CHAPITRE II
Les rapports avec les autorités locales; avec les villageois; avec les parents
des élèves.
' Les maîtres Rebutants ont Toccasion d'entrer en relations, dès le premier jour, avec le maire, qui doit signer le procès-verbal d'installation. Souvent même l'instituteur sera secrétaire de mairie.
Il importe que, dès cette première entrevue, les maîtres donnent d'eux-mêmes une bonne impression : ils auront une attitude digne et simple, respectueuse sans bassesse. Le maire est la plupart du temps un brave homme, qui ne demande qu'à faire son devoir, et à qui la lutte est foncièrement désagréable : un instituteur consciencieux et bien décidé à donner, par toutes ses paroles, et par sa conduite, la preuve que sa ligne de tir passe audessus des inimitiés et des passions politiques locales, est sûr de vivre en bonne intelligence avec lui, et nous ajoutons qu'il y trouvera son intérêt, car le maire est généralement considéré, puisqu'on l'a porté à la mairie : par ses fonctions, il est appelé à voir un grand nombre d'habitants, et il a de l'influence sur l'opinion publique. Ses rapports avec l'école sont fréquents.
1 Dt mép
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La bonne opinion qu'on a d'un insLiluleur ou rluue instilutrice constitue les trois quarts de sa force. 11 est donc nécessaire que nos maîtres, qui ne peuvent point profiter, comme le font les congréganisles, du respect imposé sans examen par la robe des rebgieus, arrivent [ k gagner l'estime et I fF t p bl q Qu n o i une contrad t qu n d n
le devoir qu'ont n ît d I n 1
e ; il l'aut qu'il h ut
l'opinion publique ! qu tt aucun respect; iisn d nt p i de le trop répéter, des esprits et des c
mais des esprits libres, et des consciences affranchies. Mais, qu'on le sacbe bien, il n'y a de liberté j pour les esprits, d'affranchissement pour les consciences que dans une pieuse soumission aux lois éternelles de la raison et de la justice. La liberté n'a rien un avec l'incoliérence d'une pensée et d'une volonté livrées à toutes les poussées contradictoires des passions et des penchants animaux. Être Ubre, c'est assurer en soi le régne tranquille des sentiments supérieurs dirigés par une raison ferme. Si malgré des faiblesses inévitables, nos Jeunes stagiaires savent mener une vie réfléchie, intelligente, et foncièi-ement bonne, ils triompheront toujours de l'opinion publique. 11 ne faut jamais essayer de la contenter en s'y asservïssant, parce qu'il n'y apas de limites à cet asservissement à la moyenne routinière des opinions : il faut savoir nette- ^^ menl où l'on va, et ce que l'on doit faire, et y aller, et le ^L faire... Peu à peu l'opinion rétive, ou goguenarde au ^^Ê début, en arrivera au respect, parce qu'il est dons ^^K l'ordre qu'une volonté calme et sûre d'elle-même s'im- ^^K pose.
Le paysan, dont les sentiments, faute de culture el d'occasions de s'exercer, sont lents à s'émouvoir, pnraîl 8U premier abord, froid et réservé, mais il s de grandes qualités : il est doux, patient, résig'né et bien dinicile k pousser à bout. Pour qu'il se plaigne officiellement h l'inspecteur, il faut généralement que le maître ait des torts sérieux. Je parle du paysan proprement dit, car il y a souvent dans le village deux ou trois • esprjts forts » qui se croient appelés k diriger les autres; ce sont souvent des coiffeurs, des cordonniers, et plus souvent encore des gens que le travail effraie, et qui sont devenus cabaretîers : peu occupés, passionnés de politique, c'est-à-dire, souvent, grisés de mots et de formules, enragés de haines personnelles, ils mettent au service de leurs rancunes une ténacité que rien ne rebute. Ces politiciens de village sont les plus dangereux ennemis de l'instituteur, lorsqu'il refuse do « marcher avec eux ». Entreprenants, hardis, ils parviennent souvent à faire épouser leurs rancunes par le conseiller général, et même par le député. C'est à l'inspecteur d'académie d'être énergique contre ces interventions, que les préfets oe peuvent que rarement écarter.
