eau gazeuse toujours jaillissantes, des conférences populaires et quotidiennes de grand mérite. Le meilleur de la vie sociale, vous l'avez là, sans pourtant un effort à faire. Pas d'épidémies, pas de misère, pas d'ivrognerie, pas de criminels, pas de policiers. Voici la culture et la bonté, et la simplicité, et

Tégalité, voici les plus beaux fruits de cette civilisation, au nom de laquelle la race humaine a lutté et versé son sang, et fait effort durant des siècles. Bref, vous avez là un avant-goût de ce que serait la société humaine, si elle n'était que lumière, sans coins de souffrance et d'obscurité.

Je venais pour un Jour en curieux. Je restai là une semaine, ensorcelé par le charme et l'agrément de toutes choses, en ce paradis bourgeois, oOi il n'y a pas un pécheur, pas une victime, pas une souillure, pas une larme.

Eh bien I quel ne fut pas mon étonnement, quand je me replongeai dans le monde méchant et sombre, de surprendre sur mes propres lèvres ces paroles absolument inattendues et involontaires : « Ouf ! Quel soulagement ! Du primitif, maintenant ! du sauvage ! quand ce devrait être aussi affreux qu'un massacre d'Arméniens — pour rétablir l'équilibre. Trop sage, cet ordre-là ; trop primaire, cette culture; trop prosaïque, cette bonté. Ce drame d'humanité qui n'a pas un scélérat, pas une scène poignante; cette société si raffinée que les glaces à l'eau gazeuse sont la dernière concession qu'elle puisse faire à la bête humaine ; cette cité qui vivote à petit bruit sous

le tiède soleil des bords du lac; cette atroce bénignité de tout, — c'était à n'y plus tenir I A nos risques et périls, retournons à la fière sauvagerie du monde extérieur, du monde qui pèche et qui souffre. Là sont les bas-fonds et les cimes, les précipices et les hauteurs de l'idéal, l'éclat des choses formidables et infinies, et plus d'espoirs à nourrir, mille fois, et plus de secours à attendre, que sur cette surface plate, dans cette quintessence de toute médiocrité ! »

Telle était la soudaine volte-face de ma folle imagination. Je venais d'avoir sous les yeux la réalisation — en petit, bien entendu, en réduction, — de tout ce qui compose l'idéal pour lequel notre civilisation n'a cessé de lutter : sécurité, raison, humanité, bon ordre ; et c'était maintenant, non pas chez un simple, mais chez ce qu'on est convenu d'appeler un homme cultivé, une réaction d'hostilité instinctive à ce pays d'Utopie t Il y avait là, semblait-il, quelque chose de contradictoire et de paradoxal, et, en ma qualité de professeur dûment appointé, j'étais tenu, en conscience, de démêler cela et de l'expliquer, si je pouvais.

Je me mis donc à réfléchir. Et, pour commencer, je me demandais ce que c'était au juste qui

manquait si fort à cette cité du perpétuel Dimanche, pour qu'on n'y pût jamais jouir d'un contentement d'ordre élevé. Et je reconnus vite que le caractère absent, c'était celui qui donne au monde extérieur, au monde méchant, tout son aspect moral, toute son expression, tout son pittoresque, le caractère » escarpé », pour ainsi dire, énergique et ardent, tendu et périlleux. Ce qui amuse et intéresse dans le spectacle de la vie, ce que célèbrent les romans et les statues, ce que nous rappellent, dans leur laideur, les monuments commémoratifs, c'est l'éternel combat de la lumière et des ténèbres; c'est l'héroïsme, réduit à ne compter que sur lui-même et néanmoins, de temps à autre, s'arrachant victorieux aux griffes lie la mort. Or, dans cet ineffable Ghautauqua, pas un lieu où la mort laissât percer sa menace, pas un point, sur tout l'horizon, d'oiî l'on pût s'attendre à voir surgir un danger. L'idéal avait remporté déjà une si complète victoire, qu'il n'était même plus possible de voir qu'on s'était battu ; le vainqueur se reposait sur ses avirons. Mais ce dont l'homme paraît avoir besoin pour être ému, c'est de voir continuer la bataille. Quand il n'y a plus qu'à jouir du succès, on n'en

fait plus cas. La sueur et Tcffort, tous les ressorts de la nature humaine tendus jusqu'à la limite extrême, l'homme au chevalet de torture, s'en tirant pourtant sain et sauf, et alors tournant le dos au succès obtenu pour en poursuivre un autre plus rare et plus difficile encore, — voilà ce qu'il faut nous faire voir pour exciter noire enthousiasme ; et c'est, semble-t-il, la plus haute fonction de la littérature et de l'art que de nous suggérer ces choses, que de nous apporter le sentiment de leur réalité. A Chautauqua, pas le moindre chevalet de torture, fût-ce même au musée historique, et pas trace de sueurs ; tout au plus, une moiteur discrète au front de quelque conférencier ou sur les flancs de quelque joueur de balle. Ainsi, à Chautauqua, c'était chose inconnue qu'un être humain porté aux extrêmes; par où s'expliquait suffisamment, semblait-il, que tout y fût plat et insipide.

Mais n'y avait-il pas là un paradoxe consternant? C'est à croire, vraiment — me disais-je — que les idéalistes du romantisme, si pessimistes à l'endroit de notre civihsation, ont eu raison, après tout, absolument raison. Une platitude irrémédiable envahit le monde. Bourgeoi-

sisme et médiocrité, réunions pieuses et congrès de professeurs, sont en train de remplacer le clair-obscur romantique, et tout ce que le passé avait de grand et de profond. Et, pour retrouver la vie humaine dans toute sa sauvage intensité, il nous faudra, à Tavenir, nous détourner de plus en plus de l'actuel, l'oublier, s'il se peut, chez les romanciers et les poètes. Si plein de délices et de péché que le monde, un moment, puisse apparaître encore au nouvel évadé du clos de Ghautauqua, le monde entier n'en obéit pas moins, de plus en plus, précisément au genre d'idéal qui doit faire de lui, à la lin, un pur et simple Ghautauqua de proportions gigantesques. « Was im Gesang soll leben, muss im Leben untergehn. » (Ge qui doit vivre dans les chants doit mourir dans la vie.) Dès maintenant, dans notre propre pays, la correction, la loyauté et l'humeur accommodante sont en train de refouler toutes les autres qualités. La vie voit s'en aller l'héroïsme supérieur et les vieilles vertus de saveur rare. (*)

(1) La composition de ce discours est d'avant la guerre de Cuba et des Philippines. De telles explosions de la passion de dominer ne sont, après tout, que des épisodes dans une évolution sociale qui, à la longue, parait tendre partout vers l'idéal de Ghautauqua.

