‹ Aux IndesChapitre 102 sur 120 · LES COURSES DE RAWAL PINDI · texte numérisé non relu

LES COURSES DE RAWAL PINDI

sur tout le pourtour, les indigènes se pressent ; en face du poteau d'arrivée on a érigé une petite tribune où des toilettes claires, des dentelles, des chapeaux empanachés, des ombrelles multicolores font un singulier effet, évoquant la bizarrerie de nos modes européennes, bien propres à surprendre un touriste arrivant du Cashmire, avec les yeux tout emplis encore des belles lignes simples et des chatoyants costumes noblement drapés des danseuses de Srinagar. Le contraste ne manque pas de saveur, et, somme toute, le charme n'est pas mince de revoir toutes ces mignonnes poupées, blanches et roses, avec leurs carnations éblouissantes, leurs chevelures d'or blond, et ces teints étonnants dont l'exquise fraîcheur défie les plus furieuses ardeurs du soleil. En matière féminine, l'éclectisme est décidément une bonne chose.

Les courses elles-mêmes ne manquent pas dintérêt; elles se font sur de très courtes distances : trois, quatre furlongs, la plus longue n'a pas 800 mètres; les acteurs sont exclusivement des poneys, pour la plupart irlandais, quelques-uns provenant de croisements, généralement peu heureux, avec la race béloutchie ; une musique militaire joue des sélections sur le Mikado, la Shop Girl ou la Gay Parisienne, et c'est fort amusant, comme fort imprévu, d'entendre ces gentils fre-

(Ions, répétés en sourdine, sur les lèvres des princes hindous ou des riches parsis, dont les brillants costumes se mêlent de la plus pittoresque façon aux noires jaquettes des genllomen et aux petites vestes de piqué blanc des ladies. Il y a même des bookmakers ; je laisse même dans leurs sacoches quelque menue monnaie,... la fête est complète.

Le soir venu, je vais dîner au cercle, et jéprouve une fois de plus tout le charme de l'hospitalité anglaise, unique au monde.

Aussi bien l'occasion me semble excellente, non seulement de payer une fois pour toutes le gros tribut de gratitude que j'ai vouée à mes aimables camarades de l'armée ancrlaise, mais encore de tenter de crayonner le type moyen et les traits caractéristiques de l'officier anglais, tels du moins qu'ont pu me les laisser concevoir mes observations, sans doute bien superficielles et incomplètes.

N'allez pas attribuer à un excès de modestie ce dernier membre de phrase : il me souvient vous avoir dit naguère, non sans quelque acrimonie, que l'Anglais nous jugeait mal parce qu'il nous con-

naissait mal et ne voulait pas se donner la peine de nous connaître. J'ai bien peur que, sous ce rapport, nous n'ayons rien à lui envier, et, entre autres révélations que me gardait ce voyage, je crois bien que celle-ci n'est pas une des moins surprenantes; lors de mon départ, et malgré plusieurs trop courts séjours en Angleterre, je ne soupçonnais du caractère anglais que ce qu'en soupçonnent les neuf dixièmes de mes compatriotes : à peu près rien.

Les plaisanteries faciles de la nouvelle à la main, les médiocres facéties de l'opérette ou du bas vaudeville, les déductions de trop hasardeuses expériences personnelles et de rencontres malheureuses, peut-être même je ne sais quelle rancune inavouée et quelle instinctive antipathie de races, nous ont induits à bâtir en nos imaginations un type conventionnel de rinsulaire qui me semble de jour en jour moins conforme à la réalité.

Peut-être me trouverez-vous trop indulgent, et m'accuserez-vous de m'être trop aisément laissé corrompre par les mille gâteries de l'hospitalité qui m'attendait en ce pays.

Hospitaliers, les Anglais le sont, en effet , au delà de tout ce qu'on peut concevoir, et ce n'est pas sur ce point que nos idées sont le moins fausses. C'est lieu commun que de rappeler Tégoïsme, le sans-gêne de l'Anglais en voyage, et c'est usage

couraril que de soigneusemenl éviter en chemin de ferles compartiments occupés par ces envahissants compagnons de route... Il faut s'entendre.

D'abord, par une naturelle tendance du génie de leur race, les Anglais sont toujours sur les chemins, ceux des classes inférieures comme les autres; les neuf dixièmes de ceux que vous rencontrez en Suisse ou sur les bords du Rhin, et qui sont, je vous l'accorde, parfaitement insupportables, appartiennent à des classes de la société analogues à celles qui, chez nous, ne revent pas d'horizons plus lointains que ceux d'Asnières ou de Montmorency, et qui ne songent pas à jamais déserter les comptoirs du faubourg Saint-Denis ou de la rue Ouincampoix. Aimeriez-vous beaucoup rencontrer ces derniers, malgré un certain bongarçonnisme arrondissant les angles et plus aisément supportable que la morgue innée de John Bull? Au fond, croyez-moi, les gens mal élevés se valent dans tous les pays du monde.

Les autres, les seuls qui comptent, sont de politesse singuHèrement affinée, d'accueil et de fréquentation parfaitement exquis. La grosse affaire est d'avoir de bonnes références : un Anglais ne vous donne une lettre d'introduction ou ne prend sur lui de vous présenter qu'à bon escient ; le parrainage n'en est que plus précieux, et, une fois

l'officier anglais. 367

(( introdiiced ^>, vous êtes reçu et traité comme un ami de vingt ans.

Par exemple il est de toute nécessité de parler anglais. Parmi ceux qui m'ont reçu, je suis très assuré que la plupart savaient de ma langue maternelle bien plus que je ne savais de la leur; les officiers, en particulier, sont censés, de par les programmes mêmes des examens qu'ils ont dû subir (il est vrai que cela n'est peut-être pas une raison suffisante, qu'en dites-vous, mes camarades, pour qui l'allemand fut naguère de connaissance obligatoire?!, les officiers sont, dis-je, censés parler couramment le français; or, j'ai pu constater chez tous une répugnance presque invincible à employer notre langue. Était-ce je ne sais quelle morgue, bien dans leur caractère au reste, et quelle orgueilleuse conviction qu'il n'est pas d'un « gentleman » d'ignorer la langue de Macaulay? est-ce plutôt respect humain (une qualité bien britannique, celle-là j et crainte de moqueries? Tout cela, à la fois, sans doute, et le résultat est désespérant pour qui s'est embarqué sans bagage suffisant.

