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CHAPITRE VI

L'organisation du bonheur.

On répète souvent que le meilleur moyen de manquer le bonheur est de le poursuivre délibérément : nous avouons ne pas comprendre cet aphorisme solennel. S'il signifie qu'il faut laisser au hasard le soin de nous rendre heureux, et que nous ne pouvons rien pour notre propre bonheur, c’est une doctrine de résignation fataliste très fausse, et partant très nuisible, et qui aboutirait à la glorification de la paresse et de l'abandon de soi. S'il signifie qu'on doit agir comme le commerçant qui ne poursuit pas directement la fortune, mais qui emploie pour y arriver une série de moyens médiats, comme d'acheter, de tenir sa comptabilité, de soigner son étalage, etc.; si, de même, il faut, pour arriver:au bonheur, réaliser un ensemble de conditions préalables, l’aphorisme devient une vérité de La Palice. Il y a dans la poursuite du bonheur des conditions à remplir, et sa conquète dépend, dans une large mesure, de notre volonté : il y a un art d'élre heureux.

L'organisation de la maison. Le premier et l’un des plus importants préceptes de cet art du bonheur

concerne l'organisation de la maison. La plupart des instituteurs et des institutrices sont favorisés sous le rapport de leur installation. La maison d'école est généralement bien située, claire, aérée. Ils bénéficient des conditions de salubrité qu’on a recherchées pour édifier le groupe scolaire. Mais un certain nombre de stagiaires sont moins favorisés, et ils doivent s'installer dans des maisons louées et en mauvais état. La première précaution à prendre en entrant dans une maison est d'en brosser les murs, de largement aérer, puis, les poussières tombées, de désinfecter soigneusement le parquet en le lavant au savon noir et à l’eau bouillante 1.

Cela fait, il ne faut à aucun prix se résigner à s’installer dans un appartement sans le transformer et le rendre gai. Qu'on nous permette ici de donner une lettre d'élève -maîtresse à sa directrice d'école normale. « D'abord, permettez-moi de vous conduire dans mon logement. Il ne va pas vous faire pousser des cris . d’admiration comme à mes voisines, mais 1] me semble que vous aurez plaisir à y jeter un coup d'œil. Entrez d’abord dans ma chambre : n'est-ce pas qu'elle est gentille et gaie? C’est ainsi que je la voulais, mais ce n’est pas ainsi que je l’ai trouvée en arrivant... ses murs et son plafond noircis, son plancher et ses fenètres malpropres la faisaient si sombre, que malgré ma résolution bien mürie d’ètre courageuse, je dus, en la voyant le premier soir, essuyer deux grosses sottes de larmes que j'avais d'avance proscrites du programme... la vue qui est fort belle fit bientôt disparaître cette impression pénible où la fatigue du voyage et le sentiment

4. Cest le procédé recommandé comme le plus sùr par le comité supérieur d'hygiène. .

de mon isolement étaient peut-être pour quelque chose.

« Les teintes si riches de la campagne m'avertissaient que bientôt l'hiver m'obligerait à vivre chez moi, fenètres closes, et je songeai à parer ma chambre. Le maire auquel je demandai des réparations répondit évasivement, et il était trop long de prier M. l'Inspecteur primaire d'intervenir: je pris alors la résolution héroïque de faire moi-même ce que j'aurais voulu qu'on fît faire aux ouvriers. Je me suis dit que si j’achetais du papier pour tapisser ma chambre, je pourrais le coller moimème, et que la dépense serait très minime.

« Le plafond m'a surtout embarrassée : je ne voulais pas le laisser tout jaune : comment préparer le plâtre qui m’eût été nécessaire ? J'ai tourné la difficulté. Après bien des hésitations et des calculs, j'ai fait apporter du papier blanc, que j'ai collé sur le plafond, et du papier d'un beau gris, avec des fleurs, pour couvrir les murs. Le tout m'a coûté une dizaine de francs. Il est vrai que j'ai eu bien du mal à faire ce travail, mais avec l’aide de mes grandes élèves, j'en suis venue à bout, et je crois que j'aime plus ma chambre que si ce luxe n'était pas mon œuyre.

