LE CIPAYE
naturellement que celle du fantassin), qu'à une prime, une fois payée, de 200 roupies, moyennant quoi il doit fournir son cheval, le soigner, le nourrir, se loger et se nourrir lui-même, enfin constituer la majeure partie de son équipement, que le corps lui cède au prix coûtant. Inutile de dire que, malgré Tapparence, la situation du cavalier est infiniment supérieure à celle du fantassin. Demandez à un de nos spahis s'il voudrait troquer son burnous contre la chéchia d'un turco 1
En somme, le soldat indigène est dans une situafort enviable, dautant plus que, tout comme le soldat anglais, il ne fait à peu près rien que le métier militaire proprement dit; toutes les corv^ées, fourrage, distributions, pansage même, ne sont pas exécutées par lui, de sorte que, conformément aux prescriptions de sa caste, qui lui interdisent tout ouvrage manuel un peu grossier, il ne prend le métier que par les côtés vraiment nobles... Tout profit, puisque Tentraîncment au service de guerre peut par là être poussé plus avant.
Seulement, comme toute médaille a son revers, les cantonnements natifs se trouvent encombrés à Texcès par toute une smalah de domestiques, de femmes et d'enfants, et, dans les expéditions, comme le soldat n'accepterait pas de porter d'autre
fardeau que ses armes, les colonnes s'allongent interminables, partout suivies de formidables trains régimentaires constitués de tous ceux qu'on désigne ici sous le nom générique de « camp-fojlowers )).
Depuis les Perses de Salamine, les races asiatiques n'ont pas sensiblement changé, et cela est un trait fort typique de leur si saisissante immuabilité. Le danger de tels impedimenta n'a pas changé non plus, et les Anglais s'en sont préoccupés, comme de juste; un chiffre, dans toute sa sèche éloquence, en dit plus que de longs discours, et je dois avouer que j'ai levé les bras au ciel quand j'ai vu qu'une batterie de campagne, à l'effectif de IGO hommes, traînait, pendue à ses grègues, une bande de près de 400 followers !
Les chefs ont tenté de réagir et de diminuer le nombre de ces encombrants parasites; pour les troupes purement anglaises, ils ont obtenu quelques résultats : c'est ainsi que les hommes des troupes à cheval sont tenus, depuis quelques mois, de faire eux-mêmes le pansage; mais pour les troupes natives on s'est heurté à une impossibilité absolue. Les prescriptions et les règles de caste sont ici toutes-puissantes et les préjugés invincibles; j'en fais l'expérience tous les jours : mon boy, qui pourtant est de la caste des coudras, l'une des plus
LES « CAMP-FOLLOWERS •>. 145
basses qui soient, ne peut pas, lui non plus, porter de paquets, ce qui fait que, sil ne trouvait pas en temps et lieu les porteurs nécessaires, l'animal me laisserait bien manquer tous les trains du monde. Les cipayes sont aussi entêtés que mon boy, et si leur caste ne veut pas qu'ils pansent leur cheval, on les tuerait plutôt que de leur faire toucher une époussette ou une étrille.
Tant que les troupes, ainsi encombrées, resteront en territoire indien, il n'y aura certainement que demi-mal ; mais, si des soulèvements des tribus frontières viennent à les entraîner dans des régions de parcours difficile, comme le sont les formidables montagnes qui bordent l'empire, si, la question afghane entrant en une phase aiguë, il est nécessaire d'envoyer des colonnes expéditionnaires dans les régions arides et presque désertes qui s'étendent entre Kandahar, Shikarpur et Hérat, comment résoudra-t-on le problème de nourrir ces milliers de bouches inutiles?
Il est certain que je touche là du doigt le défaut de la cuirasse, et que cette magnifique armée des Indes, sur ce point délicat, n'est rien moins qu'irréprochable.
« Qu'y faire? me répondent les officiers auxquels j'en parle. Nous ne pouvons changer une race du jour au lendemain, nous ne pouvons pas démolir
des préjugés séculaires, nous ne pouvons même pas nous y attaquer, car nos cipayes, sur qui, aujourd'hui, nous comptons comme sur nos propres compatriotes, nous feraient instantanément faux bond. »
11 est clair que j'ai peu de chose à répondre, néanmoins j'ai l'impression que l'on jette trop vite le manche après la cognée ; . . . l'influence des milieux est si puissante et mes interlocuteurs eux-mêmes sont si bien accoutumés à se voir partout entourés d'une nuée de serviteurs!
Quoi qu'il en soit, l'armée native forme un tout extrêmement homogène; elle est animée d'un parfait esprit, très dévouée, bien instruite, exceptionnellement brillante, et elle doit tout cela à ses officiers anglais, qui forment, à vrai dire, l'élite de tout le corps d'officiers des armées britanniques.
Tous les officiers européens employés dans l'armée native appartiennent à 1' « Indian Staff' Corps », corps fermé auquel sont destinés, dès l'école, les meilleurs élèves de Sandhurst.
Pour y être admis, le jeune officier doit, avant l'âge de vingt-cinq ans, faire, dans un corps de troupes stationné aux Indes, une année de service (probation), après quoi il subit un premier examen (lower standard examination) dans lequel il doit non seulement justifier de connaissances théo-
L' « IXDIAN STAFF CORPS ». 147
riques et pratiques, mais encore prouver une parfaite science de la langue usuelle, riiindouslani.
Deux ans après, il subit un second examen (higher standard examination) pour lequel il doit joindre à la connaissance de Thindoustani celle d\in autre dialecte. Oui ne satisfait pas à cet examen est impitoyablement rayé des contrôles et renvoyé en Angleterre'. Oui saute brillamment l'obstacle est définitivement admis dans V « Indian Statï Corps » où désormais il fera toute sa carrière. Carrière, d'ailleurs, absolument réûlée d'avance, car son avancement se fera exclusivement à l'ancienneté : après onze ans de service il passera capitaine, après vingt ans major, après vingt-six ans lieutenant-colonel, après vingt-neuf ans colonel. Le choix ne commencera à s'exercer qu'au moment de franchir le fossé qui sépare le colonel du général; beaucoup resteront au fond du fossé, mais recevront une compensation monnayée fort importante.
Les soldes sont établies d'après un tarif élevé : un capitaine, par exemple, touche 7,200 roupies par an (11,520 francs), un colonel 18,000 roupies (28,800 francs),... de véritables fortunes, étant donnée l'extrême modicité du prix de la vie aux Indes.
Tous les cinq ans, les officiers ont droit à une