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LES CONFÉRENCES POUR LES HOMMES EN DEHORS DES ÉGLISES

Le soir de Marengo, Desaix, inopinément accouru au bruit du canon, disait tranquillement à Bonaparte, en regardant sa montre : « Nous avons perdu une bataille ; il est quatre heures : nous avons encore le temps d'en gagner une. » Et il fut fait ainsi. Nous catholiques, nous sommes des vaincus; mais nous ne sommes pas des morts; nous pouvons et nous devons relever la tête, nous remettre à la lutte et changer nos défaites en victoires. Il faut ressaisir les hommes ; il faut les ramener dans nos églises pour les christianiser. Ce n'est pas suffisant. Beaucoup d'hommes sont trop loin de la religion pour revenir tout de suite à l'église. Il faut donc aller les chercher là oij ils sont; il faut leur parler un langage approprié à leur état d'âme; il faut leur donner en dehors des églises des conférences faites pour eux et capables de les intéresser, de les instruire et de les rapprocher de la religion et de ses ministres.

I. Chose déconcerlante! la religion catholique issue du peuple, créée pour lui, si puissante sur lui pendant tant de siècles, sa protectrice, son éducatrice, son rempart contre le despotisme romain, les invasions barbares et les rigueurs de la féodalité, a perdu son crédit sur le peuple. De toute nécessité il faut briser les barrières artificielles perfidement élevées entre le peuple et la religion catholique, les mettre en présence Fun de l'autre. A tout prix il faut que cesse l'écart qui existe entre le prêtre et le peuple. Or le peuple aime à entendre parler, surtout lorsqu'il s'agit de son progrès intellectuel, de son perfectionnement moral, de son bien-être matériel, de l'amélioration de son sort et de celui de sa famille. Donc, puisque les hommes en grande majorité ne viennent pas à Téglise, il est nécessaire de leur parler en dehors de r église. Les conférences populaires sont un puissant moyen d'apostolat. Elles sont un moyen traditionnel d'apostolat. Car la parole de Jésus- Christ : « Allez et enseignez », vise à la fois l'apostolat intérieur, qui tend surtout à la sanctification des fidèles, et l'apostolat extérieur, qui tend à la conquête des âmes. Les apôtres n'avaient pas d'église, pas de chaire par conséquent ; ils ont commencé par l'apostolat extérieur, par l'œuvre des conférences. Saint Paul n'a-t-il pas fait des

conférences contradictoires? N'est-il pas descendu à ces entretiens familiers, à ces « parlotes » qui lui valurent d'être appelé le « semeur de paroles », seminiverbius ?

Ici on nous arrête et on nous oppose le danger des conférences publiques et contradictoires. Ce danger est réel. Aussi déclarons-nous que la réunion publique, ouverte à tout le monde, ne peut être que l'exceplion ; c'est la haute mer dans laquelle une petite barque risque beaucoup de s'aventurer et que doit seul affronter un conférencier de grande puissance oratoire. En général, il faut se contenter de réunions privées, en y invitant le plus d'auditeurs possible, et même des adversaires incroyants, mais honnêtes et de bonne foi.

Quelques-uns, sans aller jusqu'à dire que ces conférences sont dangereuses, prétendent qu'elles sont inutiles : « A quoi bon, disent-ils, se donner tant de mal? Tous ces discours n'aboutissent à rien, ne font pas de conversions. » Tel n'est pas l'avis de ceux qui abordent les auditoires populaires. Ils sont encouragés, émus et captivés par les regards sympathiques et intelligents de tous ces hommes qui suivent avec avidité et passion les développements du sujet traité devant eux. Des signes d'assentiment sont faits à l'orateur ;

des applaudissements accueillent souvent sa parole, et le conférencier se retire toujours avec le plaisir de croire qu'il a pleinement réussi. Et, de lait, on obtient toujours un résultat. On jette dans quelques âmes le premier doute salutaire sur la valeur des préjugés qui les tenaient éloignées de la vérité, et dans quelques autres on fait naitre un premier mouvement généreux qui les met en marche vers le bien et vers le vrai. Une bonne parole n'est jamais tout à fait stérile.

