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CHAPITRE V

Saint François de Sales, écrivant au Souverain Pontife, lui disait que « le péril était tout entier dans la diffusion d'infâmes libelles » et que le seul remède était la fondation d'une imprimerie catholique, « de façon, ajoutait-il, que, nos réponses ne se faisant pas attendre, nous puissions descendre dans l'arène avec avantage, et répondre avec un succès certain aux provocations des apôtres de l'erreur ». Le danger des infâmes libelles, des mauvais livres est aujourd'hui bien autrement inquiétant qu'au siècle de saint François de Sales. Les' ouvrages licencieux ou impies sont sur la table des riches et dans la masure des pauvres, dans toutes les bibliothèques populaires et à toutes les stations de chemin de fer. Outre les volumes que chacun achète pour son compte, les bibliothèques publiques regorgent de publications plus ou moins malsaines qui sont l'alimentation courante d'une immense multitude de lecteurs. Il ne suffit pas de gémir sur le mal, il

faut essayer de guérir, il faut répandre à profusion les bons livres.

I. Les bibliothèques sainement composées sont très utiles pour combattre les mauvaises doctrines qui égarent les esprits et les romans malsains qui corrompent les mœurs. Dans toutes lescommuncs, nous voudrions voir se fonder une bibliothèque paroissiale sous la direction du curé et de quelques catholiques intelligents et dévoués. Religion, histoire, voyages, science, littérature, romans essentiellement moraux auraient leur place dans cette bibliothèque ; car, généralement, les lecteurs veulent allier l'agréable à l'utile ; pour les moments de repos et de délassement, ils choisissent de préférence les livres d'imagination, et pour les heures de recueillement ils emporteront l'ouvrage qui instruit et qui fait réfléchir. Notre littérature religieuse contemporaine est assez riche et assez variée pour suffire aux exigences de toutes les catégories de lecteurs, soit à la ville, soit à la campagne. Si nous voulons composer une bonne bibliothèque paroissiale, nous n'avons que l'embarras du choix entre les divers éléments * qui peuvent y entrer, depuis les ouvrages de pure imagination qui ne laissent dans les esprits que des pensées élevées et des impressions bienfai-

santés jusqu'aux livres sérieux de science, d'histoire et de religion, depuis les romans honnêtes et bien écrits jusqu'aux ouvrages les plus en vue des apologistes contemporains.

Il est souvent possible de fonder sans argent une bibliothèque paroissiale. Que de personnes possèdent un bon nombre de livres dont elles ne font jamais usage et dont elles ne connaissent pas même le contenu ! Ces livres restent inutiles et se perdent au fond d'une bibliothèque, ou sont vendus à vil prix, le plus souvent au poids. Les propriétaires de ces ouvrages pourraient, sans grand héroïsme, en faire don au curé de leur paroisse. Si parmi ces livres quelquesuns sont mauvais, ils seront écartés et détruits; quelques autres seront bons à propager et à faire lire, et ils prendront place dans la bibliothèque paroissiale. Ce mode de don en nature est on ne peut plus simple ; il constitue une bonne œuvre aussi facile que peu coûteuse. Si on le voulait, si on y pensait, on trouverait de la sorte des richesses inexplorées et abondantes.

Il est encore une autre manière de s'approvisionner de bons livres. Disons ici seulement un mot de la conception très ingénieuse et du fonctionnement des bibliothèques circulantes. Un curé ou toute autre personne veut fonder une biblio-

thèque, mais il ne peut disposer que d'une faible somme, 50 francs, par exemple. Il lui est évidemment impossible de constituer une bibliothèque avec une somme aussi minime. Que fait-il? Il va trouver les neuf curés des neuf paroisses les plus proches de la sienne, et il détermine chacun d'eux adonner, comme lui, 50 francs. Voilà 500 francs réalisés. Un centre se forme au chef-lieu de canton ou dans la petite ville voisine. Des volumes sont achetés pour les 500 francs et sont divisés en dix séries, formant chacune, par la variété des ouvrages qui la composent, une petite bibliothèque. Chaque série passe tour à tour dans les dix paroisses, qui ont ainsi, chaque année, des livres nouveaux. Grâce à cette heureuse combinaison, avec 50 francs une fois donnés, chaque bibliothèque procure à ses lecteurs autant de volumes que si on eût dépensé tout d'un coup 500 francs pour une seule commune ou bien 50 francs pendant dix ans. Quant à l'eniretien de ces bibliothèques, il est facile d'y pourvoir par voie de cotisations minimes qui permettent de réparer, de renouveler et de multiplier les livres. On peut aussi s'adresser à certaines œuvres générales qui moyennant une légère réiribution, prêtent volontiers aux bibliothèques populaires un nombre convenu de volumes toujours nouveaux.

II. Souvent il sera possible de remplacer ou de compléter l'institution d'une bibliothèque paroissiale par la diffusion du traet, de l'aimanach et de V affiche.