Il me souvient, au début de ce voyage, avoir séjourné dans une grande ville du Sud où j'avais

368 ALW INDES.

été reçu par la femme du gouvornour avec une grâce parfaite; choyé, gâté, traité presque comme l'enfant de la maison, j'aurais joui d'un bonheur sans mélange, sans la nécessité de baragouiner cette maudite langue, qui m'était à ce moment rien moins que familière; il me fallait peiner, suer sang et eau, accumuler barbarismes et coq-à-l'âne, et jamais il ne me serait venu à l'idée que mon aimable mais impitoyable interlocutrice fût à même de me tendre la perche. Or, le quatrième jour, j'étais amené à présenter un compatriote de passage qui, plus imprudent encore que moi, ne savait pas un seul mot du langage qui faisait mon supplice; je m'apprêtais, ô ironie! à servir d'interprète... Quelle ne fut pas ma surprise lorsque ladyX..., mise au courant de la situation, adressa la parole à mon compagnon dans un français très suffisamment pur, plus courant à coup sûr que mon lamentable anglais! « C'est une trahison », avais-je envie de m'écrier; mon Dieu, non, c'est tout simplement (( très anglais »,... il faut bien prendre les gens comme ils sont!

Que me restait-il à faire? Ce que j'ai fait : piocher tant et plus et me mettre en mesure de soutenir, sans trop de désavantage, une conversation en tête à tête ; j'y suis parvenu au bout de quelques semaines, et le résultat est capital : car, d'apparence et d'abord

très réservés, TAnglais ne tarde pas à se mettre en confiance quand on lui parle sa langue, et il en arrive à se livrer avec une sorte de rondeur très inattendue, je dirai presque avec une ingénuité absolue.

En général, il n'est pas bien compliqué.

Les brouillards du Xord ont des effets divers en deçà et au delà de la mer : ils ont laissé au pays d'Ibsen les brumes enténébrant les cerveaux, et, pas plus qu'ils n'y parviendront en notre France, pays de soleil et de clarté, ils n'ont, en Angleterre, obscurci les consciences et troublé les morales.

Au reste , chez l'Anglais plus que chez quiconque, ainsi que le regard est le miroir de l'âme, le physique révèle le moral.

Ici le sport est dieu, un dieu qui fait de belles créatures, saines, nettes, vigoureuses. Quand le service est terminé, et il est terminé de bonne heure, se bornant presque exclusivement à l'instruction et aux manœuvres proprement dites, excluant presque absolument les corvées de service intérieur, laissées aux gradés indigènes, notre officier a beaucoup de temps à tuer. Comment? A jouer, encore, et toujours à jouer. Les clubs, installés avec

un confortable parfait, sont entoures de vastes jardins qui contiennent tous les jeux imaginables. Cricket, golf, football, lawn-tennis ont leurs fervents qui passent avec une égale aisance et une égale maestria d'un jeu à l'autre. Salles d'escrime, salles de boxe ne désemplissent guère. Le polo, jeu d'origine indienne, que les conquérants ont adopté et où ils sont passés maîtres, jouit d'une faveur sans égale; c'est un rude exercice qui veut beaucoup d'adresse, beaucoup de vigueur, une rare science du cheval et un singulier mépris des mauvais coups ; nos officiers le jouent avec une sorte de fureur, ils organisent des matchs, des championnats; chaque régiment a son équipe qui va, de garnison en garnison, jusqu'aux plus lointains cantonnements, défendre le renom du corps et s'efforcer de rapporter quelqu'un de ces brevets comme j'en ai vu tant ici, dans les salles de mess, aux places d'honneur, à côté et très peu au-dessous des noms de bataille et des souvenirs de campagne.

La santé physique fait la santé morale, et, de même que le libre développement et le méthodique entraînement des sports ont bâti de superbes gaillards blancs et roses avec le sang et la santé à fleur

l'officier anglais. 371

de peau, de même la mise en pratique régulière et devenue comme intuitive de quelques grands principes semble avoir formé des individualités morales, sans doute peu compliquées et très uniformes, mais bien séduisantes dans leur apparence absolument saine.

Leur être moral semble être assis sur deux ou trois principes, que Ton retrouve profondément ancrés, non seulement chez ceux que j"ai rencontrés et sommairement étudiés, mais encore, j'en suis très persuadé, chez tous les officiers de la reine.

Le loyalisme d'abord.

Loyalistes, les Anglais le sont en quelque sorte par instinct; comme disent les commères, « c'est dans le sang », et ils naissent loyalistes comme ils naissent commerçants ; ils connaissent, par le menu, les prérogatives, les droits et les devoirs respectifs du pouvoir royal, du Parlement et de la nation, ils les respectent, les observent, les mettent en pratique comme ils feraient des clauses d'une transaction commerciale librement consentie et dûment ratifiée.

Les manifestations de ce loyalisme revêtent par-

fois les formes les plus inattendues comme les plus typiques; il n'est pas besoin de venir aux Indes pour en faire la constatation ; allez seulement à Londres, entrez un soir quelconque dans un des music-halls de Leicester Square et promenez-vous parmi la société, plutôt mêlée, qui en occupe les bars et les promenoirs. Une fois le spectacle fini, la chute du rideau s'accompagne immanquablement des accords de Thymne royal.... Rien n'est plus frappant que de voir alors les conversations s'arrêter, les marchandages s'interrompre et, parmi le bétail féminin donnant lui-même les marques d'une déférence bien stupéfiante, les gentlemen soulever, comme d'un mouvement automatique, leurs coiffures, et demeurer en cette posture de respect jusqu'aux ultimes accords du God save the Qiieen. A la première fois l'aventure inattendue fait rire; à la seconde, elle fait songer

J'aime mieux, d'ailleurs, les multiples aspects sous lesquels cette intransigeance de loyalisme me fut révélée durant mon voyage. Ce qui se passe en particulier dans les mess d'officiers, à la fin de chaque repas, est, à cet égard, de simple mais émouvante éloquence.