Faut-il étendre le bienfait des conférences populaires même aux campagnes? Pourquoi pas? Quelques conférences faites avec discernement dans certaines grosses communes ou certaines petites paroisses rurales pourraient avoir sur le moral des classes agricoles une utile et bienfaisante influence. La parole publique est moins fréquente à la campagne qu'à la ville, et elle y exerce par là même un attrait plus vif et mieux senti. Il peut se trouver des paroisses rurales où la conférence a peu de chance d'attirer les hommes; mais ce sont des exceptions.

II. Les homélies ne suffisent plus, même pour les convertis auxquels il convient de donner un enseignement approprié aux exigences de la lutte moderne. Les conférences pour les hommes en

dehors des églises sont devenues nécessaires, et elles sont possibles à peu près partout. Mais de quoi parlera-t-on, dans ces conférences? Y ferat-on de la politique de parti ? Non, jamais. La politique de parti, ou politique électorale, ne doit être faite ni par le clergé, ni sous le patronage ou la présidence du clergé. Pourra-t-on et devra- t-on, dans ces conférences, parler de la religion ? Oui certainement. Il ne sera pas utile de traiter toujours et à fond des questions religieuses ; mais il sera facile de les aborder de temps en temps et d'introduire la note, l'idée religieuse dans les matières même les plus profanes. Bien vaste est le champ oii peut puiser l'orateur populaire. Histoire, voyages, géographie, biographies, notions scientifiques, droit, organisation des pouvoirs publics, questions morales, sociales et démocratiques, etc., tous ces sujets dont la prudence interdit généralement de s'occuper à l'église, sont de nature à intéresser vivement les auditeurs, à les instruire et à leur faire du bien. Les conférences historiques sont particulièrement utiles en raison de la forme sous laquelle l'erreur se répand le plus communément aujourd'hui ; elles sont d'ailleurs plus accessibles à cause de leur objet concret.

Il importe de remarquer que le peuple pense surtout à ses intérêts. En conséquence, il faut

s'inspirer, pour lui parler, de ses propres préoccupations; on traitera donc de préférence, à la ville, les questions sociales et ouvrières, et, à la campagne, les questions agricoles. Quel bien ne pourrait-on pas faire dans nos campagnes en propageant l'enseignement populaire agricole ! Par la loi du 19 juin 1879, le Gouvernement de la République a inauguré cet enseignement, en créant des chaires d'agriculture dans les chefs-lieux de département, et plus tard dans les chefs-lieux d'arrondissement. Les titulaires de ces chaires, nommés au concours, sont chargés de fonder des laboratoires, de faire le cours d'agriculture dans les lycées et collèges de la ville, et de donner des conférences populaires partout oii les municipalités et les comités agricoles les réclament. 11 ne s'agit pas, bien entendu, de supplanter le conférencier de l'Etat ; mais, à côté de lui, tous, prêtres, avocats, anciens magistrats, propriétaires terriens feront œuvre excellente en donnant des conférences agricoles. Ils empêcheront l'âme du paysan de se matérialiser, et, en instruisant nos gens de campagne, ils prendront sur eux une influence salutaire. Les thèmes habituels de leurs conférences sont tout indiqués : assurances contre les risques et périls des récoltes, sociétés de secours mutuels, syndicats agricoles, caisses rurales, assu-

rances du bétail, engrais chimiques, moyens de combattre les maladies de la vigne, vulgarisation du plant américain, reconstitution des vignobles par le greffage des espèces du pays sur des cépages étrangers, etc. Tous ces sujets n'ont rien en eux-mêmes de transcendant; mais il est très facile de les imprégner de l'idée de la Providence ; et, si c'est un prêtre qui donne la conférence, sa seule présence est une prédication.

Enfin, quel que soit le sujet de la conférence, que l'on s'adresse à un auditoire de ville ou à un auditoire de campagne, les projections sont un excellent moyen d'instruire, de moraliser et de christianiser, d'attirer les hommes et de leur faire du bien. Les projections ont un triple avantage : elles font venir le public ; elles aident à faire comprendre le sujet traité ; elles fixent dans la mémoire les explications données par le conférencier. N'oublions pas que nos adversaires multiplient les conférences avec projections. Sur les cent mille conférences de la Ligue de l'Enseignement, cinquante mille sont accompagnées de projections. Les sujets les plus abstraits se prêtent aux projections, et les sujets historiques et religieux obtiennent toujours un grand succès, par exemple : vues sur l'Ancien et le Nouveau Testament, sur la vie de Jeanne d'Arc. Les commen-

taires et les conclusions morales insinués par le conférencier sont écoutés dans un recueillement parfait, et chaque changement de vue est salué par un cri spontané de surprise et d'admiration qui dénote la bonne impression produite sur la foule des spectateurs.

