SCENE II
Les mêmes, Anton avec son bâton d'alcade entre par la gauche.
Anton. — Bonjour, Messieurs.
Roque et les autres. — Bonjour, père Anton. Salut, père Anton.
Anton. — Oh! oh! l'église sera pleine. Vous êtes nombreux.
Roque. — L'attrait des réunions.
Vincent. — Là où vont les uns, les autres courent.
Andres. — Pour mieux se chamailler.
Vincent. — Pour sûr!
Anton. — Ah! pas de ça, les amis, pas de çi! N'essayez pas de chatouiller mon autorité, car alors...
Roque. — On s'en garderait bien. Il y a trop de nuages dans le ciel pour qu'on s'expose encore à la pluie; mais chacun peut bien dire ce qu'il pense.
Anton. — Et que penses-tu, toi? Voyons.
Roque. — Moi... je pense beaucoup de choses... Moi, et tous ceux de ce côté-ci du canal...
ToNETE. — Mais comme celui qui vous mène c'est le père Maticas qui vous a fait nommer alcade, nous savons que, pour nous, il n'y a qu'à nous taire.
Anton. — On doit obéir au père Maticas comme s'il était le gouvernement de Sa Majesté. Ce qu'il dit,
on doit le faire, et si quelqu'un n'est pas content... tant pis pour lui.
Andres. — Personne ici n'a à se plaindre de vous, père Anton!
Roque. — Vous autres, parbleu! Comme. vous êtes du clan du père Maticas, on ne vous refuse lien.
Anton. — Toujours est-il que ce ne sont pas ceuxlà qui me donnent le plus à faire.
Roque. — Alors, c'est nous autres ?
ToNETE. — Est-ce que nous ne sommes pas encore assez humiliés?
Anton. — C'est justice que vous le soyez. Du reste, si vous ne dites rien, nous savons bien que ce n'est pas par vertu, mais pour une raison que nous connaissons tous.
Vincent. — Tout simplement parce que votre chef, le fils du Père Pascualo vous a lâchés.
Anton. — Ah ! oui, Pencho, l'intrépide, la forte tête, celui qui vous a entraînés dans les disputes et les batailles. Réputation de vaillant, certes, il l'avait ; mais celle d'avoir les pieds légers, il l'a gagnés aussi depuis qu'un beau jour il s'est mis à courir pour ne reprendre haleine qu'en débarquant à Oran.
Roque. — Puisqu'on l'accusait...
Vincent. — Et avec raison.
ToNETE. — Comment avec raison ?
Anton. — Oui, avec raison... Si l'un d'entre vous
sait écrire, qu'il lui conseille en quatre lignes de ne jamais remettre les pieds ici. Le procès n'a pu se poursuivre parce que... parce que ceux qui savaient n'ont rien voulu dire. Mais ce n'est pas fini, et le taureau reste toujours au milieu de l'arène à la disposition de celui qui voudra y descendre pour le courir. Si jamais ce garçon revient par ici, et si je lui mets la main au collet... allez ! ce n'est pas une affaire qui regarde le père Maticas seulement, savez-vous ? J'ai aussi un compte personnel à régler avec lui. Que l'un de vous lui écrive ça sur un petit bout de papier.
Roque. — Inutile ! Pencho sait bien que s'il revenait vous l'enverriez vite au bagne ou à l'échafaud.
Anton. — En attendant, jeunes gens, tâchez de vous tenir tranquilles. (A Andrès et à ceux qui sont entrés avec lui.) Vous autres, accompagnez-moi jusqu'à la grand'route où les gendarmes m'attendent...
Andres. — Et si nous manquons la messe ?
Anton. — Vous ne la manquerez pas, moi aussi je tiens à l'entendre. Aujourd'hui, la messe sera retardée, car Don Fulgencio qui est venu voir le chapelain doit y assister. Allons ! en route.
Andres. — Allons ! (Ils vont sortir lorsque Pepuso arrive par un des sentiers.)