Comme se fait le dernier service, au moment de vider les dernières coupes de Champagne , l'animation n'est en général pas mince; l'Anglais

l'officier anglais. 373

supporte lampées et rasades comme personne, et la fin d'un repas, copieusement arrosé, comme furent tous ceux auxquels je fus prié, nest pas médiocrement tumultueuse.... Soudain le président de table se lève, et tous se lèvent avec lui; d'un seul coup le tumulte s"apaise, et, au milieu dun absolu silence , qui n'est pas sans quelque émouvante solennité, le doyen, portant son verre à la hauteur de ses yeux, dit, d'un ton lent et posé où il y a de la confiance, de l'orgueil, presque de la piété : « Messieurs, la Reine. » Aussitôt, du bout de la table, une voix, celle du cadet des souslieutenants, répond, d'un frais et juvénile empressement : « God bless her! Que Dieu la bénisse 1 » Riez tant que vous voudrez, je n'ai jamais trouvé cela si ridicule; il est indéniable, en face d'une scène de ce genre, que j'étais aussi loin que possible de quelque frondeur cabaret de Montmartre, et que les officiers qui me donnèrent cet instructif spectacle sont les derniers esprits de la terre aptes à goûter le sel de la « Visite présidentielle » ou de quelque autre drôlerie de ce genre. Mais ne trouvezvous pas que tout pourrait bien ne pas être injustice dans l'appréciation qu'à leur tour ces Anglais font de nous, nous reprochant d'être trop spirituels, et ne pensez-vous pas qu'il puisse y avoir, dans un perpétuel effort à ne rien vouloir respecter,

le danger d'en venir lout droit à ne plus savoir assez se respecter soi-niôme?

Ce respect de soi, ce sentiment de la dignité personnelle, nos Anglais le possèdent au plus haut degré. Tout les y prédispose. Par leur éducation, par les conditions matérielles de leur existence, par la bonne tenue et le scrupuleux confort de leurs habitations et de leur manière de vivre, ils ont acquis et gardent, à un très haut degré, conscience de ce qu'ils appellent, de ce mot intraduisible, la « respectability )>.

Et tout cela, comme un arbre qui produirait à la fois de bons et de mauvais fruits, développe en eux deux traits de caractère qui, entre tous, se dégagent du plus vif relief : un très sûr et très rigide sentiment du devoir, en même temps qu'un inexprimable, un colossal orgueil.

Le sentiment du devoir, ils Font acquis dès la première enfance ; ce fut la base même de tout leur système d'éducation, système presque absolument opposé à celui auquel nous fûmes soumis. Dans

l'officier anglais. 375

les collèges français, le travail s'obtient presque uniquement par Témulation : mauvais sentiment, dit le pédagogue anglais; qui dit émulation dit jalousie, qui parle de récompense diminue la valeur de l'effort, qui s'adresse à la vanité satisfaite laisse dormir la conscience, qui prend les enfants par des enfantillages ne saurait former des hommes;... je n'apprécie pas, je ne discute pas, je constate seulement, et je suis bien forcé de constater aussi que les résultats ne sont pas trop mauvais et que le système, poussé plus avant, conlinuant à suivre les enfants devenus hommes, les cadets devenus officiers, ne semble point trop mal réussir.

Vous savez que, dans le corps d'officiers de cette grande armée des Indes, l'avancement se fait exclusivement à l'ancienneté, le choix n'existant à aucun degré et en aucune manière. Que le procédé soit infiniment discutable et qu'il soit résolument fâcheux de se priver, de parti pris, de tout moyen de sélection, je vous l'accorde volontiers; mais vous m'accorderez à votre tour qu'il est remarquable de voir chez tous les officiers, traités ainsi sur le pied d'une trop absolue égalité, un zèle aussi parfait à s'acquitter de leurs fonctions, un aussi rigide accomplissement du devoir, tout simplement parce que c'est le devoir, sans plus!

37G AUX L\i)i:s.

' Notez que je suis très persuadé qu'il en irait de même chez nous si les conditions s'y faisaient pareilles, que mcMiie, dans la pratique et avec les inévitables lenteurs de notre actuel avancement, la difTérence ne devient guère sensible, et que nous sommes à coup sur d'aussi braves gens qu'euxmêmes; mais ce sont de braves gens, c'est tout ce que je voulais dire, on ne le sait et on ne le dit pas assez chez nous.

Ils le savent, eux, ils le disent, ils le crient sur les toits, ils en conçoivent une immense fierté, ils en étalent, presque inconsciemment, un inexprimable orgueil.

Vous savez l'histoire relatée par le président de Brosses : Un insulaire, voulant marquera un interlocuteur français sa courtoisie, lui parlait en termes élogieux du génie de notre race etcomplaisamment énumérait les qualités qu'il lui prêtait. Saisissant la balle au bond, notre compatriote, un peu trop sensible à la louange et pensant, par avance, dicter la réponse lui dit : « Si vous n'étiez donc Anglais, monsieur, que voudriez-vous être?

— Anglais, monsieur I

— J'entends bien, mais si vous ne l'étiez pas?

L OFFICIER ANGLAIS. ô / /

— Eh bien! encore une fois, je le voudrais être.... »

Et tout dépité, notre Français n'en put tirer autre chose. L'anecdote est vieille, elle serait pourtant aujourd'hui encore neuve et vraie comme au premier jour. Chez TAnglo-Saxon, F orgueil de race est devenu absolument inconscient et se manifeste à tout propos, avec autant d'exubérance que de désarmante naïveté.

Et cette exaltation du sentiment national, cette exaspération de « jingoïsme » ne peuvent, nécessairement, se développer qu'au détriment des voisins.

Haine de l'Allemand, le concurrent commercial devenu redoutable sur tous les marchés du monde, trop souvent déjà victorieux; affectation de ne pas prendre au sérieux le Français, aimable et léger, spirituel et vain, de forme séduisante et de fond sans consistance, comme au reste tous ses frères de race latine; mépris non déguisé du Russe, « ce sauvage » dans lequel on refuse de reconnaître les caractères d'une race européenne, qu'on affecte manifestement de traiter comme un Asiatique, et dont on parle comme, dans la Rome du Ras- Empire, on devait parler des Rarbares : voilà de quoi s'accompagne, tout naturellement, la mise au pavois de l'orgueilleux Anglo-Saxon.