Mais, en général, le paysan est sensé, d'un esprit très sain, moulé sur une réalité un peu pauvre, mais sur la réalité. 11 est souvent malicieux... Un village contenant, au point de vue humain, un monde en raccourci, et la psychologie des gens, dont la vie est connue dans les détails, étant facile à diagnostiquer, on trouve souvent des esprits vifs, des observateurs très fins, el qui ont vite fait de saisir le ridicule dominant des gens, et de le ' fixer dans des sobriquets admirables de précision et de pittoresque. Gare à l'instituteur ou à l'institutrice! On
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. les aura vite « toisés > et bien jugés. Les La Bruyère, et I les Chamfort de village, trouveront des mots à l'emporlc-
pjèce pour peindre leurs ridicules.
l Nous avons toujours trouvé la conversation de ces r paysans observateurs, bien supérieure à celle des bour- I geois dos villes qui récitent, en conversation, leur ' journal, et qui ont des opinions dont l'effigie, comme celle des vieilles monnaies, est usée à force de servir. Autant le bourgeois est insupportable avec son scepticisme superficiel, et sa grande badauderie de fond, r autant le paysan, qui a contact avec la vie, et qui peins L rudement, est sérieux et prompt à respecter ce qui est [ vraiment respectable.
I Qua nos jeunes gens n'essaient pas de lui en imposer : ^ il saura vite discerner le sage du pédant; son opinion faite, f il en reviendra très difficilement : aussi les débuts sontils importants, car lorsqueUnspecteurprimaireviendra, il s'enquerra auprès des notables de la commune de ce qu'on pense de l'instituteur, et delà considéra tionidoni U jouit ., comme disent les formules administratives-, La tenue a ici une certaine importance : une institutrice qui a du goût, sait adapter sa toilette aux convenances. Une femme qui ferait ses promenades ei lelte de bal, serait ridicule, elle ferait retourner tout le monde : il y a une tenue correcte pour chaque circonstance. De même il y a une tenue convenable pour [l ehaque situation. Sentir ce qui est convenable, c'est L avoir du goût. 11 est clair qu'une tenue étrange ou une I toilette trop riche, trop voyante, est de suprême mauvais [ goût pour une institutrice. Le mieux sera pour elle une J robe foncée très simple, qui pourra être très élégante, F et d'un goût irréprocliable. L'instituteur devra aussi [fllre mis très simplement...
Si à ce bon goût dans leurs TêtemeaU, nos jeunes maîtres joignent une gravité sans pose, cordiale et enjouée; une alTabilité faite de souriante bonté; s'ils savent éviter toute brusquerie, toute affectation; s'ils savent n'avoir • aucuiie autre attitude que de n'en avoir aucune >, ils auront vite conquis les sympathies...
Qu'ils se gardent bit'n, en outre, de dire du mal tîu pays, et aux questions insidieuses, comme i • Vilain pays, licin, monsieur! • qu'ils sachent répondre avec tact, car le paysan aime profondément « jusqu'aux verrues • de son village. Il aime ses terres dont il connaît tous les accidents... il a besoin même des voisins qu'il déteste, mais qui font partie de ses habitudes... chacun dans le village lui est familier ; la mort d'un villageois donne du malaise à tous les habitants, à qui il manque désormais un visage connu... Ce sont ces mille liens instinctifs avec le sol, avec les gens, et môme avec les bètes, qui rendent si profond l'amour du sol natal... et malheur à qui blesse ce sentiment si jaloux, encore que le paysan ne se rende pas compte de la force de ces innombrables menus liens qui attachent son Sme au sol. On no pardonnera pas à un instituteur de ne pas aimer le village, mtirae, et peut-être surtout si le village n'est pas aimable. Au contraire, tous auront de la sympathie pour la vaillante jeune SUe qui adopte le pays tout de suite, et qui se met à le trouver charmant ; les Smes les plus incultes l'en aimeront...
