Leconte de Lisle, Poèmes antiques, Midi
animal, un arbre, un fleuve, un pays, à susciter dans l'esprit des enfants une impression de la beauté particulière à chaque chose. S’il s'agit d'animaux, il trouvera fréquemment dans La Fontaine quelque trait caractéristique : la recherche du trait caractéristique, qui est toujours beau, est le propre des grands artistes. Ce trait, La Fontaine le trouve presque toujours; aussi at-on pu dire avec quelque raison qu’on étudie mieux l'histoire naturelle chez La Fontaine que chez Buffon, car le premier dessine vigoureusement une silhouette qui contient tout l’essentiel, tandis que le second décrit les uns après les autres tous les traits, et nous fait un signalement de passeport, car il procède par accumulation.
Un professeur d'histoire ne perd pas non plus son temps lorsqu'il s’arrète devant un beau trait d’héroïsme moral pour le signaler aux enfants qui l’écoutent.
Or, c'est par d’incessantes invitations à considérer la beauté des choses et des êtres, qu’on développe dans l'âme de l'enfant le goût du beau, et le sens du beau. On n’enseigne pas le beau de huit heures à huit heures et demie les lundi, mercredi et samedi. on l'enseigne comme on enseigne la morale, c'est-à-dire constamment, parce que le maître a longuement développé en lui-même, par une culture bien comprise, le besoin de tout envisager du point de vue moral et esthétique. Que le maître aime le beau et le goûte profondément, et tout son enseignement sera transformé et communiquera de proche en proche, comme pr contagion, le sens de la beauté.
À une époque où les religions ne dirigent plus guère la conscience populaire, il est plus urgent que jamais de ne laisser perdre aucun des moyens d’embellir et de
poétiser la vie quotidienne, et de donner aux hommes des goûts supérieurs.
Il faut que nos instituteurs luttent avec énergie contre le sot préjugé que la poésie est un luxe.
Nous nous souvenons qu’au collège, nous considérions la physique comme une science intimidante, que nous n’étudiions que dans certaine salle ornée d'instruments qui sollicitaient, par leurs formes étranges, notre curiosité, et dans certains livres à figures... l’idée ne nous venait pas que, lorsqu’en étude, nous nous brûlions au tisonnier rougi à l’autre extrémité, « nous faisions de la physique ». Notre science n'était pas liée à la vie quotidienne!
De mème, il faut lier la poésie à la vie, ou plutôt découvrir que nous baignons dans la poésie, quoique l'habitude nous rende insensibles à son charme pénétrant. L'habitude a sur notre sensibilité passive des effets inexorables : elle l’affaiblit et finit par l’éteindre. C’est ainsi qu'on s’habitue au luxe et qu’on arrive très vite à n’en plus goûter le plaisir ; c’est ainsi encore que le montagnard des Alpes se familiarise si bien avec la sublimité de ses montagnes, qu'il y semble indifférent : mais vienne pour celui-là la misère, et pour celui-ci l'exil dans une grande ville, et l'étendue de la privation subie apparaît alors : le désespoir du premier sera profond; quant à la douleur du second, elle deviendra ce mal meurtrier qu’on appelle « le mal du pays ».
Il faudrait que nous ecssions toujours, devant la nature, la fraîcheur d'impression du pauvre qui retrouve l’aisance, ou l'élan d'amour passionné du montagnard que le mal du pays ramène dans ses montagnes; or cela est possible. Il suffit de transformer en sentiments actifs la passivité des impressions, de manière à ce que
nous soyons maîtres de nos sentiments, c'est-à-dire que nous puissions les éveiller facilement. Cette transformation s'opère par une éducation intellectuelle appropriée, et principalement par l’étude des sciences, dont on peut exposer les résultats généraux, à grands traits, aux enfants. Il faut lier la poésie de la nature à la science. L'’étendue infinie du monde, sa durée éternelle par rapport à nous, sont des idées profondément poétiques par elles-mêmes; la prodigieuse diversité des formes produites par les lois immuables de l'Univers, sont un aliment pour l’admiration sans cesse renouvelée. La vue d’une pierre portant l'empreinte d’un fossile peut provoquer le sentiment du grandiose chez qui réfléchit à l'Océan qui recouvrait la plaine il y a des millions d'années.
La lecture des œuvres des savants de premier ordre est, au plus haut degré, capable d’enflammer les sentiments d’admiration pour la nature, et nul poète, par exemple, n’a su encore chanter les magnificences des Alpes avec autant d'éclat que l'ont fait de Saussure et Tyndall.
L'étude de l’astronomie, de la géologie, de la paléontologie est poétique — et cette étude, au moins dans ses grandes lignes, est ouverte à nos élèves-maîtresses et à nos élèves-maîtres.
Le botaniste, le zoologiste, familiers avec les secrets de la vie partout répandue; familiers avec les mœurs des oiseaux, des insectes, des innombrables animaux qui animent nos champs et nos campagnes, trouvent à chaque pas de nouvelles sources d'intérêt : il faut savoir observer dans le plus grand détail, et ne point imiter le paysan inculte qui vit en étranger au milieu de la foule de bestioles qui travaillent infatigablement autour de
lui. Quelle source de vivante poésie pour nos jeunes filles et pour nos jeunes gens de la campagne, s'ils éprouvaient quelque chose de ce sentiment de « fraternité » qui débordait du cœur de saint François d'Assise pour les animaux!!
