SCENE XIV
Les mêmes, Pencko, Pepuso, Roque et jeunes gens.
PeNCHO, entrant dans le cercle. — Salut ! Messieurs !
{Les danseurs et les danseuses s'arrêtent subitement.)
Tous, en un seul cri. — Pencho !
[Etonnem.ent général. Musique et danses cessent. Les
convives se massent tout en laissent un vide autour de
Pencho et de Pepuso.)
Xa\IER, aveuglé par la colère, allant vers Pencho. . . Encore toi !.. .
Maria. — Tu ne m 'écoutes pas, Vierge Sainte !
Pepuso, à part. — II va se passer Guelque chose.
Pencho. — Inutile de vous déranger ainsi. Je regrette de troubler votre fête.
Maria, s' approchant de Pepuso. — Que veut-il faire ?
Pepuso. — Rien de bon, pour sûr î
Maria. — Va-t'en, Pencho, va-t'en!...
XamER. — Ou l'on te chassera à coups de bâton, comme un chien!...
Pencho. — Ça... c'est à voir!
Roque. — On ne le chasse pas facilement. Pepuso. — Pas dÎus que ses comoasnons.
DoMîNGO, s' avançant. — Que viens-tu faire ici? As-tu perdu quelque chose chez moi?
Pencho. — C'est ce que vous allez savoir. Et que personne ne bouge, parce que je veux que tout le monde m entende. Ici, on était en train de manigancer un mariage et cette manigance cache son mystère ! Il s'agit de sauver un homme. Eh bien ! cet homme ne veut pas qu'on le sauve !
Xavier. — Qu'est-ce qu'il dit?
Maria, à Domingo. — Ne le laissez pas parler !
Pencho, montrant Xavier et s' adressant à Anton. — La justice cherche celui qui blessa grièvement cet homme?
Anton. — Oui.
Pencho. — Eh bien ! l'agresseur, c'est moi.
Maria, atterrée, bas à Xavier et à Domingo. — Niez-le... Je serai tienne! Démens-le! Tiens ta promesse !
Anton, après un moment d'étonnement de tous. — Vous entendez ce qu'il dit.
Xa\'IER. — Il est ivre.
Pencho. — C'est moi qui ai donné le coup de couteau !
Domingo. — Il est fou !
Pencho. — Ce n'est pas vrai, ce que je déclare?
Xavier. — Non!
Domingo. — Non !
Pencho, regardant Xavier en face. — Ce n'est pas moi qui t'ai étendu à mes pieds?
Xavier. — Non, ce n'est pas toi!
Pencho. — Un soir de juillet, il y a dix mois, la veille de la Saint- Jacques.
Xavier. — Non, ce n'est pas toi.
Pencho. — A côté du canal du Jonc, chemin des Galliciens?...
Xavier. — Non, tu mens.
Pencho, après un temps. — Qui t'a blessé, alors?
Xavier. — Ce n'est pas lui, je le déclare.
Pencho. — Sous serment?
{Xavier a un moment d'hésitation.) Maria, bas à Xavier et très rapidement. — Jure-le!
Xavier. — Sous serment !
Pencho. — Vous êtes charitables, les Maticas ! . . . Vous défendez bien votre proie!... {A Xavier.) Mais je t'ai dit que je venais te l'arracher et par le nom chrétien que je porte, je te l'arracherai !
Maria. — Ce n'est plus possible...
Pencho, à Maria. — Contre ta volonté, généreuse et forte... et contre le monde entier, s'il se mettait devant moi!... (Se retournant vers Anton.) Faites votre devoir. Ces gens-là mentent, ils trompent la justice !
Anton. — Ils te contredisent.
Pencho. — Je fournirai la preuve.
Anton, à Domingo. — Tu vois qu'il n'y a pas d'autre solution...
Domingo. — Et quelle preuve peux-tu fournir?
PeNCHO. — La plus certaine et la plus sûre : l'arme avec laquelle je donnai le coup.
Domingo, troublé, à part. — Oh! il savait!... (// jait un pas vers la porte de la maison avec des gestes conjus et précipités.)
PenCHO. — Que l'on retienne cet homme... {A Anton, qui fait à Domingo un geste à la fois amical et sévère. Domingo s'arrête.) Que personne ne sorte d'ici avant que je me sois expliqué ! Et n'empêchez pas oui de droit de recevoir m.a déclaration; sinon, je m'en vais trouver le juge et je lui raconte tout ce qui s'est passé.
Anton, à Domingo. — Impossible de le faire taire...
Domingo. — Il nous traque !...
PeNCHO. — L'arme avec laquelle je frappai, je l'ai ^'ba^donnée sur place, près du blessé. Cette arme, quelqu un l'a recueillie. {A. Dow.ingo.) Vous mie demandiez ce qve j'avais perdu ici? Eh bien \ C'est cela, c'est P">on couteau ! {A tous.) Arme bien connue, aucun des jeunes gens de la Huerta n'ignore son histoire. Je l'achetai à Murc'e, un jeudi de ma'-ché. (A Xavier.) ^ais-tu dans quelle occasion? Quand cette fem.me me ht maîrre de son cœur. Elle était si belle, si désirée, Qve la crainte de la perdre m'empêchait de dormir...
Je portais mon fer ici, caché dans ma ceinture; je me disais : (( Tant qu'il sera là, je ne la perdrai pas. » Mais la lame était lisse et bien des fois, quand je la montrais à la ronde, mes compagnons me disaient : (( Elle n'a pas de devise. ) Et cette devise, je la trouvai, la nuit de la Saint- Jean, pendant la fête, dans la chanson que chantait un jeune marin des navires de Carthagène :
«( Pour la regarder, mes yeujc,
<( Pour l'aim.er, mon cœur,
« Pour l'endormir, ma chanson,
« Pour la garder, mon fer... »>
N est-ce pas bien dit? . Pour la garder, mon fer ! » Ce rut ma devise, je la fis graver sur la lame, et, depuis lors, toute la Huerta sait quelle est la marque du couteau de Pencho Pascualo, ce qu'il dit, ce qu'il promet et ce qu'il tient ! Eh bien ! cette arme, c'est le maître de cette maison qui l'a. Domingo la cache dans son coffre. {A Anton.) Maintenant à votre tour. Moi, j'ai fini !
Anton, à Domingo. — Donne-moi l'arme.
DoMiNGO. — Je nie l'avoir ramassée à cet endroit pendant la nuit qu'il dit !
Pencho, vivement. — Alors, quand et où?... Quelques minutes avant la rencontre, je l'avais encore dans mes mxams; des témoins la virent. Cette même nuit, je m'enfuis à Oran... A cela, que répliquez-vous?
Anton, à Domingo. — Il n'y a qu'à ouvrir le coffre.
Domingo. — Oserais-tu y fouiller?
Anton. — Il faut bien, les témoins sont nombreux.
Domingo. — Je ne te donne pas la clef!
Anton. — Tu compliques les choses et n'avances à rien.
Domingo. — Le feu de l'enfer nous embrase tous ! (// lui donne la clef et Anton entre dans la maison, suivi de deux ou trois assistants.)