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CHAPITRE IV

Les services à rendre.

« Je voudrais que dans chaque commune ou fraction de commune, l'instituteur füt pour tous un ami, un conseiller écouté, respecté, aimé. » (Bayet‘.)

« L'instituteur est en contact direct, constant avec le peuple; c'est donc lui qui doit former notre démocratie. » Aujourd’hui, par ses cours d'adultes, par ses conférences, l’instituteur a appris à ne pas confiner ses efforts dans son école. A l’école, il a ajouté son couronnement : « l’école prolongée ». Tous nous avons pu constater déjà combien ces efforts sont couronnés de succès, et quel prestige nouveau en rejaillit sur le corps enseignant tout entier.

Cette œuvre n’est encore qu’ébauchée, et il reste aux instituteurs et aux institutrices beaucoup à tenter avant de conquérir dans la démocratie française l'influence féconde qu'ils pourront conquérir, s'ils le veulent, car, on l’a dit, l'influence ne se donne pas, elle se prend. On a l'influence qu'on veut avoir, il s’agit seulement de. la mériter. |

1. Discours au banquet de l’Association des anciens élèves de école normale de la Seine, 1897.

Cette influence ne se gagne pas de haute lutte. Elle s’acquiert lentement, elle est fille du temps. Elle agit sur les volontés à la facon d'une lente et constante aimantation. C'est à force d’abnégation, de services rendus, de dignité de vie, que nos institutrices, que nos instituteurs, gagneront peu à peu la confiance de tout le monde.

Aussi la stabilité est-elle indispensable à nos maîtres. Il faut qu'un instituteur consciencieux, tout à son devoir, soit absolument assuré d’être mis à l'abri des ingérences des hommes politiques et surtout des politiciens de village qui, nous l’avons vu, vouent souvent une haine ardente aux maîtres qui s’affranchissent résolument de leur tyrannie. Pour donner aux maîtres l'indépendance, les inspecteurs d'académie, s'ils se sentent énergiquement soutenus par le directeur de l’enseignement, sont suffisamment armés.

Les instituteurs peuvent être très efficacement soutenus par un inspecteur décidé à ne jamais commettre sciemment une injustice. Quoi qu’on fasse, la suprême garantie chez un chef sera toujours sa force de caractère et sa fermeté à refuser tranquillement et obstinément tout ce qui est contraire à l'équité. Ün inspecteur ne peut donner aux maîtres que sa propre solidité; tout ce qu'il peut dire, c’est qu’il faudra lui « passer sur le corps » pour atteindre un subordonné irréprochable; mais cela suffit, et une volonté ferme est toujours un obstacle redoutable pour les abus de pouvoir.

Mais il est une autre sorte d’instabilité, qui tient à une espèce d’incohérence de la volonté, à un désir maladif de changement. On accuse les Français de ne se trouver bien que là où ils ne sont pas... il faut avouer qu'un certain nombre d'instituteurs sont bien Français sous ce

rapport! Ignorant que chacun est maître, dans une large mesure, de son bonheur, et que les joies de la vie dépendent. peu des circonstances extérieures, sensiblement égales d’ailleurs pour tous, les instituteurs attendent merveille d’un changement. Hélas! une nomination ne peut modifier leur caractère, ct on les retrouve quelques mois après tout aussi mécontents que l’année précédente. Les instituteurs et les institutrices non satisfaits de leur poste sont généralement peu intelligents, et de faible imagination : ils sentent vivement les inconvénients du poste actuel, mais is sont incapables de se représenter les inconvénients du poste qu'ils sollicitent : ces inconvénients, ils les découvriront sur place, avec une surprise etuneirritation croissantes : naïfs, qui n’ont pas refléchi que les causes de leur mécontentement sont d'ordre intérieur, et qu'ils les portent partout avec eux! Nous avons à ce sujet une riche expérience : presque toujours nous avons retrouvé les maîtres qui avaient le plus vivement sollicité leur changement, très mécontents de leur nouvelle résidence; ils en découvraient alors tous les inconvénients, tandis que le poste quitté se parait peu à peu d'avantages jusqu'alors non soupçonnés. C'est ainsi que certaines veuves idéalisent leur premier mari qu'elles ne pouvaient souffrir de son vivant : le mari actuel a singulièrement à perdre à cette comparaison entre la réalité et un portrait dont tous les traits sont embellis.