J'étais plein de ces pensées, tandis que le train, à toute vitesse, m'emportait vers Buffalo. Et voilà qu'aux approches de cette ville, la vue d'un ouvrier travaillant à je ne sais quoi sur le bord vertigineux d'une de ces constructions en fer qui semblent escalader le ciel, me fit reprendre mes esprits de la façon la plus soudaine. Je me rendis compte, dans un éclair d'intuition, que j'avais tout bonnement donné dans l'aveuglement ancestral, et regardé la vie avec les yeux du spectateur qui reste à distance. Je demandais de l'héroïsme, je demandais à voir l'être humain mis au chevalet de torture, et je n'avais pas pris garde au champ immense offert à l'héroïsme, tout autour de moi ; je n'avais pas su voir qu'il était là présent et plein de vie. Je ne pouvais me le représenter que mort et embaumé, avec la marque et le costume qu'on lui voit dans les romans. Et pourtant, la vie qu'on mène tous les jours dans les classes laborieuses me le mettait sous les yeux. Ce n'est pas dans le seul cliquetis des batailles ou dans les charges désespérées qu'il faut chercher l'héroïsme, mais sur chaque pont de chemin de fer, sur chaque construction métallique qu'on élève à l'heure présente. Sur

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les trains de marchandises, sur les ponts de navires, dans les mines, les parcs à bestiaux, sur les trains de bois, dans les corps de pompiers et d'hommes de police, la demande de courage est incessante; et l'offre y suffit toujours. Là, pas de jour de l'année où, quelque part pour vous, la nature humaine n'aille aux extrêmes. Et l'on ne peut se servir quelque part d'une faux, d'une hache, d'un pic ou d'une pelle, sans qu'il y ait là quelqu'un qui sue et qui peine, et qui déploie tout ce qu'il a de courage et d'endurance dans les tourments extrêmes qu'il subit tout le temps que se prolonge l'effort.

Quand je m'éveillai à cette vie d'héroïsme terre-à-terre qu'on vivait autour de moi, ce fut comme si les écailles me tombaient des yeux. Un mouvement de sympathie, plus vif que tout ce que j'avais ressenti jusqu'alors, se dessinait en moi pour le vulgaire et la vie du vulgaire. Je commençais à avoir l'impression que la vertu aux mains calleuses et à la peau sale est la seule qui soit assez sincère et assez vitale pour mériter considération. En toute autre vertu, il y a de la pose. Aucune n'a cette naïveté, cette simplicité absolues, cette insouciance des honneurs et de la

reconnaissance. Les voilà, me disais-je, nos braves soldats, nos protecteurs, les vrais auteurs de notre existence.

Quelques années auparavant, à Vienne, j'avais ressenti un pareil mouvement de respect et de vénération, à la vue des paysannes arrivant de la campagne pour le marché du jour. Vieilles sorcières, pour la plupart, sèches, noires, ridées, en coiffe et jupon court, des bas de laine épais sur leurs jambes osseuses, elles s'en allaient clopinclopant par les rues étincelantes, sans regarder ni à droite, ni à gauche, tout à leur devoir, sans envie, bien humbles, bien effacées; — au fond, pourtant, quand on y songe, portant sur leurs épaules de travailleuses tout l'édifice de la cité, corruptions et splendeurs. Car que fût-il resté de tout cela, sans ces travailleuses des champs, qui ne connaissent ni le repos ni la récompense? Même chose chez nous. Ce ne sont pas, me disais-je, nos généraux et nos poètes, mais bien plutôt les journaliers italiens et hongrois du Subway, qui mériteraient qu'une ville comme Boston leur élevât des monuments de vénération et de reconnaissance.

S'il en est parmi vous qui lisent Tolstoï, ils

fUU AUX ETUDIANTS

verront que j'ai connu là une façon de sentir semblable à la sienne, avec son horreur de tout ce qui passe pour « distingué » selon les conventions communes, et son culte exclusif de la bravoure, de la patience et de la bonté silencieuses des simples.

Où donc est-il, me disais-je, le Tolstoï américain qui nous mettra au cœur toutes ces vérités et délivrera notre littérature de ce romantisme de pacotille dont nos « gens cultivés » ou soidisant tels, se repaissent, les malheureux? Autour de nous, le divin est partout, et nos « gens cultivés » lui sont tellement fermés qu'ils ne s'en doutent même pas. Cette mission conviendraitelle à un Howells, à un Kipling? Ou bien, sontils encore trop enfoncés dans l'aveuglement ancestral, trop peu sensibles à l'humain, pour nous révéler véritablement la joie intérieure et la richesse de sens d'une existence de travailleur? Nous faudra-t-il attendre qu'un homme vienne, qui, né lui-même parmi les travailleurs, élevé comme eux, vivant de leur vie, aura reçu du Ciel, en même temps, le don de l'expression littéraire ?

