LE GROUPEMENT DES HOMMES DANS LES SALLES PAROISSIALES
L'évangélisation des hommes est chose si importante et si capitale que nous voudrions longtemps encore sur ce sujet laisser parler notre cœur et courir notre plume. Mais nous devons nous borner, et, pour finir, nous nous contenterons de parler brièvement des salles paroissiales qui sont comme le vestibule et le prolongement de l'église. La salle paroissiale est un local privé dans lequel se fait la rencontre du prêtre avec les hommes. Nous la considérons comme à peu près indispensable aujourd'hui, et nous nous proposons d'expliquer les nombreux services qu'elle est appelée à rendre dans une paroisse.
I. Dans la salle paroissiale s'opère le groupement des hommes. L'homme est fait pour la société ; le foyer ne lui suffit pas, il a le goût, le besoin de Tassociation; il lui faut la compagnie
d'hommes avec qui il puisse échanger ses idées, vivre de pensées communes. Trop souvent les sociétés qu'il rencontre, à l'atelier ou au café, sont de nature à lui faire plus de mal que de bien. Afin de combattre l'action dissolvante du milieu et l'infériorité de l'isolement, il est nécessaire de grouper les hommes déjà bons, de les presser les uns contre les autres, de les constituer en sociétés où ils se voient, se rapprochent, s'entendent et s'améliorent. Il leur faut un foyer amical qui les pénètre d'idées saines et d'influences bienfaisantes. La salle paroissiale est ce foyer. Là, chaque soir, ou du moins chaque dimanche soir, ils viennent chercher le repos de l'esprit, l'épanouissement du cœur, les douceurs de la vie en commun, les secours moraux et intellectuels qui leur manquent. Quelle joie pour ce jeune ouvrier de retrouver des camarades qui ont les mêmes aspirations que lui ! Quel réconfort pour ce brave père de famille que ces conversations avec son curé ou son vicaire, que cette atmosphère d'affection et de confiance dans laquelle on échange des idées, dans laquelle on oublie les lassitudes et les ennuis de l'atelier ou du bureau, les exigences et les maussaderies de la femme et des enfants ! Il est bon que les hommes d'un même quartier ou d'une même profession aient l'occasion de se
rencontrer, de se parler, de s'assister moralement, sinon matériellement. Est-ce que jadis, laboureurs et magistrats, vignerons et orfèvres, et toutes les classes de la société n'étaient pas unies par des liens de confraternité chrétienne en môme temps que par des intérêts d'assistance réciproque? Est-ce que les groupements corporatifs n ont pas été un des plus puissants éléments de la vie catholique au moyen âge? Nous avons perdu les corporations, mais nous avons gardé le besoin de l'association, et la salle paroissiale répond à ce besoin. Il est bon que le pasteur ait Toccasion de rencontrer ses paroissiens ; il ne peut guère aller les voir sur le chantier ou au cabaret; à l'église, il n'en compte qu'un fort petit nombre; que de braves gens qui, hélas! n'ont pas la liberté ou n'ont pas le courage de franchir le seuil du temple ; et, cependant, tous ces hommes, chrétiens ou indifférents, il faut qu'ils se rapprochent du prêtre, il faut que le prêtre les trouve quelque part. C'est dans la salle paroissiale que se fera le groupement des hommes autour du pasteur, et de temps en temps avec les hommes viendront les femmes et les enfants dans des soirées de famille qui seront vraiment le rendez-vous de la paroisse tout entière, d'un seul troupeau sous un seul pasteur.
