‹ Aux instituteurs et aux institutricesChapitre 35 sur 68 · Éducation de la volonté, p. 143 et suiv · texte numérisé non relu

Éducation de la volonté, p. 143 et suiv

Il faut avoir le profond respect du temps et en utiliser les minutes. Le temps passé au grand air à se promener, à se distraire, n’est pas du temps perdu. Le temps que nous considérons comme bien perdu, c'est le temps qui s'écoule dans une fainéantise toute animale : ce sont les matinées du jeudi et du dimanche gâchécs dans la mollesse et le sommeil de toute volonté. Qu'on fasse l'addition des quarts d'heure perdus ainsi depuis le lever jusqu’à midi... On n’a de goût à rien, on flâne, ennuyé et veule, tandis qu'il serait si simple de secouer cette torpeur et de se mettre courageusement à sa table de travail. De même, on vient de quitter sa classe, il pleut, et le déjeuner n'est pas prêt : on reste à ne rien faire, somnolent, et on perd une demi-heure de lecture instructive... c'est ce temps perdu qu'il faut déplorer, et non le temps consacré à de belles promenades et à de bonnes soirées passées avec des amis. Songez donc qu’une heure par jour conquise sur ces instants de torpeur, donne à la fin de l'année trois cent soixante-cinq heures, c’est-à-dire trente-six jours de travail à dix heures par jour! Oui, le but que doivent se proposer tout instituteur et toute institutrice, c’est moins de faire des efforts considérables de travail suivi, que de restreindre le plus possible dans leur vie ces moments plus ou moins longs d’atonie, de torpeur, qui sont d'’ailleurs des moments de veulerie, de lourd mécontentement, d'ennui et de spleen, pendant lesquels l'intelligence est comme opprimée par la bête somnolente. « Un trait du caractère de Darwin était son respect pour le temps. Il n'oubliait jamais combien c’est chose précieuse... il économisait les minutes... il ne perdait jamais quelques minutes qui se présentaient à lui, en s’imaginant que ce n'était pas la peine de se mettre au travail... 1l exé-

cutait tout rapidement, avec une sorte d’ardeur contenue. » Ces minutes, ces quarts d'heure, que presque tous perdent si sottement sous prétexte que ce n'est point la peine de commencer quelque chose, finissent au bout de l’année par former un total énorme. C’est d'Aguesseau, croyons-nous, qui, le déjeuner n'étant jamais prèt à l'heure, présenta un jour à sa femme comme hors-d'œuvre, un livre écrit pendant les quarts d'heure d'attente. Il est si facile, én cinq ou dix minutes, de « bander » son esprit, de lire avec ferveur un paragraphe, d'avancer son travail de quelques lignes, de copier un passage, de tenir au courant la table des matières de ses notes et de ses lectures! ». Faire sa toiletle rondement et gaîment, travailler deux heures, puis descendre à son jardin, faire un tour dans le village, travailler encore une heure avant le déjeuner, et s’en aller passer l'après-midi chez un collègue ou le recevoir chez soi, lire quelque belle poésie, discuter une question pédagogique en recourant aux livres pour éclairer la discussion, et se mettre, avant de se coucher, à une belle lecture destinée en quelque sorte à « accorder » son instrument pour la leçon de morale du lendemain : quoi de plus facile que cette saine entente de ses jours de liberté? Bien dormir, se distraire, se promener au grand air, tant qu'on voudra! mais ne jamais perdre sottement dans une veulerie honteuse, seraient-ce cinq minutes durant lesquelles on peut prendre une note, faire une recherche, corriger une copie, voilà la règle qui permettra d’avoir une vie à la fois gaie, saine et fructueuse. Il suffit de prendre l'habitude de ne jamais gaspiller les quarts d'heure, ni les cinq minutes. |

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