Et je m'en tins là pour l'instant, gardant en

somme le sentiment d'avoir vu plus largement et d'avoir ce que je ne crains pas d'appeler une notion plus religieuse de la vie. Aux yeux de Dieu, les différences de situation sociale, d'intelligence, de culture, de propreté, de vêtement, qui sont entre les hommes, et toutes les autres particularités rares, exceptionnelles, auxquelles tous ces fantoches épinglent leur orgueil, doivent être si peu de chose qu'autant vaut dire absolument rien. Tout ce qui demeure, sans doute, c'est ce fait simple et général, que nous sommes, ici-bas, une multitude sans nombre de vivants, aux prises chacun avec nos difficultés propres, contre lesquelles il nous faut lutter, chacun de notre part, armés de toute la force d'âme et de toute la bonté de cœur qui peuvent se trouver en nous. Seul, l'exercice du courage, de la patience et de la bonté doit faire quelque chose à l'affaire; les différences de situation ne peuvent que mettre quelque variété à la surface du monde phénoménal, tandis qu'au-dessous agissent ces vertus cachées. A ce compte, ce qui fait le fond de la vie humaine est de tous les lieux et de tous les temps. Et s'il y a des attributs humains qui soient purement individuels, ils font partie sans

doute de ce qui ne sert qu'à orner et à décorer la surface apparente des choses.

De la sorte, toutes les vies humaines se trouvent élevées jusqu'au même niveau, aussi bien qu'abaissées jusqu'au même niveau, — élevées si Ton considère le sens intérieur qui leur est commun, abaissées si l'on songe aux splendeurs et aux apparences extérieures. Toujours, cependant, il faut bien l'avouer, la claire aperception de ce nivellement tend à s'obscurcir à nouveau; toujours, nous sommes ressaisis de l'aveuglement ancestral; si bien qu'une fois de plus, nous en arrivons à croire que le seul objet possible de la création, c'est de faire surgir les « brillantes situations », les distinctions artificielles, les mérites conventionnels. Toujours, alors, il faut que se lève un nouveau niveleur, en la personne d'un prophète — le Bouddha, le Christ, ou bien quelque saint François d'Assise, quelque Rousseau, quelque Tolstoï — pour guérir notre aveuglement. Néanmoins peu à peu, quelque chose se trouve gagné, qui demeure. Car le monde, en fait, devient plus humain, et la religion de la démocratie ne cesse de gagner du terrain.

C'est à cette conviction, vous disais-je, que je

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m'arrêtai pour un temps, et j'en tirai grande satisfaction. Je viens de présenter les choses sous forme de souvenir personnel, de façon à vous introduire dans la question plus directement, plus complètement, et à gagner ainsi du temps. Mais je vais maintenant poursuivre avec vous cette discussion d'une manière plus impersonnelle.

La philosophie niveleuse de Tolstoï est de beaucoup antérieure à la crise de mélancolie dont il a fixé le souvenir dans l'admirable document intitulé ; Ma Confession^ qui ouvrit la voie à des travaux d'ordre plus proprement religieux. Dans son chef-d'œuvre la Guerre et la Paixy — le plus beau roman, à coup sûr, qu'on ait jamais écrit — nous trouvons le rôle de héros spirituel attribué à un pauvre petit soldat, nommé Karataïeff, si dévoué, si gai et si pieux, que sa présence, nonobstant son ignorance et sa crasse, fait s'entr'ouvrir les cieux, fermés jusque là, au personnage principal du livre; Tolstoï, par cet exemple, se propose évidemment d'amener le lecteur à réintroduire Dieu dans le monde. Le pauvre petit Karataïeff est fait prisonnier par les Français; et quand il ne peut plus marcher, épuisé par les privations et la fièvre, il est fusillé,

comme le furent d'autres prisonniers pendant la fameuse retraite de Russie. On l'aperçoit une dernière fois, forme chétive appuyée au tronc blanchâtre d'un bouleau, et, sans une plainte, attendant la mort.

« Plus je considérais la vie de ces travailleurs, écrit Tolstoï dans Ma Confession^ plus je me persuadais qu'ils ont véritablement la foi, et que c'est seulement par là que leur vie reste possible et prend un sens... A la différence des gens de notre classe, qui protestent contre la destinée et vont s'indignant de ses rigueurs, eux acceptent les maladies et les infortunes, sans révolte, sans résistance, fermes et tranquilles dans leur persuasion qu'il devait en être ainsi, qu'il n'en pouvait être autrement, et que de la sorte, tout va bien... Plus nous vivons par notre intelligence, moins nous comprenons le sens de la vie. Nous ne voyons dans la souffrance et la mort qu'une plaisanterie cruelle, tandis que ces gens vivent, souffrent et voient venir la mort avec tranquillité et, à l'occasion, avec joie... Ils sont là d'énormes multitudes , heureux du plus parfait bonheur, bien que privés de ce qui est, pour nous, le seul bien de la vie. Ceux qui comprennent la vie ainsi

et qui savent vivre et mourir de la sorte, combien sont-ils? Non pas deux, trois, dix; mais des centaines, des milliers, des millions. Ils travaillent paisiblement, supportent les privations, les chagrins, vivent et meurent, et, du commencement à la fin, voient le bon de toutes choses, sans jamais en voir la vanité. Je devais aimer ces hommes-là. Plus je me mêlais à leur vie, plus je les aimais: et plus aussi la vie me devenait tolérable. J'en vins non seulement à éprouver du dégoût pour notre vie mondaine, pour la vie des riches et des lettrés, mais encore à ne plus lui trouver aucune espèce de signification. Nos actes, nos pensées, nos sciences, notre art, tout prenait pour moi un sens nouveau. Je comprenais que toutes ces choses peuvent être des passe-temps fort agréables, mais qu'il n'y faut chercher aucune profondeur, tandis que la vie des masses laborieuses, de cette multitude d'êtres humains qui paient réellement de leur personne dans l'existence, m'apparaissait enfin sous son vrai jour. Je comprenais que c'était là la vraie vie, que le sens qu'elle recevait ici était le vrai ; et ce sens je l'acceptais. » (*)

(1) Tolstoï. Ma Confession (abrégé).

Le même rappel au culte de la vertu humaine, dans ce qu'elle a de plus fondamental, nous est adressé par Stevenson.