On reproche parfois à nos maîtres leur pédantisme. Isolés dans leur village, dit-on, au milieu d'ignorants, sans fréquentation avec des esprits supérieurs â eux, inévitablement ils se comparent, et, perdant l'exacte notion des choses, ils prennent do leur valeur propre une idée exagérée. Leur attitude orgueilleuse, souvent
dédaigneuse, traduit clairement aux yeux la vanité intérieure. Que cela arrive, nous ne le nions pas. Mais estce seulement chez les instituteurs quon trouve des sotsî Ne pourrait-on citer des commerçants enricliis, des hommes de lettres, des savants, voiro niOnic des empereurs, qui croient que « c'est arrivé », et qui « s^ gonllent • et qui donnent en spectacle leur vanlL; risible? Rien n'est aussi odieux que le discrédit qu'oii essaie de jeter sur une corporation tout entière : nos littérateurs en sont restés sur le compte des instituteurs au magister de village ridiculisé par La Fontaine. Mais depuis le xvii° siècle, nos instituteurs ont fait du ctiemin, et ceux qui voient journellement la somme de dévoue-
• menl, de sacrifice de soi, simplement et vaillamment accepté par la majorité d'entre eux, ne peuvent se défendre d'un mouvement d'humeur en présence de cette persistance de préventions injustes, parfois savamment entretenues, contre un corps qui, dans son ensemble, nous le disons en connaissance de cause, est digne de tout notre respect.
Nous avons envisagé d'une façon très générale les rapports des instituteurs avec le public ; il nous reste
Ià envisager leurs rapporta plus directs avec les parents de leurs élèves.
Nous avons trouvé parfois des institutrices et des instituteurs butéSr qui, s'isolant dans leur orgueil, déclarent que c'est aux parents à venir voir le maître chez lui, et non â lui, à aller voir les parents chez eux. La question ainsi posée est insoluble, comme toutes les questions posées par des niais ou par des orgueilleux, ce qui est la même chose, l'orgueil étant l'attitude d'un esprit borné incapable de s'élever au-dessus de la considération de l'ôgolsme, et d'autre part, Tégoisnie
étant, comme on l'a dit, une sorte de crélinismo moral.
Notons d'abord que partout où il y a deux écoles rivales, les parents qui malgré la pression souvent très forte exercée sur eus, confient leurs enfants à l'insLitutrice laïque ou à l'instUiiteur laïque, fout à ceux-ci une politesse qui en vaut une autre; ils leur donnent une marque de confiance ;ceus*cidoivont s'en montrer reconnaissants. Mais même dans le cas où il n'y a pas de concurrence, les maîtres ne doivent pas oublier qu'ils sont faits pour le public et non le public pour eus.
Si le maître s'enferme chez lui dans un isolement farouche et qu'il se relranche dans son orgueil comme dïins une citadelle, il ne devra pas se plaindre d'élre jug(^ sur les apparences. En outre, si ses chefs pensent que cette attitude est de nature à nuire au bon renom de l'école, et à la bonne fréquentation des élèves, il ne devra s'en prendre qu'à lui de se voir sacrifié au souci d'assurer le recrutement. Si le mécontentement grandit contre l'instituteur ou l'institutrice, l'inspecteur d'académie ne pouvant transporter ailleurs tous les iiabitants du village, trouve plus facile de déplacer le maître.