Ouant aux sentiments qiréprouve le conquérant vis-à-vis de ceux qu'il a soumis, le fonctionnaire ou le colon vis-à-vis de Tindigène, c'est bien simple : ce n'est plus du mépris, c'est une affectation d'ignorance absolue.

Il m'a été donné, à maintes reprises, de vous signaler cette rigidité de fer sous laquelle se manifeste, en tous pays, l'esprit conservateur des Anglais, et qui les fait se transporter sous toutes les latitudes , absolument pareils à eux-mêmes , s'entourant partout de l'identique milieu familier, transportant avec eux leur home tout d'une pièce, et menant, dans un îlot perdu d'Océanie, la même vie, méthodiquement réglée, qu'ils mèneraient dans la mère patrie.

La seule concession que je leur aie vu faire aux usages indiens est de débaptiser leurs repas, et d'appeler leur thé du matin « chota-hazri » et leur lunch « tiffm », selon le vocabulaire hindoustani ; môme en cherchant bien, je ne trouve, en vérité, rien d'autre : ce sont des gaillards qui ne veulent pas se laisser entamer.

Je me souviendrai toujours de la stupéfaction qui se peignait sur le visage de mes interlocuteurs, quand jeteur parlais de cet indigène de Pondichéry

que notre gouvernement a naguère décoré de la Légion d'honneur, ou des essais d'introduction de Télément natif dans l'administration de notre petite colonie : il est clair que, quand je leur parlais d'assimilation, je prononçais un mot à jamais rayé de leur dictionnaire.

Cela ne veut pas dire, officiellement du moins, que le gouvernement se désintéresse de l'indigène : tout au contraire, il prétend avoir assumé vis-à-vis de lui une mission d'éducation et de civilisation, et il affirme ne pas méconnaître les devoirs que lui crée la souveraineté : les écoles ont été multipliées, les chemins de fer sillonnent l'Inde en tout sens, le commerce est favorisé par tous les moyens; la suppression du système des castes, obstacle à toute civilisation européenne et à tout progrès, est souhaitée par eux avec ténacité (en pure perte, d'ailleurs, ils ne se font pas d'illusions là-dessus) ; l'affranchissement des femmes hindoues, ces pauvres bêtes de somme, est proclamé nécessaire ; la conversion au protestantisme est prèchée en tout lieu,... mais tout cela, c'est de la théorie, et de la théorie à la pratique il y a loin ^

1. Et encore ne manque-t-il point de bons esprits qui n'acceptent pas cette belle théorie et qui, par principe, déplorent quelques-uns des prétendus progrès qu'elle contient : la dilTusion de l'instruction et la multiplication des écoles, par

Quelques esprits, plus curieux que la moyenne, et d'une curiosité qui nous semble toute naturelle, ont bien cherché à pénétrer cet impénétrable qu'est Tâme hindoue, à débrouiller ce formidable fatras qu'est la philosophie de la religion brahmanique ; la masse ne les a pas suivis, et rien n'est plus caractéristique à cet égard que le ton de cordial mépris avec lequel ses camarades me parlaient d'un officier d'Hyderabad qui avait eu l'idée singulière de se faire instruire par un brahme, et qui proclamait que tout pourrait bien ne pas être puérilité et songe creux dans une religion servant d'aliment intellectuel à deux cents millions d'âmes. Il y a là quelque chose qui, manifestement, échappe à neuf Anglais sur dix; cela ne les intéresse pas, et la plupart ressemblent à ce colonel de Madura qui, depuis vingt ans dans le pays, se vantait devant moi de ne jamais avoir mis les pieds dans la pagode.

Il y a bien aussi des missions, wesleyennes pour la plupart, auxquelles s'affilient des dames de la société anglaise qui, se dévouant à un idéal purement religieux, pénètrent dans les « zenanas »,

cxenifile, et ce qui s'ensuit naturellement, la formation d'une redoutable armée de déclassés, d'inemployés et de mécontents. (Je me suis laissé dire qu'il n'y a pas qu'aux Indes qu'un tel péril existe.)

visitent les femmes hindoues, et s'efforcent de lenr faire connaître et aimer leur forme de christianisme : celles-là mêmes ne doivent guère se donner la peine de pénétrer Tétre intime de leurs inertes et passives catéchistes, et leur action semble rester bien minime; elles sont peu nombreuses, du reste, perdues dans la foule de celles qui n'ont d'autre sujet de conversation, d'autre pensée peut-ôlre et d'autre idéal que la dernière partie de polo et le prochain match de tennis.

En vérité, l'immense majorité des Anglais semble s'être donné le mot pour bien affirmer, vis-à-vis de l'indigène, une posture de « maître », confiné en un isolement volontairement dédaigneux et hautain.

A coup sûr, nous ne les imiterions pas, cela nous sortirait trop de notre caractère; mais je ne sais si les Anglais se trompent beaucoup en prétendant que leur autorité est singulièrement alïermie par de tels procédés et que l'impression produite sur les esprits des indigènes, de bien pauvres esprits à la vérité, se fait ainsi d'une indélébile profondeur.

Mais, si l'Anglais est un maître hautain et sévère, il s'attache aussi avec un soin extrême à rester toujours un maître équitable : sévère, mais juste,

comme dit Tautre. M. André Chevrillon rapporte ce propos, à lui tenu naguère par son boy: « Juge anglais dit à pauvre homme « Tu as raison » et à homme riche u Tu as tort », et il ajoute : « Voilà le petit fait qui, souvent répété, assure la domination dans rinde. » Cela est absolument vrai, et il est indiscutable que l'Hindou a dû trouver (pielque saveur au changement, quand la juridiction britannique s'est substituée à celle des tribunaux indigènes.

J'ai trouvé la preuve frappante de cet esprit de stricte équité dans une petite histoire qu'on m'a racontée lors de mon passage à Aden. Les indigènes d'Aden sont pour la plupart des Somalis, race fîère et ombrageuse avec laquelle il convient d'user de ménagements : il est donc interdit de recourir, vis-à-vis d>ux, à des châtiments corporels, et toute infraction est punie. Or, le général gouverneur s'étant un jour oublié et, dans un mouvement d'impatience, ayant donné à l'un de ses boys un coup de canne sur le bas des reins, la justice, égale pour tous, informa contre lui tout comme s'il s'était agi d'un pauvre diable, et notre gouverneur fut bel et bien condamné à l'amende... Il ne manque point, à ce qu'il me semble, de pays où l'on aurait trouvé quelque moyen u d'arranger l'alïàire ».

l'officier anglais. 383

Il est bien entendu qu'il y a là seulement une question de principe, les applications variant à rinfini suivant les races avec lesquelles l'Anglais se trouve en contact, et, par exemple, le bâton, sévèrement proscrit chez l'un , devenant chez l'autre l'argument concluant et l'ultime raison.

