MUSIQUE. N° 10. REPRISE DU CHANT DE LA FEUILLE A LA CANTONADE
Maria. — Impossible, Pencho. Je ne peux pas te parler.
Pencho. — Il le faut cependant, oui, il le faut, parce que tout ce qu'on raconte me trouble, m'exaspère, me fait bouillonner le sang et met sur mon cœur l'épée qui va le transpercer. Il faut que je te parle !
Maria, à part. — Jésus ! Mon Dieu ! Ne m'abandonnez pas !
Pencho. — Est-il possible que tu m'aies laissé pour un autre? Voyons, que s'est-il passé?
Maria. — Tu le sais bien, on te l'a écrit.
Pencho. — Oui, mais, en lisant cela, sais-tu ce que je me suis dit? Ce n'est pas vrai.
Maria, très vite. — Non, ce ne l'était pas alors !
PeiNCHO. — Mais je me suis dit aussi : quelque chose se passe... et je suis venu voir. En arrivemt, les mauvaises langues m'ont bien répété ce que j'avais lu sur la lettre, et de nouveau j'ai dit : ce n'est pas vrai. Alors je t'ai vue... je t'ai vue. Maria del Carmen! là... en face de l'église... tu fuyais à mesure que je m.'approchais et tu t'en allais au côté de l'homme qui, dit-on, t'avait volée à moi, et pourtant je suis resté ferm.e dans mon idée, me discmt : Je ne le crois pas ! Mensonge ce que j'entends, mensonge ce que je vois ! Il ment le soleil qui éclaire tout cela, ce n'est pas vred !
Maria. — Tu n'as pas pu le croire, n'est-ce pas, Pencho ?
PenCHO. — Et je ne le crois pas encore ! Regarde ! Je ne ie crois pas maintenant, quoique tu me le prouves en m écoutant avec cette frayeur, en évitémt mes regards, en mettant entre nous deux le froid et la distance... alors que rien ne nous séparait avant... je suis encore à me dire que cela n'est pas vrai, et cela ne Test pas mignonne, ne le sera pas, ne peut pas l'être, même si toutes les calamités de la terre et du ciel s'assemblaient contre nous! Entends-tu ce que je te dis?... Cela ne sera jamais vrai. Et je suis venu pour que cela ne le soit pas.
Maria. — Ne défie pas le sort, il dispose les choses et il peut plus que nous. Quelle est ton idée?
PenCHO. — Mon idée? Te parler d'abord ! Aussitôt arrivé, j'ai fait l'impossible pour te voir, parce que ce qui importait, avant d'agir, c'était que nous entendions, toi mes paroles et moi les tieimes.
Maria. — Eh bien! tu les as déjà entendues...
Pencho. — Je n'ai pas encore mis les pieds dans ma maison, je n'ai même pas vu mon père. Je t'ai seulement guettée toute la journée, mais on te garde si bien que je n'ai pu te voir que maintenant.
Maria. — Que veux-tu? Il est trop tard!
Pencho. — Mais non. Tu verras qu'il est encore temps. Personne ne pourra me résister ! C'est moi qui viens ici imposer ma loi ! Nous verrons qui s'opposera à la poussée de cette poitrine ! Parce que j'ai fui, vous
vous êtes dit : c'est un lâche. Bien dit, je n'aurais pas dû fuir ! Mais je reviens. J'ai traversé la mer en voulant avaler les vagues, et aussitôt débarqué, à mesure que je m'approchais, le parfum des orangers que m'apportait le vent m'enivrait de courage et je me disais : je suis chez moi ! C'est ici que j'ai laissé mes droits, mes 3 meurs, mes espoirs et ma vie. Je viens reprendre tout cela. Si quelqu'un a osé y toucher, qu'il me les rende, sinon, je les lui arracherai avec son âme et sa gloire éternelle !
Maria. — Non, Pencho, non ! Ecoute-moi, par miséricorde, écoute ce que je te dis. Rentre chez toi, tranquille, sans haine, à côté de ton père. Songe que tu as ici beaucoup d'ennemis, beaucoup et que ta bravoure te coûterait la vie. Ta vie Pencho ! ce que tu exposes, c'est ta vie !
Pencho. — Ma vie !... Mais, est-il vrai que tu veux te marier avec Xavier ?
Maria. — Oui... Je me marie avec lui.
Pencho. — Alors ma vie ! Pourquoi m'en parles-tu? Maudite l'heure de ma naissance et maudite l'heure oîi je te la consacrai, ma vie !...
Maria. — Oh ! Tais-toi, tais-toi, ne dis pas cela !
Pencho. — Pourquoi?
Maria. — Tu me tues !
Pencho. — Enfin, veux-tu m 'entendre? Qu 'est-il arrivé? Qu'est-ce qui a fait de toi mon ennemie, une
ennemie si féroce que n'attendrit ni colère ni douleur?
Maria, dans un cri. — Moi, ton ennemie ! Non, Pencho, non ! Je ne te hais pas ! Non !...
PencHO. — Oh! enfin, mon amour!... C'est ton cœur, c'est ton âme qui ont crié cela. (// lui prend une main et lui entoure la taille.) (1) Tu m'aimes alors }
Maria, vaincue, ravie, d'une voix contenue, très passionnée. — Oui, je t'aime, oui !... comme toujours !... l'entends-tu maintenant. Plus que jamais!... Que doisje faire, malheureuse, sinon te le dire ? En te regardant, en t'entendant, je n'y résiste plus ! Tu es mon bieiiaimé, je vis de ta pensée et je veux mourir pour toi ! Te haïr, moi! Qu'est-ce que tu as dit? T'adorer jusqu'au dernier souffle ! Ne le sais-tu pas? Ne te rappelles-tu pas que je te l'ai juré?
Pencho. — Ma Maria del Carmen!...
Maria. — Mon Pencho !...
Pencho. — Viens, maintenant.
Maria, se reprenant effrayée. — Où?...
Pencho — Suis-moi, tu es mienne.
Maria. — C'est impossible. Toi, va-t'en, laissemoi et cours à ton gré la Huerta, libre et sauf. Ne ssûst'.i pas que mon amour est à toi? Que veux-tu de plus?