CHAPITRE PREMIER
Depuis quelques semaines, le Journal officiel enregistre froidement de longues listes d'écoles congréganistes qui sont condamnées à fermer leurs portes le l'"'" septembre prochain. Où M. Combes avait passé, M. Clemenceau repasse, et ce dernier poursuit et achève l'œuvre dévastatrice de son prédécesseur. En 1903, M. Combes ferma 10.049 écoles libres. En 1904, 2.398 furent exécutées. En 1905, on sévit sur plusieurs centaines, et, d'après les statistiques, il n'en restait que 1.500 environ. M. Clemenceau, en peu de jours, vient d'en frapper un millier. Tous les diocèses de France sont couverts des ruines de nos institutions scolaires congréganistes et notre beau diocèse de Versailles a reçu des meurtrissures particulièrement douloureuses. Il faut un siècle pour faire une forêt; il suffit d'un incendie d'un jour pour la détruire. Ainsi viennent d'être subite-
ment ravagés nos établissements congréganistes que nous avions mis cent ans à construire.
Qu'allons-nous faire? Quel est, en présence du vandalisme qui nous mutile et nous extermine, le devoir du clergé et des catholiques? Nous pourrions maudire nos bourreaux et dénoncer pour la centième et la millième fois les blessures qu'ils infligent aux pères et aux mères de famille, aux enfants, à l'Eglise de France, au bon sens, à la justice, à la liberté religieuse! A quoi bon? Les sectaires sont insensibles. Ils font pleurer les vierges, les enfants, les mères, les âmes les plus innocentes et les plus belles; ils interrompent toutes les traditions, ils bouleversent toutes les habitudes, ils suppriment les droits acquis, ils outragent et persécutent les faibles, et ils n'en sont point émus, et ils ricanent de nos souffrances; nos larmes les laissent indifférents et stupides, quand ils ne s'en font pas une joie indécente. Les ennemis de Dieu méritent sans doute nos anathèmes et la réprobation de tous les honnêtes gens ; mais il ne suffit pas de dire à haute voix le mal qu'ils commettent ; il faut tout de suite réparer ce mal ; ce n'est pas en pleurant sur des ruines qu'on les relève, c'est en priant, en travaillant, en agissant. Comme a dit un grand prélat américain, M*^"" Ireland : « Au lieu de monter la garde
devant des cimetières, il vaut mieux marcher avec les vivants. » On ne meurt que lorsqu'on le veut bien. Nos écoles sont ravagées ; il faut les ressusciter et les revivifier.
I. Nous devons conserver nos écoles chrétiennes et en créer de nouvelles. Dans les circonstances actuelles plus que jamais, nos écoles sont indispensables à la vie de l'Eglise. Qu'il ne soit donc point question d'en supprimer aucune, mais plutôt d'en accroître le nombre. Gardons celles qui existent ; créons-en, ou bien suppléons-y, là où elles manquent.
Dans la longue tournée pastorale que nous avons faite à travers le diocèse de Versailles, nous avons eu la tristesse de rencontrer plusieurs magnifiques écoles qui restent fermées, qui sont comme des corps sans âme, qui ne demandent qu'à revivre, qui attendent une population scolaire toute prête à revenir. Mais nous avons eu aussi la joie de rencontrer sur bien des points des sécularisés maintenant les œuvres qu'on avait cru détruire, et soit en collaboration avec eux, soit en leur lieu et place, des instituteurs et institutrices libres sauvant des situations que l'on croyait perdues; nous avons eu la joie de constater que beaucoup de courages se relèvent, que des projets
s'élaborent et se préparent, que des institutions scolaires nouvelles vont sortir de terre sous la poussée inlassable du clergé et des catholiques. Dans une belle paroisse du diocèse de Versailles, nous avons béni récemment la première pierre d'une école libre de garçons, et il nous est doux de signaler les grands exemples d'activité apostolique que ne cesse de donner le vaillant curé de cette paroisse, dont, par discrétion, nous ne donnons pas le nom. Nous savons que, dans un certain nombre d'autres paroisses du diocèse, et ailleurs, le même zèle va susciter des créations semblables.
(( Vous avez une paroisse sans école chrétienne? Oh! qu'elle est en grand danger de périr. Vous avez une école à côté de votre église? Ayez confiance, vous aurez autour devons un peuple de croyants. » Ces paroles sont l'expression de la vérité, et volontiers nous les consacrons de notre autorité d'évêque. On les trouvera écrites par M. l'abbé Guibcrt, supérieur du séminaire de l'Institut catholique de Paris, dans une petite brochure de soixante-dix pages intitulée : le Recrutement des Instituteurs et Institutrices libres^ et publiée chez Poussielgue, rue Cassette, 15. Cette brochure devrait être lue et méditée par tous les catholiques fondateurs d'œuvres et par tout le clergé français;
à la prochaine reiraite ecclésiastique, elle sera offerte à tous les prêtres de notre diocèse.
II. Mais il ne suffit pas de conserver nos écoles chrétiennes, de les relever quand elles tombent et d'en fonder de nouvelles. Il faut les faire vivre et prospérer. C'est uu grand travail.
Il importe d'abord d'assurer à nos écoles libres une clientèle choisie . Nous ne pouvons pas recueillir dans nos maisons toute la population scolaire. Ne visons pas à la quantité, mais à la qualité. Adressons-nous à la portion encore saine de la population et sauvons ce qui peut être sauvé. Autant que possible, établissons des écoles payantes; demandons aux familles une légère rétribution scolaire; on ne se passionne guère pour ce qui ne vous coiile rien ; les parents tiendront à l'école dans la mesure des sacrifices qu'elle leur imposera.
