‹ Aux instituteurs et aux institutricesChapitre 44 sur 68 · Horace Mann, Aux jeunes gens · texte numérisé non relu

Horace Mann, Aux jeunes gens

sentiments qu’il a réellement éprouvés. Ainsi, l’homme du monde va en soirée. Il est exaspéré d’abord d'avoir à s'habiller d’une façon ridicule, génante et coûteuse. Il bouleverse ses habitudes; il va passer une nuit blanche; il sait qu'il sera malade le lendemain; il arrive dans une société dont un tiers lui est inconnu, l'autre tiers peu sympathique. Aucune intimité, aucune pensée commune, pas de conversation possible; les airs affectés de tous le glacent, le paralysent.… par-dessus le marché l'atmosphère est irrespirable, les danseuses craignant les courants d’air. Quand il sort de là, et qu’il aspire l’air pur et voit scintiller les étoiles, il éprouve un profond soulagement, — mais cela s'appelle s’amuser. Interrogez-le le surlendemain, il ne se souvient plus que s'habiller a été une corvée, que chaque minute a été une minute d’ennui, qu’il a été malade; — non : il s'est bien amusé!

Habituons-nous donc à juger du plaisir, non d’après l'opinion, mais d'après nos impressions réelles. Ne faisons point comme le Parisien à qui les moralistes reprochent de ne pas s'occuper des choses, mais uniquement de ce qu’on en dit. Ne vivons pas pour « le qu’en dira-t-on ». Osons vivre d’une vie saine et vraie. Si quelque plaisir, expérience faite, nous a paru insipide, n’allons pas, par vanité, nous « suggestionner » à nous-mêmes que c’est un plaisir. La plupart des hommes qui vivent dans le monde y vivent si étourdiment, pensent si peu, qu'ils ne réfléchissent jamais, et ne savent jamais où en est leur bilan en fait de bonheur. Ils ne connaissent pas le monde qu'ils ont toujours sous les yeux « par la raison qui fait que les hannetons ne savent pas l’histoire naturelle ! »,

Page 1