Éducation de la volonté, p
Mais il arrive qu'on n’est pas « en train ». C’est la grande excuse des paresseux qui attendent, pour prendre la plume, d’être «en train », et qui ignorent que la première condition pour écrire, c'est de commencer à écrire : le travail commencé courageusement met tout de suite en verve, et cet état de bien-être et de vigueur intellectuelle qu'on appelle être « en train » est la récompense très rapide, et assurée, de tout travail, même déplaisant, commencé avec courage.
Quant à la fatigue de la classe, elle est très réelle, mais elle porte surtout sur le groupe très restreint des muscles intéressés dans l’émission de la voix, et cette fatigue, après une bonne heure de repos et de silence, laisse les facultés intellectuelles intactes, sauf, hélas ! dans le cas où l’instituteur est exténué par le manque de silence d’une classe très nombreuse dont il n’est pas maître. L’objection tirée de la santé aurait quelque force, s’il était prouvé que l’oisiveté est plus favorable à la conservation ou au recouvrement des forces que le travail modéré et régulier. Le travail est le plus puissant des toniques. Comme, d'autre part, il empêche l'esprit de ruminer ses contrariétés; comme il allège les soutfrances en en détournant l'attention, il ne peut qu'être excellent pour les santés chancelantes. Le surmenage ne provient pas du travail, mais de la sensualité, du chagrin, des contrariétés, de l’envie, et le travail est un spécifique souverain contre ces causes d’épuisement. On peut remarquer, d'autre part, que ceux qui se plaignent de leur santé sont constamment en voyage, à chercher des distractions, et à supporter, de ce chef, des excès de fatigue. Beaucoup prennent pour du malaise leur ennui, leur besoin de stimulants et d’excitations extérieures : il ne faudrait pour les guérir qu'une activité
réglée et saine. « Ce n’est pas le corps qui est faible, c'est le cœur. »
L'objection du talent « qui n'est pas donné à tout le monde » aurait de la valeur, d’abord, si on demandait aux instituteurs et aux institutrices autre chose qu’un incessant progrès dans la culture de leur intelligence et de leur volonté; elle aurait de la valeur, en outre, si l'étude courageuse n'avait un merveilleux pouvoir de transformer les intelligences les plus rebelles, et si ce n’était une règle commune que les intelligences brillantes soient toujours battues par les travailleurs moins doués sous le rapport de l'intelligence, mais mieux pourvus sous le rapport de la volonté persévérante.
Quant à l’assertion que le travail est « bon pour les jeunes », et que le repos a été bien gagné par les instituteurs âgés, il témoigne d’une extraordinaire conception du travail. Elle découle d’une croyance mal définie de l'identité du bonheur et de la fainéantise. Ne plus rien faire, c'est le rêve de bien des sots : ignorant qu'il ne peut y avoir de bonheur que dans une activité réglée, dès qu'ils ont réalisé leur rève, un lourd, un intolérable ennui les tue en six mois. La femme d’un commerçant retiré des affaires nous disait : « Pendant trente ans, je n'ai jamais eu avec mon mari une discussion malveillante; depuis que nous sommes retirés des affaires, nous en arrivons l’un vis-à-vis de l’autre à un état d’exaspération tel que notre intérieur, jusque-là si plein d'affection, devient un enfer! Nous avons été trop heureux, « nous avons mangé notre pain blanc le premier », ajoutait-elle avec ce fatalisme populaire qui croit ques chacun a droit à la même somme de bonheur dans sa vie, comme si le bonheur était indépendant de nos efforts! |
Après une vie de travail réglé, ces pauvres gens, incapables de s'intéresser à un travail nouveau, librement
choisi, s’ennuyaient si profondément; leur esprit, privé +
d’une occupation saine, ruminaïit si bien les contrariétés que pendant les années de travail on n’avait pas eu le temps de percevoir, que leur gaîté en était détruite et qu’une mauvaise humeur permanente avait rendu la vie commune intolérable.
Quant au travail intellectuel, c'est justement quand on avance en âge qu'il devient le plus intéressant : l'esprit s’est dégagé peu à peu de l'encombrement des détails, il s'est élevé aux grandes idées générales qui donnent à la volonté une orientation très nette vers le bien. Si, depuis l’âge de quarante ans, on ne travaille plus, on devient peu à peu incapable d'efforts intellectuels, et Ia peine est plus grande pour conserver l’acquis d'autrefois, qu'elle ne l’eût été pour augmenter la puissance intellectuelle : l'effort personnel fait place à la routine, et le directeur devient la risée de ses adjoints, sur lesquels il perd toute autorité. Quant à l’enseignement, qui est avant tout l’art d'éveiller les esprits, ét d’exciter leur initiative, il exige des maîtres un esprit vivant et actif; une intelligence qui s’alourdit de jour en jour ne peut éveiller autour d'elle la vie.
