‹ Aux instituteurs et aux institutrices: conseils et directions pratiquesChapitre 55 sur 73 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

L'instituteur devant les g^randes questions de Tépoque.

L'instituteur, surtout s'il a la responsabilité d'une école, doit, qu'il le veuille ou non, prendre parti dans les grandes questions essentielles qui divisent la société contemporaine, c'est-à-dire dans les questions religieuses, politiques et sociales.

Vivant au milieu des parents de ses élèves, il ne pourra se réfugier dans la neutralité, qui n'est possible qu'aux intelligences et aux activités nulles.

Mais, s'il n'a longuement réfléchi aux principes qui doivent le diriger, l'instituteur, dans le feu de la conversation, livré aux impulsions du moment ou au désir de la contradiction, se laissera aller à dire des paroles fâcheuses, qui engageront son amour-propre et l'amèneront à faire suivre ses paroles fâcheuses d'actes plus fâcheux encore.

Il est donc indispensable que l'instituteur ait réilcchi

d'avance aux problèmes dont nous parlons, afin de n'être jamais pris au dépourvu.

Ce que nous avons dit, au début du livre, relativement à la crise religieuse des élèves-maîtres, pourra déjà donner au jeune instituteur des principes généraux pour sa conduite dans les questions religieuses.

Il professera le plus profond respect pour la religion et pour ses ministres, en tant que ceux-ci se renferment dans leur œuvre d'évangélisation. Il n'hésitera jamais à désapprouver en un langage ferme et mesuré toute tentative de fomenter la haine contre les sectes religieuses dissidentes. Si c'est la seule supériorité de la morale rationaliste que d'être une doctrine de tolérance et de largeur de vues, du moins cette supériorité est-elle indiscutable.

La vérité religieuse ne peut être, elle aussi, qu'une vérité d'union et d'amour : ce sont les erreurs combinées avec le fonds éternel des religions, qui divisent ; et à notre époque, quand tant de signes prouvent que dans toutes les religions dogmatiques les esprits d'élite tendent à laisser dans l'ombre les dogmes qui divisent, pour placer en pleine lumière les vérités étemelles, patrimoine commun de toutes les religions supérieures, c'est un devoir pour tout homme honnête de désapprouver hautement les paroles de haine et les actes de haine, qui sont la négation de l'esprit vraiment religieux.

D'autre part, nous vivons à une époque de profonde hypocrisie politique. Il est incontestable que les anciens partis, soucieux uniquement de ressaisir le pouvoir, ont réussi, avec un succès que déplorent tous les catholiques clairvoyants, à lier à leur cause perdue la cause de la religion. La plupart des écrivains religieux, effrayés des progrès de la libre pensée et de la

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laïcisatioa de l'État, ont combattu la République sans songer qu'en associant étroitement la religion à des intérêts politiques caducs, ils l'exposaient elle-même aux coups des adversaires. Cette coalition monstrueuse avec la religion d'appétits politiques, d'aversion pour la tolérance, de haine pour les principes de la Révolution, s'appelle le cléricalisme. Pour lui, la religion ne sert que d'enseigne à des convoitises qui n'ont rien de religieux.

L'instituteur, dont l'existence, par elle-même, représente la conquête victorieuse par le peuple de sa liberté de penser, sera toujours, par le seul fait qu'il est laïque, et quoi qu'il fasse, la cible du parti clérical : son attitude est donc indiquée par la force même des choses : il professera le plus scrupuleux respect pour les religions et pour leurs ministres, tout en réservant son droit de pratiquer ou de ne pas pratiquer, et il donnera aux adversaires irréductibles de nos écoles à la fois une leçon de tolérance et une leçon de loyauté, en séparant nettement de la religion les convoitises politiques de tous ceux qui se servent de la religion comme d'une simple arme de parti.

La conduite de l'instituteur sera donc d'une correction parfaite : un profond et sincère respect pour toute manifestation religieuse qui sera d'accord avec la justice, avec une recherche sincère de la vérité, avec un amour désintéressé des hommes; une attitude très modérée, mais ferme, en face de l'intolérance qui n'est qu'une forme de l'orgueil et de la violence de la bête humaine, et en face des entreprises politiques dirigées contre les conquêtes de la Révolution, même si ces entreprises se dissimulent sous le couvert de la religion.

En politique, l'attitude de l'instituteur ne peut être

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que celle d'une loyauté parfaite çnvers la République *. Il pourra avoir ses préférences pour telle ou telle nuance de la majorité républicaine : mais il se souviendra que les parents des partis les plus opposés lui confient leurs enfants, et que c'est pour lui un devoir de simple convenance que de s'abstenir absolument de toute allusion politique dans sa classe. Il est facile d'ailleurs à l'instituteur de demeurer calme, parce qu'il est éloigné des grands centres où sévit une espèce de folie politique qui, sous le nom d'esprit départi, engendre

1. En dehors de la question de loyalisme, les instituteurs ne peuvent avoir d'existence digne que sous une république libérale. Ils peuvent méditer sur ce qui est advenu de leurs collègues de Belgique, après le triomphe du parti clérical î Si, chez nous, le parti clérical s'emparait du pouvoir, il rendrait aux communes la nomination et le choix des instituteurs, et il n'y aurait pas un homme de cœur qui consentirait à subir l'humiliation des marchandages avec les communes et qui accepterait l'incessante intervention dans son enseignement de gens parfaitement incompétents et souvent poussés par des tyranneaux de villages, contre lesquels, aujourd'hui, les administrateurs ont besoin de toute leur énergie pour lutter. La carrière de l'enseignement primaire deviendrait en peu d'années la plus méprisée et la plus méprisable des carrières. On verrait renaître le type du magister râpé et famélique d'autrefois, et les « rebuttS » des autres carrières consentiraient seuls à enseigner. C'en serait fait de nos écoles normales, qui se videraient instantanément; c'en serait fait de toute laborieuse préparation à l'enseignement. Les congréganistes seuls, protégés par leur robe, pourraient affronter la misère et la déconsidération qui seraient le lot de ces « errants » chassés tous les quatre ans par les municipalités successives. Donner aux communes le choix des instituteurs ce serait décréter hypocritement le retour de la Nation à l'ignorance.

En outre, que deviendrait la « liberté des pères de famille » appartenant à la minorité, dans les communes où l'instituteur serait à la merci d'un maire despotique? Aujourd'hui, au contraire, la liberté de chacun est garantie par l'école neutre. La liberté de l'instruction religieuse est complète en dehors des heures de classe.

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