IL Nous avons parlé delà formation d'une élite parmi les hommes. Il faut, dans une ville, dans une paroisse, un noyau de chrétiens plus forts, plus éclairés, plus ardents, plus hautement religieux. Or la salle paroissiale est précisément l'atelier où se forme cette élite, la pépinière où germent les apôtres. A la salle paroissiale le prêtre ramasse sous sa main un certain nombre d'hommes qu'il prépare à Tapostolat par l'étude et par la piété. Il tient avec eux des séances de travail, ce qu'on appelle des cercles d'études, dans lesquelles sont discutées et résolues les questions qui se multiplient de toutes parts et qui sont, au premier chef, des questions catholiques. Il suscite en eux une vie chrétienne intense. C'est une erreur de croire que l'homme n'a pas le sens religieux, qu'il est impossible de le pousser et de le former à la piété. L'histoire des saints est là pour nous dire que le sens vraiment religieux se trouve, en l'homme, à un degré d'intensité au moins égal à celui de la femme. Souvent, chez la femme, la piété n'est qu'affaire de sentimentalité ; elle est chez l'homme le fruit naturel d'une foi raisonnée. A la salle paroissiale, le prêtre agit sur l'esprit, sur l'âme, sur la conscience de ses hommes et de ses jeunes gens, il les dirige dans les voies de la vie intérieure
et il en fait des agents d'apostolat. Tant que nous n'avons pas insufflé à nos hommes l'esprit de conquête et de prosélytisme, nous ne pouvons pas nous flatter d'en avoir fait même des chrétiens. La foi qui ne se défend pas n'est pas une foi sûre : au moindre choc elle fléchit. La foi qui ne se propage pas n'est pas une foi vivante : il ne faut qu'un souffle pour l'éteindre et la faire mourir. Si nos hommes ne vont pas de l'avant, ils reculent, et, vaincus, ils ahdiquent. Mais l'apostolat ne s'improvise pas; il suppose dans l'âme des ardeurs longtemps accumulées et soigneusement entretenues ; il se manifeste par des essais et des méthodes qui s'apprennent et se perfectionnent de jour en jour. Tout ce long travail de formation apostolique ne peut s'exécuter à l'église où se déroule le culte divin et oii passent tour à tour et fugitivement tous les âges et toutes les conditions de la vie humaine. A côté de notre église paroissiale, il est nécessaire plus que jamais d'ouvrir ce que nous appelons un atelier de formation oii s'élahorent la prospérité et l'avenir de la paroisse. La salle paroissiale répond à cette destination.
III. Entre les nomhreux services qu'elle peut rendre à la paroisse, il en est un qui mérite par-
ticulièrement d'être signalé. Elle se prête tout naturellement aux répétitions de musique religieuse et de plain-chant, qui sont un si puissant moyen d'attirer les populations à l'église. Personne n ignore que l'exécution du chant dans nos églises laisse généralement beaucoup à désirer; quelques chantres gagés assument à eux seuls le soin de louer Dieu; et, même quand elle existe, leur bonne volonté est rarement couronnée de succès. Et puis autrefois on était chantre de père en fils, et le maître d'école mettait volontiers son petit talent musical au service de la paroisse. Aujourd'hui il n'y a plus de maître d'école : les pédagogues de village sont des instituteurs, et les instituteurs sont des fonctionnaires qui ont trop d'importance et pas assez d'indépendance pour oser franchir le seuil de l'église. Aujourd'hui les lutrins sont presque déserts, les chantres sont rares. Par le malheur des temps et par la grâce de Dieu nous sommes donc réduits à la nécessité de faire participer les fidèles aux cérémonies du culte divin, de les faire chanter.
Ah ! quelle bonne chose ce sera d'entendre enfin les louanges de Dieu partir de cœurs vraiment pénétrés !• Quelle bonne chose ce sera d'entendre le peuple chrétien tout entier chanter avec un accent de profonde piété les textes si touchants
et si pleins d'onction de la sainte liturgie! Oui, mais cela n'ira pas tout seul ni tout de suite. 11 faudra lutter contre les habitudes, contre l'inertie, contre la mode, contre le respect humain. Et pour commencer, pour donner l'exemple, pour entraîner la foule, pour accréditer le chant commun, il faut dès maintenant constituer dans les paroisses un groupe de choristes, d'hommes et de jeunes gens ayant le goût et la pratique de la musique religieuse et du plain-chant. Il est évident que ces hommes et jeunes gens ne seront pas soumis comme des écoliers aux aridités d'une classe ; on devra cependant leur donner des répétitions, les réunir de temps en temps, former leur goût musical, les initier et les intéresser aux beautés du chant religieux ; et c'est dans la salle paroissiale, sous la direction du curé ou du vicaire, qu'auront lieu ces réunions et répétitions périodiques. Par là il sera possible de garantir la dignité et la splendeur du culte public, en associant peu à peu les fidèles au chant des offices, et le prêtre rapprochera de la religion autant d'hommes qu'il aura su trouver de choristes. La musique n'est pas un but, mais elle est un moyen ; elle n'a pas par elle-même la puissance de convertir les hommes, mais elle est une occasion de les atteindre, de les grouper et de les orienter vers les choses religieuses.
