CHAPITRE Vin
Que faire? Comment travaîlter avec fruit?
La nécessité du travail, personnel étant démontrée pour les institutriceg et pour les instituteurs dô tout ftge, il nous reste à examiner deux (yuostiona très importantes : que faire? comment travailler avec fruitf
Le travail essentiel pour tout instituteur consciencieux, c'est la préparation icrili! de la classe.
Il y a des instituteurs qui ne préparent pas leur classe; ils se sentent supérieurs à leur tâche quotidienne, et ûs comptent sur leur facilité pour trouver, en classe, sur le moment, ce qu'ils auront k dire. Quand un inspecteur entre chez un tel maître, il a l'aperception immédiate que la classe n'a pas été préparée. La tSchi n'est pas nettement distribuée entre les divers groupes d'élc'ves; il y a chez le maître de l'hésitation, on perd du temps : les élèves eux-mêmes ont conscience d'un certain manque d'organisation; ils ne sont pas consla: ment occupés. Le maître est immédiatement puni de 53 paresse : sa classe est turbulente, difficile h conduire; il' n'a pas ses élèves « en main »; il le senl, il e! d'obtenir le silence en criant plus fort, ce qui inA^riftblement augmente le bruit.
Pour n'avoir pas consacré une demi-heure chez lui à organiser sa classe du lendemain, il sort de classe épuisé; il en sort mécontent, parce qu'il a dû punir l'réquemment, afin d'obtenir par la terreur un silence relatif, qu'il eût obtenu complet, si chaque groupe eût été occupé d'une façon précise.
En outre, le nietlre qui ne prépare pas sa classe, s'empare de l'un de ces innombrables journaux dits ( pédagogiques >, et qui ne sont que des entreprises commerciales, fournissant au rabais à nos instituteurs la classe toute prête. Ces journaux sont pour l'ordinaire fort mal compris : les classes qu'ils fournissent sont comme ces vêtements de confection qui, fabriqués par centaines sur le même modèle, sont faits pour aller ù tout le monde, et ne vont bien à personne. L'enseignement, ainsi compris, ennuie profondément les enfants, et ici encore, le maître est durement puni de sa paresse parce que rïen n'est plus impossible que d'obtenir le silence d'enfants qui s'ennuient. Le maître s'épuise, s'irrite, et il est bientôt amené à punir avec excès. 11 a conscience de sa déchéance, car c'est déchoir que de cesser d'être an instituteur, pour devenir un despote hargneux et haï.
Au contraire, un maître qui prépare sa classe, sait adapter son enseignement à l'intelligence des enfants. Il ne débile pas devant eux des notions abstraites, des mots qu'ils ne comprennent pas, et qui les ennuient; il sait les intéresser, lier son enseignement à leur expérience, et ce qu'ils ne connaissent pas, à ce qu'ils connaissent ; par exemple, dans une leçon d'histoire du moyen fige, il montrera aux enfants les ruines d'un vieux roanoir féodal, et il leur fera comprendre pourquoi les seigneurs, au lieu d'habiter les plaines, allaient s'établir
AVANT D'EKTRER DANS Là 1
dans des positions naturellement très fortes. La vue da quelques gravures de chevaliers bardés de Ter, la v château, les tournois, les passages de trouvères on dé troubadours , permettront de lîxer dans l'esprit do enfants quelques idées très simples et très nettes. Ls maître leur fera toucher du doigt les différeoces considérables qu'il y a entre le voisin Colas, fier et iudépendant, libre d'aller, de venir, de vendre ses terres, et dont le llls, s'il est intelligent et tionnète, peut prétendre aux plus hautes fonctions de l'Étal, et les ancCtres de Colas, attachés b la glèbe, sans dignité, et presque sans droits devant le seigneur hautain et habitué à considérer s caprices comme sacrés pour autrui... De même, le maître saura lier l'enseignement de la géographie aus connaissances précises qu'ont les enfants de louf village et dea environs; s'il fait une leçon de physique, il saura accumuler les exemples familiers des lois physiques, dans leurs applications aux objets du ménage. Les leçons de choses, au lieu de porter sur la vigne ou les vers à sois dans le Nord, et sur la betterave à sucre dans le Midt,seront choisies par le maître parmi les objets familiers ft l'enfant, et, au lieu de n'emmagasiner que des noms celui-ci .ipprondra à raisonner sur des choses qui J'il ressent. Les sujets de composition française seroa empruntés au monde dans lequel les élèves vivent, al o( n'ira pas demander à un enfant de Lille de décrire u paysage alpestre, dont il n'a pas et ne peut pas avoir It moindre idée, ni h un enfant dWix en Provence d( décrire une noce bretonne! N'avons-nous pas vu, quel ques semaines après la terrible inondation du BJ de 1897, donner comme sujet de devoir à des enfkat! qui avaient dû sortir on barque pendant trois semaines de décrire les inondations de Murcie'. Nous noua