Les changements qui sont de simples changements, et qui n’améliorent pas très sensiblement la situation, sont nuisibles à tous égards : ils grèvent lourdement le petit budget de l’instituteur, et ils n’apportent guère que des déceptions; de plus, l’instituteur qui commençait à être apprécié, et dont l'influence allait grandissant, doit

débuter à nouveau : pierre qui roule, dit le proverbe, n'amasse pas mousse... Enfin les nomades se privent des joies très grandes que leur apporteraient les progrès des enfants auxquels ils ont consacré leurs soins : ils ensemencent, et ne voient jamais lever la récolte. Ils finissent par perdre le goût de leurs fonctions.

Au contraire, les maîtres et les maîtresses qui ont résolu de ne point être toujours en route, el qui veulent mériter sur place un avancement légitime, s'attachent à leurs élèves ; ils ont tout intérèt à ne point négliger les débuts, puisque la conscience qu'ils apportent à leur tâche journalière allégera d'autant leur tâche ultérieure : en outre les villageois, heureux et un peu fiers de voir que la « demoiselle » ne s’ennuie point chez eux, lui témoigneront parfois leur affection d’une manière touchante : quand l'inspecteur passe au village, ce n’est qu'un concert d’éloges ; la classe est bien tenue ; visiblement les enfants aiment la maîtresse : le rapport d'inspection va à l’académie, et un excellent dossier se constitue : félicitations, récompenses honorifiques, promotions au choix, iront tout naturellement à ces dévoués.

Il est des maîtres et des maîtresses à qui les changements fréquents ne suffisent point, et qui confondent le bonheur avec l'agitation, le mouvement. Presque tous les jeudis, et tous les dimanches, ils partent, ils dépensent sottement en chemin de fer l'argent qu'ils pourraient employer à se meubler ou à acheter de bons livres; chose plus grave, ils gaspillent leur temps, les belles heures de loisir et de repos, à se fatiguer dans une agitation vaine qui n’a rien de commun avec le bonheur, car l'agitation, le bruit, le mouvement ne remplacent pas le contentement, même pour les médiocres, toujours « fugitifs d'eux-mêmes ». Nous reviendrons d’ailleurs sur ce sujet.

Nos maîtres, s'ils savent s'attacher au village où ils ont été nommés, peuvent, en dehors de l’école, rendre aux populations, et par suite à leur pays tout entier, des services immenses. Ils peuvent, par des conférences habilement choisies, enseigner aux paysans les quelques vérités primordiales dont notre démocratie et notre pays ont tant besoin. Ils peuvent « prolonger » l'école par des cours d'adultes, et enfin ils peuvent par leurs conversations, par leur exemple, acquérir une influence profonde et bienfaisante. Instituteurs et institutrices peuvent être « des amis, des conseillers écoutés, respectés, aimés », suivant la parole déjà citée d'un homme qui est lui-mème pour les instituteurs un ami, un conseiller écouté, respecté, aimé. En dix ans, un instituteur et une institutrice, peuvent donner à un village une empreinte morale profonde.

Pour notre compte, nous regrettons vivement que l’enseignement des écoles normales ne prépare pas suffisamment nos élèves-maîtres et nos élèves-maîtresses à leurs devoirs sociaux. Mais si nos maîtres ont de la ‘ bonne volonté, ils pourront assez facilement suppléer à l'instruction spéciale qui leur manque. Qu'ils réfléchissent seulement que c’est un scandale à l’heure actuelle que de ne faire aucun bien autour de soi, et que leurs devoirs vis-à-vis de la Patrie ne cessent pas quand la cloche annonce la fin de la classe.

Le devoir le plus urgent de nos maîtres et de nos maîtresses, c’est et ce sera toujours de bien faire leur classe. Mais une partie de leurs efforts risque d’être perdue si, lorsque l'enfant quitte l’école à treize ans, on ne luï offre aucun moyen de rafraîchir régulièrement ses souvenirs et de compléter ses connaissances. Le cours d'adultes est comme le prolongement de Ja

classe. Les conférences, qui réussissent d’une façon si incspérée dans les villages, sont un puissant moyen d'action, parce que l'instituteur tient son public, parce que peu à peu il peut dire à son auditoire les rudes vérités qu'il est de son devoir de lui dire...

D'abord, la nation ne peut être forte que si elle compte un grand nombre d'hommes énergiques, durs à la fatigue. Malheureusement les notions d'hygiène sont peu répandues dans nos campagnes, et c’est sur l’hygiène que doivent tout d’abord porter les efforts des instituteurs et des institutrices.