II le fera d'autant plus volontiers, qu'il considère qu'un maître qui s'enferme chez lui, et s'aliène par sa morgue les pères de famille, n'accomplit pas son devoir. Personne n'a obligé l'instituteur ni l'institutrice ji choisir la carrière de l'éducation nationale : ils l'ont choisie. Ce choix est comme un engagement d'honneur de faire tout son devoir. Le jour où les débutants reçoivent une nomination, leur engagement prend une forme concrète : les autorités académiques, qui représentent les intérêts sacrés des générations à venir,
Rengagent à protéger les instituteurs, et k pourvoir k leur existence. Les instituteurs ainsi débarrassés des hasards de la lutte pour la vie, s'engagent à se donner tout entiers à leurs fonctions d'éducateurs. Nos maîtres et nos maîtresses ae rendent parraitenient compte que, si elle se borne aux trente heures de classe de la semaine, l'éducation (les cinquante-six heures de sommeil déduites) laisse échapper l'enfant pendant plus de quatre-vingts heures, ce qui revient trop souvent à dire que l'enfant dispose de trois heures pour détruire \eà bons effets de chaque heure de classe.
Un maître qui aime ses fonctions et ses élèves, un maître soucieux d'accomplir son devoir, ne peut considérer sa tâche comme terminée à quatre heures sonnantes. Il doit essayer de prolonger son action en faisant collaborer avec lui les parents des enfants, ce qui ne demande qu'un peu de persévérance. Quant uu médiocre, qui considère ses fonctions uniquement comme uu métier, et qui cherche uniquement â se donner le moins depeine possible, la justice qui est au fond de toute vie sociale, se chargera de le punir sous forme de mécontentement de soi, de sentiment île déchéance, de cliagrin intime, de mépris public, et d'envie envers ceux qui réussissent, et qui sont aimés parce qu'ils aiment leur tâche. Cette justice « immanente » prélèvera sur lui une somme d'énergie gaspillée bien supérieure à celle dont le bon emploi suffirait à l'accomplissement du devoir. La fainéantise est régie par une arithmétique diabolique : plus ou retranche de travail à chacun des termes de l'addition, et plus le total de la peine grossit!...
C'est en conséquence de cette arithmétique qu'il est de l'intérêt même des maîtres de voir les parents, et,
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dans ce cas particulier, comme dans la presque totalité des actions humainee, le devoir coïncide avec l'intérêt.
Un instituteur consciencieux cherche sans cesse à améliorer son enseignement, c'est-à-dire à adapter l'enseignement beaucoup trop théorique qu'il a reçu luimême à l'école normale, aux besoins réels de ses élèves et du pays qu'il habite. li s'efTorcera de donner aux parents et aux élèves, le sentiment très vif que l'enseignement de l'école est indispensable : comment le maître pourra-t-il donner à son enseignement ce caractère immédiatement pratique, s'il ne connaît ni les besoins généraux du pays, ni les besoins spéciaux de tels et tels parents? 11 serait si facile, et d'un si heureux effet, d'adapter, par exemple, les énoncés des problèmes aux besoins des enfants ; de substituer aux problèmes de s lingots, dont ils n'ont que faii-e, des proie mélange des engrais, qui leur serviront chaque année; de substituer aux problèmes géométriques de rectangles ou de trapèzes quelconques, la mesure de tels et tels champs de la forme indiquée, et dont les enfants prendraient eux-mêmes les mesures; il serait si intéressant pour le maître et pour les élèves, de prendre dans le pays mémo les exemples destinés h t illustrer > les levons de sciences naturelles.
11 faut avouer qu'à ce point de vue, les journaux pédagogiques, qui fournissent k tous les instituteurs la classe préparée jour par jour, nous l'ont un mal très grave. D'abord ces journaux tuent chez beaucoup d'instiluteurs le goût de préparer leur classe personnellement, et l'on voit, par exemple, le cours de géographie, ou le cours d'agriculture, donner aux élèves de la Champagne, de l'Océan, du Plateau Central, et des Alpes, les mêmes exemples peu connus des enfants, quand un
maître consciencieux n'aurait qu'à prendre des exemples saisissants autour de lui. Nous reviendrons d'ailleurs sur ce sujet.
