SCENE VIII Maria del Carmen et Pepuso
Maria, d'une voix contenue, et s' adressant haletante à Pepuso. — Que savez-vous de Pencho, père Pepuso?... A-t-il écrit?
Pepuso. — Pourquoi veux-tu avoir des nouvelles de cet homme?
Maria. — Dieu me protège!... De quel ton vous me parlez !... Qu'ai-je donc fait?
Pepuso. — Quoi ! tu n'as rien fait, toi qui t'es écartée de l'affection de l'homme qui t'aimait le plus?
Maria. — Jésus ! C'est là une grande fausseté !
Pepuso. — N'aie pas deux visages ! Tu as renié ton devoir : la tendresse appartenant à Pencho, tu l'as donnée à un autre, et quel autre! son ennemi déclaré.
Maria. — Mais qui donc vous a raconté cela?
Pepuso. — Ce ne sont pas des racontars!... Est-il
besoin qu'on raconte ce que nous voyons, moi et tout le monde? Est-ce que tu as de la pitié et des égards pour le pauvre qui erre menacé et fugitif sous le soleil d'Afrique? Lui, qui fut ton petit compagnon amoureux et qui s'en alla avec ton nom placé là, oij l'on mef le scapulaire !
Maria. — Vous ne savez pas ce que vous dites.
Pepuso. — Je sais... je sais. {Montrant ses yeux.) Ce que ceux-là voient, petite... Mais, attends, car si tu me demsjides des nouvelles, je puis t'en donner ! Et la dernière nouvelle que nous avons du garçon, c'est... que moi je lui ai écrit l'autre jour.
Maria. — Vous lui avez écrit?
Pepuso. — Oui, qu'il vienne.
Maria. — Divin Jésus !
Pepuso, — Moi, je me suis dit: Cette messe... celle que tu as offerte... il n'y aura personne pour la ser\'ir avec assez de dévotion... Et je me suis chargé de trouver l'enfant de chœur.
Maria. — Mais, c'est impossible ! Ne voyez-vous pas que si Pencho vient, il est perdu?
Pepuso. — Qui sait? Jamais il ne pleut autant qu'il tonne.
Maria. — Bonté divine ! Tu ne permettras pas un pareil malheur! Mais, pensez-vous qu'il vous obéira?
Pepuso. — Oui, si son courage n'a pas diminué...
Maria. — Alors, que lui avez-vous écrit?
PepUSO. — Ce que je devais lui écrire. Qu'on est en train de lui voler son amour et que tu faiblissais.
Maria. — Oh ! Si vous lui avez écrit cela, Penche viendra!... Pas de doute qu'il ne vienne!...
PepUSO. — Un garçon fier et courageux comme lui ne peut qu'accourir là où l'on prend ce qui lui appartient.
Maria. — Mais, vous ne rêvez qu'extravagances, je ne lui ai pas retiré mon amour, celui qui voudrait le lui dérober n'y réussirait pas (1). Je l'aime comme la lumière que mes yeux voient, comme l'air qui entre dans ma poitrine ! Parce qu'on m'a vue m'installer auprès de Xavier, et clouée là, au chevet de son lit, le soigner pour gagner, à force de dévouement et de douceur, quelqu'infîuence dans sa maison, on a cru que je vendais mon exilé ! Eh bien ! tout ce que j'ai fait c'était pour Pencho, père Pepuso!... A vous, je peux le dire. Oui, pour lui... dont je porte l'image là, non pas à la place du scapulaire, mais plus profondément encore ! Ne comprenez-vous pas que Xavier guéri et les siens se taisant, le procès ne pouvait se rouvrir î* Il n'y avait pas d'autre moyen pour que Pencho revienne ici et y vive sans inquiétude ! La santé du blessé !... Je n'ai lutté que pour elle!... de tous mes efforts et avec combien d'angoisses ! Si le malade allait mieux, je renaissais à la vie ;
(I) MUSIQUE. N" 2. BERCEUSE d'aMOUR.
s'il était plus abattu, j'étais folle d'anxiété. A.insi nos vers à soie s'épanouissent au soleil ou se recroqueviHenl: avec le froid. Ce que mes lèvres ont prié ! Et ces mains ! Ce qu'elles se sont levées au ciel ainsi jointes !... Et les pierres de cet ermitage, que de fois je suis venue les embrasser en priant... La Vierge m'a exaucée, à la fin- Qu'elle soit bénie ! (£//e p/g^^e émue.)