C'est ainsi que, si d'Aden nous revenons aux Indes, nous trouvons que les moyens d'action employés par l'Anglais vis-à-vis de l'indigène peuvent se résumer en ceci : « la peur des coups >>. Mais alors je commence à m'insurger et à trouver quelque peu discutable la manière d'exercer une autorité si hautainement affirmée.

Le natif n'est, aux yeux de l'officier ou du fonctionnaire, qu'une sorte de bete de somme qu'il n'est pas mauvais de mener au bâton, auquel, en cas de rébellion, l'on doit réserver les plus impitoyables répressions. 11 semble que les Anglais ne prennent pas suffisamment garde aux effroyables ferments de haine qu'ils déposent ainsi dans les âmes de leurs sujets.

S'il ne s'agissait encore que des Hindous proprement dits, il pourrait n'y avoir que demi-mal, car c'est une bien pauvre race en vérité, sans ressort,

sans vigueur, indifférente à la l'orme du joug, n'ayant, pour ainsi dire, jamais connu Tindépcndance, habituée de longue date à se laisser opprimer et maltraiter, puisant dans les enseignements de la religion brahmanique l'impassibilité et Tindifférence et prête à tout supporter, tant qu'on respectera ses croyances et qu'on la laissera libre de pratiquer son culte, ce à quoi, il faut le dire, le conquérant anglais s'attache avec le plus grand soin.

S'il s'agit des races de génie actif et guerrier, des Musulmans ou des Sikhs, par exemple, la thèse change du tout au tout. Ce ne sont pas précisément la résignation, la douceur, le mépris des choses périssables, Tinutililé de lelfort, la charité universelle, que prêche le Coran, et, le fanatisme aidant, quelque furieuse révolte pourrait bien un jour éclater; révolte dont les Anglais viendraient à bout, ce n'est pas douteux, mais qui leur coûterait terriblement cher en hommes et en argent.

Au surplus, en attendant une « guerre sainte », toujours possible, moins improbable aujourd'hui que jamais, étant données d'une part les nouvelles qui proviennent de Constantinople, d'autre part l'étroitesse du lien unissant tous les pays d'Islam et la rapidité avec laquelle un incendie allumé chez l'un pourrait se propager chez tous les autres,

en attendant, dis-je, un mouvement général, Tinitiative individuelle ne demande qu'à s'exercer.

Vous vous souvenez de la peinture, un peu noire, rigoureusement exacte pourtant, à ce que je crois, que je vous fis de Peshawar, dont je vous représentai le bazar comme un vrai coupe-gorge et les habitants comme de fort vilaines gens. En des villes moins proches de la frontière, et où les Anglais sont les maîtres depuis plus longtemps, les attentats sont encore beaucoup plus fréquents que l'on ne pourrait supposer; à Lahore, quelques jours seulement avant mon passage, la population anglaise avait été émue par un affreux événement : la femme d'un major, se promenant dans le bazar, soudain rudement heurtée par un indigène musulman, et trop fidèle à la dangereuse habitude de traiter le natif comme bête brute, leva la main sur lui en l'appelant « Soural » (u Soura » est le nom hindoustani de 1' « habillé de soie >') ; la réplique fut foudroyante, et la pauvre dame reçut un coup de poignard qui Fétendit raide morte aux pieds de l'irascible musulman.

Pareille histoire se renouvelle encore trop fréquemment ; il est vrai que les Anglais ne font rien pour en prévenir le retour.

Ainsi, sous prétexte d'exemple, voici comment ils traitèrent notre assassin de Lahore : sitôt pris,

sitôt pendu... Jusque-là rien à dire : c'était la loi du talion, et FallVeux bonhomme n'avait pas volé la corde pour le pendre ; mais, pour frapper l'esprit des indigènes, la cour martiale imagina d'aggraver le supplice en prodiguant au cadavre les outrages les plus infamants. Le corps fut décapité, le crâne rasé; la tête et le reste du corps furent cousus séparément dans deux sacs en peau de porc, et l'on alla jeter chacun des deux sacs, avec son funèbre contenu, dans des cours d'eau différents. Pour qui connaît l'extrême piété du mahométan envers ses morts, il y avait là le plus sanglant défi aux croyances d'une race chez qui la religion est le suprême motif et la fin suprême.

Je ne sais pas si l'exemple a fort terrorisé les musulmans de Lahore, mais je suis sur qu'il leur a laissé au cœur une furieuse haine et un redoutable désir de vengeance.

Voilà l'un des résultats, pas le plus heureux, à coup sûr, des extrémités auxquelles les Anglais se trouvent portés par ce penchant de leur caractère, sur lequel j'ai insisté longtemps, trop longtemps peut-être,... mais qui certes est chez eux plus irrésistible et mérite plus d'attention qu'aucun autre, — l'Orgueil!

l'officier anglais. 387

Une étude, même aussi sommaire que celle-ci, de l'Anglo-Saxon, serait forcément incomplète s'il ne s'y trouvait mentionnée cette naturelle disposition de son esprit et de ses facultés, qui longtemps a fait de lui le premier commerçant du monde.

u Shop-keepers » \ disent deux-mèmes les Anglais, non sans légitime fierté : ils savent que c'est leur génie commercial qui les a faits ce qu'ils sont, et ces a parvenus » avisés ne rougissent pas de leurs origines. Chez les officiers eux-mêmes, la tournure d'esprit est manifeste de ne pas aifecter un inutile mépris du bon argent trébuchant et sonnant; certes, ils font scrupuleusement leur devoir et ne transigent point avec leurs consciences, mais les avantages matériels attachés à leur position ne les laissent pas insensibles.

u Shop-keepers », Tépithète ne va pas qu'aux hommes ; les femmes elles-mêmes ne la désavoueraient point. Rien n'est plus typique à cet égard qu'une petite scène que j'ai vue se renouveler à plusieurs reprises, et que je vais vous dire.

