N° du 15 février 1897, p
nos semblables, cet enrôlement est funeste pour celui qui le subit ou l’accepte. — Ne peut-on être respectueux sans bassesse et doit-on trembler pour ètre bon fonctionnaire? Non, évidemment; « aux claires heures de ma lucidité parfaite », je vois ce que je devrais être, le langage que je devrais tenir et, le moment venu, j'aurai beau me raidir, je sens que ma nature ancienne reprendra le dessus. On ne se fait pas soi-même; mais j'ai honte d'être ainsi, je me prends en pitié, et après de telles chutes je m'estime moins encore que je ne vaux. Je pourrais, comme excuse, alléguer l'exemple de mes collègues dont la plupart sont également timorés, mais cet argument ne suffit pas à me calmer. »
À première vue cette lettre paraît traduite de l’allemand, tant la crainte de l’Autorité en tant qu'Autorité y est manifeste. Toutefois le grand principe démocratique qu’un homme vaut un autre homme, y apparaît.
Nous pensons que cette conception de l'autorité est rabaissante pour celui qui l’accepte, déshonorante pour le chef qui la légitime.
Mème dans l’armée, l’idée d'autorité subit une évolution très remarquable !. Dans l’enseignement, nous devons donner l'exemple, puisque nous formons les générations de demain. Avoir autorité sur les autres est toujours une lourde responsabilité, et le seul moyen que nous avons de rendre tolérable le sentiment de cette responsabilité, c'est que notre autorité soit de droit divin. Dans une démocratie il faut absolument que l'autorité soit de droit divin pour n'être pas une oppression qui légitime toutes les révoltes.
4. Voir Éducation et instruction des troupes, Paroles, selon Mikhael Ivanovitch, 1891.
Or la seule autorité qui soit de droit divin, c’est l’autorité qui est l'expression de la Justice. L'homme étant faible et faillible, la justice ne va pas sans une profonde charité pour autrui. À vrai dire, tous les cas où le chef qui détient l'autorité en doit faire usage, sont pour lui des questions très pénibles de conflits de devoirs à élucider. Un inspecteur d'académie a entre les mains les intérêts sacrés des enfants confiés à ses subordonnés : les droits des enfants se confondent avec les intérêts supérieurs de la Patrie, et ils exigent parfois que l'inspecteur sévisse contre un instituteur, ou contre une institutrice.
Ce sont des cas exceptionnels. L’inspecteur, dans tous les autres cas, a un devoir parfois pénible pour sa tranquillité, mais qu'il accomplit avec joie : c'est celui de protéger, avec la dernière énergie, son personnel contre les dangers qui le menacent. Son rôle est exactement un rôle de paratonnerre, et s’il a soin de se maintenir toujours en parfaite communication avec la Droiture et avec l'Équité, il peut braver le tonnerre : mais la moindre solution de continuité détruit sa puissance protectrice.
Les devoirs de l'inspecteur d'académie sont donc très simples : il est un tribunal d’appel pour les instituteurs qui se croient lésés par leurs chefs immédiats; il ne doit jamais accepter, sur qui que ce soit, une accusation sans la contrôler soigneusement ; il ne doit jamais sévir sans avoir laissé à l'accusé toute facilité pour se défendre. Il ne doit jamais avoir une préférence personnelle. Il doit toujours conserver cette force suprème, que personne au monde ne puisse lui reprocher un passe-droit. Il ne doit jamais permettre à aucune influence de fausser les poids quand il s’agit d'apprécier le mérite, et il faut que tout le monde le sache décidé à rentrer dans le rang
plutôt que de prêter les mains à une mesure que sa conscience désapprouve.
Cela ne suffit pas encore : il faut que ses subordonnés sentent percer la bonté dans toutes ses paroles. C’est à ce prix que son autorité sera incontestée et qu'elle sera efficace.
En dehors de ce programme, il n’y a qu’autoritarisme, que caporalisme, qu'abus de la force, qu'orgueil de despote; et nous ne voyons pas pourquoi un instituteur français et républicain tremblerait devant cette caricature de l'Autorité : le mépris suffirait 1.
1. Si, en France, nous avions tous le courage de ne jamais supporter un abus de pouvoir, sans aller jusqu’à l’extrême limite de nos droits de protestation, personne n'oserait plus en commettre. Les abus de pouvoir supposent une méprisable médiocrité morale chez les chefs qui les commettent, mais aussi une méprisable lâcheté chez qui les subit passivement.