Les citadins se figurent généralement qu’à la campagne tout le monde est robuste et bien portant : rien n’est malheureusement plus faux : la misère physiologique est fréquente : la mauvaise nourriture, le mépris des principes d'hygiène les plus élémentaires; les chambres basses et mal aérées, où la famille s’entasse durant l'hiver; les habitations humides, sans soleil, sans air; les fumiers étalés sous les fenètres, le purin s'infiltrant dans les puits; les marécages stagnants qui donnent des fièvres intermittentes, etc., minent nos populations agricoles si ignorantes, si routinières, et si inertes. La misère et la saleté continuelle dégradent les gens jusqu’à s'en faire aimer, et le pire résultat de la misère, ce n’est pas la souffrance physique qu'elle produit, mais cette dégradation et cette destruction du respect de soi, qui fait qu'on se contente d’une vie toute bestiale, sans efforts d'amélioration. A la vie de famille se substitue une espèce de promiscuité toute animale, car la famille, entassée dans une pièce basse, sombre, sans gaîté, prend l'habitude du désordre et de la malpropreté. La femme et les jeunes filles, sales, perdent tout attrait... ; la mauvaise humeur, la grossièreté et la

violence se donnent libre cours; le niveau de la vie s’abaisse dans cet.enfer, parce qu’il faut pour vivre, du grand air, de la lumière, de la gaieté; les garçons se réfugient, quand ils ont quelques sous, au cabaret, et l'eau-de-vie commence ses ravages.

Que nos maîtres s’attachent à démontrer aux paysans qu’ils laissent tarir sottement, par inertie, bien des sources de vigueur et de bonheur. Qu'ils s'efforcent de leur donner le goût d’un intérieur propre, bien ordonné, bien aéré. Qu'ils leur fassent comprendre que, s’ils n'éliminaient pas par le travail énergique au grand air, les produits toxiques qu'ils accumulent pendant la nuit dans leurs chambres étroites, ils seraient tous malades.

C'est sur les jeunes surtout qu'il faut agir. Que nos maîtres songent qu'aucun médecin âgé de quarante ans n’accepta la théorie d'Harvey sur la circulation du sang; qu’ils n’essaient donc pas de convertir les hommes . « mûrs »; qu'ils concentrent tous leurs efforts sur les adultes, de treize à vingt-cinq ans. Qu'ils leur enseignent la nécessité de l’air pur pour la santé; la nécessité de la propreté sur soi et autour de soi. Qu'ils leur montrent la nécessité de s’unir pour drainer les parties du sol marécageuses; qu’ils leur démontrent par des expériences très simples les pertes énormes que fait chaque village pour empoisonner les puits au moyen du purin, dont la puissance fertilisante est si précieuse, et pour corrompre l'atmosphère par les vapeurs ammoniacales qui représentent le gaspillage de l’azote fécondant.

Comme conséquence de cet enseignement de l’hygiène, nos maîtres ont une œuvre patriotique à accomplir, nous voulons parler de la lutte contre l'alcoolisme.

Le danger est un véritable danger national, car la

consommation alcoolique « qui était en moyenne de 4 lit. 12 par habitant en 1830, atteint 4 lit. 32 en 1893. Encore ne s'agit-il que de l'alcool pur, à 100 degrés, frappé de droits réguliers !. » Ce chiffre doit ètre triplé, si l'on veut le traduire en litres des mélanges livrés sous diverses formes aux clients. Ajoutons la quantité immense d'alcool que le privilège des bouilleurs de cru permet d'introduire frauduleusement dans la consommation. Le nombre des aliénés pour cause d’alcoolisme atteint en 1893 le chiffre de 3386. Les dépenses en alcool atteignent vraisemblablement aujourd'hui deux milliards; la somme des salaires perdus par l'alcoolisme un milliard 250 millions, d'où perte annuelle de 3 milliards 250 millions. Si à ces chiffres on ajoute le prix des usines où l’on distille les poisons, absinthe, etc., les accidents et les incendies causés par l'ivresse; les journées d’hôpital, les vies gàchées, les frais d'entretien des fous alcooliques, des prisons, etc., on voit que le pays perd actuellement chaque année bien près de 5 milliards. Cette énorme contribution serait encore supportable, si l'alcoolisme ne menaçait de nous faire une population de dégénérés.