« Quelle chose admirable que l'Homme ! » écritil ; que ses attributs sont étonnants ! Pauvre être, si chétif jusqu'ici, soumis à tant de dures épreuves, entouré d'êtres sauvages, descendant d'êtres sauvages, irrémédiablement condamné à se faire une proie de ses compagnons d'existence, (*) qui donc l'aurait blâmé de suivre son destin et de n'être rien qu'un barbare?... Et pourtant, peu importe où nous regardons, sous quel climat nous le prenons, à quel étage de la société, à quelles profondeurs d'ignorance, avec quels faux principes de morale. Le voici en mer, endurci à tout, coutumier de plaisirs bas; son plus beau rêve? un air de violon au cabaret, et quelque fille fardée qui se vend à lui pour le voler mieux; et avec tout cela, simple, inoffensif, gai, doux comme un enfant, dur à la peine, prêt à se noyer, s'il le faut, pour autrui. Le voici dans les basfonds des grandes villes, parmi des millions d'indifférents, occupé à des besognes machinales, n'espérant rien de l'avenir, presque sans joies

(1) Across the Plains. Pulvis et Umbra (abrégé).

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dans le présent; et pourtant, fidèle à ses vertus, honnête selon ses lumières, secourable à son prochain, tenté peut-être par le grand bar étincelant, et ne succombant pas... rendant souvent au monde service pour mépris, souvent soutenu par un simple scrupule de conscience;... Partout quelque vertu, sincère ou affectée, partout quelque honnête intention et quelque point d'honneur; partout quelque ligne, montrant que, virtuellement, l'homme est bon, — ah ! si je pouvais vous faire voir cela f Si je pouvais vous faire voir, d'un bout du montre à l'autre, à toutes les époques de l'histoire, parmi tous les égarements, toutes les défaillances, sans espoir, sans secours, jamais remerciés, ces hommes et ces femmes qui s'obstinent dans l'ombre à combattre encore, après la défaite, le bon combat de la vertu, et à quelque lambeau d'honneur persistent à accrocher ce joyau, leur pauvre âme. »

Tout cela est aussi vrai qu'admirable, et nous avons grand besoin d'être entretenus par les Tolstoï et les Stevenson dans le vif sentiment de cette vérité. Pourtant, vous vous rappelez l'Irlandais à qui l'on demande : « Est-ce qu'un homme ne vaut pas autant qu'un autre?» et qui répond:

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fMaisoui, et joliment plus, même!» Pareillement, à ce qu'il me semble, Tolstoï va trop loin, quand, pour corriger nos préjugés sociaux, il fait si exclusif son amour des paysans, et se montre si dur pour l'homme cultivé.

Sans doute à Chautauqua on n'avait sous les yeux ni grand effort moral, ni grand effort physique. Pourtant soyons bien sûrs que les «participants» cachaient tout au fond d'eux-mêmes quelque chose comme un effort, quelque poussée intérieure, quelque énergie vitale, prête à se manifester au besoin. Et après tout, la question revient et s'impose : Est-il bien sûr que les «à-côté» de la vertu soient, au total, de si peu d'importance? Une somme donnée de courage, de bonté et de patience ne produira-t-elle pas plus d'effet utile et ne sera-t-elle pas autrement précieuse pour l'univers, si le possesseur des vertus que j'ai dites occupe une haute situation et peut mener à bien de vastes entreprises, que si c'est un homme de rien, un illettré, qui gagne tout juste sa vie à couper du bois et à puiser de l'eau? La philosophie de Tolstoï, à quelque profondeur qu'elle porte la lumière, demeure une abstraction fausse. Elle sent trop son Orient, et

ce pessimisme et ce nihilisme qui font du monde phénoménal, dans son tout et dans les éléments qu'on y distingue, une subtile mystifîcatioa.

Que le monde phénoménal soit une pure et simple mystification, voilà justement ce que notre bon sens occidental ne voudra jamais croire. Il admet pleinement que la joie intérieure et la vertu sont l'essentiel dans la vie, mais il tient pour certain que les apparences y jouent aussi quelque rôle positif, bien que secondaire. Si le romantisme est absurde de ne reconnaître l'héroïsme que dans les livres où il le voit étiqueté et costumé, l'absurdité est au fond la même de ne le percevoir qu'aux champs, en bottes crottées, et la chemise trempée de sueur. En réalité, il nous accompagne sous tous les déguisements; il est à Chautauqua; il est ici, dans votre collège, dans les abattoirs et dans les trains de marchandises, et à la cour de l'empereur de Russie. Mais, d'instinct, nous combinons deux choses quand nous portons un jugement d'ensemble sur la valeur d'un être humain. Nous sentons qu'elle est, en quelque sorte, le produit (à supposer qu'on puisse calculer un produit de ce genre) de sa

vertu intérieure et de sa situation extérieure, — ni Tune ni l'autre n'étant prise à part, mais toutes deux à la fois. Si les différences extérieures ne'signifiaient rien, dans la vie, pourquoi donc en existerait-il, comme c'est le cas, une immense variété? Il faut bien qu'elles soient, elles aussi, quelque chose qui compte dans le monde.

Il suffit de mettre à l'épreuve du fait le culte de Tolstoï pour le travail manuel pur. M. Walter Wyckoff, après avoir travaillé en qualité de simple manœuvre à la démolition de quelques bâtiments, à West Point, écrit ce qui suit sur la condition morale de la classe de gens à laquelle il avait voulu appartenir pour quelque temps :

«Le trait saillant de notre condition est assez net : nous sommes des hommes faits, et nous n'avons pas de métier. Sur le marché du travail, nous nous tenons prêts à vendre au plus offrant notre force musculaire, ni plus ni moins, pour tant d'heures par jour. Nous sommes donc au plus bas degré de la hiérarchie du travail. Et, vendant sur le marché notre force musculaire pour sa capacité de production, nous la vendons dans des conditions toutes spéciales. C'est tout notre capital! Nous n'avons en réserve aucun

moyen de subsistance et, par conséquent, nous ne pouvons «réserver nos prix». Nous vendons sous l'aiguillon de la faim à satisfaire. A parler franc, il nous faut vendre notre force de travail ou mourir d'inanition; et comme la faim n'est qu'une question d'heures, et que nous n'avons pas d'autre moyen de faire face à ce besoin, il nous faut vendre, en outre, au prix que le marché veut bien offrir.

