Voif L'art de jnvidre
ragiiii, par Fraipoat, brochui
les jeunes filles du village : peut-être un peu pour avoir un publie d'admiratrices? mais cela même est excellent, car le jeune homme, et la jeune fille surtout, sont éminemment sociables, et quand on a du talent, il est bien d'en l'aire profiler les autres et de trouver dans leur présence uu excilant énergique à cultiver ses dispositions, On ferait une longue liste des noms des instituteurs poi!tles : liste bien incomplète, parce que beaucoup d'entre eux ne peuvent faire les frais d'une publication. Mais ils peuvent, aux banquets des conférences pédagogiques, dire de leurs vers; ils peuvent les envoyer à des revues accueillantes. Toutefois, la vraie joie se trouve dans la composition, dans la longue et persévérante attention donnée à l'expression des sentiments, atteution récompensée par l'amplitude qu'ils prennent dans la conscience et dans le souvenir. Or, des seuliroents nobles qui prennent de l'amplitude dans l'âme, c'est à peu près la délinitioD du bonheur...
D'autres maîtres composent des monographies du
-pays qu'ils habitent : ils cherchent dans les archives y^'bistoire du ;>assé, et nous en avons vu donner aux Mllageoîs des conférences qui ont eu un succès consilâérable, sur les faits et gestes de leurs ancêtres, sur
Vleur vie, sur leurs travaux, sur leurs idées et leurs
Vsentimenls, sur leurs légendes.
Pour remplir les intervalles que laissent tous ces
Kplaisirs, dos maUres ont la lecture. Nous avons parlé s haut de la lecture- travail ; il s'agit ici de la Isclurc-
fHiiassement. La lecture, considérée comme délassement, offre des ressources immenses. îl y a longtemps qu'on a remarqué que tandis que l'habitude tarit les autres plaisirs et les transforme en besoins, les plaisirs de l'esprit
I Bon t inépuisables. Les anciens payaient leurs < volumes»
822 iVANT d'iùvtheh dans la vie
de papyrus Tort cher, et les personnes de condilioii modeste ne lisaient pas. Aujourd'hui, les livres sont à bon marché, ot avec l'argent que dépense un ouvrier cabaret et au bureau de tabac, il aurait de quoi acheter de bons ouvrages chaque année. Comme parmi les livres qu'on achète pour se distraire, il en est qu'on ne relit guère, les instituteurs et les institutrices devraient former, pour l'achat de ces livres, de petites associations où bien des personnes aisées du village désireraient entrer ; une association de vin;,'t personnes, qiji ferait l'achat en bloc et qui profiterait des réductions de prix, permettrait à chaqueassocié de lire pour une dépense de trois francs, pour plus de cent francs de livres chaque année. C'oi't bien sufllsant pour acheter peu t peu tout ce qui est intéressant en fait de voyages, de biographies, de mémoires, de poésie, de romans.
11 est nécessaire de bien choisir, surtout en ce qui concerne les romans, dont la plupart sont d'une stupidité indiscutaljle. Les caractères sont, pour l'ordinaire, exai^érés ou faux, les situations romanesques, sans vérité, et ce sont justement ces romans qui plaisent le. plus aux gens sans culture. Ceux qui n'ont aucune force de volonté, ont recours à des lectures passionnées qui excitent l'intérêt en faisant appel aux sentiments inférieurs; mais ces sentiments demandent des doses dg plus en plus fortes d'excitation : les auteurs, qui connaissent cette loi de nos penchants inférieurs, sacrifient le bon sens et la vérité, pour obtenir un pathétique croissant de chapitre en chapitre; ils surexcitent violemment l'imagination, et souvent même ils la détraquent. Beaucoup de jeunes filles trouvent, au sortir de ces lectures, la vie ordinaire plate et banale. C'est ainsi que les fumeurs d'opium, une fois dégrisés, sont pris d'un
LES I)ELASSEai£KT3 323
ftinsurmo niable dùgoût de la vie quolidienne. I! vaut mieux, pour la santû de l'esprit, rel'user absolument de recourir à ces excitations violentes, qui laissent après elles uno dépression fâcheuse, qui annihilent la
r.Tolonté raisonnable et provoquent contre elle une insurrection des appétits bestiaux. Pour beaucoup do désœuvrés, lire est une distraction somnolente, comme fumer : cela • occupe > comme ferait une partie de cartes II est inutile de dire que ce n'est pas cette lecture passive que nous recommandons, car elle est bien impuissante, même à nous distraire. Nous l'avons vu, un plaisir réel est toujours la conséquence de notre activité, et là où l'activité est nulle, le plaisir est nul. Il faut donc que nous nous intéressions à ce que nous lisons, pour trouver du plaisir à notre lecture, et le seul moyen de trouver à la lecture un intérêt durable est de ne lire que des livres qui n'exploitent ni nos appétits, ni nos penchants inférieurs. Ces appétits et ces penchants sont pauvres, bornés : leur excitation est très vile éteinte par l'habi-
Itudc, et ils demandent des révulsifs de plus en plus violents. Ils laissent après eux un vide et un dégoût qui ■Compensent, et au delà, le plaisir.