Si nous mettons au premier rang des préoccupations que doivent avoir nos instituteurs les questions d'hygiène, c’est qu'elles se rattachent étroitement aux questions morales, et que le sort de la famille est en partie lié à la tenue de l’intérieur. C’est aussi parce qu’en présence du ralentissement du mouvement des naissances qu’il ne faut pas espérer enrayer, c'est pour la Patrie française une question de vie ou de mort, que de com-

4. Bulletin administratif du ministère de l'instruction publique du 20 mars 1897, n° 1255.

penser le déclin de la population par un maximum de valeur donné aux unités qui la composent. Le succès à la guerre ne dépend pas, heureusement, du nombre ; il dépend surtout des qualités d'endurance et de la vigueur morale des troupes. À nous d'orienter notre éducation nationale dans le sens d’une culture intelligemment comprise de l'énergie morale; mais nous ne devons pdint oublier qu’une volonté forte est bientôt trahie par un corps débile, et que rien ne sert d’être un artiste de valeur si on joue sur un instrument discordant. Faisons donc tout d’abord des corps robustes et sains, et pour collaborer à cette œuvre capitale, que les instituteurs s’attachent à répandre de limpides notions d'hygiène; qu'ils luttent contre l'alcool, corps à corps, à l’école, aux cours d'adultes, dans les conférences publiques, dans leurs conversations, et par l'exemple 1.

Les instituteurs doivent aussi consacrer quelques leçons à l’enseignement civique. Les paysans ignorent

4. À vrai dire nos instituteurs devraient s’interdire, d’une facon absolue, les alcools, l’absinthe surtout. Ce n'est rien en soi qu’une « absinthe » prise en passant, et c’est beaucoup comme exemple ; à parler franc, ce n'est point une bonne action. Il vaut mieux prendre un peu de vin blanc coupé d’eau, si on ne peut refuser une invitation. C’est pour l’instituteur, dont l’instruction est supérieure à celle du villageois, un devoir de faire savoir qu’il considère l'alcool, en quelque quantité que ce soit, non comme un fortifiant, mais comme un poison. Son refus motivé sans pose, en quelques paroles simples, et de nature à frapper ses compagnons de table, vaudra bien des conférences.

Ce verre d'absin‘he pris en public, et en passant, c’est une contradiction entre la conduite et l’enseignement : cette contradiction c’est la fêlure invisible de la cloche dont la résonance est détruite sans cause apparente : quelques contradictions de ce genre, et la parole du maitre ne porte plus, ne pénètre plus : ce n’est plus la parole expression de l’âme, c’est un bruit sans valeur et sans influence. Combien de maitres ruinent ainsi sans s’en douter leur autorité morale!

trop ce que c'est qu'un État, et comment fonctionnent les grands rouages administratifs. Cet enseignement doit être très concret et en quelque sorte expérimental. Le maître doit leur apprendre à lire et à comprendre leur feuille d'impôts; il doit leur expliquer la répartition des sommes qu'ils versent, et l'emploi de ces sommes pour les services publics : leçon excellente pour rendre tangible en quelque sorte la solidarité des citoyens d’un mème État. On leur montrera pourquoi on fait son service militaire, et en quoi consiste la Patrie. On leur expliquera le rôle des grandes administrations, et le fonctionnement de la justice. On mettra en garde les paysans contre la manie des procès : on leur montrera l’'énormité de l'impôt prélevé sur les sots incapables de concessions réciproques et de conciliation, d’abord par les agents d’affaires plus ou moins véreux, chargés d’exciter les convoitises, d'amorcer les procès, et ensuite par des avoués, par des avocats, souvent d'une étonnante rapacité, et qui engagent à fond les procès les plus perdus d'avance... On leur fera comprendre ensuite ce qu'est le gouvernement, ce que sont les deux Chambres.

Le paysan croit son député omnipotent. On lui montrera qu’il n’en est rien, et on insistera sur le rôle législatif des députés ; on fera comprendre quels bouleversements une loi, mal étudiée, peut apporter dans un pays Il est facile de donner, au moyen de quelques exemples, l'idée de la complexité inouïe du milieu social et de prouver l'impossibilité de prévoir les effets d'une loi dans un tel milieu !.

Ils se défieront des exaltés, des esprits simplistes qui

: 4, On consultera avec fruit sur ce sujet soit la Science sociale de Spencer, soit le petit volume du même auteur intitulé : L'individu contre l'Elat.

se complaisent dans des formules sonores, et pour qui tout paraît facile, parce qu'ils sont dans une ignorance complète des réalités psychologiques et sociales.