« Notre patron achète le travail fort cher et voudra certainement tirer de nous, pour le prix qu'il donne, le plus de travail possible. Le contremaître est là pour cela, et il connaît parfaitement son affaire. Lui seul a autorité sur nous. Il ne nous a jamais vus auparavant et nous congédiera tous, une fois enlevés les matériaux de démolition. D'ici là, il faut qu'il obtienne de nous, s'il le peut, le maximum d'effort physique dont, individuellement et collectivement, nous sommes capables. S'il en venait à exténuer quelques-uns d'entre nous, et que nous fussions hors d'état de poursuivre le travail, il n'y perdrait rien; car le marché, aussitôt, lui en fournirait d'autres qui prendraient notre place.

«Nous sommes des ignorants, mais quand

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même, nous comprenons très bien que nous avons vendu notre travail où nous trouvions à le vendre le plus cher, et que notre patron l'a acheté où il trouvait à Tacheter le meilleur marché. Il a payé un prix élevé, et il faut qu'il obtienne le plus de travail possible, mais nous, avertis par un instinct puissant, nous en fournirons le moins possible. D'un labeur tel que le nôtre nous semblent éliminés tous les éléments qui confèrent au travail sa noblesse. Nous n'éprouvons, à le faire avancer, aucun sentiment de fierté personnelle; nous ne nous reconnaissons avec notre patron aucune communauté d'intérêts. Ici, rien qui ressemble au plaisir d'entreprendre à ses risques et périls, au sentiment de réalise iquelque chose; rien que la lourde monotonie d'une fatigue accablante, et l'attente fiévreuse du signal de quitter le travail et de recevoir notre salaire.

«Et, vu ce que nous sommes, le rebut des travailleurs, nullement sûrs de trouver de Touvrage, nullement organisés, il faut nous attendre à besogner toujours sous l'œil vigilant d'un contremaître; harcelés, comme des esclaves salariés que nous sommes, d'un bout à l'autre de notre tâche.

« C'est dire, en somme, que notre vie est une vie dure, stérile, désespérante. »

Et une vie aussi dure, aussi stérile, aussi désespérante, n'est assurément pas une vie qu'on doive consentir à mener indéfiniment. Mais qu'est-ce donc qui la rend telle? Est-ce la saleté de ces gens? Mais Nansen finit par être bien plus sale encore, lors de son expédition au pôle, et ce n'est pas ce qui nous donnera moins bonne opinion de sa vie. Est-ce leur peu de sensibilité? Mais nos soldats sont tenus de se rendre dix fois plus insensibles à tout, et nous les portons aux nues. Est-ce leur pauvreté? La pauvreté passe pour avoir conféré à la carrière de maint héros sa beauté suprême. Est-ce qu'ils soient esclaves de leur tâche, privés des plaisirs délicats? Ce genre d'esclavage et de privations convient essentiellement à la force d'âme la plus haute, et on lui en a toujours fait un mérite, — consultez les annales des missions religieuses, d'un bout du monde à l'autre. Ce n'est donc aucune de ces choses, prises en elles-mêmes, ici toutes ces choses à la fois, qui rendent une telle vie inacceptable. Un homme pourrait, en vérité, vivre comme un simple manœuvre, s'employer à des

besognes de manœuvre, et compter cependant parmi les plus nobles créatures de Dieu. Il a fort bien pu y avoir des individus dont c'était justement le cas, dans l'équipe dont nous parle notre auteur. Mais leur vie spirituelle était comme un courant souterrain; et notre auteur était trop plongé dans l'aveuglement ancestral pour s'en rendre compte.

Mais s'il y en avait réellement, de ces individus moralement exceptionnels, qu'est-ce qui les distinguait des autres? Ce ne pouvait être qu'une chose, c'est qu'en travaillant, en prenant patience, ils obéissaient à quelque idéal intérieur, alors que rien n'influençait leurs camarades qui fût vraiment digne de ce nom. Un idéal de ce genre, idéal propre à autrui, est un de ces secrets que nous ne pouvons presque jamais pénétrer, bien que, souvent, quelque chose dans la manière d'être de la personne nous avertisse de leur existence. Dans le cas de M. WyckofiF lui-même, nous savons très bien quel idéal il s'était assigné. D'abord, il s'était mis en tête d'accomplir un exploit difficile, mais, ensuite et surtout, il voulait apprendre à mieux connaître des compagnons d'existence qui l'intéressaient. Par là, son

pénible effort prend une certaine allure d'héroïsme et nous force à lui accorder une estime exceptionnelle. Mais il n'est pas difficile d'imaginer chez ses camarades d'autres formes d'idéal, très variées. Sans parler de leurs femmes, de leurs petits enfants, tel d'entre eux pouvait être quelque converti de l'Armée du Salut, et, tout le temps qu'il travaillait, entendre monter de son cœur, pareil au chant du rossignol, l'hymne de l'expiation et du pardon. Il pouvait encore y avoir, dans l'équipe, quelque apôtre comme Tolstoï lui-même, ou comme son compatriote BondareflF, se vouant d'eux-mêmes au travail comme à leur mission religieuse. Chez quelquesuns, à n'en pas douter, l'idéal prenait la forme de l'esprit de classe. Et qui dira dans quelle mesure ce mâle courage à porter la pauvreté, dont Phillips Brooks a parlé avec tant de pénétration, se rencontrait ou manquait chez eux?