Le tracl est un petit écrit d'une ou deux feuilles volantes au plus, qui, rédigé dans un style net, clair, incisif, s'empare de l'événement du jour, traite la question palpitante ou jette la lumière sur les grands problèmes religieux et sociaux. Le tract se tire à des milliers d'exemplaires. Il ne se vend pas, il se donne. Il pénètre dans l'atelier, dans la chaumière, et se recommande à l'attention du lecteur autant par l'intérêt et la variété de ses sujets que par la simplicité de sa rédaction. C'est en Angleterre que le tract a pris naissance ; le mot est anglais, comme l'institution. Le tract s'est acclimaté en France depuis longtemps déjà. Les ennemis de la religion ne dédaignent pas ce moyen de propagande. Nous aurions tort de ne pas nous en servir. Beaucoup d'hommes, qui n'ont pas le temps ou qui n'ont pas le courage de lire un livre de 300 pages, liront volontiers une petite feuille, simple et brève, qui leur apporte en quelques lignes une réponse topique aux objections courantes, un résumé intéressant des événements du jour, un jugement motivé sur les questions dont tout le monde parle. Le tract peut être

envoyé par la poste, ou distribué dans les maisons par des commissionnaires bénévoles, ou donné gratuitement à la porte des églises. Il est la semence que la main répand avec abondance : une partie tombe inutile sur la terre ou dans les buissons, mais il en reste quelque bon grain qui germe et s'épanouit en bonnes idées dans les cerveaux. Valmanach est encore un excellent instrument d'apostolat. Il doit être complet, intéressant, utile; il n'est pas nécessaire qu'il soit compact, mais pourtant il faut que le lecteur y trouve, outre les indications générales qui conviennent à cette sorte de livre, quelques sujets sérieux et, de plus, des renseignements propres à l'arrondissement ou à la ville oii il parait; lalmanach local est celui qui réussit le mieux. Nous avons connu un jeune curé de campagne qui, tous les ans, en novembre et décembre, allait porter lui-même un bel almanacb dans toutes les maisons de sa paroisse ; son modeste cadeau était reçu avec reconnaissance, comme un sourire de bienvenue de la nouvelle année; son almanach à la main, le pasteur ouvrait aisément toutes les portes et tous les cœurs, et il profitait de sa visite pour dire un mot de religion, pour rappeler l'heure des offices et le règlement des catéchismes, pour prendre des nouvelles de tous les membres de la famille et de

tous les malades de la paroisse. On écrirait un livre sur les ruines morales et religieuses que fait dans une maison le mauvais almanach ; et, par contre, on ne dirait que la vérité en attribuant au bon almanach une influence très étendue, en affirmant que la diffusion des bons almanachs est une forme assurée de Tapostolat du bien.

La propagande par \ affiche doit aussi entrer dans nos habitudes. Elle n'est pas toujours possible, ni partout, ni à tous; mais souvent elle est un moyen efficace et iiécessaire de venger la vérité, de réfuter une calomnie, de saisir l'opinion publique rapidement et fortement. La réclame commerciale et électorale use et abuse de l'affiche ; apprenons à nous en servir pour la bonne cause avec discrétion et opportunité ; l'apostolat par l'affiche n'a rien en soi de condamnable, et une heure peut-être va venir où nous devrons couvrir les murs de nos appels à la justice et à la liberté.

IIL Pour répandre l'affiche, le tract, Falmanach, le bon livre, il faut des ressources pécuniaires, et beaucoup, sans doute, nous disent : Où et conyment trouver de r argent? A cette question angoissante, nous répondons qu'il faut très peu d'argent pour propager les lectures saines jusque dans les centres les moins importants. Plusieurs

curés et catholiques zélés pourraient s'associer et acheter livres et brochures en grande quantité. Par exemple, un Evangile, pris isolément à la librairie de la Cî^oix, coûte 40 centimes ; mais pour 500 on en reçoit 800, et l'exemplaire unique ne coûte plus que 25 centimes ; c'est la même chose pour les almanachs : pris en grande quantité, ils ne coûtent presque rien, et l'on peut avec quelques francs en distribuer un bon nombre.

Il est encore facile, pour diminuerles dépenses, de s'adresser à certaines œuvres de propagande catholique qui font des conditions très douces et qui mettent les bonnes publications à la portée de toutes les bourses. Parmi ces œuvres charitables, nous citerons :

— L'OEuvre de Saint-François de Sales, qui donne par milliers des livres pour les bibliothèques paroissiales ;

— L'OEuvre des Campagnes, qui rend les mêmes services aux petites paroisses ;

— La Propagande catholique, fondée et dirigée par l'abbé Bonnot, 77, rue Violet, Paris;

— La Librairie de la Bonne Presse, du Pèlerin et de la Croix, rue Bayard, 5, Paris.

— La Société bibliographique, rue Saint-Simon, 4, qui a pour but de publier et de répandre, au plus bas prix possible, tous les ouvrages, bro-

chures, recueils périodiques, rentrant dans le programme des bibliothèques paroissiales;

— L'Action sociale de la Femme (secrétariat de), 35, rue Boissy-d'Anglas, Paris.

Oii trouver de l'argent ? Il n'en faut pas beaucoup, mais, pourtant, le peu qu'il faut, oii le trouver? A cette question nous répondons par une autre question ? Est-ce qu'on ne pourrait pas modifier la mentalité des catholiques et leur faire comprendre que l'âme populaire meurt d'ignorance et d'irréligion et qu'il importe de secourir les misères morales non moins que les souffrances du corps? Avec nos aumônes matérielles, combien de pauvres réhabilitons-nous? Combien sur cent? Sans supprimer ni même diminuer nos œuvres de miséricorde corporelle, est-ce que nous ne pourrions pas augmenter et perfectionner nos œuvres de miséricorde spirituelle? Si les catholiques fortunés le veulent, les moyens pécuniaires ne manqueront pas pour la diffusion des bonnes lectures, et jusque dans les paroisses les plus déshéritées le clergé aura la consolation de faire pénétrer le bon livre qui éclaire les âmes et qui ramène les populations à Dieu et à la religion.

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