L'instituteur ne craindra pas de mettre ses auditeurs en garde contre la presse populaire qui est un agent actif de démoralisation. La plupart des journaux sont rédigés par des gens passionnés, c’est-à-dire incapables de réflexion, et pour qui l'amour de la vérité n'existe pas. Il n’y a pas place pour un homme foncièrement sincère et honnète dans les journaux de parti, parce qu'un Journal a une ligne de conduite, et que ses rédacteurs sont payés, non pour défendre la vérité, mais pour défendre les intérêts du parti, fussent-ils en contradiction avec la raison. Passionnés d'ailleurs, la plupart des rédacteurs ne sont plus capables de penser sainement, et loin que leurs passions soient au service de leur raison, c'est leur raison qui est au service de leurs passions. Considérons en outre que les journaux sont une entreprise commerciale, qu'on leur paye les annonces au prorata du tirage, que, par suite, ils sont obligés, pour faire leurs affaires, de plaire à la foule, de flatter ses instincts, ses préjugés, son goût ignoble pour les commérages, pour les attaques personnelles haineuses. Ils doivent rassasier son appétit pour les romans dramatiques, violents à la fois, et sentimentaux, et la plupart du temps foncièrement grossiers et immoraux. Si l’on ajoute que les journaux sont pour l'ordinaire entre les mains de financiers et qu'ils doivent défendre les intérèts de qui les paye, on comprendra comment la presse a pu organiser la prodigieuse escroquerie du Panama.

Que nos maîtres apprennent à nos agriculteurs et à nos ouvriers à se défier des journaux, surtout des jour-

naux passionnés, violents, destinés à satisfaire les instincts combatifs des « niais fougucux » !.

Quel progrès, si les meilleurs de nos élèves prenaient l'habitude de juger par eux-mêmes et de ne nommer plus tard comme conseillers municipaux, comme conseillers généraux, comme députés, que d’honnêtes gens bien connus d'eux, éclairés et calmes.

La plupart de nos maîtres vivent au milieu de populations agricoles, et de nouveaux devoirs naissent pour eux de la répercussion immense que les plus légers perfectionnements peuvent avoir sur la fortune publique. Un progrès dans le choix des graines, qui produirait en plus 50 litres de grains à l’hectare, donnerait une surproduction de cent millions de francs pour le pays. Une

1. Souvent en province une minorité violente fonde un journal qui vivra quelques années seulement. On met à la tête du journal quelque rédacteur taré, généralement un jeune homme , Qui a manqué sa vie faute d’énergie et de courage au travail. On lance ce jeune homme, aigri, comme le sont généralement les « ratés », à l’assaut de tout ce qui a quelque valeur : le mensonge, la calomnie, l’injure, remplissent les numéros impatiemment attendus par un public spécial de badauds. Souvent, des instituteurs sont attaqués, et ils songent à se défendre; mais outre qu’ils n’ont pas le droit de répondre sans une autorisation de leurs chefs, qu'ils soient bien persuadés que répondre est une sottise, qu’un dédain tranquille est comme vis-à-vis des roquets qui aboient, le seul moyen de faire cesser les attaques. On peut répondre à une attaque loyale, parce qu’on peut discuter avec un honnête homme, et espérer de le convaincre, mais répondre à une attaque déloyale c’est fournir des armes à l’adversaire : car il faudrait que cet adversaire fût bien médiocre pour ne pas trouver le moyen de relever dans une réponse des phrases susceptibles d’une interprétation perfide. « Donnez-moi deux lignes de l'écriture de quelqu'un, et je me charge de le faire pendre », disait un magistrat du xvur° siècle. Ne répondez donc jamais qu’en redoublant de bonté et de dévouement dans vos fonctions et dans votre vie. Les attaques sans fondements sont sans portée,

économie d’un centime sur la ration journalière de chaque animal de ferme, suffirait presque à payer l'impôt foncier sur les biens ruraux, car elle donnerait 215 millions de francs de bénéfices. La substitution des machines à battre aux fléaux et au foulage, a amélioré le rendement de 4 pour 100 et a produit 8 millions d’hectolitres à 15 francs : c’est 120 millions de francs d’importation étrangère en moins. Un perfectionnement de la charrue permettant de diminuer l'effort de traction d’un sixième, représente cent millions de bénéfices. Ajoutons qu'on peut évaluer à un demi-milliard la perte annuelle provenant de la négligence apportée par les ignorants dans la conservation des fumiers !.

On peut donc dire avec Mathieu de Dombasle que, si en France l’activité et l'intelligence étaient dirigées dans le sens de nos véritables intérêts, la France, avant un demi-siècle, devrait compter cinquante millions d’habitants deux fois mieux pourvus qu'actuellement de tout. ce qui est nécessaire à la satisfaction des besoins matériels, moraux et intellectuels.

