LA FIN DE GOLCONDE
que la récolte de Tannée était terminée avec les meilleurs résultats, il refusa d'endosser l'armure de guerre et d'enfourcher le cheval de bataille, et, s'en remettant entièrement à ses généraux du soin de le défendre, il interdit, sous peine de mort, à quiconque l'approcherait, de prononcer seulement le nom d'Aureng Zeb ou de dire un seul mot qui put lui rappeler les désagréments du nouvel état de choses. En homme sage et en fidèle disciple du prophète, il prétendait, au cas où les choses tourneraient mal, se préparer à passer tout doucement de ce monde dans l'autre, en goûtant par avance sur cette terre toutes les jouissances du paradis de Mahomet, de façon à éviter tout changement trop brusque, toute trop vive surprise.
Le siège dura six mois, et, pendant ces six mois, Abu'l Hassan épuisa toutes les voluptés, ne sortant jamais de son harem, ne se doutant même pas que l'ennemi fût à la porte, le sourd grondement des canons étant étoulïé par de suaves musiques et les parfums de la poudre noyés dans ceux des fleurs.
Un jour enfin, la trahison s'en étant mêlée, le flot des assaillants pénétra dans la place, enleva successivement les deux premières enceintes et vint battre les murs de la troisième, de l.'écrin qui contenait de si inestimables perles. Abu1 Hassan
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ne pul ii^iioit'r j)liis longtemps la M'iilé; il fil alors (jnérir toute la popiilalion léminine de sa cour, revêtit ses plus somptueux vêtements, vida tous ses colïVes de pieri'eries, et fit parer ses belles esclaves de ces inappréciables joyaux; puis il monta sur son trcuie. promena un long regard sur ce qui, si longtemps, avait été toute sa joie et tout son orgueil, saisit une coupe pleine dun subtil poison et la vida dun seul trait, ce pendant que des coupes semblables circulaient aux mains des convives de ce festin suprême. Enfin, tandis que des mains invisibles faisaient pleuvoir les pétales parfumés des roses, tandis que les lointaines musiques faisaient entendre leurs derniers accents et (|ue des brûlantes cassolettes s'épandaient les derniers flocons, Abu'l Hassan et ses trois cents compagnes entrèrent lentement, mollement, voluptueusement dans la mort.
Lorsque, toutes portes brisées, tous retrancliements enlevés, sabre au poing, casque en tête, ivre de bruit, de poudre et de sang, le superbe Aureng Zeb avan(ja triomphant dans les claires sonneries des fanfares qui saluaient sa victoire, on dit (juil recula soudain devant réblouissemcnt de cette exquise vision funèbre et qu'il ne put retenir un amer soupir, en voyant qu'il lui fallait cueillir les lauriers de son triomphe parmi tant d'admira-
LES RUINES DE GOLCONDE. tlo
bles tleiirs de jeunesse et de volupté fauchées dans leur radieux printemps.
Ainsi finit Golconde — en beauté et en poésie.
Hélas I du cadre qui vit cette scène suprême il ne reste rien, rien que d'informes amas de pierres envahis par les ronces, repaires de serpents et de fauves, sous un ciel implacablement bleu, dans un air flamboyant où planent, très haut dans l'azur, par grands vols tournoyants, les aigles et les vautours. Seuls les antiques remparts sont restés debout, mélancoliques témoins des âges disparus, et la longue promenade que, moyennant une autorisation, difficilement , accordée d'ailleurs, l'on peut faire sur les dalles désunies des parapets, a quelque chose de très poignant, car deux siècles écoulés r/ont rien changé à leur aspect : — la brèche est encore largement béante, et dans les embrasures, sur des affûts disjoints, s'allongent les lourds canons de bronze, portant encore, en leurs bouches à jamais muettes, les grossières tiges d'acier qui les enclouèrent.
.Je ne puis assez dire à quelle intensité de mélancolie atteint l'impression ressentie et combien l'on a le cœur serré en contemplant ces lieux, témoins
naguère de lanl de splendeurs, aujourd'hui si a ilVc usemenl désolés .
A (juelque eeni nièlres des ioililieations, dans un repli du terrain, se caehe le cimetière qui contient les tombeaux des anciens rois de Golconde : le temps, qui partout ailleurs a laissé de si profondes et si désolantes empreintes, a respecté ceci, et la piété des fidèles a maintenu à peu près en état la vaste nécropole, de sorte que, par un saisissant contraste, c'est seulement dans le domaine de la mort que l'œil étonné rencontre enfin un peu de vie.
