Pétrarque
2. Voir Legouvé, L'art de la lecture : la lecture comme moyen de critique; les révélations de la lecture; p. 88 et suiv.
ne savent pas fermement régler le cours de leurs pensées, se met spontanément au travail : elle donne de la force aux contrariétés dont personne n’est exempt, elle avive les inquiétudes : c’est ainsi que la promenade est pour les volontés incapables de faire la police de leurs idées et de leurs sentiments, une cause de trouble et d'énervement. Avec un livre bien choisi, dont on lit tout à loisir quelques passages, les inconvénients de la solitude disparaissent, et on donne à la pensée mise en mouvement du bon grain à triturer : ne mettez rien sous la meule,-la meule s’use elle-même, au lieu de donner de la farine. La promenade, vivifiée par la pensée, devient un plaisir tomplet : dans l'imagination excitée, les associations d'idées se pressent; le corps et l'esprit vivent d’une vie plus intense, plus pénétrante. Lire, ne pas lire, regarder, méditer, se sentir vivre, tout est joie. c'est pour ces moments que l’on doit réserver tout ce qu’il est nécessaire d'apprendre et de savoir par cœur, parce que les souvenirs se gravent très fortement. |
Nous pouvons encore faire de nos promenades un excellent usage en leur donnant un but pratique. On peut se passionner pour la botanique et faire, pour soimème, un herbier qu’on enrichit chaque année. On peut rassembler de belles collections minéralogiques, des collections d'insectes, et un élève-maître devrait toujours, parmi les livres que lui fournit l'État à sa sortie, choisir une flore et une méthode de détermination des insectes et des minéraux.
L'institutrice peut emmener souvent quelques-unes de ses élèves et les exercer à cette chasse, passionnante pour elles, aux plantes, aux bestioles et aux papillons; chasse qu'elle clôra royalement en tirant du panier,
près d’une claire fontaine, les gâteaux sucrés préparés le matin.
Des instituteurs ont su, à force de patience et de goût, créer de fort belles collections d’objets préhistoriques; d’autres ont dressé du pays qu'ils habitent des plans en relief; d’autres ont dressé d’admirables cartes de la commune; d’autres enfin s'occupent d'observations météorologiques. Parmi les collectionneurs, beaucoup témoignent une filiale affection à l'école normale en lui faisant don d'échantillons de toute nature, caractéristiques du pays qu'ils habitent.
L'essentiel, c’est que nos maîtres ne vivent pas en paysans : de plus ils peuvent et doivent trouver dans un commerce paisible avec la nature, de quoi échapper aux tentations du cabaret.
Ils peuvent, par une exploration persévérante du pays, remplir les belles journées de la belle saison; ils peuvent emmener de temps en temps leurs élèves, en privant de cette promenade tous ceux qui n’ont pas été irréprochables durant la semaine, ce qui est une punition très sensible. ils apprendront ainsi aux enfants à s'intéresser à celte nature au milieu de laquelle leur vie se passera ; ils verseront dans les âmes un peu de ce sentiment de la beauté des choses qui donnera à la vie de nos paysans une allégresse intime.
Pourquoi faut-il que la facilité des communications donne peu à peu à nos maîtres une espèce de fièvre de mouvement? Le mariage avec un hameau, imposé à l'instituleur par les nécessités du service, beaucoup d’entre eux pourraient peu à peu le transformer en un mariage d'amour : mais ce besoin maladif de prendre le train et d'aller s’ennuyer « ailleurs », cause dans le corps enseignant une énorme déperdition de véritables
joies. Ce besoin de s’en aller, de remuer, prouve uniquement qu'un maître n’a pas su organiser sa vie. Trop voyager indique infailliblement une volonté faible, une incapacité de se suffire : trop voyager est signe de médiocrité.