Il y a fort à faire pour rappeler aux champs la bourgeoisie française, qui dirige ses enfants vers des postes

4. Rien n’est à dédaigner dans cet ordre d’idées parce que toute initiative heureuse produit des résultats qu'il faut multiplier par ses applications sur toute l’étendue du territoire. En Allemagne, on borde les routes d'arbres fruitiers, et d’après M. Chargueraud, directeur de l'école d’horticulture de Saint- Mandé, le Wurtemberg tire un million et demi de francs de ses routes fruitières. La France pourrait tirer de cette source trois cents millions. Un arbre peut rapporter de 150 à 200 francs dans sa vie totale. Les frais d'entretien ne sont pas supérieurs aux frais d’entretien des arbres forestiers. Quant au maraudage, « il fera moins de tort à l’État que les insectes qui pullulent sur les arbres forestiers ». On peut d’ailleurs planter des espèces à branches élevées.

de fonctionnaires, peu payés, peu considérés, et qui demandent trop souvent le sacrifice de toute initiative et de toute liberté de penser. Et aussi que d'avocats souvent sans causes, que de médecins sans clientèle! Hélas! cette conception désastreuse de l’avenir des enfants est comme le fruit de plus de deux cents ans de la politique intérieure inintelligente des successeurs de Henri IV. Olivier de Serres disait que « pâturage et labourage sont les deux mamelles de l’État ». Paroles clairvoyantes, trop vite oubliées! Richelieu et Louis XIV, en appelant toute la noblesse à la cour, firent abandonner le sol et implantèrent en France l'idée funeste qu'un homme intelligent ne peut vivre à la campagne. Au xviie siècle, pour une femme, vivre à la campagne, c'est être « enterrée vivante » 1.

Les romans, la littérature, ignorent le paysan, ct aucun roi, aucun ministre n’a jamais dit, avec le retentissement nécessaire, les paroles qui eussent enrayé ce mouvement de désertion. Une quantité de peintres qui ne peignent pas, d'écrivains qui n'écrivent guère, sont persuadés qu’on ne peut se livrer à aucun travail intellectuel hors de Paris ?.

Rien, dans notre enseignement secondaire, ne donne le goût de la vie un peu rude, mais libre, mais saine et forte de l’agriculteur. Notre « sociabilité >» cache une grande incapacité de nous suffire : l'absence de goûts intellectuels et esthétiques laisse très vif le besoin de distractions extérieures et superficielles, et rend le séjour de la campagne plus pénible encore : combien nous devrions imiter ce qui se passe en Angleterre,

1. Lettres sur la vie rurale, par Victor de Tracy, Paris, 1861. 2. Voir, sur ce sujet, Payot, Éducation de la volonté, p. 233.

où toutes les familles riches résident à la campagne et y vivent d’une vie intelligente! On attribue communément la richesse de la Grande-Bretagne à l’industrie, mais l’agriculture y est admirable et profondément estimée...

Il faudrait que nous enseignions dans nos lycées que le travail de la terre est, pour le propriétaire, un travail d'intelligente direction; que l’agriculture est le meilleur moyen aujourd'hui d’arriver à la large aisance. Si les propriétaires instruits étaient plus nombreux, les relations seraient autrement agréables, et plus libres, plus gaies, que les relations à la ville; il faudrait que nos collèges et lycées, au lieu d’être dans les villes, fussent à la campagne; que les enfants apprissent à goûter le grand calme et les spectacles sublimes de la nature; qu'ils eussent le besoin de respirer un air pur, de voir librement le ciel, et qu'ils sentissent combien la vie d'un cultivateur renferme d'intérêt, d’imprévu; combien elle met en action l’amour-propre; combien elle favorise la culture du sentiment du beau; combien elle est féconde en bienfaits à répandre, à bon escient, autour de soi, et combien les loisirs qu’elle laisse sont propices à une forte culture intellectuelle.

L'instituteur qui vit au milieu des populations agricoles, doit lutter de toutes ses forces contre l’exemple contagieux que donne la petite bourgeoisie en se ruant à la conquête des places. qu’il ne craigne pas de sans cesse opposer le tableau de la vie des villes au tableau de la vie à la campagne, qu’il peigne d'une part la vie dans des rues bruyantes, étroites, avec des logements entassés les uns sur les autres, sans air pur, souvent sans soleil; l’industrie meurtrière; le travail divisé à l'excès et d'une monotonie abrutissante ; la domesti-

cité, avec son insécurité, avec les insupportables caprices des patrons à subir... Qu'il peigne, d’autre part, la vie active, rude même, de la campagne : mais qui s'écoule au grand air, au milieu du grand calme de la nature, au milieu des parents, des amis d’enfance !.