^^m COMMENT TBAVAILLEH AVEC FRUIT? 18S
^^m moquons des scolastiques qui déduisaient des perfcc- ^^1 lions de Dieu les propriétés de la lumière, au lieu do les ^^M observer : faisons-nous autre chose, nous qui persua- ^^Ê dons à l'enfant que les livres contiennent toute la science ^^Ê et qui, au lieu de lui ouvrir les yeux sur le monde envi- ^^Ê ronnant, sur la nature, sur la vie, le bourrons de for- ^^B mules qu'il ne comprend pas! Nous le prenons par la ^^M main, nous lui faisons traverser une prairie (^maillée de ^^M Heurs, et nous le menons admirer dans nos herbiers ces ^^1 mômes plantes pâlies et desséchées, que nous l'avons ^H empêché de regarder dans tout l'éclat de leur fraîcheur! ^H Un enseignement vivant intéressera les élèves, cxci- ^H tera leur esprit, et le maître trouvera dans leur ardeur, ^H dans leur atTectionpour lui, le moyen de rarement punir ^H et d'obtenir le silence ; par suite, il se fatiguera moins et ^H il trouvera dans sa tâche plus de satisfaction. ^^1 Mais, si le maître ne fait pas cette préparation de la ^^B classe par écrit, il risque d'oublier d'une année k l'autre ^^m ses < trouvailles > dans cette adaptation de son ensei- ^^ gnement à l'expérience spéciale de ses élèves; il s'impose un véritable travail de Pénélope, et les expériences, les réflexions, les découvertes d'une année sont I souvent perdues pour lui. Au contraire, s'il note soigneusement ses trouvailles sur un cahier spécial contenant beaucoup d'espaces blancs pour l'apport des années ultérieures, peu à peu son enseignement s'enrichira, se précisera, deviendra de plus en plus pratique, de plus en plus lié à la vie quotidienne des enfanta. D'année en année aussi le travail de préparation diminuera; de plus en plus le maître pourra faire porter ses réflexions sur le perfectionnement de son enseignemcn t, sur la recherclie des adaptations heureuses qui se multiplieront, et, comme il est vrai que le travail est fécond,
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el qu'il est toujours récompensé au delk de ce qu'il mérite, l'instituteur qui prépare conscieiiciousement sa classe en arrivera à avoir en peu d'années fort peu de-' travail et beaucoup de satisfactions de toutes sortes. Le paresseux, au contraire, accumule le travail pour l'avenir, et il accumule surtout la fatigue, les contrariétés, le mauvais vouloir des enfants, les plaintes des parents et la déconsidération auprès des chefs : tant il est vrai que la paresse est le contraire du loisir, et que le diable, comme on l'a dit, s'ingénie à trouver des occupations pour ceux qui ne veulent pas travailler. Chaque heure de travail refusée en soti tenips produit un peu plus tard des journées de contrariétés '.
La préparation intelligente de la classe est la préparation la plus sûre au certificat d'aptitude pédagogique. Toutefois cet examen comporte une composition française, qui est généralement une composition de pédagogie. 11 faut avouer que, règle générale, cette composition laisse quelque pou à désirer. Nos maîtres cl nos maîtresses, à l'école normale déjà, préfèrent à la composition française l'étude des sciences. A part les problèmes, qui mettent en œuvre l'activilé de l'esprit, aclivité un peu spéciale toutefois, il faut avouer que l'étude des sciences est un travail un peu passif;
I. Il eerait impossible de traraîtler également tous ses cou la prcmiËre année, et tous d'ailleurs ne soui \ia.i d'une adapi tion également dtfGcile. Un' jeune maître doil s'eCTûvcra lout d'abord d'adapter, en demandant conseil h sos collËgues, A inspecteur, une vingtaine de lésons de morale la premifa* année. Il continuera ainsi d'année en année. Il Tera te niBni« travail pour un certain nombre de cours d'Instruction civlqoft de levons de choses, d'histoire el de géographie, et en ^t d'années, il aura un fond solide de cours, qu'il n'aura plai ensuite qu'à, perruclionner, c'ent-à-dire à simplifler et S rendrft de plus en plus intuitils et expérimenlaux...