« C'est un âpre et aride pays à habiter, dit Phillips Brooks, que la pauvreté; un pays où je suis souvent bien heureux de trouver quelque baie ou quelque racine à me mettre sous la dent. Mais si je l'habite réellement, si j'écoute le témoignage qu'il me rend de lui-même, si j'évite

de lui faire tort en le jugeant par comparaison avec d'autres pays, peu à peu ses qualités ressortent. Regardez I Nulle part ne se révèle comme en ce pays de la pauvreté, si âpre et si nu, la géologie du monde moral. Voyez comme ses dures arêtes... se détachent, vigoureuses et fermes. Aucun genre de vie ne fait pénétrer comme la pauvreté jusqu'au cœur des choses, n'en dévoile comme elle la signification, ne nous donne comme elle le sentiment de ce que sont la vie et le monde, une fois dégarnis et rejetés tous les coussins moelleux... La pauvreté rapproche les hommes et fait se reconnaître entre eux les cœurs humains. Et ce qu'elle a de plus haut et de meilleur, c'est qu'elle appelle à grands cris la foi en Dieu... Je sais combien superficielles et froides peuvent paraître les louanges de la pauvreté, et qu'on n'y verra guère qu'une amère dérision... Mais je suis sûr que la dignité et l'indépendance du pauvre, son respect de lui-même et son énergie, supposent que, dans sa pauvreté, il reconnaît du fond du cœur une condition comme une autre, qui a, comme une autre, ses avantages moraux, ses élans de bonheur, ses divines révélations. Qu'il lutte donc contre la démoralisation dont

souvent la pauvreté s'accompagne. Qu'il ait le respect de sa propre condition. Qu'il apprenne à tant l'aimer, que, si tout d'un coup il devenait riche, y ne puisse franchir l'humble seuil de cette bonne vieille pauvreté sans éprouver à la quitter un véritable serrement de cœur, et sans rendre un sincère hommage au pauvre foyer où il a vécu si longtemps. » (*)

La stérilité et la bassesse de la vie, que mènent le plus souvent les travailleurs, consistent en ceci qu'elle n'est pas intérieurement animée d'un tel élan vers l'idéal. On saura supporter avec patience la courbature, l'ennui des longues heures, la menace du danger, — mais en vue de quoi? D'une chique de tabac, d'un verre de bière, d'une tasse de café, d'un souper et d'un lit, pour recommencer le lendemain, en trichant le plus possible. En réalité, voilà bien pourquoi nous n'élevons pas de monuments aux travailleurs du Subway, encore qu'ils soient comme les défenseurs de la cité, et qu'elle repose, en un sens, sur leurs reins solides, leurs fortes épaules et leurs cœurs patients. Et voilà pourquoi, au contraire, nous élevons des monuments à nos soldats, dont le genre

(1) Sermons. 5" série, New-York, 1893, p. 166, 167.

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de vie est, extérieurement, plus grossier encore. Les soldats sont censés suivre un idéal, et les travailleurs n'en suivre aucun.

Vous voyez, mes amis, comme la question devient compliquée et comme cette chose étonnante qui s'appelle la nature humaine commence à apparaître, entre nos mains, dans toute sa complexité. Nous avons vu de quel aveuglement et de quelle indifférence à l'égard des autres, chacun de nous est naturellement héritier; et toutefois, nous avons été conduits à admettre, au-delà des apparences, une certaine richesse de sens intérieur, qui peut appartenir à la vie d'autrui, là même où nous réussissons le moins à la découvrir. Et nous voici maintenant amenés à dire que le sens dont il s'agit ne saurait être complet et valable même pour nous., si, à la joie intérieure, auT courage et à la patience, ne vient pas s'adjoindre un idéal.

Mais qu'entendons -nous au juste par « un idéal »? Ne pouvons-nous donner à ce mot un sens précis?

Nous le pouvons jusqu'à un certain point. Un idéal, par exemple, ce sera nécessairement quelque chose de conçu par notre intelligence, quelque

chose qui ne peut être en nous à notre insu et qui s'accompagne, comme tous les faits intellectuels, d'un je ne sais quoi qui nous fascine, nous élève et nous illumine. En second lieu, tout idéal doit apporter avec lui « du nouveau », du nouveau, tout au moins, pour celui qu'il vient saisir. Vivoter dans la routine et suivre un idéal sont choses incompatibles, et toutefois, ce qui serait routine pour l'un peut fort bien apparaître à l'autre comme un nouvel idéal. Par où l'on voit qu'il n'y a aucun idéal absolu. Chaque forme d'idéal est relative à l'être vivant qui la conçoit. Quitter les sentiers battus n'est nullement ici une obligation de conscience; mais c'est, chez beaucoup de nos frères, la plus légitime des formes du souci de l'idéal.

Dès lors, vous le voyez, à prendre les choses en gros, abstraitement et sans précautions, l'idéal devient tout ce qu'il y a de plus vulgaire dans la vie. Sous une forme ou sous une autre, chacun a le sien, personnel ou impersonnel, bien ou mal entendu, bas ou élevé ; et le moins estimable des pleurnicheurs et des songe-creux, des ivrognes, des fainéants, des rimailleurs, qui n'a jamais fait preuve d'un grain d'énergie, de courage ou de

patience, est peut-être idéaliste au suprême degré. L'éducation qui recule notre horizon et élargit nos perspectives, multiplie par là nos conceptions de l'idéal, nous en met sous les yeux des formes toujours nouvelles. Et ce grave professeur à fauxcol et à lunettes, si une bonne provision d'idéal pouvait, à elle toute seule, faire qu'une vie mérite considération, serait, de tous les hommes, celui qui mériterait la considération la plus profonde. Tolstoï ferait preuve d'aveuglement complet en le traitant avec mépris de cuistre, de pédant et de grotesque. Et le caractère divin que nous venons de reconnaître au labeur physique se trouverait du même coup destitué de toute vérité.

