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CHAPITRE PREMIER LE MAL QUE FAIT LA MAUVAISE PRESSE

La diffusion de la bonne presse est sans contredit une des formes les plus nécessaires et les plus fructueuses de l'apostolat moderne. Prêtres et fidèles ont le droit et le devoir de lutter par la bonne presse contre la mauvaise presse. « Il ne se tromperait guère, a écrit Léon XIÏI, celui qui attribuerait à la mauvaise presse l'excès du mal et le déplorable état de choses auquel nous sommes arrivés présentement. » Dans les actes officiels de Léon XIII, on n'a pas relevé moins de quarantetrois passages où il pousse le cri d'alarme et dénonce au clergé et aux peuples l'œuvre de mort opérée par la mauvaise presse. Et Pie X souffre des mêmes préoccupations, nous adresse les mêmes appels. Abd-el-Kader a, un jour, nommé la presse le canon de la pensée, et c'est en effet une arme redoutable, comme le prouvent les ruines sociales, morales et religieuses accumulées par la mauvaise presse. La mauvaise presse gâte l'esprit et le cœur de nos populations. Cette affirmation n'est pas plus claire que le jour, mais elle

l'est tout autant. Et cependant il y a sur ce sujet des aveuglements, des illusions, des erreurs de conduite et d'appréciation qu'il est nécessaire de signaler. Nous parlerons aujourd'hui du mal que fait la mauvaise presse, qu'elle soit neutre ou immorale, ou libre penseuse et impie.

I. La presse neutre a la prétention de n'être ni bonne ni mauvaise. Un jour, elle a l'air de défendre la bonne cause, et, le lendemain, elle fait chorus avec les pires ennemis de l'Eglise. Volontiers elle cède aux préjugés et aux passions en vogue et leur sacrifie les principes immuables. Son rêve n'est pas de défendre la vérité et la justice, mais simplement de plaire et de réussir. Elle pratique une alliance impossible entre l'Evangile et le monde, entre le vrai et le faux, entre le bien et le mal, et finalement sa neutralité, comme la neutralité de l'école, n'est pas autre chose qu'une hostilité inconsciente ou voulue.

La presse neutre veut avoir des lecteurs dans tous les camps, les satisfaire tous également, garder sa clientèle et ne pas voir diminuer ses dividendes. Aussi, après avoir soutenu en termes convenables le droit des catholiques et la cause des libertés religieuses, elle n'oubliera pas de publier des romans, des feuilletons risqués, et de

faire une réclame retentissante en faveur des fêtes mondaines, foraines, fédératives, directement ou indirectement irréligieuses.

La presse neutre est rédigée par des écrivains qui peuvent avoir de la littérature et de la science, mais qui ne sont pas des chrétiens. La bouche parle, et la plume écrit de l'abondance du cœur. Des hommes qui n'ont pas dans le cœur l'amour de Dieu et de la sainte Eglise ne peuvent pas se constituer les défenseurs de Dieu et de la sainte Eglise. Comment seraient-ils les apôtres d'ime cause dont ils ne sont pas même les disciples?

La presse neutre évite généralement de prononcer le nom de Dieu et de s'engager à fond sur le terrain religieux. Or une manière très sûre de supprimer la religion, c'est de n'en rien dire et de la traiter comme une quantité négligeable. Elle est tout, et on la réduit à rien. La presse qui mène à un tel résultat ne saurait avoir nos suffrages, et on peut môme se demander si elle n'est pas plus dangereuse que la presse franchement hostile. Elle entretient les lecteurs dans les illusions les plus déplorables, et les fait glisser, par une pente insensible et à leur insu, dans le rationalisme et le scepticisme ; elle émousse le sens chrétien, et elle substitue à la vraie foi une religiosité vague qui énerve les catholiques dans la

latte contre les ennemis jurés de leur religion.

Et puis, de temps en temps, quand elle croit y voir son intérêt, la presse neutre s'octroie facilement la permission de juger et de vitupérer les directions et les décisions de nos chefs spirituels. Dans ces dernières semaines n'a-t-elle pas traité sévèrement et injustement le Souverain Pontife PieX? N'a-t-elle pas discuté et condamné la lettre encyclique adressée par Sa Sainteté aux Evoques de France? Le moins qu'on puisse dire, c'est que la presse neutre a perdu là une belle occasion de se taire et qu'elle a fait preuve d'imprudence et d'inconvenance.