IV. La salle paroissiale dans une paroisse a encore une autre utilité. Elle est la pépinière des œuvres. C'est à l'église que se groupent les femmes sous la bannière de qi^elque congrégation. Les associations d'hommes, pour naître, s'organiser et se développer, ont généralement besoin d'un autre local que Téglise. Nos jeunes gens, une fois sortis de l'école ou du collège, à leur entrée dans la vie professionnelle, au seuil de l'existence consciente et personnelle, doivent trouver des moyens de persévérance proportionnés aux périls avec lesquels ils ont à compter. La salle paroissiale est leur abri protecteur. Ils y ont une place toute marquée. — Il faut donner, avons-nous dit, aux hommes des conférences spéciales : philosophiques, historiques, scientifiques, sociales, agricoles. Ils ont soif d'une parole qui les instruise. Où iront-ils entendre cette parole, ces conférences? Dans la salle paroissiale. — Si l'on veut créer une milice chrétienne chargée d'assurer le libre exercice du culte dans l'église, ou une conférence de SainL-Vincent de Paul pour soulager les pauvres de la paroisse, ou un secrétariat du peuple, ou une société de secours mutuels, ou un syndicat, ou une caisse rurale, c'est la salle paroissiale qui deviendra le siège de ces différentes œuvres. La salle paroissiale donnera
aux hommes de la même paroisse les occasions de rapprochement et de concert et fera naître parmi eux le goût et l'habitude de l'association sous toutes ses formes et l'esprit d'initiative. La salle paroissiale pourra prendre différents noms; ici elle s'appellera l'Institut populaire et ailleurs la Maison du Peuple ; mais partout elle aura à peu près le môme caractère et la même utilité ; elle sera l'annexe, le vestibule et le complément de l'église ; elle sera le lieu de rencontre entre le clergé et les hommes ; le point de contact entre le pasteur et le troupeau.
V. Il est une objection h laquelle nous voulons répondre en terminant. On nous dit qu'il n'est pas possible de se procurer partout une salle paroissiale, que dans beaucoup d'endroits le prêtre a déjà bien de la peine à entretenir le culte dans sa pauvre église et que, manquant du nécessaire, il ne peut pas et ne doit pas courir après le superflu. Tout cela est parfaitement exact. Et cependant nous continuons d'affirmer que la maison paroissiale est toujours désirable et partout réalisable. Elle existe dans toutes les paroisses. C'est la maison du curé, c'est le presbytère. Jusqu'ici, évêque et prêtres nous étions des concordataires, des quasi-fonctionnaires; nous étions logés par
l'Etat, par le département, par les communes, et nous n'avions de nos maisons qu'une jouissance limitée et jalousement surveillée. Un évêque n'était pas libre d'instituer dans son évêché un Congrès catholique ou une vente pour les écoles chrétiennes ; un curé n'était pas libre d'installer dans son presbytère un patronage de garçons ou un cercle d'hommes. Le préfet s'ingéniait à gêner Tévêque, et le maire à gêner le curé. Nous étions en quelque sorte des citoyens décapités et diminués, des citoyens mineurs ou interdits. Jetés dehors, séparés de l'Etat et dépouillés de tous nos biens, nous reprenons notre liberté, nous redevenons des locataires comme les quatre cinquièmes de nos paroissiens, et, dans nos domiciles affranchis de la tutelle de l'Etat ou de la mairie, nous avons tous les droits que confère aux citoyens une location en règle. Dans nos évêchés et dans nos presbytères, nous pouvons recevoir désormais qui bon nous semble, nous pouvons convoquer les assemblées que nous voulons, nous pouvons présider les congrès et les œuvres que nous croyons utiles. Le nouvel évcché de Versailles est dès maintenant largement ouvert à tout le monde, et nous nous promettons d'y appeler des groupements de jeunes gens et d'hommes appartenant aux conditions les plus diverses de la société. Nous conseil-
Ions à nos curés de faire le même usage de leurs presbytères. La salle paroissiale, la voilà. C'est la maison du curé, c est le presbytère. Là, rien n'est plus facile que de grouper les hommes de la paroisse ; là, autour du pasteur, se constitue le noyau des chrétiens fervents et militants; là, se donnent les répétitions de musique religieuse ; là, se créent les œuvres qui revivifient une paroisse. La salle paroissiale n'est pas une institution introuvable et irréalisable : elle est un problème dont chacun a la solution chez soi, elle est un rêve qui se réalise à volonté.