‹ Aux instituteurs et aux institutricesChapitre 45 sur 68 · Chamfort · texte numérisé non relu

Chamfort

La société contemporaine a si bien lié, dans son opinion, le plaisir et l’argent, qu’on croit généralement qu’il est impossible de s'amuser sans dépenser beaucoup et que le plaisir est proportionnel à la dépense. En vérité, tous les grands plaisirs de la vie sont gratuits. Quand les riches sont heureux, c’est toujours par des moyens que la richesse ne procure pas.

On confond à tort pauvreté et misère. La misère est terrible, car elle prive de l'instruction, et elle amène généralement l'oubli de la dignité. Mais la pauvreté, qui est l’état de la grande majorité des gens, et qui consiste en l'obligation du travail quotidien pour vivre, est si peu défavorable au bonheur, que nous considérons, en général, comme un grand malheur de naître riche : car le sentiment de sécurité du lendemain, en détruisant l’aiguillon de la volonté, ou du moins en l’émoussant beaucoup, énerve du même coup l'énergie des sentiments, et par suite la capacité de bonheur : sans compter que la fortune détruit notre dépendance d'autrui et nous prive, à l’âge où elle est indispensable, de la forte discipline de la vie sociale. Ajoutez à ces considérations, que les exigences et les besoins croissent avec la fortune. C’est ce qu'affirmait Bismarck quand il demandait « si on avait jamais vu un millionnaire content » ?Le bienêtre, le luxe, sont bientôt devenus habituels et partant * indifférents. Il y a chez les riches une concurrence de vanité plus féconde en froissements et en contrariétés, que ne l’est le travail pour vivre de l’instituteur. Il faut donc savoir estimer à sa juste valeur ce que l'argent peut donner en plaisirs : « Le bonheur, a dit un moraliste, n’est pas chose aisée : il est très difficile de le trouver en nous et impossible de le trouver ailleurs. »

C’est qu’en effet, le bonheur est chcs2 intérieure. Il veut être mérité.

Que le bonheur de l’homme est un problème étrange! Toute bête, pourvu qu’elle s’accouple et mange

Et laisse entrer le jour dans ses yeux grands ouverts, Est contente. Elle fait aux aliments offerts

Le même accueil joyeux qu'aux pâtures conquises,

Et ne tend au bonheur que par des convoitises.

Mais l’homme ne jouit longtemps et sans remords

Que des biens chèrement payés par ses efforts.

Il n’est vraiment heureux, qu’autant qu'il se sent digne 1.

Résumons-nous en peu de mots : pour être heureux, il faut, d’abord, n'avoir ni inquiétudes ni contrariétés. Or un état de tranquillité relative ne peut étre atteint que par une observation rigoureuse de la loi morale : fais ce que dois, advienne que pourra. Cela ne sufiit point encore : il est nécessaire d'avoir l'esprit occupé de pensées élevées pour qu'il ne fonctionne pas à vide. Par le jeu naturel de l'association des idées, qui fait que toute idée et tout sentiment tendent à se développer, et par suite à grouper autour d'eux les idées et les sentiments similaires, les menues contrariétés que la vie prodigue à tout le monde s’amplifient, et, faute . de grandes pensées et de grands sentiments, les petites pensées et les petits sentiments deviennent grands. Le touriste qui fait attention à tous les cailloux du chemin, finit par en être exaspéré, tandis que celui qui est occupé à admirer les vastes horizons et les beautés saris cesse renouvelées de la nature qu'il parcourt, n’a pas senti la morsure des pierres.

Voilà toute la partie négative de l’art d' être heureux :

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