Il y a quelques années, au Congrès de Coblentz, les catholiques allemands disaient : « Arrière les livres, les brochures, et les journaux sans couleur religieuse, les journaux qui ne sont ni chauds ni froids. Ce sont les pires de tous, car ils laissent les abonnés dans une douce quiétude et les empêchent de se tourner vers les livres et les journaux franchement catholiques. Donc point de presse neutre : c'est le diable qui est neutre, et cette neutralité fait plus de mal que la guerre ouverte. » Sans aller aussi loin que les catholiques allemands, nous déclarons que la presse neutre ne saurait être notre idéal. Si la presse neutre, dite conservatrice, peut rendre quelques

services et en rend en effet, nous pouvons dire aussi, à cause de ses condescendances envers la libre pensée, la libre morale et la franc-maçonnerie, qu'elle perd peut-être autant d'âmes qu'elle en sauve.

II. On peut discuter les mérites et les démérites de la presse neutre. On ne peut pas contester les ravages de la presse immorale.

Dans l'enfance, dans lajeunesse, dans le peuple, l'influence de la presse immorale est terrifiante. Dès l'année 1882 le Ministre de la Justice déclarait à la Chambre : « Plus de 30.000 feuilletons immoraux sont distribués chaque jour à la porte des écoles de Paris. » Et depuis, nous avons fait du chemin. Dans toutes les gares, sur les moindres plages, dans les bourgades les plus reculées, c'est une invasion, une inondation de littérature immonde. En 1897, un criminaliste éminent, M. Tarde, écrivait : « C'est la presse ordurière et haineuse, friande de scandales, bourrée de chroniques judiciaires, qui attend l'écolier au sortir de l'école. Le petit journal, complétant le petit verre, lui alcoolise le cœur. » M. Fouillée, dans la Revue des Deux Mondes^ étudiant la criminalité de l'enfance et de la jeunesse, en accuse plus la presse que l'école. « C'est la presse, dit-il, la presse ordu-

rière et haineAise qui égare et dégrade la jeune génération, qui flétrit l'espoir du pays dans sa (leur. » Dans un excellent petit livre intitulé rOuvrier libre, M. Keller constate le même phénomène attristant. « Voilà T enfant sorti de l'école. Il est guetté par les colporteurs d'une centaine de publications obscènes, presque toutes illustrées, tirant parfois jusqu'à quatre-vingt mille exemplaires et s'adressant de préférence à la jeunesse, pour achever son éducation morale. Au lieu de le réprimer, le pouvoir assure la liberté de ce commerce infâme, qui lui prépare de sympathiques électeurs. » Par ses feuilletons et ses romans dont on ne saurait lire une page sans souiller son âme, par ses faits divers oii il n'y a de diversité que celle du vice, par ses chroniques judiciaires qui donnent au crime le relief séduisant de la célébrité, par ses annonces mêmes qui, tantôt grossières, tantôt perfides, éveillent la curiosité malsaine et les instincts les plus pervers, le mauvais journal pervertit les mœurs populaires. On le voit entre les mains du cocher qui attend, du haut de son fiacre, qu'on vienne le louer à l'heure ou à la course. La ménagère l'acbète avec les provisions du jour et l'apporte à la maison comme une pâture indispensable. Le domestique de ferme le demande au porteur venu de la ville

voisine, et le voyageur le trouve à l'entrée ou à la sortie d'une gare, sur la table d'un cabaret, d'une auberge, d'un restaurant. Parmi les journaux, à peine en trouve-t-on un sur dix qui soit honnête. C'est par millions que le journal immoral compte ses lecteurs.

Et à côté des petits journaux corrupteurs qui empoisonnent le peuple, voici les grands qui distillent l'immoralité d'une plume plus savante et qui s'adressent à des lecteurs plus délicats, plus distingués, mais non moins faciles à pervertir. Dans ces journaux le jeu, le duel, le suicide, le divorce, l'adultère, le vol, l'homicide sont tantôt excusés avec habileté, tantôt glorifiés avec audace, toujours présentés avec un certain air de grandeur. Il est difficile de dire tout ce que le vice trouve d'approbation tacite et d'encouragement à peine déguisé dans les grands journaux mondains et élégamment obscènes. Déjà au xvm® siècle la plume des écrivains philosophes a perverti les plus hautes classes de la société française. « C'est le livre qui a tout fait », disait Voltaire au roi de Danemark. Depuis Voltaire, le mal est descendu des hauteurs de la société dans les vallées. Et aujourd'hui c'est le mauvais journal, le journal immoral qui contamine nos meilleures populations, qui menace de noyer dans la boue notre belle

civilisation chrétienne. « Un torrent de mauvais écrits se répand en toute licence, dit Léon XIII. C'est à peine si on peut évaluer quels ravages il en résulte pour l'honnêteté des mœurs, quel détriment en est produit pour l'intégrité de la religion. » D'ordinaire, en effet, la mauvaise presse attaque en même temps l'honnêteté des mœurs et l'intégrité de la religion. Cependant quelques journaux sont plus particulièrement immoraux, et d'autres sont surtout irréligieux.

