CHAPITRE VI
De quelques qualités nécessaires aux maîtres : de l'amour des enfants,
du calme.
Ayant à vivre au milieu d'eux, Tinstituteur doit aimer les enfants. Les fillettes sont généralement plus affinées que les garçons, plus douces et plus prévenantes. Les petits garçons sont plus lourds, plus brutaux. Souvent, les enfants ont une ignorance absolue de la propreté, de la bonne tenue : leurs vêtements sont en désordre, ou déchirés, et ils n'ont nulle idée d'une règle; ils mangent à toute heure et n'ont aucun soin d'eux-mêmes; mais iîs sont pour l'ordinaire robustes et honnêtes, et quoiqu'ils ne soient jamais pressés, ils sont dociles.
Il est bien peu de visages d'enfants qui ne présentent aucun caractère de beauté. Il est d'ailleurs facile d'exiger la propreté, et de l'obtenir, en savonnant de loin en loin, vigoureusement, quelques visages, et en faisant chaque matin l'inspection des mains et du cou : cherchez parmi ces petits visages propres une physionomie qui n'ait aucun charme, et vous ne la trouverez pas :
QUALITÉS NÉCESSAIflES (I
toutes ont qiielriue beaulÉ, ne serait-ce que la limpidité si profonde du i-egard'.
Mais un enfant, même réellement disgracié sous le rapport du visage, n'en reste pas moins une personne humaine en voie de formation, et comme tel, il est digne d'un sincère et profond respect Si même nous omettons le caractère vraiment sacré de l'enfant, il demeure vrai que l'affection du maître trouve toujours en lui quelque qualité à aimer. A défaut de la fraîcheur et de la beauté, ce sont des qualiti^s de l'intelligence ou du, cœur : les institutrices et les instituteurs doivent arrivera aimer tous leurs élfives, par une attention partiale à leurs qualités aimables. 11 en est ici comme du mariage : nul n'est parfait, il s'en faut.., si le mari et la femme ne savent pas refuser de s'appesantir sur leurs défauts réciproques, s'ils ne prennent pas la résolution de t se voir en beau >, c'en est fait de leur bonheur,
De mâme, en acceptant d'être instituteurs, vous prenez l'engagemeut tacite d'aimer les enfants qu'on vous confie, et cet engagement vous impose l'obligation de faire comme les artistes, qui sans déformer la réalité, mettent en évidence certains traits, atténuent certains autres, et idéalisent la nature. Nous sommes maîtres de notre attention, maîtres, par suite, de la refuser à ce qui ist de nature à nous choquer, maîtres dans une large mesure de ne laisser s'accumuler dans le souvenir que les impressions qui nous rendront notre tâche agréable. Pé né Irons- no us de la grandeur do cette lâche, qui est d'aider à la chrysalide à se transformer en papillon,
). Limpidilé qiii se lernît tr63 tât, l'œil vieilîisaanl IrÈa vite et des niamenU de ]i1ii3 en plus nombreux se Tormanl de iKinne heure dons les liquides qui remplissent la cavité dti globe o<
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d'aider à Tcnfant à se transformer en une personne humaine inlclligcnle et affranchie des poussées bestiales. Posons en princi[)e que nous avons tous grand besoin de bonté et de charité, parce que nous sommes fort imparfaits, et dès que nous serons pénétrés de respect pour nôtre œuvre, et de bonté pour les enfants, rinattention voulue à toutes les disgrAces de la nature que l'éducation ne peut réparer devient facile, et cela allège singulièrement notre tûclie : car Taffection est communicalive, et quand, à leur tour, les enfants aiment leur maître, tout devient aisé : élèves et maîtres travaillent avec plaisir et avec prolit. Un instituteur ou une \nstitutrice qui trouvent leurs élèves laids, grossiers et inintelligents, s'accusent, par là môme, de sécheresse et d'incapacité professionnelle.
Cet amour des enfants, sans lequel on ne peut se dire instituteur, vient insensiblement se fondre avec le respect profond que tout éducateur doit avoir pour la personnalité d'autrui.