La décadence est très rapide chez qui cesse de faire cffort, parce que le châtiment le plus pénible de la paresse est infligé par la nature même de la volonté : si on cesse de faire des efforts vigoureux, peu à peu les efforts les plus simples, les plus modérés, deviennent aussi pénibles que des c'forts vigoureux. Les devoirs mêmes de la fonction, qui sont faciles à accomplir pour le travailleur, pèsent de plus en plus lourdement sur le paresseux, el c'est une étrange conséquence de la
paresse, que les actes ordinaires de la vie, aisés à accomplir pour une volonté active, deviennent pour: une volonté qui ne s'exerce plus une charge très pénible... aussi l’instituteur et l’institutrice qui cessent de travailler baiïissent-ils rapidement et méritent-ils le mépris des jeunes; en même temps ils leur fournissent l'exemple édifiant de la déchéance honteuse de qui se laisse aller à la paresse.
Insisterons-nous sur le dernier argument du paresseux qui déclare qu'il est inutile de travailler parce que les chefs ne tiennent pas compte du travail? Je répondrai d’abord que cet argument jette un jour singulier sur l'état d'esprit de celui qui raisonne ainsi. Voilà donc un maître qui dose exactement ses efforts en les proportionnant à la récompense qu’il en attend! Voilà un maître qui ne trouve aucune satisfaction personnelle dans le travail, qui, comme les enfants de l’école maternelle, ne fait effort que pour éviter le blâme ou pour mériter une récompense ! Il y a gros à parier que ce maître exagérera singulièrement la valeur de ses efforts, et que sa paresse exigera un prix exorbitant pour une pauvre marchandise! Et la révolte contre l'esprit de justice des chefs pourrait bien ètre la révolte contre la loi du travail, d’une paresse à qui l'effort est douloureux, et la révolte d’une vanité qui estime à très haut prix des efforts qui ne coûtent beaucoup qu'à une volonté vite essoufflée. Il se peut que des efforts sérieux attendent trop longtemps leur récompense... mais il est rarequ’un excellent maître ne soit pas remarqué par ses chefs. Il arrive souvent qu’un grand nombre de maîtres font des efforts très consciencieux : l'inspecteur primaire, qui voit toute une circonscription, et l'inspecteur d’académie, qui voit tout un département, peuvent comparer
le mérite de bien des maîtres, et il arrive souvent qu'un maître qui s’exagère son propre mérite, et qui ne peul se comparer, n’occupe pas dans l'estime de ses chefs le rang qu’il occupe dans sa propre estime... de là d’inévitables blessures d’amour-propre : maïs l’instituteur qui cesse de travailler parce qu'il n’a pas la promotion à laquelle il croit avoir droit, prouve par là même la médiocrité, la bassesse des mobiles de sa conduiteet c'est probablement cette bassesse même, qui transparaîft sans qu'il s’en doute dans ses paroles, qui le fait mal juger.
Une conclusion générale découle des considérations précédentes : c'est que toutes les raisons qu'on peut chercher pour s’excuser de ne pas travailler sont des semblants de raisons, destinés à cacher une grande faiblesse de volonté, et aussi à apaiser le vif sentiment que la volonté énergique est le tout de l’homme et que la paresse est méprisable : aussi le paresseux recherche-t-il passionnément des explications pour excuser sa déchéance aux yeux d'autrui, et aussi pour endormir sa propre conscience, en se leurrant lui-même. « Je me souviens, dit Hillard, d’un poème satirique dans lequel le diable est représenté comme un pêcheur d'hommes, qui approprie son appât aux goûts et au caractère de sa proie : les paresseux étaient les victimes les plus faciles à prendre, car ils avalaient mème l’hameçon, sans amorce !, »
La vie des instituteurs, avec ses alternatives de jours de travail réglés et de jours dont ils ont la libre disposition, est éminemment propre à une bonne éducation de la volonté : une tâche imposée, dont on reconnaît l’importance sociale et qu’on accepte de tout cœur, favorise