Si connaître les parents est nécessaire pour adapter l'enseignement aux besoins immédiats de chaque eiil'ant, et pour éclairer les idées abstraites par les exemples qui leur sont familiers, on peut dire que renseignement moral est impossible sans la collaboration des parents. Beaucoup d'enfants trompent & la fois parenls et maîtres, disant d'un côté que l'instituteur ne donne pas de devoirs, et de l'autre, que les parents ne veulent pas d'études à la maison : comment percer h. jour ce mensonge habile si le maître ne voit les parents? Comment saura-t-il si l'enfant est désobéissant et insolent chez luiî Comment connaltra-t-il le milieu où vit l'enfant? 11 ignorera comment on le traite à domicile, si on s'occupe de lui, à quel deg'ré d'instruction, de moralité en sont ses parents. Si l'enfant est dissimulé, • renfermé », io maître ne connaEtra ses véritables sentiments que par les parenls. Si le maître juge que son élève a de mauvaises fréquentations, comment pourra-t-il intervenir? Et enfln, comment suivra-t-il l'effet de son enseignement moral hors de l'école, s'il n'est tenu au courant des faits et gestes de l'enfant?
Seul, le maître médiocre, qui borne sa misérable ambition à être tranquille en classe (ambition d'ailleurs toujours déçue), n'éprouvera pas le besoin de s'assurer la collaboration des parents. Le maître consciencieux, qui aime sa tâche et les enfants qu'on lui confie, éprouve une profonde satisfaction à dégager la volonté morale de l'enfant des préjugés et des instincts inférieurs qui l'oppriment : cette œuvre d'affranchissement, qu'il sait être sa tûche essentielle, il la poursuit hors de
l'école. Il essaie, discrètement, d'amener les pareote à l'aider et à poursuivre à la mnison l'oeuvre ébauchée à l'école. Quand les parents voient leurs enlants devenir plus obéissants, plus respectueux, plus empressés à se rendre utiles et à oITn'r leurs services, ils sont tout disposés à venir en aide à un mattre qui, en introduisant plus do moralité dans le cœur de l'enfant, a au introduire du même coup plus de bonlieur et d'affection dans ]a famille.
Si l'on parle souvent de l'éducation de l'enfant par la famille, on ne prend pas assez garde à l'éducation de la famille par l'enfant. Dans les familles les moins recommaniiables, la présence de l'enfant rend les parents plus réservés, plus respectueux l'un pour l'autre : l'enfant qui reçoit à l'école des leçons de morale ne jianque jamais de laisser percer sa désapprobation de ce qui, à la maison, est en contradiction avec l'enseignement rccu- Si on le rabroue, il soulfre, et cette souffrance révélatrice est souvent le point de départ d'une vie morale supérieure. Même dans les meilleures familles, la présence de l'enfant donne un ton moral plus élevé à la vie quotidienne. Cette influence de l'école sur la famille peut être bâtée par l'intervention délicate d'un maître qui se montre très soucieux des progrès moraux de ses élèves, et qui ne craint jamais de demander la collaboration précise des parents.
Les relations avec les parents, si utiles pour le progrès moral du village entier, ont aussi une influence très puissante sur la fréquentation. Nous avons été souvent frapi>é, dans les rapports d'octobre des inspecteurs primaires, de la grande inégalité de fréquentation. Dans une école, il y a huit à dix élèves, et trente absents; & trois kilomètres de là, la proportion est inverse ;
iDt les besoins locaux sont les mêmes, et les cultures identiques. Les contrastes semblables sont si nombreux que, tout en tenant compte des habitudes des parents, on peut affii'mer que l'instituteur a la fréquentation qu'il mérite.
C'est un devoir pour le maître, lorsqu'un enfant manque sans être malade, de demander la raison de l'absence. Souvent l'enfant est retenu pour des motifs utiles : c'est une foire au chef-lieu de canton, c'est une visite, l'achat d'un bœuf au village voisin, la pluie, la nei^e... l'instituteur et l'institutrice, dont ces absences désorganisent la classe en détruisant l'homogénéité des élèves, iront insister auprès des parents, s'expliquer franchement avec eux, secouer ieur indolence, leur indifférence; ils leur montreront que toute absence se traduit pour leur enfant en gros chagrins, parce qu'ensuite il a peine à suivre la division. Ils feront peur du service militaire où l'on ménage si peu les illettrés.
