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INSUFFISANCE DES MOYENS ORDINAIRES

D'ÉVANGÊLISATION

Nous avons dit le mal que fait la mauvaise presse et le bien que peut faire la bonne presse. Nous avons dit qu'il est nécessaire de combattre la mauvaise presse par la bonne presse. A cela quelques-uns ont la tentation de répondre : « A quoi bon? nous avons la prédication, les catéchismes, les conférences, les patronages, les écoles chrétiennes, et partons ces moyens d'évangélisation nous atteignons l'enfance, la jeunesse, l'âge mûr, tout le monde. » Est-ce bien vrai? Nous ne le croyons pas. Nous pensons, au contraire, que ceux-là ont une immense puissance d'illusion qui s'imaginent que les populations sont suffisamment évangélisées par les moyens ordinaires et traditionnels d'apostolat. Nous pensons que, dans nos luttes modernes pour la défense du vrai et du bien et pour la propagation de l'Évangile, la bonne presse est une arme indispensable, et que, si nous voulions nous en

passer, nous serions dans une situation évidente d'infériorité et dans le chemin de l'inévitable défaite.

I. Nous avons la prédication. Certes, elle n'est point inutile. Elle entretient la foi, la morale, l'activité catholique. Elle soutient les fidèles et leur inspire le zèle pour accomplir les sacrifices que réclament les besoins du temps. Distribuée avec plus de régularité, de conviction et de sonorité, elle pourrait faire un bien immense, grouper nos croyants, leur souffler la flamme de Fapostolat et les pousser à de magnifiques conquêtes. Nous avons quarante mille chaires qui sont dressées dans quarante mille églises : c'est une force qui n'est point à dédaigner, si nous savons nous en servir.

Mais, d'abord, ces églises et ces chaires, on s'apprête à nous les voler, parce que la mauvaise presse a fait élire, jusque dans les contrées les plus catholiques, les députés qui ont voté cette spoliation sacrilège. Et puis tout le monde ne vient pas dans nos églises, au pied de nos chaires. La prédication ne s'adresse qu'à un cercle restreint de personnes pieuses et de chrétiens convaincus, c'est-à-dire à une minorité. Il est trop évident qu'il y a des multitudes compactes que la prédi-

cation n'atteint pas. Même dans ce qu'on appelle encore de bonnes paroisses, calculez la proportion entre les plus beaux auditoires et le total de la population. Souvent la voix sacerdotale retentit dans le désert. Avec de belles églises et de belles chaires nous sommes obligés de constater que la masse nous échappe et que la solitude se fait autour de nous. Le cardinal Pie a écrit : « Le peuple le plus religieux du monde, le plus soumis à l'autorité, qui ne lirait que de mauvais journaux, deviendrait, au bout de trente ans, un peuple d'impies et de révoltés. Humainement parlant, il n'y a pas de prédication qui tienne contre la mauvaise presse. Que disonsnous, grand Dieu ! les miracles mêmes n'y tiennent pas. Ne croyez-vous pas que Lourdes, la Salette et Paray-le-Monial et tant de zèle se manifestant partout pour toutes les bonnes œuvres auraient converti la France sans les mauvais journaux? » Et le cardinal Lavigerie n'a pas craint de dire : « Fonder, soutenir un journal destiné à éclairer et à ramener les esprits, est, en un sens, aussi nécessaire et aussi méritoire que de construire une église. » Pour sauver nos peuples, la prédication ne suffit pas.

IL Nous avons les catéchismes, les conférences,

les écoles chrétiennes. C'est vrai. Il faut tenir grand compte de ces puissants moyens d'évangélisation, et ne pas nous en servir serait un aveuglement et une faute.

