CHAPITRE I L'instituteur au villag^e
Le mois de septembre est arrivé, et avec lui la fin des vacances. L'élève-maîtresse et Télève-maîtrc jettent souvent les yeux sur la carte du département; on a, sans trop savoir pourquoi, des villages de choix où Ton espère débuter : on sait vaguement que les postes préférés seront vacants... Mais, la nomination arrive, et malgré que l'administration tienne compte, dans la mesure du possible, des légitimes désirs des débutants, les nécessités du service commandent, et le poste attribué n*est pas souvent le poste rêvé...
Ce premier ennui, que tous les fonctionnaires ont éprouvé, n'est pas de longue durée : on est si jeune! si plein d'espérance et de courage! Cette première nomination, on est si heureux de la lire, et de la relire!
De quelles charges elle débarrasse les parents, et de quelles inquiétudes ! Comme elle récompense le bon vieux père, et la maman, tous deux si heureux et si fiers de voir réalisé le rêve des dix dernières années.*. De
quel joyeux orgueil elle gonfle le cœur du jeune homme et celui de la jeune fille ! c'est rafi*ranchisseinent, Findépendance ; c'est l'avenir conquis, c'est le chez soi bien à soi, qu'on embellira à sa guise; c'est le premier argent gagné, dont on disposera, et déjà on jouit de la joie des vieux parents, à qui on pourra venir en aide...
Cette première nomination, quel flot de sentiments et d'idées elle provoque ! Que de projets qui ne tiennent pas compte de la lenteur de toute action efficace!... C'est l'avenir tout entier illuminé comme par le soleil levant... On est tellement séduit par cet avenir, que le jour du départ, on monte en voiture presque joyeux ; on gronde doucement la maman si peu raisonnable, que malgré des efl'orts héroïques, les larmes étoufl'ent, et que son courage abandonne ! C'est qu'aux heures des séparations, les mères, plus aimantes et plus faibles, sont clairvoyantes : elles savent que la vie promet souvent plus qu'elle ne tient, et leur amour maternel est prompt aux inquiétudes...
Un voisin se rend à la station prochaine : on a avancé le départ pour profiter de sa voiture qu'il a offerte, et voici notre stagiaire en route pour son poste. Le voisin, c'est encore le village, et c'est à la gare que notre stagiaire a le premier sentiment du vrai départ... Depuis la station où il doit descendre, notre stagiaire a, pour rejoindre son poste, un long trajet en voiture, et c'est vers le soir qu'il arrive au village, fatigué, et le cerveau courbaturé par le galop désordonné des projets, des images, des sentiments qui l'ont surmené depuis quelques jours...
La jeune fille surtout, sent son inquiétude grandir : pendant les derniers kilomètres, comme elle pense à sa mère... quel isolement! Comment va-t-on l'accueillir?...