Si le maître est pénétré de l'importance de son rôle social, il trouvera facilement dans son cœur des raisons
I4o nature à toucher ces natures incultes et rudes, peu soucieuses de l'avenir... il leur dira quel esclavage c'est tfêlre obligé, pour écrire des lettres et pour tenir ses comptes, d'avoir recours à autrui...
Nous avons vu des maîtres réunir les parents, de loin en loin, le dimanche, et, dans une allocution familière, mais forte, leur dire combien l'instruction est nécessaire dans toutes les circonstances de la vie, et leur faire toucher du doigt le mal qu'ils font à eux-mêmes et ù leurs enfants, en ne les envoyant pas à l'école régulièrement. Ces conférences, aidées d'entretiens individuels, ont le plus heureux effet sur l'indolence et sur l'indiffé-
tdes parents.
08 AVAXT D EXTlîER DANS LA VIE
Ces visites et ces entretiens sont, en même temps, un excellent moyen pour recruter les cours d'adultes, car tous les arguments qui prouveront aux parents la nécessité de la fréquentation pour les enfants, vaudront aussi pour les adultes, surtout si les maîtres ont soin que leurs cours apportent aux jeunes gens et aux jeunes filles, les notions pratiques qu'ils souffrent de ne pas posséder *.
11 est à peine besoin de parler des avantages personnels considérables que les maîtres peuvent retirer de cette fréquentation des parents. Un maître ou une maîtresse qui s'enferment dans leur orgueil, ou plus souvent dîins leur timidité, encourent des dangers. Ils livrent leur caractère au jugement qu'en portent les enfants, et danger plus grave, leur orgueil, ou leur timidité qui sera toujours interprétée comme de l'orgueil, choquera le sentiment public. Dès les premiers jours, une certaine anîmosité sourde dont les villageois n'auront pas conscience, agira sournoisement dans l'obscurité de leur conscience. Elle commencera ce terrible groupement des apparences, groupement lent, patient, obscur, qui finit par créer, sans qu'on sache pourquoi, une opinion tout à fait défavorable à un instituteur ou à une institutrice. Contre cette opinion, il est presque inutile de se débattre, parce qu'elle a la puissance des croyances lentement formées sur des apparences insignifiantes, dont le groupement a produit par accumulation, dans la conscience, un sentiment que rien de positif ne légitime, mais qui trouve dans sa puissance même sa justification. Les enfants, qui souvent règlent l'opinion des parents,
i. Un certain nombre de maîtres consultent leurs auditeurs, et font porter leur enseignement sur les matières réclamées par les intéressés.
f finissent aussi par trouver daus cotlc opinion une I conlirmation de leurs propres sentiments : il y a là une l série d'actions et de réactions obscures des enrants sur kles parents, des parents sur les enrants : nous avons tu is maîtres en devenir victimes, quoiqu'ils fussent »)upables seulement d'une timidité maladive.
e danger est surtout à redouter dans les pays où la plutte politique se couvre de dehors religieux, et où l'en- ' Beignement laïque est violemment combattu. Là, souf vent, ce groupement des apparences, dont nous parlons, institué par une haine habile qui ne recule pas {.devant la calomnie.
Voilà pourquoi il est nécessaire que tous nos mattres f voient les parents, se mêlent & eux, et qu'ils ne se I livrent pas passivement à l'opinion que les élèves ront d'imposer à leurs parents, ni au groupement aveugle des înfêrences qu'essaiera d'opérer contre eux la malveillance publique, toujours très forte contre les « solitaires •.
