‹ Aux IndesChapitre 114 sur 120 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

De Bénarès jai gagné Calcutta et, dans les vingt-quatre heures du trajet, j'ai trouvé ingénieux d'ingurgiter quelques microbes de fièvre, si bien qu'à mon arrivée dans la capitale de l'Inde anglaise je n"ai rien eu de plus pressé que de me mettre au lit. C'est une incomparable faveur de la Providence que cet accès me soit venu secouer juste au terme de mes pérégrinations : il m'eût, auparavant, étrangement gêné, car, sous le soleil du tropique, ce n'est pas une plaisanterie que la fièvre et Ion fait assez piteuse mine devant elle. Je ne vous dirai donc rien de Calcutta; le temps de mon séjour s'y passa parmi des tisanes, des quinines et de furieuses névralgies, à claquer des dents et à grelotter dans une chambre où le thermomètre ne descendait guère au-dessous de 45°.... Maussade souvenir!

4iO AL'X INDKS.

Sitôt sur pied, j'ai [H'ofilé des (|iiel(|nes jours qui me séparaient encore du départ définitif poui' m'aller mettre au frais et grimper à Darjeeling. Ci vingt-six heures de chemin de fer : ce n'est, comme vous savez, rien en ce pays, et les liabitants de (lalcutta usent de Darjeeling comme nos Parisiens font de Trouville ou d'Étretat.

De la u banlieue >« je ne vous parlerai guère plus que de la capitale ; le trajet est fort pittoresque, mais nous avons assez vu et assez décrit de montagnes en Cashmire et THiinalaya de Darjeeling ressemble singulièrement à celui de Srinagar; sans compter, à parler franchement, que cela me chifionne de monter si haut « en wagon » et que je me permets de considérer le chemin de fer à crémaillère comme un engin trop civilisé pourTHimalaya : cela sent un peu trop la Suisse et rapetisse le Gaurisankar à la taille d'un l\igi....

A Darjeeling, ce que j'ai vu de plus curieux, ce sont les habitants, villégiateurs et indigènes.

Les premiers donnent au pays qu'ils envahissent un aspect de <( ville d'eaux » un peu inattendu,... beaucoup trop connu : grands hôtels caravansérails, tables d'hôte monstres, locations de chevaux et voitures à deux roupies Theure, promenades en rond autour d'un kiosque de musique, exhibition d'accoutrements « last-fashion », pour les gen-

DAllJKELING. 447

llemen quatre cravates, pour les ladies cinq toilettes par jour.... Il ne manque à la fête que les miaulements de quelque bande de violons tsiganes pour faire trop exactement ressembler Darjeeling à Aix-les-Bains, Bade, ou Hombourg. Tout ce qui peut acquitter le prix d'un ticket de chemin de fer et les tarifs d'un <c boarding-house » (il y en a pour toutes les bourses! i a fui la fournaise et le tout- Calcutta est venu passer ici les trois ou quatre mois de la saison chaude.

Je serais mal venu à trop m'en plaindre car, dans le nombre, j'ai rencontré les plus aimables des compatriotes et les mieux accueillants des hôtes.

Il est assez curieux que les seuls Français que j'aie vus au cours de mon voyage se soient, les uns et les autres, trouvés dans les neiges de l'Himalaya : M. Dauvergne dans le Cashmire et, dans le Sikkim, notre consul général aux Indes. Ce fut une vraie joie pour moi que de pouvoir exprimer à l'éminent diplomate, doublé du plus charmant causeur et du plus fin des Parisiens, tous mes remerciements pour les inappréciables services que m'ont valus les firmans qu'il avait bien voulu m'envoyer naguère; ce m'est aujourd'hui un très doux devoir que de dire à Mme Klobuko\vski ma confuse gratitude pour l'accueil qui m'attendait sous son toit.

44S AIX INDKS.

Ouanl aux indigènes, c'est encore ce que J'ai vu de plus curieux, tout au moins de j)lus nouveau, à Darjeeling : teint jaune, nez épaté, face camuse, crâne aplati, pommettes saillantes, paupières bridées, cou de taureau, épaules carrées, buste trapu, jambes courtaudes, voilà le signalement dénué d'élégance d'un iialii' de Darjeeling.

J'ai vu sans doute bien des spécimens de races très diverses dans cet immense pays que je viens de parcourir, rien ne ressemble moins à un Tamoul de Pondichéry qu'un Uajpule de Jcypore ou à un Afghan de Peshawar qu'un Bengali de Calcutta : les uns sont noirs comme des Soudanais, les autres blancs comme des Européens, ceux-ci sont grands, vigoureux, majestueux, ceux-là malingres, chétifs, presque simiesques, encore peut-on leur trouver quelques vagues traits communs et, avec beaucoup de bonne volonté, démêler en des types si divers, si perfectionnés ou si dégénérés, un lointain prototype originel,... il est absolument impossible d'y rattacher le montagnard du Sikkim; celui-ci est très certainement de la grande famille jaune, plus rapproché cent fois du Chinois que de l'Indien.

Par quel miracle, à la suite de quelles mystérieuses migrations ces jaunes ont-ils franchi la chaîne axiale de l'Himalaya! comment trouve-t-on ici une race identique à celle qui peuple le versant

Page 1