« Mon plancher est aujourd’hui bien propre; il y a aux fenêtres des vitres absolument limpides et des rideaux de mousseline que j'ai eu bientôt fabriqués : mon lit est tout blanc, comme à l’école, et j'ai fait clouer au-dessus de ma table une petite étagère sur laquelle sont installés mes livres; puis, j'ai suspendu aux murs quelques photographies et mes plus beaux dessins. On sait que j'aime les fleurs, on m'en apporte pour orner ma cheminée. J'aurai, durant tout l'hiver, quelques belles plantes. Je compte broder une couverture et un tapis de table superbes.

« Voyez-vous ma chambre maintenant? Je la trouve charmante, et je ne m'y ennuie jamais. »

Les jeunes gens n’ont pas les mèmes ressources que les jeunes filles, mais ils en ont d’autres : ils savent, comme elles, dessiner, et s'ils ne brodent point, ils savent menuiser et modeler... ils peuvent, eux aussi, orner leur domicile et le rendre doux à habiter. Pour donner à un intérieur un aspect coquet et comme un air de fète, il suffit d'aimer l’ordre, la propreté, l’élégance. La propreté et l’ordre sont, par eux-mèmes, un véritable luxe. « Ne pensez-vous pas qu'il y a de jolies découvertes à faire dans l’art d’embellir la vie des humbles? la beauté ne se refuse à personne : elle habite une chambre depoëte, le plus modeste logis ?. » Les beaux meubles et les riches tentures n’ajoutent rien au bien-être, et l’instituteur débutant, avec ses six chaises, son lit, sa table de travail et sa petite bibliothèque en bois blanc, peut être plus heureux, s’il a l'amour de sa tâche, s’il aime le travail, et s’il sait goûter la campagne, que le richard en qui l'oisiveté et la satiété ont éteint toute possibilité de bonheur, et qui meurt d’ennui au milieu de ses tableaux de prix et de ses meubles de style. C'est un grand malheur que dans notre société le préjugé contre le travail soit encore si puissant : malgré qu'on en ait, c’est la fainéantise qui est noble, et c'est le travail qui rabaisse! On trouve peu de femmes qui ne s’excusent pas d’être surprises, en tablier, à leur

4. Communiqué par M"° Bourgoin, directrice d'école normale, qui a bien voulu mettre à notre disposition, pour écrire ce chapitre, son expérience si riche et si précise des choses de l’enseignement.

2. G. Séailles, le Beau et l'Utile. Union pour l'action morale, 1°" janvier 1891.

cuisine ou à leur ménage... et cette conception démoralisante produit un véritable gaspillage de bonheur. Nos institutrices, comme toutes les femmes de la bourgeoisie, sont imprégnées de sentiments défavorables au travail manuel; et cependant le travail manuel est partout : le plus grand peintre mélange ses couleurs, se salit les mains et sent la térébenthine; le sculpteur manie la terre glaise comme un potier; le médecin fait souvent des opérations dégoûtantes, et les plus grands poètes et les plus grands philosophes toussent, crachent, transpirent.. qu'est-ce à dire? sinon que nous devons prendre notre parti de subir l’inéluctable loi des choses qui a logé notre intelligence dans un corps? L'intelligence est si bien unie au corps que les méditations les plus hautes sur Dieu exigent que notre sang circule et que nous respirions, tout comme l'exige l’effort nécessaire pour scier du bois? Tout travail manuel suppose des efforts intellectuels, et tout effort intellectuel exige une dépense corporelle, et pour se traduire, du travail manuel. C’est une question de plus ou de moins, et la noblesse de ce que l’on fait vient uniquement de l'esprit dans lequel on le fait. Quelle différence y a-t-il entre un médecin qui panse une plaie, un chimiste qui regarde rougir son creuset sur le feu, et la gentille ménagère qui nettoie son plancher, réceptable à bactéries; qui surveille la cuisson des aliments intelligemment choisis pour renouveler les forces du mari et des enfants? Les occupations les plus humbles sont transfigurées par les sentiments qui les inspirent, et il y a, pour l’institutrice, même isolée, une haute dignité à faire son petit ménage gaiement et vaillamment, car la propreté, l’air pur, la bonne nourriture sont les conditions premières de la santé. Pour se dévouer aux