Voici les conférences qui sont données, je ne dis pas seulement à l'église, mais en dehors de l'église, dans nos cercles, dans nos patronages, dans nos salles paroissiales, et même dans des locaux entièrement profanes. On y attire des auditeurs qui n'ont presque jamais l'occasion d'entendre une bonne parole. On y produit des orateurs, prêtres ou laïques, qui ont le don de saisir et de faire vibrer l'âme populaire. La conférence est un excellent moyen de semer la vérité, de jeter quelques saines idées dans les cerveaux, quelques nobles émotions dans les poitrines. Mais ce moyenne peut être employé partout. D'ailleurs, la conférence est essentiellement transitoire, et c'est tous les jours qu'il faut travailler, assainir et ensemencer l'esprit et le cœur des populations. Qui fera cela? Le bon journal.

Voici les catéchismes. C'est l'œuvre par excellence. On ne saurait jamais en dire trop de bien ni s'en occuper avec trop de sollicitude. Mais, hélas! nous avons si peu de temps à donner au catéchisme ! On nous mesure si strictement les heures de présence des enfants ! Après deux ou

trois années de catéchisme nous constatons avec tristesse que notre action est restée bien superficielle, bien précaire. Au lendemain de la première communion, l'enfant s'envole et ne revient plus; sa vie chrétienne meurt presque en naissant. Gomment pourrait-il en être autrement ? A douze ans, on ne sait rien, ou peu de chose, et si, à cet âge, on ne peut pas même savoir un métier, combien moins une science aussi difficile, aussi sublime que celle de la Religion! C'est donc une nécessité de l'étudier, môme et surtout après la première communion, et, pour répondre à ce besoin, les catéchismes de persévérance ont été établis. Mais, comme la prédication et les conférences, les catéchismes de persévérance ne s'adressent qu'à un nombre restreint de personnes; ils ne sont pas possibles dans toutes les paroisses; et là même où ils sont possibles, ils sont souvent insuffisants, s'ils ne sont pas complétés par de bonnes lectures.

Voici les écoles libres, les écoles chrétiennes. Dieu sait ce qu'elles coûtent aux catholiques français ; elles ont été fondées et elles vivent au prix des plus grands sacrifices , et auj ourd'h ui encore des efforts héroïques sont faits pour les sauver et pour sauver avec elles les derniers lambeaux de la liberté de l'enseignement et les derniers vestiges

EN DEHORS DE LA BONNE PRESSE j 05

de la foi populaire. Nos écoles libres sont un véritable tour de force de la charité catholique. Hélas ! nous n'avons pas la certitude de garder le peu qui . nous en reste, et des sauvages sont acharnés à les détruire. Elles n'atteignent qu'une partie des enfants, une petite minorité. Enfin obtiennent-elles tout le résultat qu'on serait en droit d'en attendre? Évidemment non. Pourquoi? parce que la famille et la société sont deux acides corrodants qui dissolvent l'œuvre de l'éducation religieuse. Un enfant, qui voit et qui entend autour de lui précisément le contraire de ce qu'il voit et entend à l'école chrétienne, oublie bientôt tous ses principes religieux et finit par faire comme les autres. Tant que la société et la famille seront ce qu'elles sont, c'est-à-dire indifférentes et incrédules, les enfants, même élevés dans les écoles chrétiennes, seront presque tous vaincus par la puissance du milieu. Les œuvres de persévérance, les patronages, en sauveront quelques-uns, mais la masse fera naufrage. On dit : «Tout n'est pas perdu, et de cette éducation chrétienne il restera quelque chose. » Certainement. Mais ce quelque chose qui reste est bien insuffisant. Voyez. Que de gens font la guerre à la religion ou ont cessé de la pratiquer, et qui ont été élevés sur les bancs d'une école congréganiste ! A les voir et à les entendre, on

croirait bien plutôt qu'ils n'ont eu d'autres maîtres que les pédagogues athées de la franc-maçonnerie. Voilà le mal. Les enfants, au sortir de l'école chrétienne, tombent généralement dans un milieu social et domestique pestilentiel... Ils y sont asphyxiés... Ils s'empoisonnent à l'air qu'ils respirent. Que faire? Il faut assainir et christianiser la famille et la société, en même temps qu'on assainit et christianise l'enfance et la jeunesse. La question scolaire n'est pas tout. Elle ne résout rien à elle toute seule. Abandonner l'école chrétienne serait une faute impardonnable ; mais, si elle est nécessaire, elle ne suffit pas, il faut la compléter par la bonne presse qui conserve et ramène T esprit chrétien dans la famille et dans la société.