ITout ce qui augmente la considération de l'instituteur, Bugmcntanl du mémo coup le prestige de l'école, il est clair que l'école aura toutàgagneràcette fréquentation, Burlout dans les milieux hostiles à la neutralité scolaire. Cette fréquentation des parents fait disparaître bien des préventions, et même, dans les nombreux hameaux, comme ceux de la Bretagne et de l'ArdÈche, où le prêtre désigne au prOne nos écoles sous le nom • d'écoles du diable », on verra que ceux qui les dirigent sont au moins de i bons diables >, et d'honnêtes gens, plus réellement charitables et chrétiens que ceux qui les attaquent avec une violence blâmable.
^^ Rien n'est si facile, la plupart du temps, que devoir ^Rfréqucm ment les parents : pour beaucoup de iimlUcs la
AVANT d'entrer DANS LA 1
question de savoir où les voir, et comment les voir, ae sa pose pas. Dans un village, on les rencontre tous les jours. Si l'école est au centre de hameaux asses éloignés, le maître, après la classe en été, les jeudis et les dimanches le reste de l'année, éprouve le besoin de BO * dégourdir les jambes i, et de respirer le grand air, après sa journée de labeur : les promenades s'otTrent en foule- Il les fera en apparence au hasard , mais , en réalité, d'après un programme bien étudié, qui lui permettra de voir successivement tous les paronls de ses élèves plusieurs fois par an. Quand il arrive h une ferme isolée, les chiens aboient, les enfants courent prévenir la maman, qui vient sur le pas de la porte : un salut, et la conversation s'engage : les enfants eu forment le lh6me tout trouvé.
Une autre fois, on rencontre le père qui laboure ses champs; on l'aborde pendant qu'il retourne la charrue et laisse souffler ses bœufs : • Pénible métier que de labourer, et souvent il est plus malaisé de labourer les télés dures des enfants que de labourer la terre... ce ne serait rien si les mauvaises herbes n'empestaient les champs et n'étouffaient les jeunes pousses... ■ Une autre fois encore, c'est la mère qu'on rencontre avec sa hotte; on fait un bout de chemin avec elle, et le regain ou les pommes de terre qu'elle porte, fournissent une transition naturelle pour parler du petit ou de la petite...
En été, on va s'asseoir quelques instants sur le banc de pierre où la famille attend ta nuit pour aller se reposer ; on entre un jeudi dans la boutique ou à l'atelier : on peut môme indiquer, sans pose, un petit perl'ectioa- Qcment à apporter dans la méthode, le menuisier de village ne procédant guère que par routine... enfin le
LES RAI'i>OHTS AVEC LES PAHENTS lOi
dimanclic tous les villageois slationaeiit sur lu place, et on peut aborder là ceux qu'on n'a pu rencoalrer chez
Comme on le voit, l'instituteur n'a pas k faire à domicile des visites cérémonieuses qui pourraient gêner. Quand l'ouvrage pi-osse, la maison est souvent en désordre, et la mère pourrait être mortifiée d'avoirà introduire chez elle un étranger ; de plus, pour les villageois, le temps est très précieux à l'époque des travaux : il suffit que l'instituteur dise quelques mots, qu'il ne soit ni gourm<3, ni orgueilleux, et qu'on sente en lui cette bonté profonde, et cet amour de ses fonctions, qui ouvrent tous les cœurs.
L'iDstitutrice est tenue à plus de réserve : elle devra
prévoir le cas où les jeunes gens, pour caclier une
timidité, une gaucherie dont ils se rendent compte,
diront une plaisanterie grossière, ou même pousseront
l'un d'eux contre elle, acte fréquent à la campagne dans
les moments de gène.