Vraiment, quand on y réfléchit bien, nos maîtres peuvent, s'ils le veulent, avoir une existence enviable, car outre tout leur bonheur positif, ils ont encore celui d'éviter les désagréments qui empoisonnent la vie des autres fonctionnaires. La plupart des instituteurs habitent la campagne et ils peuvent vivre de la large vie de la nature. Les nuits sont pour eux des nuits de repos qui renouvellent l'énergie. Les journées offrent à ceux qui savent cultiver en eux le profond sentiment de la nature, des aspects sans cesse variés. Les saisons, l'hiver lui-même, offrent bien des beautés diverses. Les animaux, les fleurs, les arbres, les ruisseaux, les nuages, les nuits splendides, donnent au poète des joies sans cesse renaissantes : et tout instituteur peut être poëte s’il le veut, puisqu'il suffit pour cela de donner de l'ampleur et de la force aux sentiments qu'éveillent en nous les spectacles de la nature. La plupart des gens ne voient pas, ne sentent pas, et, au milieu des splendeurs des choses, ils ruminent des pensées vulgaires. Quelles richesses immenses possède le poète : car, comme le dit Emerson, « ce champ appartient à Miller, celui-ci à Lake, et le bois voisin appartient à Woodland. Mais ce qui n'appartient à aucun, c'est le paysage... Il y a une propriété à l'horizon qui n'appartient... qu'au poète. » A lui aussi appartiennent la mer,les montagnes, les forèts que l’État entretient soigneusement pour le plaisir des yeux...
Que l'instituteur cultive donc son sens poétique par
la lecture des poètes, des voyageurs, des grands écrivains descriptifs. Surtout qu'il ne laisse jamais avorter les sentiments que provoquent en lui les spectacles tranquilles de la nature... Qu'il se garde d’envier ses collègues de la ville : s'ils ont une indemnité de résidence, ils perdent tous les avantages du séjour à la campagne. Habitant la ville, ils subissent nécessairement les contraintes sociales qui rendent le séjour des villes peu agréables aux fonctionnaires. Au lieu d’ètre estimés, honorés dans leur village, ils sont d’autant plus effacés à la ville que le classement social s'y effectue, non d’après la valeur intellectuelle ou morale, mais d’après la fortune, ou plutôt d’après les signes extérieurs de la fortune. À moins que l'instituteur et l’institutrice n'aient un solide bon sens et sachent, éducateurs de la classe ouvrière, choisir résolument une vie saine et simple, ils seront entraînés par le courant général... Si, comme tant d’autres, ils se laissent aller à juger des choses non d’après ce que valent les choses, mais d’après le prix que leur attribue l’opinion publique, c'en est fait de leur bonheur, car ils abandonneront peu à peu toutes les joies réelles de la vie pour paraître plus riches qu’ils ne sont... Les femmes surtout souffrent de cette lutte de vanité où elles sont nécessairement battues. Quand on voit une femme d'’instituteur ou de fonctionnaire au traitement exigu, habillée comme une bourgeoise cossue, on est attristé, parce qu'on entrevoit aussitôt les armoires veuves de linge, la bibliothèque du mari attendant les livres réconfortants, les poètes aimés ; — on se représente la table pauvrement servie, la privation de confort, de ces mille riens . qui font de la maison un nid où l'on aime à se blottir; et surtout l’on soupçonne le malaise produit par la
vanité blessée sans cesse, et par l’envie ulcérée. — A la campagne, les mœurs sont plus saines, et il est réellement plus facile d'y être pauvre... On y est plus libre, plus estimé; le misérable désir de paraître, qui est la forme que prend la vanité chez les médiocres, est moins surexcité, parce que la pauvreté honorable y est le lot commun, et que la valeur individuelle est très apparente dans des relations plus simples, plus saines, plus franches. |