Les mausolées, une quinzaine environ, plus ou moins riches, plus ou moins ornés ou bien entretenus, sont rigoureusement bâtis sur un même modèle : une large plate-forme carrée, à chacpie angle un minaret tout droit, un peu massif; au milieu, le monument ceint d'une colonnade élégante, avec arcades en ogives, et surmonté d'une haute coupole arrondie que couronne le croissant du prophète — et, à lintérieur, sous la voûte décorée de fines arabesques, la pierre tombale en marbre noir, toute nue, toute simple, sans ornement, sans inscription d'aucune sorte. Tout
LES TOMbEArX DES ROIS DE GOLCONDE. 117
autour, de grands jardins bien entretenus, ornés de fleurs et de fraîclies eaux courantes, des ombrages épais emplis du clair gazouillement des oiseaux, et, dans lair allégé, les sillons lumineux (jue tracent les vols capricieux de mille perruches aux vives couleurs. Au sortir de tant de navrants débris, au sein de cette austère solitude, ceci est dun charme reposant, et c'est sous une impression plus rassérénée que nous quittons ces lieux où tout nous a parlé si éloquemment de la misère et de la vanité des pauvres choses humaines.
Nous achevons de chasser ces trop mélancoliques visions et de rentrer dans la vie réelle en terminant la journée dans les jolies allées du Jardin public. Comme tous ses pareils dans les Indes, celui-ci est merveilleusement entretenu; Teau y circule à |)rorasion, de jolis bassins mettent, dans la claire verdure des pelouses, les blanches taches de leurs vasques de marbre, et des arbres, de toutes essences et de tous parfums, étendent leurs larges ombrages sur les sentiers enclos dans une double haie de rosiers en fleur.
D'élégants équipages sillonnent la route du tour du parc, les allées cavalières, d'excpiis tapis de
tendre gazon auprès desquelles celles de notre pauvre Bois sont d'immondes fondrières, sont par courues à vives allures par de nombreux cavaliers et de gracieuses amazones; des bicyclelles, trop de bicyclettes, passent aussi, légères et rapides, et sur les pelouses tapissées de fleurettes, tout autour d'un kiosque où la band d'un régiment anglais joue, pas trop mal par extraordinaire, les valses de la (ieisha ou du Mikado, retentissent les rires clairs des babys;... un baby anglais tout blond, tout rose, tout potelé, est une bien délicieuse pelite chose.
21 février
Lorsqu'au mois do décoml)ro doruior jo me préparais à quitter Paris pour ce voyage qui uie semblait si lointain, à moi qui navais encore jamais dépassé les frontières de notre petite Europe, j'ai naturellement quêté des recommandations, des introductions et des renseignements un peu partout. x\dmirablement accueilli, presque trop bien reçu, jai pu faire une quête des plus fructueuses, et je profite de ce que je mets la question sur le tapis pour remercier une bonne fois, en l:loc, mes aimables et nombreux parrains.
Au nombre de ces derniers figuraient, naturellement, en bonne place, camarades et supérieurs de Tarméc^ qui m'avaient devancé en ce merveilleux pays, ou lavaient étudié de loin, avec le regret de ne pouvoir m'y suivre. C'est ainsi qu'entre autres choses l'on m'avait beaucoup recommandé d'étu-
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clier rorganisation. toute spéciale et très intéressante, de Tarmée du Nizam : depuis mon arrivée ici je frappe avec la dernière indiscrétion à toutes les portes pour me procurer les documents nécessaires; j'en ai recueilli quelques-uns,... mais je commence à m'apercevoir que messieurs les Ansj;lais, (]ui exercent pourtant Ihospilalitt' comme on devait l'exercer en Arcadie, sont boutonnés jusqu'au menton dès que je laisse percer le bout de Toreille ou transparaître sous mes vêtements de touriste un coin de pantalon roui>'e. Du polo, du tennis, du foot-ball, de léquitalioii, du spoi't, des lunchs et des dîners tant que j'en veux, mais en fait de militaire, autre chose que des exercices de pure parade,... bernique, comme dit Gros René. Vous connaissez l'histoire de ce pauvre petit sous-lieutenant qui, frais émoulu dans une garnison, à peine installé dans son modeste pied-àterre, n'a tout naturellement rien de plus pressé que de convier ses camarades à pendre avec lui la crémaillère et à arroser ses nouveaux galons. La fête ne rappelle que d'assez loin le faste des rois de Golconde que nous évoquions hier; elle n'en est pas moins gaie, et les joyeux devis, les libres chansons, les beaux rires de la vingtième année vont leur train, quand un coup de sonnette à la porte d'entrée fait soudain tressaillir les convives.