autres et accomplir vaillamment son devoir, ne faut-il pas qu’à limitation du bon cavalier qui soigne chaque jour son cheval pour le combat, l'esprit, lui aussi, soigne sa monture de façon qu'elle ne .détourne pas l'attention sur ses besoins? Le corps ne doit-il pas fournir abondamment un sang pur et généreux au cerveau, pour la pensée et pour l'amour du devoir? Accomplir en rechignant le labeur du ménage, c'est refuser d'accepter cette nécessité qui soumet la pensée aux exigences du corps, et si on considère l'occupation de la ménagère comme rabaissante, il faut être absurde jusqu’au bout et refuser de manger, de se nettoyer, car cela aussi est rabaïissant. Il faut imiter ces stoiïciens, devenus fous, qui prisaient si haut la volonté intelligente et méprisaient tant le corps, qu’ils admettaient qu'on pouvait s’enivrer et se vautrer dans la crapule sans que l'âme fût atteinte par les ébats bestiaux du corps : tant il est vrai que, comme l’a dit Pascal, « qui fait l'ange fait la bête ». Le mépris du corps conduit aux pires revanches de la bète, et un homme intelligent accepte religieusement la loi à laquelle il est soumis, et il donne à son corps les soins nécessaires pour que le fonctionnement des facultés humaines soit assuré. Mépriser les occupations du ménage, c'est donc faire preuve de peu d'intelligence : c'est ne pas comprendre qu'il n'est donné à aucun homme d’être une nature purement spirituelle. Les écrivains, les artistes euxmèmes, qui tentent d’être de purs intellectuels, versent bientôt dans la mièverie ou dans les conceptions maladives. Si les muscles n’ont pas leur part d'exercice sain et vigoureux, la surexcitation du système nerveux est inévitable, et c'en est fait du bel équilibre des facultés; c'en est fait des œuvres fortes. Quant aux

institutrices qui se déchargeraient du soin de leur intérieur sur une servante, elles se priveraient d’une véritable gymnastique quotidienne variée et intéressante. nous ne souhaitons à aucune d'elles le lourd et intolérable ennui qui empoisonne la vie des femmes du monde.

C’est un grand malheur pour beaucoup d’institutrices que leur dédain pour les choses de la vie matérielle. Ce dédain dissimule souvent une grande apathie. Une institutrice qui porte des bas déchirés ou une jupe malpropre ou effilochée, peut bien afficher son mépris pour l'aiguille : elle n'affiche en réalité que sa fainéantise.

Cette fainéantise se retrouve dans la préparation des aliments. Beaucoup de jeunes institutrices meurent lentement de misère physiologique, faute d’une nourriture saine et facilement assimilable. Elles vivent de gâteaux, de charcuterie, de fromage et de salade contenant tout le vinaigre que réclame, pour se délabrer davantage, leur estomac ruiné. Elles ne savent pas adapter leur pratique aux nécessités professionnelles. Les instituteurs sortant de classe à onze heures pour y rentrer à une heure, n'ont pas le temps de faire de la cuisine le matin. Ils doivent manger après leur lever, et déjeuner légèrement à onze heures et demie, sinon ils doivent rentrer en classe, où l'air est lourd et le mouvement impossible, pendant que s'effectue le travail de la digestion. Congestionnés, de mauvaise humeur, ils négligent les avertissements que leur donnent les difficultés de leur digestion et ils recommencent le lendemain : peu à peu la désorganisation de l'estomac commence. Sauf les jeudis et les dimanches, nos maîtres doivent faire leur repas principal le soir vers six heures et demie, afin d'éviter les inconvénients que nous signa-

lons, et aussi, parce qu'ils ont le temps de préparer soigneusement leurs aliments. « Je fais moi-mème ma cuisine, maïs j'ai dù m'ingénier aussi pour la faire facilement : c'est le moyen de n'’ètre pas tentée de la négliger. La grande cheminée, qui est dans la cuisine, nécessite une surveillance continuelle, si l’on veut ètre sûre que le feu ne s’éteindra pas, ou qu'il ne deviendra pas trop ardent : je l’ai abandonnée. Je me suis procurée un fourneau à pétrole que je trouve beaucoup plus commode pour préparer mes repas. Quand je veux faire un pot-au-feu, par exemple, j'installe la marmite sur le fourneau avant d'aller en classe; je mets dedans la viande et les légumes : le bouillon cuit toute la matinée, et quand je viens à onze heures et demie, il est bon à manger.

