Channing, Devoirs moraux des municipalilés
La solution de la difficulté se trouve dans ce fait que les volontés diverses se contrecarrent dès qu’elles poursuivent des fins égoïstes, étroites, injustes; elles s’addi-. tionnent dès qu'elles sont d'accord avec la justice : elles forment alors une force irrésistible.
La condition de l'accord des citoyens, c’est donc que chacun poursuive son intérêt particulier dans le plan de - la justice.
Le rôle des fonctionnaires est ici d'une importance capitale : ils doivent prècher d'exemple et enfoncer par leurs actes, dans l'esprit des gens, qu'il vaut mieux « faire son devoir que faire sa cour ». Dans sa classe, l'instituteur doit faire de la justice bienveillante sa règle unique de conduite; en outre, il doit profiter de toutes les circonstances pour montrer que, même dans une société qui moralement laisse fort à désirer, les voies tortueuses. l'injustice, l'oppression, l'exploitation des faibles, ne conduisent que par exception à la fortune et jamais au bonheur. La route royale du succès, c’est la conduite probe et juste etle respect des droits d'autrui.
Hors de cette route, il n'y a qu'inquiétudes, que guerre sourde et intestine à attendre. Cette nécessité, chez les citoyens d’un État républicain, d’un profond et délicat sentiment de ce qui est juste, indique au maître sa tâche. La justice ne se défend pas toute seule, et ce sont les citoyens qui doivent la faire respecter. Le maître devra donc prècher d'exemple, et constamment démontrer aux enfants la nécessité de ne jamais supporter une injustice sans protester avec énergie, et de toujours venir en aide au faible lorsqu'il est opprimé, au moins en lui témoignant de la sympathie, si on ne peut lui offrir un secours plus efficace.
La République compte beaucoup sur ses instituteurs
pour développer en chacun cet esprit de justice et de respect mutuel. Il en résulte que le maître devra entreprendre de tout cœur la luite contre les penchants qui obscurcissent en nous la claire vision de ce qui est dû à chacun : ces penchants sont la brutalité, l'irascibilité, la violence, d’une part, et, d’autre part, l’égoïsme, l’orgueil, qui nous exagèrent notre importance et nous portent à mépriser la personnalité d'autrui. Cette tâche essentielle, c'est la tâche de l’instituteur-éducateur. Il doit arracher l'âme de l’enfant à l’animalité pour l’élever à l'humanité.
La démocratie devant nécessairement se développer dans le sens d’une moralité supérieure, sous peine de périr, pour l’instituteur le rôle d’éducateur se confond avec le rôle républicain. e
Toutefois, il est deux dangers graves de notre état social, que nous devons particulièrement signaler : ce sont les dangers que font courir au bon sens public et à ceux qui sont chargés de la direction des affaires, l'esprit d'envie, et l'esprit de parti.
L'esprit d'envie qui a été le mal de la république athénienne dans l'antiquité, semble aujourd’hui être un mal spécial à notre démocratie. Cette envie s’attaque à tout ce qui dépasse le niveau de la médiocrité moyenne. En Angleterre et en Amérique, ce sentiment n'existe pas au même degré que chez nous, parce qu’un homme y est supérieur en tant qu’homme. Tandis que notre presse, dite d'opposition, s’acharne à critiquer avec animosité quiconque réussit, les Américains sont orgueilleux d’un compatriote qui leur fait honneur, à quelque point de vue que ce soit. Les Anglais et les Américains ne se jalousent pas, comme nous le faisons en France. D'abord ils considèrent l’énervement produit par l'envie comme
une cause d’affaiblissement, et comme une perte de ‘temps le temps passé à médire, à calomnier, à chercher laborieusement toutes les raisons qui peuvent amoindrir le succès d'autrui.
L’envie est une dégénérescence de l’émulation; elle est un signe de découragement. Le succès d'autrui donne aux volontés fortes comme un coup de fouet qui les excite à redoubler d'énergie; pour de telles âmes ce succès n’est qu’un encouragement, une preuve palpable de ce qu’on peut faire si on veut séricusement agir. Pour les volontés nonchalantes, au contraire, le succès d'autrui est un blâme direct, et comme l’amour-propre est tenace, on ne veut pas, même devant soi-mème, accepter la leçon ni le blâme : on se met, avec une mauvaise humeur amusante pour le moraliste, à atténuer le succès d'autrui qui gène et à l'expliquer par des circonstances extérieures imprévues, par le manque de scrupules, en un mot par la malhonnéteté et par le hasard.
