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CHAPITRE V

Les principes directeurs : le culte du beau.

Il est un autre enseignement qui n'est pas organisé, il faut le reconnaître, mais que notre génération organisera, nous en avons la conviction, et que les générations qui viendront après nous rendront florissant. Nous voulons parler de l’enseignement du beau que nous ne séparons pas, dans nos espérances, de l’enseignement moral. Mème dans l’enseignement secondaire, on le donne d’une façon accessoire, et dans notre enseignement primaire tout est à faire dans cette voie. Si les Grecs anciens, dont l'éducation esthétique était si admirable, pouvaient étudier notre système d'éducation contemporain, ils nous prendraient, à juste titre, pour des bar bares. Mais, ayons confiance : l’enseignement du beau sera, parce qu'il doit être, parce que nulle vie n'est complète sans le culte de la beauté.

Enseigner la beauté, voilà sans doute une idée étrang-: et téméraire! dira-t-on. Elle n’a cependant rien que ds très simple. Si, il y a quelques siècles, on avait propost de doter d'écoles les hameaux les plus reculés; si l'on avait proposé d'apprendre à tous les enfants d’un pays à

lire, à écrire, à compter, à connaître un peu l’histoira de leur Patrie et un peu de géographie du globe, cette proposition eût semblé absurde, et cependant, elle est en bonne voie de réalisation. L'enseignement de la morale dans les écoles était il y a dix ans à peine à l'état d’ébauche. Personne n'’enseignait aux enfants leurs devoirs proprement humains. Le clergé, malheureusement trop occupé de sa lutte contre l’incrédulité à l'égard des dogmes, a de plus en plus restreint son enseignement au catéchisme et à l’enseignement des devoirs du culte et des devoirs envers l’Église, et l’on peut .constater que dans les écoles congréganistes, l’enseignement moral n'existe pas. Depuis cette époque, dans nos écoles laïques, on s’est mis à l’œuvre vaillam- ment, et cet enseignement, encore trop souvent mal compris et mal donné, est, dans beaucoup d'écoles, excellent. Toute une littérature intéressante et au plus haut point morale, est née pour les enfants. Nous pouvons attendre beaucoup de l'avenir.

Le même progrès se réalisera pour l'enseignement dont nous parlons.

On peut travailler à répandre dans nos campagnes le goût de la musique, comme il l’est dans beaucoup de campagnes d'Allemagne, et nos fanfares ou nos chorales de bien des chef-lieux de canton, dont font partie de modestes ouvriers, prouvent que le problème n'est pas insoluble. Déjà un effort considérable est tenté, dans nos écoles, pour le chant ', et, dans peu d'années, on trouvera, dans presque tous les villages, les éléments

4. M. Maurice Bouchor a entrepris, pour répandre de beaux chants dans nos écoles, une véritable campagne de conférences et il a le droit d’être fier des résultats de son apostolat.

d’une société chorale que l'instituteur pourra diriger, groupant autour de lui ses anciens élèves, et conservant sur eux une heureuse influence.

D'autre part, nous sommes persuadé qu'avec le temps, quand on aura réussi à grouper les écoles par cantons, on pourra doter chaque groupement de tout un matériel d'enseignement esthétique : collections de gravures, de photographies sur papier ou de clichés sur verre pour projections lumineuses, et que, par un roulement bien ordonné, on arrivera à donner aux enfants de nos écoles, aux jeunes gens des cours d’adultes, et aux parents accourus aux conférences, la révélation du Beau.

On apprendra aux paysans, aux ouvriers, à détruire l'horrible imagerie qui déshonore leurs maisons. On verra les chefs-d'œuvre de la peinture, reproduits par la gravure ou par la photographie, occuper la place d'honneur, à côté du portrait du fils artilleur ou fantassin, et remplacer les grossières complaintes imagées de Tropmann ou de Ravachol.