1. Pourrait se traduire par ■< boutiquiers », mais en écartant la légère nuance de dédain qui ne laisse pas que d'aller avec le mot français.

3H8 AL\ INDKS.

L'on dcvicnl forcément bibelolier aux Indes : il y a tant de belles choses dans les bazars que Ton y passe de longues heures el que, bon gré, mal gré. Ton n'en sort pas sans de nombreux achats. Or, à chaque fois que je quittais une échoppe muni d'un ballot, lourd selon ma raison, léger selon mes désirs, le marchand ne manquait jamais de me poser la question : « Qui donc vous a envoyé chez moi? Est-ce mistress X...? Est-ce lady Y...? »

Indiscrète curiosité? — Non pas; scrupule seulement de faire fidèlement parvenir à mistress X... ou à lady Y... la petite « commission » d'usage. Si vous prenez garde que les maris des dames en question se trouvaient, en général, à de très confortables degrés de l'échelle sociale, vous ne serez sans doute pas moins surpris que je ne le fus moimême les premières fois; mais, mieux que n'importe quoi, l'aventure vous fera comprendre ce que veut dire « shop-keepers ». Les affaires sont toujours les affaires!

Voici donc que je vous ai montré les Anglais sous des faces bien diverses : hospitaliers comme on Tétait en Arcadie, serviteurs loyaux de leur reine et rigides observateurs de leur devoir,

l'officier anglais. 389

orgueilleux jusqu'au plus absolu dédain de tout ce qui n'est pas eux, sportsmen enragés et avisés commerçants;... la peinture serait incomplète si je ne vous parlais encore de la manière dont ils entendent et pratiquent leur « religion ».

La place que, dans les préoccupations habituelles de leurs esprits, tient l'idée religieuse, est considérable. Ils y pensent constamment, ils en parlent sans cesse.

Dans tous les cantonnements, l'église occupe le centre, bien en évidence, bien en honneur. Quand les Anglais s'installent quelque part, ils commencent par chercher deux emplacements, ceux du club et de la chapelle,... le reste ne vient qu'après.

Les jours consacrés au Seigneur, les soldats sont menés à l'office, tambour battant, musique entête. J'ai pu assister à deux ou trois services du dimanche, et je n'ai pas pu ne pas être frappé de Tapparence d'incontestable ferveur avec laquelle tous ces gros poupons à figure réjouie, pommadés et frisés, gras et roses, suivaient leur office et chantaient leurs cantiques.

Le dimanche anglais est lugubre, le dimanche indien n'est pas beaucoup plus gai : personne dans les rues, le polo-ground désert, le club vide, les tennis abandonnés, les pianos inexorablement fermés, la vie tout entière suspendue, tout le can-

390 ATX INDES.

tonnomont plongé dans un silence et une solitude de mort, voilà le peu récréatif spectacle que ramène inévitablement le jour du Seigneur.

Il est manifeste, quoi que puissent dire et penser de médiocres plaisantins, qu'il y a là autre chose que l'apparence, et que le sentiment qui dicte une telle attitude est profond et sérieux; il est certain que, chez la plupart des officiers que j'ai rencontrés, la préoccupation religieuse, la contemplation des vérités éternelles, la recherche des grands problèmes, l'inquiétude des finales destinées, sont en quelque sorte liabituelles à l'esprit. Oui donc ne trouverait cela très intéressant, et dans tous les cas absolument respectable?

Peut-être, seulement, serait-il permis de regretter que de si nobles sentiments se manifestent de façon légèrement abusive, allant jusqu'à une intransigeance quelque peu sectaire, ou bien à une ferveur de prosélytisme parfois indiscrète. N'ai-je pas été, non pas une, mais vingt fois, pris à partie par de trop zélés interlocuteurs cherchant à me prouver que mon catholicisme contenait une grosse part d' « idolâtrie », exaltant leur forme de protestantisme (chacun la sienne, par exemple, ce qui n'eût pas laissé que d'être un peu gênant, si j'avais dû me laisser entamer), tentant, en un mot, de véritables manœuvres de conversion, aussi caractéristi-

l'officier anglais. 391

ques qu'inattendues; car, enfin, vous n'auriez pas imaginé, à me voir déambuler, la cigarette à la bouche, bras dessus bras dessous, avec quelque gai compagnon du « Royal Artillery >^, que tels pouvaient être nos sujets de conversation 1

Ce n'étaient pas les seuls, du reste, qui touchassent à de hautes questions, et j'aimais mieux suivre mes interlocuteurs sur les autres terrains où nous emmenaient nos causeries : art et littérature, par exemple.

Je voudrais bien connaître Macaulay, Tennyson ou Shelley comme ils connaissent Bossuet, Lamartine et Victor Hugol... d'autre part, si je suis entièrement ignorant du mouvement contemporain et de leurs écrivains d'aujourd'hui, leur ignorance en ce qui touche les plus récentes productions de chez nous n'a rien à envier à la nôtre.

Elle est pourtant d'une tout autre sorte : la nôtre n'est pas préméditée, à coup sûr; la leur est absolument voulue. Xous ne demanderions pas mieux, sans doute, que de nous instruire, mais la mince faveur en laquelle l'éducation de nos collèges nous a appris à tenir les langues vivantes, je ne sais quelle naturelle incuriosité, peut-être aussi une

naïve et déplorable l'aluité, nous l'ont bien injustement proclamer que, les lettres françaises étant, ce que nul ne conteste, les premières du monde, elles sont par cela même les « seules », que les autres ne comptent pas.

Les Anglais, bien au contraire, ont tenté de nous lire; nous leur avons déplu, ils ne « veulent » plus de nous.

La pensée que l'écrivain doit être un moralisateur, qu'il n'a que faire d'écrire s'il n'aspire à enseigner, que « l'art pour l'art » est une formule vide de sens et que toute œuvre qui n'a pas comme but le perfectionnement moral est, par cela même, mauvaise, cette pensée, tellement contestée chez nous qu'il y faut un rare courage pour la défendre encore, est acceptée par eux comme le texte d'un évangile.

