LES RELATIONS AVEC LE DIRECTEUR
manque d'expérience, et à la tendance qu'ont les jeunes gens à formuler des jugements tranchants et passionnés. Il souffre impatiemment d'être dirigé, et comme un directeur a le devoir de diriger ses adjoints, il arrive que dés conflits prennent naissance. C’est au directeur de se souvenir que cet orgueil juvénile est au fond un sentiment excellent, qu'il ne faut point essayer de détruire, mais de transformer. Un directeur habile fait qu’on met son orgueil, non à s’applaudir du peu qu'on vaut, mais à chercher à progresser sans cesse. L'orgueil est bien près de l'émulation, et l'émulation du sentiment du devoir.
Ne blessons donc pas l'orgueilleux : nous savons que la vie et le labeur quotidien se chargeront bientôt d’atténuer les teintes criardes du tableau. Accueillons avec une souriante bonté les manifestations de cet orgueil, et attendons tout du temps, de la raison, des conseils donnés à propos.
À vrai dire, les conflits sont vite apaisés quand personne ne vient attiser les colères et les transformer peu à peu en animosités durables. Souvent cette transformation est l’œuvre des femmes, qui sont pour l’ordinaire trop confinées dans les personnalités, et qui, passionnées, manquent de largeur d’esprit et d’impartialité. Lorsque l’adjoint est marié, surtout s'il a été titularisé, il arrive que sa femme souffre impatiemment de la situation subordonnée de son mari. Souvent elle jalouse la situation pécuniaire du directeur, et la guerre sourde commence. Rien n'est à la fois si triste et si comique que de voir notre orgueilleux de tout à l'heure, qui se croit fait pour commander, épouser docilement Iles puériles querelles de sa femme, et s’en faire l'instrument.
Lorsque les animosités en viennent là, la séparation des deux ménages s'impose, et la justice immanente des choses se chargera peut-être, avec l’aide malicieuse de l'administration, de donner à notre adjoint devenu directeur, un adjoint d'aussi mauvaise composition qu'il l'était, et qu'il devra supporter en expiation de ses péchés passés!
Ces divisions intestines ne doivent pas être connues du public, ni des élèves, et un inspecteur n'hésitera jamais à frapper durement un adjoint ou une adjointe qui en arrive à ne plus saluer son directeur ou sa directrice en public ou devant les élèves. Le spectacle d’un dissentiment capable de pousser des maîtres à un tel oubli de leurs devoirs est immoral pour les élèves : le bon renom de l’école en souffre.
Le contact journalier qu’impose le service aux maîtres et aux adjoints, est déjà une punition douloureuse de ce manquement au devoir, parce que rien n'est aussi pénible que cette existence côte à côte, avec des sentiments d’animosité réciproque, et aussi avec le sentiment qu’on donne un spectacle odieux et grotesque aux élèves et aux parents. Impossible, en outre, de se rendre ces mille services dont on a besoin chaque jour entre collègues.
Mais ce châtiment ne suffit pas, et après avoir laissé quelque peu durer le duel à titre de punition, l’'administration doit prononcer le divorce, et frapper celui qui a les torts les plus graves. L'animosité provoque, avons-nous dit, l’animosité, et elle ôte tout bon sens à ceux qui l’ont laissée grandir en eux : les actes les plus naturels de l'adversaire prêtent à des interprétations véritablement hallucinatoires. Quand on fait une enquète, de part et d'autre on s’accuse sans retenue,