III. En terminant, nous avons à répondre à une question. Où trouver des conférenciers? D'une manière générale, nous répondons qu'il n'est pas difficile de trouver des conférenciers; on en trouve quand on en cherche. Les bonnes volontés et les talents abondent parmi nous. Dans le clergé d'abord, que de prêtres, de jeunes prêtres surtout seraient capables de semer le bon grain, en dehors du ministère ordinaire de la prédication, d'étudier et d'approfondir une matière profane, ouvrière ou agricole, et de se faire conférenciers ! Pour donner une conférence, il n'est pas nécessaire d'être instruit de tous les sujets susceptibles d'être traités; il suffit d'être spécialiste, de fouiller et de savoir à fond un sujet donné. Et, parmi les laïques, on trouvera des conférenciers autant qu'on en voudra. Nos publicistes, nos journalistes, nos avocats catholiques ont une science juridique, une indépendance de situation, une habitude de la plume et de la parole qui leur permettent

d'aborder avec succès les sujets et les auditoires les plus divers. Dans les campagnes, nos propriétaires terriens pourraient très facilement donner des conférences agricoles. Ils exploitent souvent leurs propres domaines, ils font de la culture intelligente et intensive, ils expérimentent les méthodes les plus nouvelles et sont à l'affût de tous les progrès ; ils sont au courant des matières agricoles. Pour préparer une Conférence, ils n'auraient qu'à rédiger d'une façon claire et méthodique les procédés qu'ils emploient, qu'ils font ou qu'ils voient employer toute l'année. Où trouver des conférenciers? On peut en trouver partout, aussi bien parmi les laïques que dans le clergé. Et qu'on ne dise pas que des laïques sont exposés à blesser l'intégrité de la doctrine et à verser dans l'erreur ; car le plus souvent les questions traitées dans les conférences sont des questions scientifiques, historiques, sociales, agricoles, oii l'on ne se heurte à aucune définition dogmatique ; et puis, si la vérité ne devait admettre à son service que des impeccables et des infaillibles, elle n'aurait sur l'heure qu'à se déclarer vaincue et à renoncer à la lutte.

Il nous reste à donner quelques indications pratiques aux chefs de paroisses ou de groupes qui demandent des conférenciers. Nous leurs conseil-,

Ions de s'adresser au Comité catholique de défense religieuse de Paris, 35, rue de Grenelle, qui a constitué dans son sein un Comité des Conférenciers populaires. Ce dernier Comité envoie à Paris et dans la province des orateurs de grand talent et de grand dévouement qui traitent en général les sujets d'actualité et qui sont de force à poursuivre les adversaires sur les terrains oii la controverse historique ou scientifique s'efforce de combattre la vérité religieuse. En faisant aux hommes des conférences sur des sujets profanes, ils préparent indirectement les auditeurs à écouter la parole du prêtre, ils accomplissent une œuvre de véritable évangélisation, et ils peuvent obtenir de grands résultats, pourvu, bien entendu, que les organisateurs des groupements locaux s'occupent des détails matériels de la réunion et emploient les procédés les plus propres à réunir les auditoires ^

On peut encore, pour avoir des conférenciers, s' diàr^^^QV kV Association de la Jeunesse catholique^ au Sillon^ à M. l'abbé Garnier.

En résumé, quand les hommes viennent à l'église, nous devons faire en sorte qu'ils s'y

1. Il vient de se fonder à Paris, rue du Golisée, 38, une Œuvre des Conférences populaires, sous la présidence de M. le comte de Montgermont, C'est une nouvelle porte à laquelle on peut frapper en toute confiance.

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trouvent chez eux et qu'ils n'aient pas la tentation de s'en éloigner, et, quand ils n'y viennent pas, nous devons aller à eux et leur porter la bonne parole. Les conférences faites en dehors de l'église sont un excellent moyen de les atteindre, de les instruire et de les rapprocher de la religion, et nous recommandons au clergé et aux catholiques ce genre d'apostolat qui est certainement possible dans un bon nombre de paroisses.

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