Le grand dommage causé par ce triste travail intérieur, c’est qu'on tue en soi le désir du mieux, et qu’on empèche, par avance, les bons mouvements, les élans causés par l’émulation; aussi l’envieux devient:il de plus en plus impuissant, et par suite, de plus en plus envieux. C'est un cercle infernal d'où il est difficile de s'évader !.
1. Si le regard pénétrait dans les plis cachés de la conscience, peut-être révélerait-il que, même chez les meilleurs, le premier mouvement, en présence du succès d’autrui, d’un ami, si l’on veut, est un mauvais mouvement.
Mais nous ne sommes pas responsables des instincts bestiaux qui grouillent en nous, et qui nous ont été légués par nos ancétres en voie d'opérer leur évolution hors de l’animalité : peu importe le premier mouvement! Nous ne sommes responsables
L'effet de l'envie sur autrui est aussi très fâcheux. Cette envie, en s'exprimant, éveille la haine sourde des autres envieux qui sont légion. Une opinion publique se crée, qui tente de paralyser toute initiative. Est-ce un auteur nouveau qui apparaît? Vite, on cherche à l’accabler sous les critiques malveillantes. Ést-ce un inventeur? on le confond avec les pires charlatans. Heureusement, l’envieux, qui est toujours un paresseux, ne prend pas la peine d’asseoir solidement ses insinuations, et il remplace volontiers les raisons par des injures : or les injures ont cessé d’être dangereuses, par l’abus qu’on en fait.
Toutefois, l'envie tue chez nous l'esprit d'entreprise. Toute entreprise, quelle qu’elle soit, étant toujours considérée comme véreuse, les capitaux deviennent timides et s’immobilisent, tandis que chez nos adversaires commerciaux et industriels les initiatives fécondes abondent, énergiquement soutenues par l'opinion et par l’épargne. Là est le danger national, rendu menaçant par le développement de l'esprit d’envie.
En lui-mème, cet esprit est inquiétant, car sa cause essentielle c’est la paresse : « Ceux qui, tout en désirant ce que les autres possèdent, n’emploient aucune énergie pour l’acquérir, ceux-là se plaignent incessamment de ce que la fortune ne fait pas pour eux ce qu’eux-mèmes n’essaient pas de faire. Ils débordent d’envie et de mal-
que du deuxième. Les natures droites et énergiques profitent de l’émoi tout animal causé par le succès d'autrui, comme d’un élan pour mettre en branle des sentiments supérieurs et pour. fortifier leur énergie; chez les natures médiocres, le second mouvement, au lieu d’être un changement de direction du premier, en est la continuat ion. Ils pensent et sentent, comme pen saient et sentaient leurs ancêtres non encore sortis de la série zoologique.
veillance contre ceux qui possèdent ce qu'ils aimeraient avoir.
« L’envie se développe comme un trait de caractère national d'autant plus que le succès dans la vie passe pour fatalité, d'autant moins qu'il passe pour la récompense d’un effort. Les êtres les plus envieux de la terre sont les Orientaux 1... »
L'instituteur ne manquera pas de revenir souvent sur les dangers immenses, pour le pays, de l'esprit d'envie, et il saura les exposer avec force.
L'esprit de parti n’est pas moins funeste. Rien ne résiste à cette gangrène des États républicains, ni l'esprit de justice, ni même simplement l'esprit. Un homme inféodé à un parti renonce à son libre jugement, à sa libre décision; il devient l’esclave des opinions qui font la cohésion de ce parti; il en épouse les violences, les injustices, les folies. Aucune question ne se pose sainement devant un esprit dévoyé par l'esprit de parti. On a tort ou raison devant lui, non parce qu’on a tort ou raison en réalilé, mais parce qu'on est pour ou contre le parti.
L'esprit de parti a perdu la Révolution, et, quand un historien sincère essaie aujourd’hui, ainsi que nous l'avons dit, de découvrir en quoi consistaient les désaccords qui ont conduit les partis révolutionnaires à se décimer par la guillotine, il ne trouve pas, et il demeure stupéfait de la folie de nos prédécesseurs qui se tuaient pour des nuances qui nous échappent.
Quel chagrin pour une âmeé patriote que ce gaspillage de vies humaines, qui a affaibli la France, et préparé les voies à la dictature! Oui, l'esprit de parti est comme une épidémie morale qui ôte la raison aux plus intelli-