‹ Aux instituteurs & institutrices: consoils & directions pratiquesChapitre 66 sur 78 · LES PRINCIPES · texte numérisé non relu

LES PRINCIPES

charité : distinction impie, signe à la fois, et excuse sophistique d'une moralité inférieure. Cette distinction provient d'une grossière confusion entre le domaine pénal et le domaine moral ; seraient devoirs do justice ceux qui sont exigible", et devoirs de charité ceux que le gendarme ne peut imposer! De sorte que le code est érigé en critérium moral, comme s'il n'était pas en relard d'un demi-siècle sur le code moral vulgaire, qui est lui-même très en retard sur la conscience morale des âmes d'élite I Or les instituteurs ne doivent point être dans le gros des troupes, mais à l'avant-garde.

raison d'être de l'enseignement larque, c'est le faentiment de cette solidarité humaine, nous dirions m de cette solidarité, si le mot obsession n'entraînait l'idée d'une contrainte subie et non acceptée: nons voudrions, au contraire, que le maître se pénétrât lui-même jusqu'au foijd de l'Ame de ce sentiment, de içon que chacune de ses pensées, chacun de ses actes

fût comme une émanation.

Une vie qui aurait pour dominante un sentiment de itte puissance, serait transfigui'ée, et elle acquerrait itte énergie réformatrice calme, lente, et comme insi- ^e, qu'ont les existences qui réalisent dans les ils de la vie quotidienne une pensée profondément lumaine et vraie d'une vérité éternelle.

Quelle révélation pour l'enfant que celle de la solida- Hlé. si manifeste, que nul no peut agir pour soi, tonte parole, tout acte, quels qu'ils soient, ayant un retentissement social bon ou mauvais! Quelle révélation que ille de la gravité de tout ce que l'on dit et de tout ce fait! Combien la vie individuelle, dès qu'on ivoile l'infinie complexité de ses relations avec la vie iciale, devient plus sérieuse! Les enfants comprennent

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fort bien celte solidarité, rjuand on la leur démontre par des exemples concrets, et l'instituleur doit s'attacher à cette démonstration : c'est en en faisant piïnélrer l'idée netle dans les intelligences et le sentiment dans les cœurs, qu'on transformera l'état social et qu'on fera disparaître le conflit entre la réalité de la vie, fuite de solidarité, et la conception, actucllejnent dominante dans notre littérature, de la vie considérée comme une lutte égoïste où les forts exploitent les faibles.

A mesure qu'on étudie les sciences sociales, on est plus frappé de la dépendance étroite dans laquelle les hommes vivent les uns par rapport auï autres, et qui fait de rhumanilé comme une grande famille. Cette assertion d'Aristote, que l'homme est un t animal poli- , tique >, commence à prendre à nos yeux toute sa signî-^ fication : nous devons tout notre développement à lafl société; sans elle, toutes nos facultés fussent demea<^ rées en puissance, et nous ne serions guère que dei animaux. La somme des acquisitions intellectuelles etj morales qui nous séparent des Cafres, à peine supërieui aux singes, représente le montaut des dettes de naissance que nous avons contractées vis-â-vts de la^ société, El encore, les Cafres vivent-Ils en société, ■ sortl-ils supérieurs à ce que serait un jeune Françain intelligent el sain, qui serait demeuré dés sa naissana complètement isolé. Pour reprendre une expérience idéale que nous avons déjji exposée précédemment, . on transportait dans quelque lie déserte où, par hyp< thèse, il pourrait vivre, un enfant capable do devenir,! en profitant de l'aide sociale, un Louis Pasteur ou anS saint Vincent de Paul, cet enfant demeurerait un étraj nu, misérable, réduit fi quelques cris â peine hui son intelligence, étroitement bornée aux besoins îmmé- ^

Notre dette yis-à-vis des hommes qui nous ont précédés, qui ont foudé et développé notre civilisation, et notre dette vis-ô-vis de nos contemporains, sont si grandes, que rien de ce que nous ferons ne pourra jamais les éteindre. Nos devoirs de solidarité sont donc des devoirs de simple reconnaissance et de stricte justice.

Cette idée de justice, si grande et si noble, renferme, pour qui l'examine, tous nos devoirs sociaux, puisque non seulement elle implique le respect des personnalités les plus humbles, mais encore l'obligation de travailler de touies nos forces ù augmenter les biens communs de la civilisation. Ajoutons que l'on n'a que peu de mérite ù faire effort, tant la récompense arrive, pour l'ordinaire, surabondante aux hommes de bonne volonté. Lu travail et la bonté, c'est-à-dire en définitive la lutte victorieuse contre nos instincts inférieurs d'irascibilité, d'orgueil, de paresse, d'envie, de sensualité, se trouve être, tout compte fait, un placement à gros intérêts, malgré quelques éclatants exemples du contraire, sans lesquels d'ailleurs toute vertu ne serait qu'égotsme intelligent. Ces exceptions sont comme le sel qui conserve au désintéressement sa saveur; elles l'empêchent de se confondre avec le calcul intelligent, U est vrai que la lâcheté humaine n'accepte pas facilement celte vérité qui nous fait responsables en grande partie de notre destinée. Mais de ce qu'une vérité nous condamne, il ne s'ensuit pas qu'elle perde de sa certitude.

Pénétrer la conscience dos enfants et des adultes du sentiment de la solidarité humaine; éclairer leur idée de justice, c'est, ne craignons pas de le répéter, la tâciie

AVANT D ENTItER DANS tA VIE

essentielle des éducateurs de tous ordres. II faut qi les futurs citoyens soient convaincus du devoir, et pi suite du droit, qu'ils ont de développer librement lei racultËs. 11b doivent s'habituer à priser tr6s haut valeur delà personne humaine en eux et cheziesauli de Taçon à ne rien penser ni rien faire de bas. Ils di vent respecter les gens uniquement d'après leur vatearj morale et s'abstenir rigoureusement de toute injusticftl envers autrui.

On n'arrivera pas d'un coup it la perfection, mais notre devoir est d'y tendre sans cesse. Malgré tout ce que nous avons lu et entendu dire sur l'inutilité de l'i^cole pour l'amendement moral des enfants, le bon sens et notre expérience nous ont convaincu que l'inlluencc morale de l'école peut être considérable. Les insuccès s'expliquent parfois par la médiocritédu maître lui-même, par l'exemple de la rue et hélas! trop souvent par l'exemple de la famille.

D'ailleurs les institutrices et les instituteurs consciencieux et zélés n'ont pas à écouter les discussions théoriques sur ce sujet : dès la première année de leur apostolat, ils seront édifiés sur la valeur des déclamations dos journalistes incompétents qui s'occupent d'enseignement ; ils pourront constater les résultats de leur enseignement moral, et ils trouveront, dans leur expérience immédiate, des raisons solides de redoubler de zèle et de courage : ils éprouveront la Joie de l'agriculteur qui voit germer, lever dru, et venir à bien la moisson qu'il a semée. La crainte des oiseaux pillards, des gelées, do la grêle, des mauvaises herbes, n'empêche pas le semeur d'aller de son pas lent et régulier à travers les laboure, et de confier la semence aux lois éternelles de l'Univers, Les lâches qui n'ont jamais conliancb

en Tavenir regardent de leur grenier vide, le jour de la moisson, les riches récoltes qui récompensent les confîants et les courageux.

De même, que nos maîtres, sans jamais se lasser, sans jamais écouter les railleries des impuissants, aillent semant la bonne parole dans les âmes tendres des enfants et nos successeurs verront germer la moisson des idées de justice et de solidarité fraternelle, et fleurir les plus nobles sentiments humains.

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