QUALITÉS NÉCESSAIRES
mais enfin une matière inerte, et qui doit obéir. Au contraire, l'éducateur agit sur des âmes, et la contrainte, la violence, sont impuissantes, nous l'avons vu, à produire autre chose que l'hypocrisie ou la servilité. C’est dire que l’éducateur échoue nécessairement s’il ne trouve la volonté des enfants toute inclinée déjà vers le devoir, L'enfant n'aime que ce qu'il trouve aimable, et si le devoir est pour lui synonyme de contrainte et de sujétion, on ne le lui fera point aimer. Or le devoir, c’est, pour l'enfant, ce qu’exigent ceux qui le dirigent ; et le devoir lui deviendra aimable dans la mesure où il aimera ses parents et ses maîtres. Comme l’amour seul suggère l'amour, le premier devoir de l'éducateur est d’être aimable, et d'aimer les enfants qui lui sont confiés.
Nous venons de voir qu’aimer les enfants est facile, et qu'on y arrive, si on le veut (et il faut le vouloir), par une attention partiale à leurs qualités. Il résulte de ce devoir général de bonté et d'affection, que l’'éducateur n'obéira jamais à des instincts brutaux, et ne rudoiera jamais les enfants. Il y a une rudesse qui laisse transparaître une bonté profonde, et l'enfant a vite fait de la distinguer de la rudesse purement brutale. Mais la rudesse, quelle qu'elle soit, est une faute : car l'enfant, tout à ses impressions présentes, et qui n’a pas, comme nous, toute une philosophie de la vie qui atténue les souffrances immédiates, éprouve de gros chagrins, et parfois un désespoir pénible qui lui rend ses études singulièrement amères.
La rudesse brutale de certains maîtres déprime les enfants, leur ôte leur gentille spontanéité : ils se replient sur eux-mêmes, et dès lors ils paraissent stupides. Rien n'est plus coupable, pour qui a charge d’âmes, que cette attitude de caporal prussien toujours prêt à la schlague. Certains maîtres déshonorent leurs fonctions
en poursuivant des enfants d’une véritable animosité; cela est odieux parce que l'enfant s’habitue à l'injustice, et qu’il apprend à accumuler dans son cœur de la haine contre celui qui devrait représenter pour lui les plus hautes qualités humaines.
Amour des enfants, douceur, bonté éclairée, sont donc des vertus essentielles sans lesquelles on ne peut se dire éducateur; elles n’excluent aucunement la fermeté, ainsi que nous l'avons vu plus haut à propos de la punition.
Si la rudesse est condamnable, c’est qu’elle est généralement une des formes du tempérament coléreux : elle n'est pas la seule, et bien des instituteurs échouent pour n'avoir pas su maîtriser leur mauvaise humeur. L'irritabilité dont nous avons parlé tout à l'heure est fréquente chez les institutrices : nous disions qu'elle consiste à réagir avec exagération aux moindres contrariétés. Les enfants, dont l'esprit est enclin à saisir tout ce qui est faux et outré, profitent malicieusement de l'irritabilité du maître pour provoquer son emportement, mème s'ils doivent en subir les atteintes, parce que le maître devient ridicule : il donne une petite comédie qui rompt la monotonie de la classe, et qui vaut bien qu’on s'expose à payer sa place au parterre par une punition!
L'irritabilité n’est pas seulement ruineuse pour l’autorité du maître; elle se traduit dans la marche des études par l’impatience, par une hâte fébrile qui compromet toutes les études ultérieures. L’instituteur doit imiter la robuste et irrésistible patience de la nature : qu’il considère l'enfant de dix mois recommençant cent fois à frapper sur un meuble qui résonne, et fatiguant tout le monde autour de lui, sans se fatiguer lui-même : cet enfant n'arrive aux perceptions complexes qu'après