‹ Aux instituteurs et aux institutricesChapitre 58 sur 68 · Stuart Mill, Le gouvernement représentatif, ch. nx · texte numérisé non relu

Stuart Mill, Le gouvernement représentatif, ch. nx

gents et aux plus généreux, et il constitue pour le pays et pour la République un danger redoutable. C’est lui qui tend à fausser tous les rouages de notre troisième République, et qui risque, si nous n’y portons remède, de nous ramener au despotisme.

Les journaux violents nous font un mal terrible : chaque jour ils faussent un peu plus l'esprit public et chaque jour aussi, leurs rédactéurs deviennent un peu plus insensés que la veille. Nous avons insisté déjà sur les devoirs des instituteurs relativement à cette presse qui répond aux besoins spéciaux des « niais fougueux ». Les faits sociaux sont plus complexes que ne le soupçonnent les esprits simplistes, profondément ignorants, complètement indifférents à la vérité et à l'équité, qui peuvent accepter la tâche peu honorable de rédiger de tels journaux. Aussi, les rédacteurs fussent-ils de bonne foi, quelle aberration n'est-ce pas que d'aborder l'étude de faits si ténus, si emmèlés, avec l’exaltation et la violence d’un homme ivre? Ces journaux sont condamnés, par les difficultés mèmes de toute enquête faite consciencieusement, à mentir sans scrupules, à transformer en questions haineuses de personnes les questions dont dépend la santé de la nation. Heureux encore sommesnous, quand les questions internationales, desquelles le salut même dépend, échappent à cette violence de fous furieux!

Aussi est-il urgent que l’instituteur cultive les facultés régulatrices de l’enfant et des adultes. Il enseignera autour de lui le dédain de l'opinion publique en tant qu'opinion. On peut développer la conscience et la raison de l'élite des enfants; leur donner le besoin de convictions sincères et réfléchies. Un enfant peut, à treize ans, éprouver un vif sentiment de la justice,

et 1l peut être incliné à écouter les injonctions du devoir.

Quelle que soit la force de l'opinion publique, elle ne peut pas faire que ce qui est mal soit bien, et que ce qui est bien soit mal. Si l'opinion glorifie, ce qui lui arrive souvent, le vice ou la lâcheté morale, les citoyens doivent trouver dans leur propre consciencé la force de résister à ce qu’on pense autour d'eux. La Patrie trouve dans le sentiment de son iuviolabilité la force de regarder en face les haines des autres nations. De mème, dans une démocratie, un grand nombre de citoyens, les yeux fixés sur la ligne inflexible du devoir, doivent constituer autant de volontés inébranlables opposées à l'esprit de parti et à l'opinion publique faussée, qu’elle soit celle d’une minorité ou celle de la majorité.

Ici encore, l’instituteur donnera l’exemple de ce tranquille dédain de l’opinion quand elle est inintelligente et injuste. Qu'il fasse ce qu’il croit devoir faire, sans esprit de contradiction, avec le calme et la tranquillité qui conviennent à qui a réfléchi à ce qu'il fait : son autorité n’a qu’à y gagner, et malgré des colères passagères, le respect va toujours à qui le mérite.

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