Le plaisir de la lecture ne dépend point d'aulrui; c'est un plaisir sûr, toujours à notre disposition. Mes livres • me reçoivent, dit Montaigne, toujours do même visage t. Même quand nous ne lisons pas, nous en jouissons « comme l'avaricieux des trésors ■, parce que nous savons que nous en jouirons quaod il nous plaira.
La lecture de tous les bons livres, a dit Des-
L cartes , est comme une conversation avec les plus
t honnêtes gens des siècles passés, qui en ont été les
auteurs, et même une conversation étudiée, en laquelle
224 AVANT D'ESTREIt DANS LA VIE
ils no noua découvrent que les meilleures de teui pensées'..
L'instituteur, dans le plus pauvre village, peut, duran plusieurs heui-es ctiaque jour, appeler dans sa petit* chambre les plus beaux génies et s'entretenir fanHlîëre ment avec eux : < Il voit les autres temps et les Qutre pays. Tout ce que ses sens lui ont appris jasqu'alor n'est qu'un atome au prix du monde illimitâ dans leque il se pronninc. 11 marche librement dans l'Univera. Ui sentiment exprimi^ il y a des milliers d'années émeut d 1 cœur ; les grands hommes des temp s sortent des ombres du passé, et s'en Ire lienneD avec lui face à face ; tes nobles accents de la poésie et d l'éloquence antiques retentissent à nouveau à se oreilles. Les sages l'instruisent par leur sagesse; le martyrs l'enflamment de leur enthousiasme; les îmnioi tels auteurs des grandes découvertes devienneiit st maîtres; les vérités qu'il a fallu des siècles pour décou vrir, les sciences qui en ont demandé pour se formel lui arrivent lumineuses et complètes*. •
■ J'ai des amis dont la société m'est cxtrômemei^ agréablo,diluu poète; ils sont de tous les pays et de t< les siècles. Ils se sont distingués à la guerre, dans \< affaires d'État et dans les sciences... ils sont toujours ' mon service. Je les fais venir et je les renvoie anss souvent que j'e veux. Ils ne sont j'amais importuns c répondent à toutes mes questions. Quetques-uns au racontent les événements des siècles passés, d'autre me révèlent les secrets de la nature. Ceux-ci m'ap prennent â bien vivre et à mourir tranquillement. Cem
i. Dascarles, Dismurs de la méthode, pruniiÈre partie, S, Ilorace Mann, La teclwe et les livres de leclare à
■ de!
I ià cliaaseat mas souvenirs par leur enjouement et m'ôgaieatpar leur esprit, lien est qui endurcissent mon unie aux souITrances, et qui m'apprennent à ne plus rien désirer, et à me supporter moi-môme... en récompense ;i grands services, ils ne demandentqu'une chambre bien furmùc, dans un coin de ma petite maison, où ils n sûreté contre les vers ', >
nos jeunes maîtres ne doivent point garder leurs ricbesses pour eus. Ils peuvent, soit dans des lectures publiques, soit dans des réunions de quelques amis, tire quelques beaux vers; la déclamation double le plaisir
[de Sa lecture; elle révèle bien des beautés que la lecture
P.iolitaire eût laissé échappera
Pour rendre les beautés des œuvres que nous interprétons, il faut nécessairement les comprendre : « La lecture à haute voix nous donne une puissance d'analyse que la lecture muelte ne connaîtra jamais ■, sans
t compter qu'un plaisir partagé par autrui est toujours
I largement amplifié,
La lecture permet aussi de rendre fort agréables les longues promenades h deux. Voltaire appelait la promenade > le plus fade des plaisirs ennuyeux >, et cela est vrai de la promenade sans but, qui ne laisse pas d'être fatigante. Marcher en respirant l'air pur de la campagne, laisser son attention errer sur les champs, c'est fort agréable pendant quelque temps; mais on se lasse vite de ce plaisir, comme on se lasse de tous les plaisirs oi'i l'esprit n'a point de part. Bien plus, lorsque le grand air pur et la marche ont fouetté le sang et accé- ^L .léré son mouvement, l'imagination des personnes qui