Choisir d'être éducateur, c'est reconnaître que l'éducation est la tûchc par excellence; c'est reconnaître que la personne humaine a par rapport à la fortune, à la beauté, au talent même, une valeur absolue : et quand le respect pour elle est sincère, tous les enfants deviennent également dignes de bienveillance et de dévouement. Comme un sculpteur qui dégage de la matière des formes d'une sereine beauté, le maître éprouve une joie profonde à dégager peu à peu des sujétions de Tanimalité, l'intelligence et la volonté des enfants qui lui sont confiés. Nulle œuvre d'art ne vaut celle-là.
L'œuvre de l'éducateur est en effet plus délicate que celle de l'artiste, parce que l'artiste façonne une matière, il est vrai, toujours lourde et lente à obéir au génie,
QUALITÉS NÉCESSAIRES i3
[n une matière inerte, et qui doit obtiir. Au coure, l'éducateur agit sur des âmes, et la contrainte, la loleoce, sont impuissantes, nous l'avons vu, à produire htre chose que l'iiypocrisie ou la servilité. C'est dire me l'éducateur échoue nécessairement s'il ne trouve la Honté des enfants toute inclinéo déjà vers le devoir, 'enfant n'aime que ce qu'il trouve aimable, et si le devoir est pour lui synonyme do contrainte et do sujétion, on ne le lui fera point aimer. Or le devoir, c'est, pour l'enfant, ce qu'exigent ceux qui le dirigent; elle devoir lui deviendra aimable dans la mesure oii il aimera ses parents et ses maîtres. Comme l'amour seul suggère l'amour, le premier devoir do l'éducateur est d'être aimable, el d'aimer les enfants qui lui sont confiés. Nous venons do voir qu'aimer les enfants est facile, el qu'on y arrive, si on le veut (et il faut le vouloir), par une attention partiale k leure qualités. Il résulte de ce devoir général de bonté et d'affection, que l'éducateur n'obéira jamais à des instincts brutaux, et ne rudoiera jamais les enfants. Il y a une rudesse qui laisse transparaître une bonté profonde, et l'enfaul a vile fait de la distinguer de la rudesse purement brutale. Mais la rudesse, quelle gu'elle soit, est une faute : car l'erifoot, tout ù ses impres- 'ip us présentes, et qui n'a pas, comme nous, toute une Âiilosopliio de la vio qui atténue les souffrances imméiates, éprouve de gros chagrins, et parfois un désespoir i&ible qui lui rend ses études singulièrement amèros, KXa rudesse brutale de certains maîtres déprime les hTants, leur ùie leur gentille spontanéité : ils se replient p eux-mêmes, et dès lors ils paraissent stupidcs. Rien ffît plus coupable, pour qui a charge d'âmes, que ^Ic altitude do caporal prussien toujours prêt ^ la élague. Certaiiis maîtres dûsbonorcnl leurs fonctions
AVANT D'ENTIIER DAKS LA VIE
en poursuirant des onrants d'une véritable animosité; cela csl odieux parce que l'enfant s'habitue & l'injustice^ et qu'il aijprood & accumuler dans son cœur de la hains contre celui qui devrait représenter pour lui les plus haulcs qualiU'g liuniaincs.
Amour des enfanls, douceur, bonté éclairée, sont donc des vertus essentielles sans lesquelles on ne peut { dire éducateur; elles n'excluent «ucuneinent la fermeté, ainsi que nous l'avons vu plus haut à propos de la punition.
