DU CALME
avoir expérimenté à satiété chacune des sensations simples produites par les objets. Que l’instituteur- imite cette lenteur sage et méthodique! qu'il assure l’acquisition définitive des éléments, avant de passer outre. Qu'il ne donne pas, comme font trop de maîtres, des problèmes avant que les enfants sachent leur table de multiplication, et avant qu'ils sachent faire une division. Qu'il ne donne pas des questions sur les mesures de surface, avant que les enfants aient clairement compris pourquoi elles « vont » de cent en cent; sur les mesures de contenance, avant qu'ils aient compris pourquoi elles croissent de mille en mille. Qu'il ne fasse pas lire avant qu'on sache épeler, et écrire, avant qu’on sache former ses lettres.
Les débuts sont pénibles, rebutants pour le maître. Mais quel déplorable calcul que de se hâter en croyant gagner du temps! Il n’est pas de plus sûr moyen d'en perdre, car toute la suite de la marche sera entravée, parce que les enfants ne posséderont pas, avec une sûreté en quelque sorte automatique, les connaissances élémentaires. Que le maître n’écoute donc pas son impatience : qu’il demeure calme et méthodique. La maîtrise insuffisante des -opérations élémentaires décourage chaque année des milliers d'enfants : cette ignorance initiale rend chacun de leurs efforts très pénible, et presque infructueux. Le maître, de son côté, sent la marche de sa classe s’alourdir; les progrès sont nuls... son zèle ne produit pas de résultats : 1l se décourage, nouveau Sisyphe, sans se rendre compte qu'il expie, par ce piétinement sur place quand il devrait courir, d’avoir couru quand il devait piétiner sur place.
Si l’absence de calme, de pleine possession de soi, nuit à la discipline de la classe, et à l'autorité du maître;
si elle stérilise les efforts par la hâte avec laquelle elle fait passer sur les éléments, elle est encore plus désastreuse dans l’enseignement quotidien. Irritable, le maître parle trop, trop vite et trop fort. Ce grave défaut cest nuisible de bien des façons. D'abord le maître s'épuise. Les organes de la voix, à part les poumons qui servent de soufflet, sont délicats, et ils occupent un espace très restreint : ilest facile de les surmener, et un surmenage quotidien amène rapidement des désordres graves, un état inflammatoire profond, qui se traduit par des laryngites à formes plus ou moins graves, par des maux de gorge, des bronchites, etc.; voilà pour le maître. °
Quant aux élèves, cette parole rapide, énervée et criarde, les fatigue, les assourdit, les étourdit : l’attention est en raison inverse des efforts de voix du maître. En outre, plus le maître crie, et plus il est amené à crier : les pieds qui remuent, les enfants qui changent d'attitude, qui feuillettent leurs livres, leurs cahiers, qui toussent, qui se mouchent, qui demandent un renseignement, qui chuchotent, etc., forment dans toute classe un bruit continu, inévitable... si la voix du maître couvre ce bruit, les enfants, tout naturellement, cessent de se contraindre : le bruit augmente, et il oblige le maître à crier plus fort; le bruit augmente encore, imposant au maître une lutte dans laquelle il s'épuise, et dans laquelle il est nécessairement vaincu. La fatigue le ‘rend nerveux, inégal, sujet à des emportements peu mesurés, et toute la classe devient fiévreuse, irritable. Qu'’à ce désolant spectacle, si fréquent dans les écoles, on oppose celui d’une classe dirigée par un maître calme, maître de sa voix, et parlant d’un ton mesuré : tout élève qui remue, qui tousse, qui chuchote entend
DU CALME &7 le bruit qu’il fait; c’est ainsi que des bruits imperceptibles le jour, prennent dans le profond silence de la nuit, l'importance d’un fracas. De même, dans une classe silencieuse, un bruit de faible intensité prend, par contraste, une valeur qui, sans intervention du maître, . suffit à réprimer l’étourderie des enfants. Un regard du maitre, en augmentant la confusion du coupable, devient une punition réelle et efficace. Dans une telle classe, toutes les paroles du maître portent, son calme contagieux gagne les enfants, et l’enseignement donne des résultats solides.
Ajoutons aux méfaits de l'irritabilité du maître, la tendance qu'ont les institutrices et les instituteurs trop pressés à intervenir immédiatement. Si l'élève hésite, ils répondent à leurs propres questions; ils commencent les mots de la réponse; le spectacle est parfois comique : « cette force dis... » et l'élève ajoute : « paraît »; « ces corps n’ont pas les mêmes propri... » et toute la classe de répondre : «étés »!
Et cette méthode ridicule est bien répandue! Au lieu de faire effort, bien certains que le maître n'aura pas la patience d'attendre « l’accouchement », et d'y aider adroitement, les enfants prennent tout doucement l'habitude d'attendre eux-mêmes : le maître seul tra-. vaille; eux, ils pensent à autre chose; ils se laissent aller à une douce paresse et sortent de la classe sans avoir été excités à faire des efforts. Résultat : le maître s’est doublement fatigué, mais il a parlé dans le désert. Les inspecteurs qui se rendent compte de l’effroyable gaspillage d'énergie qui est produit par les simples vices de méthode dus à l’irritabilité et à l’impatience des maîtres, apprennent à estimer à un haut prix les maîtres calmes et en pleine possession d'eux-mêmes.