En outre, la poésie humaine élargit chaque jour ses horizons. La découverte de la solidarité sociale transforme les relations humaines, et bien des poètes ont découvert et découvrent chaque jour la profonde poésie de la vie des humbles, et, comme le dit un esprit d’une singulière pénétration ?, le « tragique de la vie quotidienne ». Il faut montrer « la beauté, la grandeur, et la gravité de l’humble existence ordinaire ». Pour donner « ce ton » à l'esprit, il est nécessaire de lire des poètes, et surtout les grands poètes contemporains, qui souvent savent évoquer en nous une puissante sympathie pour les choses et pour les êtres. Ils nous révèlent des analogies ténues que nous ne soupçonnions pas entre la nature et notre âme, et ils nous apprennent le grand art d'associer aux objets nos joies et nos tristesses.
Faute de culture, on perd cette faculté de goûter la poésie et d'introduire dans la vie quotidienne une frafcheur d’impressions, une richesse de sentiments, qui la transforment, et qui lui donnent une saveur exquise. Cette sensibilité poétique est dans les choses de l’âme ce qu'est dans l’ordre matériel, l'appétit d’une personne bien portante qui trouve succulents les mets très naturels et très simples de la table de famille.
Darwin, sur ses vieux jours, déplorait d’avoir laissé
1. Voir à ce sujet le livre ravissant de M. Paul Sabatier : La vie de saint François d'Assise. 2. Maurice Maeterlinck, Le trésor des humbles, 1896.
s’atrophier en lui cette faculté : « La perte des goûts esthétiques est une perte de bonheur; elle peut être nuisible à l’intelligence, et plus probablement au caractère, en affaiblissant la capacité d'émotions que notre nature peut ressentir !.» Ce passage est d'autant plus significatif que Darwin, ainsi que le prouvent ses expressions dubitatives : « elle peut être nuisible à l'intelligence et plus probablement au caractère », ne se rendait pas un compte exact du mal que lui a fait son dédain des choses esthétiques. Il y a dans ses œuvres quelque chose de sec, d’aride, si bien que, malgré son profond enthousiasme scientifique, on ne peut citer de lui aucun passage d’une beauté supérieure comme ceux qu'on cite de Herschel, de Humboldt, de Cuvier, de Tyndall.….
Aussi recommandons-nous aux élèves-maîtres de lire assidiment un petit nombre de poètes de haute intelligence, et, par poètes, nous n’entendons pas seulement les poètes proprement dits, mais tous ceux qui, ayant puissamment ressenti des émotions devant les spectacles de la nature, ou devant les spectacles humains, ont essayé de les traduire en vers ou en prose.
Quelle poésie vaudra jamäis certaines descriptions de George Sand, qui nous font si profondément sentir les beautés de la campagne? « Nature éternellement jeune, belle et généreuse! Elle verse la beauté à tous les êtres et à toutes les plantes... elle possède le secret du bonheur, et nul n’a su le lui ravir. Le plus heureux des hommes serait celui qui, possédant la science de son labeur, et travaillant de ses mains, puisaut le bien-être ct la liberté dans l'exercice de sa force intelligente,
1. La vie et la correspondance de Ch. Darwin, par son fils, traduction Varigny, p. 104.
aurait le temps de vivre par le cœur et par le cerveau, de comprendre... » « Le rève d’une existence douce, libre et simple pour l’homme des champs, n'est pas si difficile à concevoir qu'on doive le reléguer parmi les chimères. Le mot triste et doux de Virgile : 6 fortunatos… est un regret, mais comme tous les regrets, c'est aussi une prédiction. Un jour viendra où le laboureur pourra étre un artisle, sinon pour exprimer, du moins pour sentir le beau. Croit-on que cette mystérieuse intuition de la poésie ne soit pas en lui à l’état d’instinct et de vague rêverie 1? »
Si l'on veut savoir ce que G. Sand entend par la poésie des champs, qu'on lise cette belle page. « Un enfant de six à sept ans, beau comme un ange, et les épaules couvertes, sur sa blouse, d’une peau d'agneau qui le faisait ressembler au petit saint Jean-Baptiste des peintres de la Renaissance, marchait dans le sillon parallèle à la charrue, et piquait le flanc des bœufs avec une gaule longue et légère, armée d’un aiguillon peu acéré. Les ficrs animaux frémissaient sous la petite main de l'enfant, et faisaient grincer les jougs et les courroies liés à leur front, en imprimant au timon de violentes secousses. Lorsqu'une racine arrétait le soc, le laboureur criait d’une voix puissante, appelant chaque bête par son nom, mais plutôt pour ealmer que pour exciter; car les bœufs, irrités par cette brusque résistance, bondissaient, creusaient la terre de leurs larges pieds fourchus, et se seraient jetés de côté emportant l’arçon à travers champs, si, de la voix et de l’aiguillon, un jeune homme n’eût maintenu les quatre premiers, tandis que l’enfant gouvernait les quatre autres.