Si la rudesse est condamnable, c'est qu'elle est grénéralement une des formes du tempérament coléreux : sUa n'est pas la seule, et bien des înstitulours échouent pou^ n'avoir pas su maîtriser leur mauvaise humeur. L'ii bililé dont nous avons parlé tout à l'heure est fréquenta chez tes institutrices -. nous disions qu'elle consiste ^ réagir avec exagération aux moindres contrariétés. Lei enfants, dont l'esprit est enclin h saisir tout ce qui es faux et outré, profitent malicieusement de l'irritabilité du maître pour provoquer son emportement, même a'îli doivent en subir les atteintes, parce que le maitrfl devient ridicule : il donne une petite comédie qui romp la monotonie de la classe, et qui vaut bien qu'on i à payer sa place au parterre par une punitionl
L'irritabilité n'est pas seulement ruineuse pour l'autà rite du maltre;elleEe traduit dans la marche des étudei par l'impatience, par une hâte fébrile qui compromô toutes les études ultérieures. L'instituteur doit imiter li robuste et irrésistible patience de la nature : qu'il coni dëre l'enfant de dix mois recQmmeu<;8nt cent fols i frapper sur uu meuble qui résonne, et fatiguant toul fc monde autour de lui, sans se fatiguer lui-même : M enfant n'arrive aux percejilions complexes qu'aprè
roir expérimenté à saliélô chacune des sensations simples produites par les objets. Que l'instituleur imite cette lenteur sage et métliodiquc! qu'il assure l'acquisition définitive des éléments, avant de passer outre. Qu'il ne donne pas, comme font trop de maîtres, des problèmes avant que les enfants saclient leur table de multiplication, et avant qu'ils sachent faire une division. Qu'il no donne pas des questions sur les mesures de surface, avant que les enfants aient clairement compris pourquoi elles » vont » de cent en cent; sur les mesures de contenance, avant qu'ils aient compris pourquoi elles croissent de mille en mille. Qu'il ne fasse pas lire avant qu'on sache épeler, et écrire, avant qu'on sache former ses lettres.
Les débuts sont pénibles, rebutants pour le maître. Mais quel déplorable calcul que de se hâter en croyant gagner du temps! Il n'est pas de plus sur moyen d'en perdre, car toute la suile de la marche sera entravée, parce que les enfants ne posséderont pas, avec une sûreté en quelque sorte automatique, les connaissances élémentaires. Que le maître n'écoute donc pas son impatience : qu'il demeure calme et méthodique. La maîtrise
[SufQsante des opérations élémentaires décourage ique année des milliers d'enfants : cette ignorance
iUale rend chacun de leurs efforts très pénible, et
fructueux. Le maître, de son côté, sent la
marche de sa classe s'alourdir; les progrès sont nuls...
son zèle ne produit pas de résultats : il so décourage,
nouveau Sisyphe, sans se rendre compte qu'il expie, par
piétinement sur place quand il devrait courir, d'avoir
quand il devait piétiner sur place.
■Si l'absence de calme, de pleine possession de soi, ta la discipline de la classe, et à l'autorité du maître;
^—ùtsuj Kiaq
I AVANT n'EMREB DANS LA VIE
elle slL-rilitte lus i^lToits par la liâle avec luquello elli fait [tasser Bur les i:t<.^mentB, elle est encore plus dêsa» treuse dans l'enseignement quotidien . Irritable, l mallre parle trop, trop vite et trop l'orl. Ce grave àélaa esl nnJBÎble de bien des façons. D'abord le maître 8'épuise. Lee org'anes de la voix, A part tes poumons qu servent de soufflet, sont délicnts, et ils occupent un espace trâs restreint : il est facile de les surmener, et Uïi Eurmcjiagu quolidien amène rapidement des désordres graves, un état intlemniatoire profond, qui se traduil par des laryngites k formes plus ou moins gravée, pai des maux do gorge, des bronchites, etc.; voilii pourU maître,..
^uanl aux élèves, cette parole rapide, énervée c criarde, les fatigue, les assourdit, les étoui-dit : l'altea tiou est en raison inverse des efforts de voix du maître En outre, plus le maflre crie, et plus il est amené i crier : les pieds qui remuent, les enfants qui changei d'attitude, qui feuillettent leurs livres, leurs cahiers qui toussent, qui se mouchent, qui demandent un ren; seignement, qui chuchotent, etc., forment dans tont classe un bruit continu, inévitable... si la voÎï du mattn couvre ce bruit, les enfants, tout naturellement, cessral de se contraindre : le bruit augmente, et il oblige ï maître à crier plus fort ; le bruit augmente i imposant au maître une lutte dans laquelle il s'épuise, « dans laquelle il est nécessairement vaincu. La fatigae ] rend nerveux, inégal, sujet à des emportements pe mesurés, el toute la classe devient fiévreuse, irritable Qu'à ce désolant spectacle, si fréquent dans les école^ on oppose celui d'une classe dirigée par un maltr calme, maître de sa voix, et parlant d'un ton mesuré tout élève qui remue, qui tousse, qui chuchote entem