III. On nous a compris. Nous disons qu'il ne faut dédaigner ni la prédication, ni les catéchismes, ni les conférences, ni les écoles chrétiennes, ni les patronages, ni aucune des œuvres d'apostolat qui sont aujourd'hui plus nécessaires que jamais. Nous disons qu'il faut multiplier à l'infini les industries du zèle. Mais nous affirmons en même temps que tous nos efforts seront incomplets et impuissants sans le bon journal, qui agit quotidiennement et fortement sur les esprits, sur

le milieu familial, sur tous les âges de la vie et sur toutes les conditions sociales. Nous affirmons qu'aux moyens ordinaires d'évangélisation nous devons ajouter la bonne presse.

Il y en a qui posent cette question: Par oii fautil commencer? par l'enfance ou par l'âge mur? La question ainsi posée ne comporte pas de réponse. Dans l'apostolat nécessaire aujourd'hui il ne suffit pas de prendre la société par un bout et d'agir sur une seule catégorie ; il faut prendre la société par tous les bouts et agir sur toutes les classes à la fois. Toutes nos œuvres traditionnelles et modernes doivent être accompagnées et complétées par la presse qui, elle, agit simultanément sur toute la surface d'une paroisse et d'un pays. Il faut remplacer dans la famille et dans la société le journal qui les empoisonne par celui qui est l'antidote, le journal sectaire par le journal antisectaire. Il y a seulement quelques semaines, M. Laudet, secrétaire général de « la Presse pour tous», s'exprimait ainsi : «Nous oublions trop souvent que nous sommes en démocratie ; qu'elle soit un bien ou qu'elle soit un mal, peu importe, elle est, et il faut compter avec elle ; comment donc se fait-il que nous fassions si peu de chose pour l'éclairer?... C'est de ce côté-là que nous devons diriger particulièrement nos efforts ;

puisque nous dépendons du suffrage universel, puisque sur dix électeurs il y en a neuf qui appartiennent au peuple, comment se fait-il que nous ne sentions pas la nécessité d'avoir une presse qui vulgarise auprès du peuple les grandes notions dont il n'a le plus souvent qu'une conception trop incomplète?» Ces paroles sont le bon sens même. Combien cependant elles sont peu comprises, ou du moins peu mises en pratique! Il est vrai que nous commençons à soupçonner notre devoir, à nous apercevoir qu'il est absolument nécessaire de travailler à la diffusion de la bonne presse. Nous semblons vouloir nous y mettre... pourvu que ce ne soit pas trop tard, quand le mal sera fait et irréparable. Hélas! nous sommes en retard au moins d'une trentaine d'années. Nous avons perdu trente ans à gémir, à maudire... et à nous abstenir. Et Vhomme ennemi^ le francmaçon, le politicien libre penseur, a travaillé sans nous et contre nous, il a jeté l'ivraie beaucoup plus activement que nous n'avons jeté le bon grain; là où les méchants ont semé à pleines mains, à peine avons-nous répandu quelques maigres semences ; si bien qu'aujourd'hui la feuille de l'irréligion populaire et de la corruption honteuse circule partout, tandis qu'on ne rencontre presque nulle part la feuille honnête

qui instruit, qui touche et qui console. Une pareille situation doit émouvoir les catholiques et les hommes qui, sans avoir la foi, ont cependant conservé la droiture naturelle de la raison. C'est notre droit et c'est notre devoir de les avertir, de les inviter à la réflexion et à l'action.

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