Il y a donc, pour nos instituteurs, à reprendre la tradition vraiment nationale et vraiment clairvoyante de Henri IV : l'avenir de la patrie, sa fortune, dépendent avant tout de l’agriculture, et comme nous l’avons dit déjà, les perfectionnements les plus infimes introduits dans les procédés de culture et d'élevage, se chiffrent par des centaines de millions de bénéfices pour le pays.

Nos instituteurs peuvent travailler avec une grande efficacité à un accroissement considérable de la fortune nationale en se faisant, chacun dans leur village, comme les crieurs publics des idées de progrès en agriculture : qu'ils aient la sagesse de savoir borner leurs efforts à

4. Nous savons très bien qu’il y a à la campagne tout un prolétariat abruti par l’excès de travail et de misère, et qu’en tenant compte de la misère provenant de l’ignorance inhabile à se nourrir et à utiliser ses ressources, et de la misère due à Palcool, il reste une population considérable dont la misère imméritée est profonde. On comprend que le jeune homme, arraché par le service militaire à sa chaumière perdue dans la montagne, soit séduit par le clinquant de la vie des villes, et qu’il hésite à regagner sa solitude, et laisse « les vieux » continuer seuls à gratter un sol maigre et avare. Mais, misère pour misère, je crois que la misère du paysan au village natal, sous le grand ciel pur, est une misère de grand seigneur, à côté de la misère basse, sordide, sans lumière, sans liberté, sans loisirs, du prolétariat des villes *.

* L'office du travail (Salaire et durée du travail dans l'industrie française, t. I, département de la Seine) calcule qu'en 1892 il y avait, par suite de l'attraction qu'exerce Paris, 116 ouvriers pour 100 places. 50 ouvricrs so disputaient 30 places instables, 7 à 8 pour 100 des ouvriers valides de l'industrie sont normalement en chômage, et ce chiffre s'élève souvent, en dehors même de la saison d'hiver, à 12 ou 156 pour 100.

l'essentiel et d'aller au plus pressé. Qu'ils montrent aux paysans tout d’abord quel argent ils perdent annuellement par la façon absurde dont ils traitent leur fumier que les pluies lavent, et dont l’évaporation et la fermentation détruisent les principes actifs!.

Il enseignera qu'aucun déchet humain, ni aucun déchet animal, ne doit être perdu, et le maître complétera ses conférences publiques sur ce sujet par des problèmes frappants donnés à l'école et que les enfants rapporteront chez eux, sur les pertes que fait de ce chef le paysan.

Il enseignera ensuite quelle plus-value considérable on peut donner aux récoltes par l'introduction intelligente des engrais complémentaires. Il engagera les auditeurs à s'associer par groupes pour les analyses de terrains similaires, et il leur montrera le rôle bienfaisant des syndicats agricoles locaux |

Il montrera quels bénéfices on peut réaliser dans les champs, et au jardin, par un choix intelligent des graines. Connaissant l’inertie routinière du paysan, il fera plus que d'enseigner à l’école, dans les conférences et dans les conversations, il essayera de se faire donner un champ d'expériences, et à défaut, il pourra faire de son jardin, à son grand profit, et au profit des autres, comme une démonstration publique.

A ces notions élémentaires si essentielles sur les engrais et sur le choix des graines, le maître pourra

1. L’instituteur pourra faire l'expérience saisissante du pot de blé uniquement fécondé par les vapeurs qui se dégagent du purin contenu dans un flacon, vapeurs amenées dans la terre du vase par un tube. Voir à ce sujet Les instruclions ministérielles du 4 janvier 1897, et R. Leblanc, Notions de sciences physiques el naturelles appliquées à l’agriculture, 50 expériences pour l’école primaire. Paris, 1895.

joindre l’enseignement de la greffe, de la taille des arbres fruitiers, des soins à leur donner. Il montrera l’importance de l'hygiène pour les animaux, l'importance d'une bonne race, l'importance d’une ration alimentaire intelligemment comprise. Il donnera lui-mème l'exemple de ce que l’on peut obtenir d’une basse-cour bien tenue et où l’on sait observer de façon à ne garder que les meilleures pondeuses.

En dehors de ces points essentiels, l’instituteur intelligent se rendra utile en étudiant les besoins spéciaux du pays où il réside. Ici, il apprendra aux paysans qui perdent leurs porcs du rouget, qu’on peut les sauver par la vaccine ; là il empèchera les ignorants de laisser des troupeaux entiers de moutons périr du charbon. Ici il s’occupera des vignes, là d’arbres fruitiers, ailleurs de blé, etc. Il y a, à améliorer les procédés d'agriculture autour de soi, un devoir patriotique de premier ordre.