Et puis il faut donner à nos écoles libres une valeur éducative supérieure. C'est en vain qu'on essaie de faire de l'éducation dans les écoles sans Dieu. La formation du cœur, du caractère, de la volonté, de la conscience ne peut pas réussir en dehors de l'idée et de l'inOuence religieuse. Lorsque Napoléon avait conçu le plan de son Université d'Etat, il avait eu soin de déclarer que, dans toutes ses écoles, elle prendrait pour base de son ensei-
gnement les préceptes de la religion catholique. C'est la religion en effet qui donne l'éducation, enseigne la morale et forme les consciences. L'école athée, si chèrement payée par les contribuables, ne peut que préparer des résultats lamentables. La supériorité de nos écoles libres consiste en ceci qu'elles sont chrétiennes, profondément chrétiennes ; elles empruntent à la religion une valeur éducative exceptionnelle qu'il est de notre devoir de mettre en relief et de développer sans cesse.
L'instruction, d'ailleurs, ne sera pas moins soignée dans l'école chrétienne que dans l'école neutre. Il faut élever nos écoles à un niveau pédagogique éminent, de manière qu'elles soient les premières au point de vue de la science profane comme au point de vue des résultats moraux. On fera en sorte que les livres de classe soient sagement choisis, les horaires et l'emploi du temps fixés d'avance, les meilleures méthodes d'enseignement promptem ont acceptées et pratiquées sans délai, les inspections et examens judicieusement pratiqués, les punitions et récompenses équitablement distribuées. Les succès scolaires de nos élèves ont toujours été et seront de plus en plus la gloire de nos écoles.
III. Nous obtiendrons ces résultats en préparant pour nos écoles un j[>eTSonnel enseignant capable
de mériter et de gagner la confiance des familles, capable de donner avec un égal succès Finstruction et réducation.
Tel est aujourd'hui le point capital et le problème le plus angoissant. Nous avons eu jusqu'ici des maîtres; en aurons-nous demain? La source des vocations religieuses est tarie, ou du moins on l'empêche de jaillir; nos Instituts enseignants ne peuvent plus former de sujets. Déjà la pénurie de maîtres se fait sentir. Si donc nous voulons sauver nos écoles, inquiétons-nous de leur recruter des maîtres. L'opération est laborieuse, mais elle est nécessaire, et déjà d'admirables efforts ont été tentés en ce sens et de sérieux résultats ont été obtenus dans les diocèses d'Orléans, de Laval, du Mans; déjà, dans les diverses régions de la France, existent en germe des écoles normales libres : à Mesnières, dans la Seine-Inférieure; à Marloy, dans la Haute-Marne; à Buzenval, en Seine-et-Oise. Vers ces écoles ou vers des institutions analogues, le clergé doit diriger certaines vocations, par exemple les jeunes gens qui sortent de nos petits et grands séminaires au cours de leurs études secondaires ou théologiques et qui peuvent devenir d'excellents instituteurs, et même d'autres jeunes gens bien doués et chrétiennement élevés pour lesquels l'enseignement primaire
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libre serait une carrière très attirante et sufiisamment lucrative. Aujourd'hui, toutes les carrières sont encombrées, et beaucoup de parents se demandent avec inquiétude ce qu'ils pourraient bien faire de leurs enfants ; il faut avertir les familles et leur dire de nous présenter des aspirants au brevet simple et au brevet supérieur qui occuperont demain dans renseignement primaire libre une situation honorable et rémunérée. Si nous le voulons, si nous savons comprendre notre devoir et nous entendre, si nous avons l'œil ouvert sur les besoins de notre temps et la main tendue vers l'action, nous pouvons relever bien des ruines, susciter beaucoup de créations nouvelles, et déjouer ainsi les projets de nos adversaires.
En terminant, nous disons que la France ne serait plus la France si elle était désaffectée de sa J mission séculaire, de sa vocation catholique, — que, pour reconstituer une France chrétienne, il est absolument nécessaire d'organiser la paroisse, — et que la paroisse ne peut guère exister sans A école. Quelques hommes plus généreux que pra- J tiques, plus adonnés aux rêveries de l'idéalisme qu'aux dures besognes de la réalité, voudraient établir chez nous le règne social de Jésus-Christ. Nous les avertissons charitablement que, pour le moment, là n'est pas la question. Quand l'édifice
est démoli, on ne commence pas parreplacerla clef de voûte ; où la poserait-on ? on reprend au contraire rédificc pierre à pierre. Tel est aujourd'hui le travail qui s'impose. Il faut refaire la France paroisse par paroisse, et dans chaque paroisse il faut placer, à côté de l'église, l'école chrétienne qui alimente la paroisse, qui en assure la vitalité et Favenir. Et qu'on ne nous objecte pas que ce programme est difficile, que l'exécution en sera très longue, très lente, que nous n'en verrons pas le bout. Ceci importe peu. Quand nos pères commençaient ces admirables actes de foi qui sont nos cathédrales, ils savaient fort bien qu'ils ne les achèveraient pas; ils léguaient ce soin à leurs descendants; à une œuvre qui devait durer plusieurs siècles ils apportaient leur collaboration d'un jour, et, ayant travaillé pour Dieu et pour l'avenir, ils s'endormaient contents. Imitons la foi cl la persévérance de nos ancêtres. Nous avons à reconstituer une France nouvelle, une France catholique ; or la paroisse est la vraie unité moléculaire de la société chrétienne, et l'école chrétienne joue dans la paroisse un rôle capital. Donc, prêtres et fidèles, faisons le possible et l'impossible pour sauver nos écoles, pour en augmenter le nombre et la prospérité, pour leur assurer une clientèle choisie, une valeur éducative supérieure,
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Tin excellent niveau pédagogique et un personnel enseignant d'une capacité incontestable. Nous appelons sur ce devoir essentiel de l'heure présente l'attention du clergé et des catholiques.