Vous concevez dès lors qu'entre eux et nos plus récents maîtres le malentendu soit irréductible ; c'est en vain que j'ai tenté de plaider auprès d'eux la cause de l'école du « document », de leur expliquer nos méthodes empiriques, de leur soutenir que le réalisme pouvait, lui aussi, avoir un but élevé et noble, de leur rappeler le classique exemple du Spartiate et de l'ilote ivre. Rien n'y faisait : mes interlocuteurs hochaient la tête, ne niaient point que tout chemin pût mener à Rome, préten-

l'officier anglais. 303

daient même que Tidée réaliste n'était pas nouvelle pour eux et que tel de leurs romanciers laffirmait plus nettement peut-être qu'aucun des nôtres, mais, s'ils admettaient la fin, ils ne vovdaient rien entendre sur les moyens.

« Non, voyez-vous, me disaient-ils, vous aurez beau dire, vos romanciers sont foncièrement immoraux ; la lecture de leurs livres laisse une amère impression de dégoût, leur œuvre est une œuvre de corruption et de mort; ils ne montrent que les bas côtés de Tâme humaine, ils se complaisent dans l'ordure. Voyons, de bonne foi, vous-même, vous, Français, êtes-vous flatté de la peinture qu'ils font de vous? Xe comprenez-vous pas quelle triste opinion ils donnent de vous? Xe sentez-vous pas que vous valez mieux qu'ils ne le disent? »

Que répondre? Tenter de convaincre? Mais convaincre de quoi? Ils n'ont pas tout à fait tort, à tout prendre, et je ne me sens guère de goût pour prêcher l'évangile du naturalisme.

Tout au plus puis-je leur faire timidement observer qu'ils prennent la partie pour le tout, et leur montrer, avec pièces à l'appui, qu'il serait de stricte justice de savoir faire le partage. Si, faisant, comme d'instinct, le même geste qu'eux, je me bouche le nez devant certaines pages de quelque Pot-BouHle ou de quelque Sous-0/fs, je

ne puis comprendre qu'ils refusent, tout net et a priori, le charme aux descriptions de Paradou^ ou la puissance aux évocations de Germinal. Surtout je me débats comme un beau diable quand ils prétendent que le drapeau du naturalisme est celui sous lequel se rangent tous les nôtres.... Peine perdue; il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. En tout cas, ils sont de bonne foi : quand des violettes poussent auprès d'un tas de fumier, ce ne sont pas les violettes qui sentent le plus fort! Si l'injustice est criante, on ne peut nier du moins qu'elle ne soit dictée par un sentiment fort digne à la fois d'attention et de louange et qui se retrouve, en somme, dans tous les actes comme dans toutes les attitudes de nos Anglais : une soif de (( respectability », un souci de dignité et de bonne tenue morale, un sincère et très haut effort de vertu, une volonté arrêtée de ne chercher le Beau et le Vrai que dans le Bien.

<( Eh làl doucement, quel bel enthousiasme! » fait une voix derrière moi, tandis que je relis mon pauvre essai de portrait.

A qui cette voix? A quelqu'un dont je ne vous dirai certes pas le nom, car, Français, depuis vingt

l'officier anglais. 395

ans fixé aux Indes, et destiné sans doute à y finir ses jours, il ne serait pas trop satisfait de me voir dévoiler l'incognito d'une opinion, sinon malveillante, pour le moins fort indépendante.

« Avez-vous remarqué, mon cher, poursuit-il, comment s'habillent vos amis les Anglais?

— Mais, comme tout le monde, il me semble, très élégamment en tout cas, et vous ne songez sans doute pas à critiquer la correction de leur irréprochable apparence extérieure?

— Extérieur! Apparence 1 je ne vous le fais pas dire.

— Comment?

— Vous allez voir,... poursuivons : de quelle couleur, je vous prie, sont ces irréprochables costumes?

— Mon Dieu, un peu de toutes les couleurs.

— Soit ! mais n'est-il pas un trait commun à toutes ces étoffes et à toutes ces couleurs? Considérez-les attentivement s'il vous plaît : qu'elles soient unies ou rugueuses, à rayures ou à carreaux, qu'elles soient grises, marron, jaunes ou beiges, ces étoffes sont de texture et de coloris tels que la poussière ne s'y vole pas, que les taches ny paraissent point. 11 y a là tout un apologue, mon cher ; méditez-le et dites-vous bien qu'il n'y a pas de proverbe plus faux que celui qui dit que l'habit ne fait pas le moine.

— Si je vous entends bien , vous suspecteriez donc la sincérité de tous ces beaux sentiments, vous soupçonneriez, dans un tel étalage de vertus, plus (rapparence que de réalité, en un mot vous taxeriez les Anglais d'

— D'hypocrisie? Fi, le vilain motl N'exagérons rien; non, leur âme n'est pas si noire, et je vous concède que ce serait une criante injustice que de leur prêter ce vilain défaut, mais, s'il n'est ni équitable ni exact de les appeler hypocrites, laissezmoi vous dire que ce n'est pas pour rien qu'ils ont enrichi leur dictionnaire du mot « snobisme » ; ils ont inventé le mot et la chose, et « snobs » ils le sont tous... incurablement.

« C'est plaisanterie courante de dire que, pour un Anglais, le seul moyen de se distinguer des autres est de ne pas « poser »;... si la forme est plaisante, le fond, croyez-moi, est exact* Un Anglais ne se montre jamais tel qu'il est ; il adopte une attitude dont il ne se départira plus, il entre dans la peau d'un personnage qu'il ne dévêtira plus, et, comme il a toute liberté de choisir, il serait bien bon de ne pas prendre une attitude d'absolue correction et de ne pas se maquiller en personnage plutôt sympathique.