DIGIIESSION MILlTAIRi:. 121
L'ordonnance se précipite, elïarée. « Mon lieutenant, c'est le colonell » et le pauvre lieutenant est bien attrapé : offrir une place à table au colonel, qui vient ponctuellement rendre la visite que fit à Mme la Colonelle le nouvel arrivé, ne serait peutêtre pas très hiérarchique, mais enfin l'espèce n'est heureusement pas rare chez nous des grands chefs aimant à se rappeler qu'ils ont eu, eux aussi, vingt ans, et plus d'un viderait de grand cœur la coupe qui lui serait ainsi présentée. Hélas 1 trois fois hélas ! notre pauvre lieutenant n'a pas convié que ses seuls camarades; il a pensé qu'un peu de cotillon ne messiérait point, et, dame! ses invitées ne viennent pas eu droite ligne du faubourg Saint-Germain. Gomment faire? Le temps presse, la résolution est vite prise, les convives sont entassés dans un étroit réduit, la porte est solidement verrouillée, le colonel peut entrer; — il entre et pendant toute sa visite le jeune officier ressemble assez bien à saint Laurent sur son gril, les yeux fixés sur la maudite porte, tremblant au moindre bruit qui s'en échappe, résolu, bien entendu, à faire de son mieux les honneurs du logis à son supérieur, au cas où celui-ci manifesterait l'intention de faire le tour du propriétaire, mais farouchement décidé à tout plutôt qu'à lui laisser franchir le seuil fatal.
Les officiers de Sa Gracieuse Majesté me rappel-
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Ipiil un peu mon pauvre pelil lieutenant : ils l'onl (le leur mieux — et ce mieux est très bien — les honneurs de chez eux, mais ne montrent pas loul. Je ne sais s'il y a beaucoup de choses intéressantes derrière les portes que je n'ai pu franchir,... je sais seulement qu'il y a beaucoup de portes fermées î
De fort bonne heure ce malin je suis parti pour Trimidgherry, en compagnie du plus aimable des cicérones, le capitaine Boardman, du Nizam's Contingent. C'est à Trimulgherry que sont cantonnées les troupes anglaises, et c'est la plus importante garnison de l'Inde entière.
Un peu partout oi^i je me suis arrêté, j'ai déjà vu des soldats, les cantonnements militaires m'ont toujours invinciblement attiré, et sous le vêtement du touriste l'officier n'a jamais tout à fait disparu : M. Josse aura beau faire, il n'oubliera jamais qu'il est orfèvre!
Je ne vous ai, jusqu'ici, que fort peu entretenu de ces sujets, qui me semblaient n'offrir qu'un intérêt tout spécial; mais, aujourd'hui, voici qu'il me vient un scrupule et qu'il me paraît indispensable de vous dire deux mots de l'armée anglo-
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indienne. — Pour la majorité de mes lecteurs cela ne va faire que quelques pages de plus à feuilleter sans lire: pour quelques-uns. peut-être, cela satisfera de légitimes curiosités: je veux espérer qu'aucun ne trouvera mauvais de voir un soldat parler, le plus brièvement possible, de soldats.
Si, prenant le mot à la lettre, on désigne sous le nom de soldats des hommes, plus ou moins bien armés, qui reçoivent une solde, plus ou moins régulièrement payée, on arrive, pour tout le territoire (le l'Hindoustan, au chilTre d'environ 690.000 hommes. Le chiffre ne paraît pas bien considérable en regard de celui de la population totale, qui est de près de 300 millions d'individus, encore faut-il lui faire subir de notables réductions, si l'on veut éliminer tous ceux dont la valeur, l'instruction, ou la fidélité sont telles que l'Angleterre n'y doive aucunement compter, le cas échéant.
Parmi ces derniers figurent naturellement en première ligne les irréguliers appartenant en propre aux princes indigènes feudataires, exclusivement entretenus, instruits et formés par eux : entretien dérisoire, instruction nulle.... heureusement pour l'Angleterre, car il est à peu près certain que ces
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bandes constituent pour elle un danger pliilùl ({uun appui. Ci : .']50,00l) hommes à éliminer, ce qui déjà réduit de moitié le chilTrc total précité.
Il n'est guère possible, pour les mêmes raisons, de faire davantage entrer en ligne de compte les -10,000 hommes de la police indigène; tout au plus pourrait-on compter sur les 15,000 cipayes qui, sous le haut contrôle du gouvernement anglais, constituent la police militaire, mais encore ne pourrait-on faire appel qu'à leur probable fidélib', leur instruction militaire étant tout à fait nulle.
N'oilà donc -400,000 hommes cpii ne peuvent être considérés comme faisant partie de Tarmée des Indes, et celle-ci réduite à Telfectif d'environ 300,000 soldats réellement dignes de ce nom.
Cet effectif se décompose à son tour ainsi qu'il suit, par ordre de valeur croissante :