« Je suis enchantée de ce système, et je le recommanderai à mes compagnes : un fourneau à trois mêches, comme le mien, coûte douze francs, mais il économise tant de peine, qu’on ne peut regretter cette dépense. »

Les instituteurs et les institutrices qui ont un jardin, peuvent, s’ils savent le cultiver, ou le faire cultiver avee intelligence, trouver à leur portée, durant une partie de l’année, des légumes exquis. Rien ne les empêche d'installer à très bon compte une basse-cour avec des lapins et avec des poules qui donneront des œufs frais. Bien des instituteurs, dans les deux Savoies, ont des abeilles qui leur donnent du miel en abondance... Nous ne pourvons entrer ici dans des détails plus longs — mais nos élèves-maîtresses et nos élèves-maîtres feraient bien de prendre copie à l’école des menus d’une année : ils s’en inspireraient pour leur petit ménage, et ils introduiraient dans leur ordinaire la variété qui double l’agrément de la table. Ils trouveraient dans un bon livre de

cuisine, simple et pratique, les renseignements utiles à la bonne conduite du ménage. Que nos institutrices sachent que lorsqu'elles font leur cuisine, elles sont des chimistes merveilleux dont les produits transforment les estomacs débiles en éstomacs robustes, les joues pâles en jolies joues roses, l’apathie et la nonchalance . en vigueur et en Joie, et la torpeur intellectuelle en belles et saines idées, en sentiments honnètes et purs... c'est du bonheur qui s’élabore dans un pot-au-feu bien conduit, et il y a de la vertu en puissance dans une sauce bien liée.

Veiller à respirer un air pur et riche en oxygène; se bien nourrir; avoir une vie réglée, prendre un exercice suffisant ; ne pas souffrir du froid, tenir son corps propré et dormir tranquille, ce n’est pas le bonheur complet, mais c'est un bon acheminement vers le bonheur.

Le repas bien préparé gagne à être servi avec élégance. Il ne faut pas imiter les maîtresses qui, parce qu’elles dînent seules, mangent tristement sur le coin de la table, et même debout... Si j'étais institutrice et condamnée à manger seule, je mettrais ma table comme si j'avais des invités : une jolie nappe blanche, la lampe avec son abat-jour, un couvert irréprochable, et des fleurs. :

Durant les longues soirées d'hiver, une jeune fille a beaucoup à faire : tout son trousseau, ses draps à surjeter et à ourler, ses serviettes à marquer... Elle achètera, pour se vêtir, des étoffes solides et de bon goût, qu'elle taillera elle-même, puisqu'on le lui a appris : elle aura ainsi de jolies toilettes, fraîches et à bon compte. Que rien en elle ne soit discordant, que rien p’attire l'attention : une jeune fille doit ètre une artiste délicate, et de mème qu'un dessinateur de talent peut,

avec un crayon et du papier vulgaire, réaliser une esquisse d’une beauté parfaite, une jeune fille de goût peut, avec une bonne étoffe, créer une toilette très simple, bien seyante, et d’une élégance séduisante. Il ne faut point qu’elle imite les riches paysannes vaniteuses qui aiment les lourdes étoffes de prix aux couleurs criardes, les ornements surchargés, et qui, vètues avec un mauvais goût sûr de lui-même, sont la risée des esprits bien faits. Une robe un peu sombre convient à nos maitresses : les couleurs claires sont d'ordinaire le signe de peu de goût, parce qu'elles sont trop voyantes, et le signe de peu d'esprit, parce qu'elles se fanent vite et sont tôt tachées. L'élégance est surtout une question de lignes, et la suprème élégance se confond avec la suprême simplicité.

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