B'agil surtout d'apprendre ce que les ntilres ont découvert, et ce travail n'a rien de commun avec le travail essentiellement actif du savant qui poursuit la découverte d'une loi. C'est dans cette part de passivité dans l'étude des sciences, qu'il faut chercher la cause de la prédilection marquée des élèves-maîtres et des élèveslaltresses pour cet ordre d'études. La composition frangaise, par l'ensemble des qualités iiEtiva qu'elle suppose, est le travail scolaire qui a la plus profonde • ressemljlance avec le Iravail original du savant ou de , -l'inventeur. Aussi, la composition française est-elle con- I sidérée comme le travail le plue diflicile. Mais, si la I composition française est diJïîcile, elle donne au travailleur les joies les plus vives, car la jo!e du travail est en I raison directe de l'activité dépensée, pourvu que cette L dépense n'aille point jusqu'au surmenage.
(Jiiand on a fait ses lectures, quand on a réfléchi, il t se mettre devant son papier blanc, et tenter un pre- Tplan qui, vraisemblaldement, ne vaudra rien, comme ""toutes les premières leninlivcs de mise en ordre d'idées nombreuses et variées. Du moins, notre expérience personnelle nous prouve que notre premier plan d'un livre, d'un chapitre, d'un paragraphe ne vaut rien d'habitude; aussi notre seul but dans un premier plan, c'est en quelque sorte d'affirmer notre volonté, de faire sentir, si nous pouvons ainsi dire, aux idées, que c'est fini pour elles de se grouper à leur fantaisie, et qu'il va falloir se résigner à obéir, à prendre place dans une organisation. Cette premiÈre sommation suffit pour inspirer à ce peuple capricieux des idées une docilité respectueuse; et nous considérons notre premier plan comme réussi, lorsqu'il impose à nos idées une orientation, et que nous commentons ù distinguer de l'ordre dans nos matériaux.
Le plan permet de grouper toute l'armée des souvenirs. Il est habituel que ce groupement soit artificiel; mais l'ordre esl déjà un soulagement considérable pour l'attention. BientOI des groupements plus simples, par res-^ semblances essentielles, s'opèrent et un deuxième, un troisième plan surgissent, jusqu'au plan dëflnttivement. jugé comme satisfaisant.
Cette mise en ordre est la seule opération pénible plan bâli, il est agréable d'écrire. Une idée abstraite se prt5so'nle : on l'examine à la lumière de son expérience, et dans ce travail s'opère une transformation analogue à celle qui s'opère quand le chyle issu de la digestion se jette dans le sang, se Iransrorme en lui, et apporte une nouvelle force : les souvenirs des lectures sont vivifiés pur cet apport de l'expérience personnelle, et en même temps, notre expérience personnelle prend une valeur, une force qu'elle n'avait pas l'instant d'avant. Noe maîtres, qui apportent au certificat d'apti tude pédagogique des souvenirs de lectures, au lieu il» souvenirs nourris et transformés par l'apport de l'expérience, se font un tort considérable, parce qu'il pénible de trouver une mémoire, là où l'on comptait trouver un bomme. Que nos jeunes élèves de l'école normale ne cessent donc pas, à la sortie de l'école, ds s'exercer à la composition.