Ce goût pour l’image qui, faute de culture, se satisfait d'inepties, rien n'empêche qu'on le cultive, qu’on l’épure. Ce goùt si fin, qui assure le triomphe de notre industrie, et qu'on rencontre si souvent chez de simples ouvriers on peut le répandre. Dans beaucoup de nos écoles, on rencontre un enseignement élémentaire du dessin qui donne d'excellents résultats : cet enseignement, il suffit de le généraliser, de le renforcer, et de l'aider par un enseignement parallèle qui développera le sens du beau chez les enfants et chez les adultes. |

Les élèves-maîtres,.pendant leurs trois années d’école normale, ont toutes les ressources pour se perfectionner sous ce rapport, et ils seraient grandement coupables s'ils n’en profitaient pas de façon à être capables de

répandre ensuite autour d’eux les bienfaits de l’enseignement reçu.

Dans les villes importantes, il est facile de mener les enfants faire, dans les musées, des visites méthodiques, et nos instituteurs trouveront, pour la préparation fructueuse de ces visites, l'appui et les conseils des conservateurs des musées ou des artistes de la ville.

La visite des monuments, en compagnie de quelque architecte intelligent, sera révélatrice à un haut degré, car il y a une logique du beau, et souvent on peut dire pourquoi une chose est belle et pourquoi une autre est moins belle. Quelques leçons, très bien comprises, ouvriraient à nos futurs ouvriers de larges horizons.

Mais, qu'on n'’aille pas croire que les villages reculés soient dépourvus, à cet égard, de toutes ressources. Nul musée de peinture ne peut rivaliser avec la prodigieuse richesse de coloris et de lignes que les pays les moins favorisés peuvent offrir aux yeux de l'observateur. La beauté nous environne de toutes parts. Elle est aussi commune autour de nous que l'air que nous respirons : malheureusement, il faut une éducation spéciale pour ètre amené à prêter attention aux choses que nous voyons chaque jour. On n'entend que si on a laborieusement appris à écouter; on ne voit que si on a appris à regarder, et c’est un sentiment douloureux pour le penseur que de songer à la somme des joies profondes et durables perdues par l'humanité faute de savoir goûter la beauté répandue à profusion dans les choses les plus humbles!

Combien l'existence du paysan ne serait-elle pas ennoblie s’il savait admirer la splendeur des campagnes et goûter le charme de sa vie si simple, si forte, si poétique! Le cadre dans lequel se passe son existence est

d’une beauté qui se renouvelle pour ainsi dire à chaque heure de la journée. C’est d’abord le lever du soleil, si majestueux, dans l'air frais et embaumé du matin; c’est le chant des oiseaux, c’est l’incendie du couchant; c'est l’arrivée de la nuit; c'est la nuit elle-même avec son recueillement religieux inconnu à la ville; ce sont les fleurs, les arbres, qui ont chacun leur beauté particulière, et qui forment des bosquets, des forèts d’aspects si variés; ce sont les nuages et leurs formes sans cesse en voie de transformation; ce sont les saisons; ce sont les animaux, depuis le milan qui plane dans les airs jusqu'aux bœufs calmes, graves, qui,

. couchés parmi les herbes, Bavent avec lenteur sur leurs fanons épais,

Et suivent de leurs yeux languissants et superbes Le songe intérieur qu’ils n’achèvent jamais 1.

Un jour viendra où le paysan, qui est un poète à l’état instinctif, sentira profondément la splendeur des formes, l'harmonie des proportions, la finesse des tons, et ce « je ne sais quoi » qui émeut jusqu’au fond de l’âme les peintres et les poètes de la nature.

Croit-on qu'il serait difficile aux instituteurs de pénétrer tout leur enseignement de cet amour de la beauté? Cela n’est pas plus difficile que de donner à l’enseignement une saveur morale très saine et très forte. Qui - empêche le maître, après une lecon de choses sur le bœuf, de faire remarquer aux enfants la beauté des « bœufs tranquilles... véritables patriarches »? La plupart des enseignements peuvent avoir un complément artistique. Le maître ne devra jamais considérer comme perdu le temps qu'il consacrera, après avoir étudié un

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