Mais vous sentez bien que de telles conséquences sont erronées. Plus un homme connaît de formes d'idéal, plus vous le jugerez méprisable en fin de compte, si les choses, chez lui, ne vont pas plus loin, si les vertus de l'homme de labeur n'entrent aucunement en jeu, — si on ne le voit pas faire preuve de courage, supporter des privations, récolter les éclaboussures et les meurtrissures en s'efforçant de réaliser ses rêves. De toute évidence, il faut quelque chose de plus

qu'uu idéal qu'on se borne à concevoir, pour communiquer à la vie d'un homme une richesse de sens capable d'exciter l'admiration du spectateur. La joie intérieure, à coup sûr, son idéal pourra la lui donner, mais ceci n'intéresse que lui, que son état d'âme individuel. Pour arracher à des étrangers comme nous, qui ont assez à faire de leur idéal propre, le tribut longtemps marchandé d'une appréciation juste, il lui faut liabiller ses rêves d'une étoffe qui ne manque pas chez les travailleurs, de la rude étoffe des vertus viriles. Il aura à multiplier une surface par une hauteur, je veux dire ses sentiments par sa volonté d'agir, pour que nous ayons affaire à un « volume », à quelque chose, enfin, qui soit l'équivalent moral des cubes et des solides.

Le haut intérêt qui peut s'attacher à une vie humaine dont les fins se laissent percevoir et reconnaître du dehors, est donc le fruit d'une union entre deux principes dont chacun, pris à part, demeure stérile. L'idéal, par lui-même, n'engendre rien de réel ; la vertu, par elle-même, rien de nouveau. Les pessimistes et les orientaux auront beau dire : il est certain que ce qu'il y a de plus profondément intéressant, dans la vie, —

iââ AUX ÉTUDIANTS

en comparaison du reste, en tout cas — c'est, semble-t-il, le « progrès » qui la caractérise, cette étrange synthèse du réel et d'un idéal toujours nouveau, qui, d'instant en instant, s'effectue en elle. Reconnaître l'idéal nouveau, c'est la tâche de ce que nous appelons l'intellig-ence. Tous n'ont pas l'intelligence qu'il faut pour dire quelles nouveautés ont valeur d'idéal. Pour beaucoup, l'idéal semblera toujours suspendu à quelque forme plus ancienne et plus familière du bien. En ce cas, la personne morale, sans pouvoir exciter toutes les sortes d'intérêt, peut exciter encore un grand intérêt pathétique. Quel est donc le facteur essentiel de la moralité humaine : la vertu militante ou une intelligence vaste ? S'il faut choisir, nous devrons nous ranger du côté de Tolstoï, et nous prononcer en faveur de ce simple dévouement à une foi claire ou obscure dont pourra faire preuve le premier illettré venu.

Mais, avec toutes mes tergiversations, je vous fais l'effet, j'en ai peur, de n'aboutir qu'à la confusion. On dirait vraiment que je passe mon temps à élever des choses en l'air et à les laisser retomber. D'abord, j'ai mis très haut Ghautauqua ; et puis, je l'ai abandonné ! Après, j'ai mis très haut

Tolstoï, et rhéroïsme des fatigues vulgaires; et puis je les ai abandonnées ! Finalement, j'ai mis très haut l'idéal; et maintenant c'est presque l'abandon, semble-t-il. Mais en quel sens est-ce l'abandon? Veuillez y prendre garde : c'est en tant que l'idéal prétendait, à lui seul, sauver la vie de toute insignifiance. La culture, le raffinement, à eux seuls, n'y suffisent pas. Les aspirations idéales n'y suffisent pas, quand elles ne s'accompagnent pas de courage et de volonté. Mais le courage et la volonté, l'endurance et l'indifférence au danger, n'y suffisent pas davantage, si l'on ne se donne rien de plus. Il faut qu'il y ait en quelque sorte fusion, combinaison chimique de tous ces principes, pour que la vie devienne, grâce à eux, objectivement et sans restriction, digne d'intérêt.

C'est là, bien entendu, une conclusion plutôt vague. Mais quand il s'agit, comme ici, d'importance, de valeur, on ne peut jamais conclure avec précision. Dans l'appréciation qu'on porte, dans le sentiment qu'on exprime, la sympathie, l'intuition et la bonne volonté sont toujours plus ou moins en balance. Mais enfin, c'est tout de même une réponse, une réelle conclusion. Et, tandis

lâi AUX ÉTUDIANTS

que nous la préparions, nos yeux se sont ouverts, il me semble, à bien des constatations importantes. Vous êtes quelques-uns, peut-être, qui sentez maintenant plus vivement qu'il y a une heure ce qu'il y a de trésors cachés autour de vous, dans les profondeurs de la vie d'autrui. Et quand vous vous demanderez quelle somme de sympathie vous devez accorder à quelqu'un, bien que cette somme, en un sens, dépende de votre idéal à vous, le principe que l'idéal doit se combiner avec la vertu agissante vous fournira cependant une règle grossière pour formuler votre décision. En tout cas, votre imagination a ac^quis plus de largeur. Dans le monde qui vous entoure, vous pressentez qu'il y a de quoi justifier plus d'humilité de votre part, et plus de tolérance, de respect et d'amour à l'égard d'autrui; et vous gagnez un surcroît d'importance acquis par notre vie de chaque jour, une certaine gaîté intérieure. Une gaîté de cette sorte est d'inspiration religieuse, et contribue à la santé spirituelle; elle vaut mieux qu'un vaste amas de connaissances techniques et précises, du genre de celles qu'on vient chercher auprès de nous autres professeurs. Pour montrer à quoi tend tout ceci, je vais

CE QUI CONFÈRE A i.K VIE UNE VALKl'R 125

emprunter à la pratique un exemple bref; ua seul, et puis je conclurai.