Où que se trouvent nos instituteurs, qu'ils apportent dans leurs relations l'esprit de réflexion qui doit les affranchir de tous les esclavages de l’opinion. Si dans leur village ils ont peu de gens instruits, qu'ils sachent bien que la conversation d’un paysan intelligent et qui a de l'expérience est bien supérieure à ces conversations absolument vides et ennuyeuses qu'on entend dans les soirées mondaines des villes; car, par économie, on y invite en une seule soirée des gens qui n'ont les uns pour les autres aucune sympathie, et on sait que la présence d’une seule personne peu sympathique, sufit pour glacer tout le monde. C'est assez de pouvoir réunir souvent autour de sa lampe, durant les longues soirées d'hiver, quelques amis pour lesquels on se sent de l'affection, qu'on reçoit simplement, à l'aise devant le feu qui flambe, et avec qui la conversation est comme une communion naturelle de pensées et de sentiments. De temps en temps, sans pose, le maître lira quelques belles pages d'un voyage récent, quelques beaux vers; l’institutrice pourra chanter, et on se séparera le soir avec le vif désir de se retrouver bientôt réunis. Pas de dépenses de luxe, afin de pouvoir recommencer souvent... De temps en temps, des réceptions de collègues, réceptions frugales, où l’on remplacera les
mets et les vins de prix, par une amabilité sincère, et où p:rsonne n’essayera d'éclabousser personne. Les maîtres déjà âgés, établis, auraient un si beau rôle à recevoir leurs jeunes collègues, à les soutenir, à les envelopper comme d’une atmosphère de bienveillance, de sympathie! Quelques excursions où tout le monde rivalisera d’entrain et de gaîté occuperont quelques jeudis et quelques dimanches dans la belle saison : on fera l’ascension de quelque montagne d’où la vue est splendide, on visitera quelque vieille ruine, et l’on rentrera le soir, las, mais heureux, car on est toujours heureux lorsque réunis, on se trouve en contact d'homme à homme, et qu'on remplace les conventions sociales, presque uniquement destinées à masquer ou à tempérer les indifférences et les égoïsmes, par une franche cordialité et par une déférence à la fois réelle et familière pour l’âge et pour les supériorités sociales ou morales.
Il ne reste plus au maître qui a su organiser son travail et son bonheur durant l’année scolaire qu’à savoir organiser avec intelligence ses vacances. L’instituteur marié ne peut guère voyager, surtout s’il a des enfants, et il lui suffit d'organiser ses vacances comme il a organisé l'emploi intelligent de ses jeudis et de ses dimanches. N'est-ce point pendant les vacances qu’un séjour, à titre de réciprocité, chez un collègue, peut apporter un peu de variété dans l’existence? Si l’on revient s'installer au village natal, les visites aux parents, aux amis d’enfance, les longues causeries, le soir, font passer les vacances comme fn FÈ:6…..
Mais les stagiaires devraient avoir plus d’ambition. Avec leur traitement de vacances et quelques petites économies réalisées dans l’année, ceux des villes pour
raient, en se réunissant à plusieurs, organiser, à très bon compte, une expédition de quelques jours à la mer; un tour de huit ou dix jours en Bretagne, dans les Alpes, dans les Pyrénées, dans les Cévennes. sac au dos, naturellement, et le bâton de touriste à la main. Avec “quelle joie nous nous souvenons de voyages semblables à travers la Suisse, avec quelques camarades joyeux et uimants.. nous étions riches de santé, de joie, bien pauvres d'argent, mais l'argent est si peu nécessaire! — Combien ces souvenirs parfument la vie entière! Les couchers sommaires dans les chalets des Alpes... cette vie libre, saine et énergique au milieu des plus beaux spectacle de la nature, laisse des souvenirs radieux. Quinze jours de cette existence de « chemineaux » libres et fiers, transforment nos idées et nos sentiments, « dièzent » notre âme, élèvent le ton de notre vie intérieure.
Les instituteurs des campagnes feront un court séjour à la ville, à Paris si c’est possible; ils visiteront les monuments, les musées, et ils auront eu le soin de s'associer d'avance pour étudier sérieusement chacun une partie du voyage, afin d'en retirer tout le profit possible. Le soir, malgré la fatigue, on rédigerait en commun un carnet des choses vues et des impressions éprouvées, afin d'en fixer le souvenir et de pouvoir, au village, les ruminer et les remâcher à loisir pendant les soirés d'isolement...