« Prenons, voulez-vous, un exemple : leurs mœurs ; elles ont une apparence de grande austérité,

l'officier anglais. 397

et je ne nie point, tellement il est vrai que Thabitude fait une seconde nature, qu'il y ait mieux que l'apparence; j'admets qu'en de récents et fort retentissants scandales il serait injuste de ne pas reconnaître des cas de dépravation, en somme isolés, et ne permettant pas de conclure du particulier au général. Pourtant, il ne faudrait pas faire comme l'autruche qui se cache la tête sous l'aile pour ne pas voir le danger. Regardez un peu les statistiques médicales de l'armée des Indes : qu'y voyez-vous? Sur un effectif de 75,000 hommes, 15,000 malades, et malades.... incurablesl — Il est certaines choses que la loi anglaise ne « veut » pas réglementer, parce que la pudeur anglaise ne « peut » pas reconnaître qu'elles existent... Voilà le résultat! tellement grave que, malgré l'épaisseur des voiles, on a bien été forcé de s'en émouvoir à Londres, que même on vient d'interpeller à ce sujet au Parlement, proh pudor * 1

a Qu'en dites-vous? Allez, croyez-moi, avec l'Anglais c'est toujours... l'histoire de son habit, où les taches ne se voient pas I »

Que croire? ce que je vous disais tout à l'heure,

1. Depuis que ces lignes ont été écrites, la loi anglaise a été, sur ce délicat sujet, tellement bien remaniée que, sur ce point du moins, et, je le veux croire, sur beaucoup d'autres, mon interlocuteur devra faire amende honorable.

fruit d'une toute neuve et bien courte expérience personnelle, ou ce que vient de nous diie un homme qui, vivant depuis vingt ans au milieu des Anglais, les devrait bien connaître? — lu medio stat Veritas, je pense; car, si Pierre dit noir et si Paul dit blanc, ils ne sont sans doute pas plus impartiaux l'un que l'autre : le premier, aigri par un long frottement avec des gens qui n'ont pas dû toujours ménager un redoutable concurrent commercial, le second, un peu gagné, peut-être, par les douceurs d'une hospitalité empressée.

Dans les deux opinions, faillibles comme toutes les opinions humaines, — libre à vous de prendre et de laisser, — à votre gré.

4 avril.

Cawnpore!

Que de souvenirs dans ce seul mot! Que de larmes et de sang dans ces quelques syllabes! Quelle irrésistible émotion dans le cœur de celui qui va fouler le sol témoin naguère des luttes héroïques et renfermant aujourd'hui les tristes dépouilles de tant de martyrs I

Bien que Ga^vnpore soit une grande et belle ville, bien qu'elle compte une population de 180,000 indigènes, une forte garnison et une agglomération importante de u civilians », n'ayant à montrer ni palais , ni temples , ni mosquées remarquables, elle ne vaudrait pas un arrêt du touriste, si à son nom ne se rattachait le souvenir du plus affreux épisode de la grande rébellion de 1857.

Cela remonte à quarante ans; à voir le culte

400 Al X INDES.

pieux dont les Anglais entourent ces tristes souvenirs, il semble que ce soit une histoire d'hier.

Cette histoire, chacun la sait, en gros tout au moins; si Ton veut, quant aux détails, se rafraîchir la mémoire, ce qui est de toute nécessité avant un pèlerinage comme celui que je vais faire, les récits ne manquent pas : ceux que je vous recommande comme les plus intéressants sont, ou bien llie Indian Mutiny de notre vieille connaissance le colonel Malleson, auteur de cette si attachante Histoire des Français aux Indes dont je vous parlai naguère, ou bien Bistory of^lie Indian Mutïmj de Holmes.

Vous y lirez, narrés tout au long, la révolte des cipayes de la garnison, le massacre des officiers européens, les mesures prises par le général Wheeler en vue de préparer la défense, enfin la résolution adoptée par ce pauvre général, sous l'inspiration de sa propre femme, d'accepter les services du mahratte Nana-Sahib ^

Fatale résolution I Nana-Sahib nommé commandant de l'arsenal, c'était le loup introduit dans la bergerie, les approvisionnements de toute sorte

1. Lady Wheeler était une native et avait réussi à endormir les instinctives et trop justifiées méfiances que, en bon Anglais, son mari éprouvait à l'égard des indigènes. Oh! les femmes! depuis Eve et la pomme, toujours la même histoire!

CAWNPORE. 40 i

tombés entre les mains des mutinés, la perte assurée des infortunés Européens.

En effet, au bout de quelques semaines, la situation de ces derniers parut absolument désespérée; aucun secours ne leur était annoncé de l'extérieur, la maladie, la faim, le feu les décimaient, et quand Xana-Sahib leur offrit une capitulation, Wheeler, toujours sur les conseils de sa femme, crut pouvoir l'accepter. Seconde faiblesse, seconde trahison, plus infâme que la première, car, à peine les prisonniers entassés dans les barques qui devaient les conduire à Allahabad, leurs gardiens se jettent dans le Gange, gagnent la riAC à la nage; les barques couvertes de mitraille sont bientôt coulées à fond, et, à l'affreuse tuerie, trois blessés survivent seuls.

L'atroce cruauté de Nana-Sahib n'était point encore satisfaite : seuls les combattants avaient été massacrés sur le Gange ; les vieillards , les femmes et les enfants étaient demeurés prisonniers à Cawnpore ; lorsque l'approche de la colonne de secours du général Havelock fut annoncée, Nana-Sahib n'osa point engager la lutte; il s'enfuit, mais auparavant ordonna de mettre à mort les infortunés demeurés entre ses mains. Les bouchers de Cawnpore, grisés de haschich et d'alcool, furent lâchés comme des fauves sur les

402 Al X INDES.

femmes el les enfants; ce fut une abominable tuerie dont les victimes furent pêle-mêle précipitées clans un puits où, deux jours après, la colonne de secours devait les retrouver.

Nana-Sahib, échappant au châtiment qui allait s'abattre impitoyable sur ses complices, s'enfuyait vers le nord, gagnait le Nepaul el trouvait auprès du nabab de ces sauvages contrées himalayennes un refuge et une hospitalité dont il jouit encore aujourd'hui, sans que les instances du gouvernement anglais aient jamais pu obtenir dun prince nominalement vassal , mais qui demeure en son nid d'aigle absolument indépendant, l'extradition du traître.

La tragédie de Gawnpore eut donc trois actes : la défense des cantonnements, le massacre des soldats, regorgement des femmes et des enfants. Donc, trois pèlerinages que nous accomplissons successivement.

Le retranchement dans lequel Wheeler avec sa poignée d'hommes résista pendant trois semaines à des forces vingt fois supérieures avait été rasé dès la reddition; sur son emplacement a été dessiné un petit jardin, entretenu avec un soin pieux

Page 1