Aujourd'hui, nous souffrons de ce qu'on appelle la question ouvrière. Quand vous vous lancerez dans le monde, pas un de vous qu'elle ne doive engager dans toutes sortes de perplexités. En employant ce terme bref de « question ouvrière », j'ai en vue toutes les manifestations anarchistes, tous les projets socialistes, et les résistances qu'ils déterminent chez les conservateurs. Tout ce qu'on peut trouver dans ce conflit., de malsain et de regrettable, — il n'est tel, je crois, que dans une certaine mesure — revient à ce fait unique que nos concitoyens sont divisés en deux fractions, dont chacune demeure absolument aveugle à l'intérêt qui s'attache dans l'autre, à la vie intérieure de l'individu. On ne remarque ni ses joies, ni ses chagrins, on ne fait pas sentir sa valeur morale, on ne soupçonne pas que son esprit conçoit un idéal. C'est le conflit mental sur toute la ligne : on se regarde mutuellement comme on regarderait gesticuler une collection de dangereux automates; ou bien, si Ton cherche à pénétrer jusqu'aux mobiles intérieurs, on commet d'affreuses mépri-

ses. Souvent, tout ce que le pauvre suppose chez le riche, c'est un lâche appétit de sécurité, de luxe et de molles jouissances, avec des prétentions illimitées. Ce n'est pas là un être humain, c'est un portefeuille ou un compte en banque. Le même appétit tourné en envie par défaut de satisfaction, voilà, d'ailleurs, tout ce que le riche sait voir de son côté dans le mécontentement du pauvre. Et quand le riche se met à « faire du sentiment » avec le pauvre, quelles bévues insensées ne commet-il pas, s'apitoyant sur lui parce qu'il est tenu à ceci, parce qu'il ne l'est pas à cela, quand c'est là justement, pour qui sait voir, la condition de .ses joies les plus caractéristiques et les plus durables ! Bref, chacun ignore ceci, que le bonheur, et le malheur, et la valeur morale, sont un mystère vital. Chacun les fait dépendre absolument de quelque dérisoire particularité de la situation extérieure. Et chacun reste en dehors du champ visuel de tous les autres.

Avec tout cela, il n'est pas douteux que la société n'ait réussi à se rapprocher d'un état d'équilibre nouveau et meilleur, ni que la répartition des richesses ne se soit lentement modifiée. Il s'est toujours produit de telles modifications, il

s'en produira jusqu'à la lin des temps. Mais si, après tout ce que je viens de dire, quelqu'un de vous s'attend à ce qu'elles introduisent des changements considérables, et d'une importance vraiment vitale dans l'existence de nos descendants, c'est que la portée de ma leçon lui aura entièrement échappé. Le dessein profond de la vie est éternellement le même, savoir : l'union de quelque idéal neuf, si spécial qu'il soit, avec quelque fidélité, quelque courage, quelque patieace, avec quelques souffrances d'homme ou de femme. — Et sous quelque forme ou en quelque lieu que se manifeste la vie, il y aura toujours des chances pour que se réalise celte union.

Fitz- James Stephen a écrit là -dessus, il y a quelques années, des lignes plus éloquentes que tout ce que je pourrais dire. « Le Great Eastern, dit-il, ou quelqu'un de ses successeurs, défieront peut-être un jour la houle de l'Atlantique et traverseront l'Océan sans permettre à leurs passagers de sentir qu'ils ont quitté la terre ferme. Le grand voyage du berceau à la tombe finira peutêtre par s'accomplir avec la même facilité. II se peut bien que le progrès et la science permettent un jour à des millions et des millions d'hommes

de vivre et de mourir sans un souci, sans un serrement de cœur^ sans une inquiétude. La traversée, pour eux, sera charmante, nombreuse et brillante la société. Ils s'étonneront que des hommes aient jamais vécu et connu le bruit des combats, les villes qui flambent, les vaisseaux qui sombrent, les mains qui supplient. Et parvenus au terme de leur course, ils iront leur chemin; on ne les reverra plus. Mais ce qui semble invraisemblable, c'est qu'ils puissent avoir, de l'immense Océan sur lequel ils navigueront, de ses tempêtes et de ses naufrages, de ses courants et de ses icebergs, de ses énormes vagues et de ses vents furieux, la même connaissance que ceux qui luttèrent avec lui du<rant des années, sur d'humbles bateaux qui ne valaient pas grand'chose, mais à bord desquels ils étaient mis directement en présence du temps et de l'éternité, de leur créateur et d'eux-mêmes, et forcés de se faire quelque idée précise des rapports existant entre eux et tout cela, entre eux et les autres. » (*).

En ce sens positif, concret, à trois dimensions pour ainsi dire, ces philosophes ont raison, qui assurent que le monde est chose stable, qu'il ne

(1) E$$ays by a Barrister, Londres 1889, p. 318.

progresse pas, qu'au vrai il n'a pas d'histoire. Le changement des conditions historiques n'affecte que les apparences superficielles. Les ruptures d'équilibre, les réarrangements, ne font que multiplier et diversifier pour nous les occasions à saisir : se sont autant de chances de succès offertes à des formes d'idéal nouvelles. Mais pour chaque forme nouvelle qui s'introduit dans l'existence, quelque forme ancienne, et l'existence qui se fondait sur elle, voient leurs chances de succès s'évanouir; et certes il y aurait bien de la présomption à calculer avec confiance que la somme des «valeurs», dans le monde, est, à telle époque, plus grande en fait et absolument qu'à telle autre.

Je dis les choses « grosso modo », Je le sais, et en laissant de côté certains titres de valeur auxquels je suis le premier à croire. Mais on ne saurait tout dire en une seule leçon, et je serais assez content si j'avais pu, ce soir, ne fût-ce qu'à un faible degré, faire pénétrer en vous mon idée principale. Il y a des compensations ; et tous les changements de condition extérieure ne peuvent empêcher l'hymne du rossignol, je veux dire le sens éternel de la vie, de chanter dans le cœur

de l'homme, des hommes les plus différents. Voilà l'essentiel, ne l'oubliez pas. Si nous pouvions ne pas nous contenter de confesser cela du bout des lèvres, mais y croire de toute notre âme, quel apaisement dans nos exigences frénétiques, dans nos antipathies, dans les terreurs que nous nous inspirons mutuellement ! Si le riche et le pauvre pouvaient se regarder l'un l'autre de la sorte, sub specie aeternitatis^ combien leurs discussions se feraient plus courtoises ! Quelle tolérance, quelle bonne humeur, quel joyeux acquiescement de l'homme à sa propre vie, et à la vie d' autrui, naîtraient dans le monde t

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