III. Il nous reste à dire un mot de la presse impie et libre penseuse. Elle est plus dangereuse que la presse immorale, car, en prêchant l'irréligion, elle enfante et elle accrédite l'immoralité. La corruption des mœurs est inguérissable quand elle est accompagnée de la perversion des idées. Or la presse impie pervertit les idées, jette dans les têtes des idées fausses. En présentant d'une façon tendancieuse les faits divers, les anecdotes, le bulletin politique, les articles scientifiques et littéraires, elle fait naître et elle entretient les plus sots préjugés contre le catholicisme, elle ruine les derniers restes de la foi populaire. Elle vulgarise les sophismes et les mensonges historiques « qui, du journal, passent sur les lèvres des orateurs d'estaminet, des beaux parleurs d'atelier, et ali-

mentent le bavardage perpétuel de tous les perroquets de la libre pensée ». Elle dénature non seulement les faits de l'histoire, mais le dogme et la morale catholique ; elle nie le surnaturel ; elle verse à flots le ridicule sur la religion et ses ministres ; elle contribue puissamment à aff'aiblir et à détruire les croyances, à faire croire que la religion n'est qu'une invention humaine, à éloigner les populations de l'Eglise, à les empêcher d'y revenir malgré les eff'orts d'un clergé impuissant, à accroître l'audace de nos adversaires, à leur assurer enfin devant l'opinion retournée et égarée les succès dont ils se glorifient à l'heure actuelle. La presse impie sème l'erreur dans les têtes. Ce n'est pas assez dire. Elle allume la haine dans les âmes. Elle est sectaire, pamphlétaire, incendiaire. Elle fomente la division entre les classes. Elle surexcite l'opinion. Elle la met en révolte contre les principes de Téternelle justice, en fureur contre les épreuves inévitables de la vie, en défiance contre les supériorités sociales. Elle exploite les préjugés de ceux qui ignorent et les souffrances de ceux qui peinent. Elle jette l'huile sur le feu et le vinaigre sur les plaies. Sa préoccupation est surtout « d'étouffer le catholicisme dans la boue » et d'ameuter contre la religion les passions populaires. Tout lui est bon pour atteindre

ce but. Elle dénonce les catholiques et déclare qu'il faulles exclure du droit commun. Elle discrédite, en la ditFamant, notre religion pourtant si morale dans ses préceptes, si consolante dans ses promesses, si secourable à tous dans sa charité. Elle vilipende le clergé français pourtant si digne d'estime, de conliance et de gratitude par ses talents, par ses vertus et par ses œuvres. Elle multiplie le blasphème. Elle invente des scandales. Elle accueille tous les faux bruits répandus contre les prêtres, les couvents, les écoles chrétiennes. Elle ne vit que de mensonge et de calomnie.

La presse libre penseuse mène contre la religion une campagne furieuse, acharnée, implacable. Plaise à Dieu que nous ayons pour la bonne cause la passion que nos ennemis ont pour le mal! Ah! voilà Timmense différence entre eux et nous. Nous avons le désir du bien ; eux, ils ont la passion du mal ; or, un désir qui lutte contre une passion est nécessairement vaincu. Rappelonsnous la parole du juif Grémieux, en 1842 : « Considérez, disait-il à ses frères en judaïsme, les hommes comme rien, l'argent comme rien,... la Presse avant tout. Ayons la Presse, et avec la Presse nous aurons tout le reste. » Les juifs, les francs-maçons, les libres penseurs ont trouvé que le conseil était excellent et ils Pont suivi. Et au-

joiird'lmi la presse leur appartient pour les neuf dixièmes, et avec la presse, selon la prophétie de Crémieux, ils ont tout le reste. Sur ce terrain de la presse nous nous laissons gagner de vitesse par nos adversaires. Dès le lendemain des élections, le 24 mai 1906, r Action publiait un appel de MM. Thalamas, Nicol et Chauvelon, annonçant la fondation d'une Librairie de propagande... «qui se consacrera à la vulgarisation des idées et à la lutte contre les équivoques cléricales parle moyen de tracts, brochures de quelques pages, images, caricatures ou lous autres imprimés ou feuilles volantes, afin d'atteindre le paysan et l'ouvrier qui lisent peu et profitent plus d'une bonne page que d'un volume... » Trente mille noms de destinataires étaient déjà trouvés, et la Société, fondée au capital de dix mille francs, faisait appel au concours moral et financier de tous les libres penseurs et démocrates laïques. Telle est l'activité de la presse impie. Elle nous dicte notre devoir. La mauvaise presse empoisonne la nation. A nous de lui opposer la bonne presse.

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