PepUSO, un peu troublé, après un silence. — Bon !... la voilà maintenant avec des larmes pleins les yeux!... Pour moi, j'aime mieux avoir à faire à des homm.es ou à ces tigres qu'à une femme qui pleure. Quant à ton affection, elle peut ne pas avoir changé. Mais ce qui est vrai, c'est que le jeune Maticas te voyant fréquemment et touché de ton abnégation à le soigner s'est épris de toi, qu'il veut t'épouser et que tes parents, qui guignent son héritage, te poussent dans ses bras. Et ils te conduiront à l'église et tu appartiendras à Xavier, aussi sûr que ce sol est le sol de la Huerta malheureuse. (// frappe la terre du pied.)
Maria. — Tout ce que vous dites est exact tant du côté de Xavier que du côté de mes parents!... et c'est là ma détresse! Mais mon cœur est à Pencho! A Xavier, jamais, ni à aucun autre non plus ! Dites-lui ; moi, ie n'ai personne qui puisse m'écrire une lettre pour lui, dites-lui que je lui conserve ma foi, qu'il est toujours mon bien-aimé ! Mais par l'amour qu'il me porte, qu'il
ne vienne pas ! Ecrivez-lui qu'il ne vienne pas, il se perdrait !
Pepuso. — Il faudra bien qu'il vienne. Ssms cela, on te forcera à te soumettre.
Maria. — Jamais ! Jamais, je vous le jure, je le jurerai à Pencho lui-même. Regardez-moi... Qu'allezvous faire?... Allez-vous lui écrire?
Pepuso, faisant le mouvement de s'en aller tout à coup. — Ce que je vais faire? Commencer par ne pas t' écouter davantage.
Maria, le retenant. — Venez ici. Promettez-moi de faire ce que je vous demande.
Pepuso, faisant des efforts pour s'échapper. — Femme...
Maria. — Vous allez consentir!...
Pepuso. — Dame... si tu pleures!...
Maria. — Enfin, je sens que vous êtes avec moi !
Pepuso, après avoir hésité. — Je te préviens que tu vas être la première femme à laquelle je me serai fié.
Maria. — Vous le pouvez.
Pepuso. — Tu vas me tromper...
Maria. — Ne vous ai-je pas juré?
Pepuso. — Comment pourrai- je lui écrire maintenant tout le contraire de ce que je lui ai dit l'autre jour? Laisse-moi en paix, ce genre de sermon-là n'est pas mon fait ! J'ai été à la Crête du Coq, moi !
Maria. — Mais vous aimez beaucoup notre Pencho,
vous désirez son salut et vous ne voulez pas l'amener au sacrifice, hé comme un agneau !
Pepuso. — Bien sûr que non !
Maria. — Alors...
Pepuso. — Le diable soit des femmes qui veulent quelque chose ! Eh bien ! je vais lui écrire !
Maria. — Oh ! merci, merci, père Pepuso !
Pepuso. — je lui conseillerai de rester là-bas.
Maria. — C'est cela, quelque temps encore.
Pepuso, — Mais, tu vas me donner un gage de ta smcénté.
Maria. — Lequel?
Pepuso. — Tu vas me permettre de décrocher aujourd'hui mon clairon et de publier partout que tu ne te maries pas avec Xavier, que tu ne l'aimes pas et que tout ce qu'on dit n'est pas vrai.
Maria. — Oui, publiez-le.
Pepuso. — Et toi, de ton côté, tu vas aussi publier la bonne nouvelle, en affirmant que ce que je dis est la très samte vérité, com.me les quatre évangélistes en chœur la prêchaient.
Maria. — Mais, je n'ai jeimais dit le contraire !
Pepuso, regardant au loin. — Voilà justement ceux qui doivent entendre le premier évangile !
Maria. — Mes parents...
Pepuso. — Oui. les prem.iers à détromper, c'est ton roublard de père et ton avare de m.ère... Les voici!