La jeune lille saura témoigner d'une grande froideur
L et d'une dignité qui en impose : elle ne craindra pas de
■ dire au mauvais plaisaut qu'il aurait bien besoin lui-
r même de venir apprendre la politesse !t l'école, et qu'il
n'est pas bien crâne de manquer d'égards envers une
I jeune lille qui n'a ni son père, ni sa mère pour la
[ protéger... elle continuera la conversation commencée,
i s'en allant, elle n'oubliera pas de tendre lu main,
Imème au jeune homme mortifié, en lui disant : t Vous
laavcz, jenevous en veux pas, mais vous donnez unmau-
Svais exemple b votre petite soeur, qui est bien plus gen-
■Hille que vous. » Elle partira en embrassant la BUette,
^fton élève,
Les maîtres ne devront pas faire d'exceptions et ils
AVANT d'ëNTRËH DANS LA VIE
yerroDt tout le monde. Si une famille a mauvaise réputation, ils n'auront pas la cruauté de s'abstenir d'uns visite. Peut-Cire cette démarctie d'une personne qui témoigne de l'intérêt à leurs enfants eera-t-elle, pour les parents abandonnés, un bienfait moral.
En tous cas, l'institutrice prudente peut, comme le prêtre, aller partout, à la condition do voir, mais de ne pas fréquenter les personnes sujettes à caution. Bien plus, elle doit aller partout, afin d'éviter de provoquer des jalousies toujours graves, parce qu'elles poussent les parents dédaignés, et par suite les enfants, à inlerprétep tous les actes du maître à l'école, comme des marques de mépris, et les punitions comme des persécutions. Un malheur frappe-t-il la famille d'un enfant do l'école, le maître ira, par une courte visite, témoigner que rien de ce qui touctie A ses élèves ne lui est étranger; de même, si c'est un bonheur qui survient, il n'hésitera pas ô s'y associer.
Lorsqu'un élève tombera malade, le maître ira le voir. Ses visites toujours simples et aimantes lui seront payées au centuple par l'affection de la famille, par la bonne volonté de l'enfant, par l'ingéniosité que mettront les frères et les sœurs du malade à témoigner leur reconnaissance. li profitera do ses visites pour glisser quelques conseils hygiéniques, pour faire aérer souvent la chambre du malade. L'institutrice insistera sur la nécessité d'une bonne nourrilDre. et elle pourra donner, à cotte occasion, quelques leçons de cuisine saine et économique; elle apprendra à la mère de famille h tirer parti des ressources qu'offre la campagne. On s'efforcera d'organiser, si la maladie n'est pas contagieuse, un véritable service d'affection autour de l'enfant.
On tâchera, si te repos n'est pas imposé au malade, que chacun dû ses petits amis aille à tour do rôle, surtout pcodant la convalescence, passer une lieure ou deux auprès de son lit et lui lire un volume intéressant. Si l'enfant est atteint d'une maladie contagieuse, le maître enverra prendre Tréquemment des nouvelles.
Outre ces relations voulues avec les parents des élèves, l'instituteur secrétaire de mairie aura mille occasious de leur ^Ire utile, ainsi que nous le verrons.
Mais les relations ne suffisent pas, et il est bon que les parents soient au courant de ce que font chaque semaine leurs enfants : c'est le carnet de rapport Lebdomadaire, contresigné par les parents, qui sert à cette correspondance. Souvent les parents sont invités h dire si leurs enfants leur paraissent plus polis, plus obéissants... Nous avons vu de ces carnets qui témoignent de l'intérêt que les parents prennent à celte correspondance. Beaucoup de maîtres se trouvent bien, en outre, de terminer tout cahier par un avis motivé sur les progrès de l'élùvo ; on exige que l'avis soit contresigné. D'une façon générale, ce qui appelle l'attention des parents sur l'école, et leur marque l'importance que le maître y attache, est excellent.
Toutefois il faut que l'instituteur ne puisse jamais être soupçonné de • faire de la popularité >, suivant une expression énergique empruntée à l'argot électoral. < Faire de la popularité >, c'est songer à soi, au lieu de songer aux autres; c'est substituer au sentiment de dévouement à ses élèves, des sentiments égoïstes; ce seul changement d'inspiration donne aux paroles et aux actes <{uelque chose de caractéristique: c'est comme le son fêlé auquel on reconnaît la fausse monnaie, et aucun ^^Uiservateur ne peut s'y tromper. Toutes les démarches