Nous n'avons pas à aller plus loin dans la voie des conseils que nous suggèrent et notre expérience, et la profonde affection que nous portons au corps énseignant primaire. Il serait délicat d'envisager, dans cette organisation du bonheur, la question du mariage des maîtres. Qu'il nous suffise de conseiller aux institutrices
d'éviter d'épouser ces paresseux qui sont comme leurs parasites spéciaux, et qui n’ont plus dès le lendemain du mariage d’autres fonctions que d'être « maris d'’institutrices ». Par le fait même qu'elles ont un traitement assuré, qui représente un capital de plus de trente mille francs, elles sont le point de mire de bien des gens qui savent calculer : il suffit, pour parer à ce danger, qu'elles veuillent être épousées pour elles-mêmes... Ces recherches peu désintéressées seraient plus fréquentes encore, : si l’institutrice n’était en défaveur sur le « marché matrimonial », à cause de sa réputation, parfois justifiée, non seulement d’être incapable de diriger un ménage, mais d’en dédaigner, comme inférieures, les occupations, si honorables cependant... Quant auxinstituteurs, qu'ils se défient surtout des jeunes filles et des institutrices « qui se sentent nées pour avoir des rentes »… Une fois mariés, qu'ils se souviennent que personne n'est parfait : il faut que les époux sachent se tolérer bien des défauts. Leur bonheur dépend d'eux. Si l’un des conjoints prend une loupe grossissante pour regarder les défauts de l’autre; s’il porte une attention exacte sur toutes ses imperfections; s’il inscrit soigneusement ses « relevés » dans sa mémoire... au bout de peu de temps, il peut ètre sûr que la haine et l’exaspération feront place à l'affection. — Le secret de l'affection et par suite, du bonheur, c’est de prendre la résolution très nette de se voir mutuellement en beau. Il faut tenir énergiquement cette résolution, refuser de regarder les travers et les défauts, et s’appesantir sur les qualités et y penser obstinément. Peu à peu, on est récompensé de cette méthode de bienveillance, de charité et d'affection, par le bonheur. En d’aulres termes, si l'amour du début semble tarir, il faut volontairement effectuer dans ses
souvenirs, dans ses perceptions, cette transfiguration que l'amour y opère irrésistiblement.
C’est ainsi qu’un amant dont l’ardeur est extrême Aime jusqu'aux défauts des personnes qu’il aime... La pâle est au jasmin en blancheur comparable; La noire à faire peur, une brune adorable;
La maigre a de la taille et de la liberté;
La grasse est dans son port pleine de majesté ; La malpropre sur soi. de peu d’attraits chargée, Est mise sous le nom de beauté négligée...
Cette transformation de la réalité sous l'influence d’un sentiment, transformation que nous avons étudiée déjà à propos des animosités entre instituteurs, et qui n'est : qu’à demi volontaire dans la passion, il nous est loisible de l’entreprendre volontairement, par une attention partiale et fréquemment renouvelée aux qualités. C'est dans cette partialité que se trouve le secret du bonheur dans les ménages d’où l'affection tend à disparaître…
Nous terminerions ici ce chapitre, si, récemment, une lettre d’un instituteur à l’Union pour l'action morale 1, n'avait appelé notre attention sur une façon étrange de comprendre les relations des instituteurs avec leurs chefs. Voici cette lettre, qui mérite d’être citée presque entière : « Je suis instituteur adjoint et j'ai besoin de voir l’Inspecteur d'académie; je ne sais quand je me rendrai dans son cabinet, mais dès maintenant j'appréhende cette visite. Je me dis en vain qu’un homme n'est jamais qu’un homme, que si notre enrôlement dans une administration quelconque doit nous dégrader au point de nous faire redouter une rencontre avec un de