Nous avons parlé de lectures préparatoires h la com» position. Bien peu de jeunes institutrices et de jeuneg'^ instituteurs savent lire comme il faut, et il est peu de sujets sur lesquels régnent plus d'idées fausses que sai l'art de savoir lire avec profit. L'élève est abandonné k lui-même, et il ne reçoit à ce sujet que des conseils empiriques, et souvent même contradictoires. Nous trouvons dans les feuilles sèches que le vent fait tourbillonner
COMMENT TRAVAILLER AVEC PRUIT i 189
' et chasse en tous sens, une image exacte du sort de )a plupart des hommes : Us ne reçoivent plus la sève de principes vîviflanls, et ils sont chassés de-ci de-là par leurs appétits, par leurs inclinations et par les circons- L tances extérieures. Cette incohérence, cette fureur de linouvenients sans but, presque tous l'apportent dans leurs lectures. La lecture n'est qu'une des nombreuses formes de ce besoin d'agitation... il y a longtemps qu'on a remarqué que tous les grands agités qui remplissent l'histoire de leurs exploits ont eu peu d'influence sur les progrès de l'humanité : les « méditatifs • calmes, méthodiques, qui ont inventé l'imprimerie, découvert la vapeur, ont plus fait pour changer la face du monde que les violents, les agités incohérents, comme Duguesclin, ou même comme Napoléon 1".
Toute œuvre féconde est fille de longs efiorts calmes et accumulés avec patience, et cela est vrai surtout de la culture intellectuelle. Il faut savoir que le développement de noire intelligence est soumis à des lois immuables, et que toute révoltecontreelles, est du temps et de la peine perdus.
Il y a deux- lois dominatrices de tout notre travail intellectuel : nous ne savons vraiment que ee que nous réétudié fréquemment; l'oubli emporte tout le reste, un peu plus lot, un peu plus tard, mais inéluctablement. D'autre part, il en est de nos acquisitions intellectuel les comme de nos aliments: celles-là seules sont nôtres, que nous avons 'digérées, assimilées, converties en sang et en muscles de notre esprit.
La lecture, pour être profitable, implique donc deux conditions : une répétition fréquente et des eFTorls actifs, non seulement de compréhension (cela va sans dire), mais des eiïorts actifs pour transformer la pensée
d'autmi en notre propre pensée, pour la confirmer ou pour la nier par les souvenirs de notre propre expérience. Une pensée est nôtre, lorsque nous lui avone fait subir un double travail : lorsque nous l'avons fortifiée et enrichie de notre expérience, lorsqu'elle a groupé autour d'elle, par une attraction, mystérieuse, des idées, des sentiments, ou qu'elle a elle-aième été attirée, pour la renforcer, par une idée plus haute. En d'autres termes, une idée est devenue nôtre, lorsque, tout en demeurant elle-même, elle s'est agrégée comme une cellule vivante à un organisme, apportant à l'organisme sa quote-part do vie et prolilant en même temps de la vie plus intense et plus haute de l'organisme entier.
En conséquence, on voit tout de suite comment il oc faut pas lire. Malgré les conseils de tant de maîtres qui recommandent de lire < beaucoup >, il faut lire peu el bien. Les nombreuses lectures, faites liécessairemenK un peu vite, laissent l'esprit passif; elles désbabitueali du travail : à des impressions vagues et hâtives deront des souvenirs vagues... un livre lu une fois laisse bien peu d'impression. Ces lectures rapides sont, noua l'avons dit, la forme la plus dangereuse de la paresse, parce qu'un jeune homme qui ne fait rien, sait qu'il ne fait rien et peut en éprouver du remords, tandis que notre lecteur se Ogure qu'il travaille, parce qu'il stt fatigue : tout comme ces enfants à qui on donne pour coudre du fil sans nœud : ils font tout ce que font lefl couturières, mais le geste ne suflit point, si le SI reste dans la couture... nos lecteurs, de même, tout tous les gestes du vrai lecteur, mais ce n'est qu' gymnastique des muscles oculaires... que reste-t-il, ea effet, de cinquante romans lus, et dont on ne se souvient pas même quelques années après si on les a lus? Uobbes
COMMENT TBAVAILI^R AVEC FnUITÏ (91
a raison de dire que < s'il avait lu autant que les autres hommes, il fût demeuré aussi ignorant que les autres hommes *.
Si lire, < c'est penser ' », c'est-à-dire examiner, critiquer,
rejeter ou s'assimiler la pensée d'autrui; si la lecture ne
nous fournit que des aliments qu'il faut ruminer ensuite,
il faut s'établir dans ualivre, et ensuite dans chaque