S'il parvient en outre à amener les jeunes paysans les plus intelligents à occuper fructueusement les longues veillées d'hiver, dont ils ne savent que faire, à tenir une comptabilité rigoureuse de leurs exploitations agricoles ; s’il les pousse à vouloir se rendre compte des bénéfices de telle culture et des déceptions que leur donne telle autre; s’il leur fait comprendre l'utilité de l’association pour l’acuat des engrais, des graines, et surtout des machines à posséder en commun; s’il leur fait sentir la nécessité de l’union pour la vente des produits.. 1l aura fait œuvre féconde. Que partout nos maîtres donnent aux paysans le sentiment que l’agriculture ne peut plus aujourd’hui se continuer par les anciens procédés, sous peine de ruine. Elle doit devenir scientifique, et elle nécessitera de plus en plus d'’intelligence : la question des engrais, celle du choix des

graines, celle du choix des races d'animaux, demandent qu'on observe, qu’on tienne bien ses comptes, pour juger de ce qui rapporte. De plus en plus, il sera nécessaire que les paysans aisés envoient leurs enfants aux écoles pratiques d’agriculture ou aux écoles spéciales, telles que les écoles de fromagerie, etc. !.

Les Ynstituteurs peuvent beaucoup pour généraliser et pour hâter ce mouvement. En dehors des devoirs dont l’'énumération précède, l’instituteur peut rendre bien d’autres services. La plupart des villages sont assez éloignés du médecin : il serait à souhaiter que l’instituteur eût reçu quelques notions sommaires des premiers soins à donner en attendant le praticien. Toutefois il devra éviter de se substituer à lui : les médecins sont, pour l'ordinaire, fort jaloux de leurs prérogatives, quoique leur pouvoir se réduise à peu de chose. Chacun d’eux peut dire comme Ambroise Paré : « Je le pansai et Dieu le guarit ». Ils ne peuvent presque rien dans les cas graves, et l'hygiène peut tout, dans les autres cas : aussi est-ce uniquement aux soins hygiéniques que se borne: ront les instituteurs. Ils doivent être pénétrés des doctrines de l’antisepsie, et il serait à souhaiter qu'on eût recours à eux dans les accidents, nombreux à la campagne, pour panser les plaies d’une façon irréprochablement antiseptique : un kilogramme d’acide borique acheté par le conseil municipal, pour pansements de premiers secours, suffirait pour des années. Les maîtres, qui ont souvent dés enfants dont le visage et la tète sont couverts de croûtes purulentes, pourraient journelle-

1. 11 est regrettable que les programmes des écoles normales ne soient pas déchargés de notions inutiles qu’il faudrait jeter par-dessus bord, et que les élèves-maitres ne soient pas direc tement préparés à ce rôle de conseillers des masses rurales.

ment, à l’aide d’un vaporisateur, doucher les parties malades avec de l'acide phénique étendu d’eau et, à défaut, obliger les enfants à se laver avec de l’eau boriquée et à saupoudrer les surfaces avec de l'acide borique en poudre.

Enfin, dans les cas où une épidémie éclate, c'est à l’'instituteur à exposer immédiatement au public à quels dangers chacun est exposé si on ne prend pas toutes les précautions nécessaires. C’est au maître d'agir, car il sait exactement combien une sage hygiène peut enrayer les progrès du fléau : il lui suffira de demander à la préfecture les instructions imprimées qui concernent chaque maladie contagieuse. Dans la plupart des campagnes, on assiste passif aux ravages causés par les épidémies. Si l'opinion publique considéraitæomme des. malfaiteurs publics les gens qui, par incurie et par saleté, propagent le fléau, on viendrait vite à bout de pratiques criminelles, telles que de jeter dans la rue les ordures d’un diphtérique ou d’un typhoïque. C’est tout au début d’une épidémie que l’esprit d'initiative et l’intervention énergique sont utiles : une fois queles foyers d'infection se sont multipliés; les possibilités de transmission sont si nombreuses qu’il n'y a plus qu’à s’armer de résignation. Les épidémies sont un bel exemple de. solidarité sociale, puisque bien des innocents payent cruellement pour la saleté, l'ignorance, l'incurie et le manque de conscience d'autrui.

C’est par ces mille bienfaits que l'instituteur prendra peu à peu, dans le village, une situation morale qui décuüplera sa puissance d’action. L .

Les services qu'il peut rendre sont innombrables. C'est encore à lui qu’incombe de créer, par souscription, . de petites bibliothèques, très bien choisies, de .galva- .

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