‹ Aux jardins de Murcie; pièce en trois actes. AdaptéeChapitre 51 sur 61 · SCENE III Maria del Carmen et Pencho · texte numérisé non relu

SCENE III Maria del Carmen et Pencho

Maria. — Tu as entendu, Pencho?

Pencho. — Quoi, mon amour?

Maria. — Nous pouvons fuir. Je viens pour cela !

Pencho. — Moi, fuir?

Maria. — Oui.

Pencho. — Avec toi?

Maria. — Oui. Ta liberté et ton existence tiennent à un cheveu! Xavier te hait, le père Anton te déteste aussi et veut te livrer. Domingo, qui désire ta fuite, ne pourra rien pour te protéger. Il ne quitte pas son fils, de peur qu'il ne vienne se battre avec toi. Dans ces conditions, rester ici, c'est te perdre. Tu es enfermé comme dans une prison, menacé de mourir comme un condamné en chapelle... Pour ton salut, Pencho, grand trésor de

mes tendresses! li faut fuir, crois-moi, il faut fuir!...

PencHO. — Je fuirai, oui, mais plus tard.

Maria. — Plus tard, non; maintenant ou jamais! Tout de suite, car le danger menace de près, et tes amis, par leurs fanfaronnades et leurs défis, ne font que le rendre plus pressant.

Pencho. — Tant mieux ! Dieu les récompense !

Maria. — Je suis prête. Je suis allée avec Domingo et Xavier jusqu'à la maison du curé. Là, je les ai laissés, je suis entrée dans la chapelle et, à genoux sur les marches de l'autel, j'ai parlé ainsi à la Vierge : « Mère très chère, assiste-moi dans ce que je veux faire. Ce n'est pas une action coupable, c'est une nécessité, comme celle de notre pam de chaque jour et de l'air qu'on respire; car si je ne le suis pas, il ne partira pas et on l'arrêtera, on me le chargera de chaînes ou on me le tuera. »

Pencho. — Quelle douce agonie que de t'entendre!...

Maria. — J'ai juré à la sainte image que là oij nous irions, nos amours seraient bénies dans une église. J'ai embrassé la nappe de l'autel. Rien ne te force à rester, ou est-ce que tu laisses ici? Viens, puisque je pars avec toi.

Pencho. — Non, je ne partirai pas. Tes lèvres, pour ce qu elles viennent de dire, ]e les garnirais de roses et de jasmins. Mais je ne partirai pas. Je ne laisse rien, ici,

dis-tu ! Si, je laisse quelque chose, et cette chose, je ne puis pas l'oublier.

Maria. — De ton bonheur?

PenchOo — De mon honneur. J'ai promis à cet homme de l'attendre autant qu'il voudra. Laissemoi me battre avec lui. Ce sera cette nuit.

MarîA. — Non, non, mon Dieu!... Voilà ce que je veux empêcher!...

PenCHO. — Il faut que cela soit!... N'as-tu pas entendu qu'il m'appelait lâche?... Que veux-tu que fasse ton Pencho qu'on a giflé de ce mot, qu'il fuie en abandonnant son honneur au milieu du chemin?

Maria. — Cela t'importe-t-il plus que mon amour?

Pencho. — Mais ton amour, je le perdrais aussi. Tu m'as aimé vaillant. Si je fuyais aujourd'hui, songe, demain tout le sang de la Huerta que tu portes en toi te ferait crier: a Xavier a raison, il a fui devant son ennemi, c'est un lâche!... » Impossible. Laisse-moi l'attendre. Nous nous trouverons face à face, fer contre fer, et après, nous partirons.

Maria. — Et si Xavier te tue?

Pencho. — Lui!...

Maria. — Et toi, si tu le tues?... Tu seras de nouveau poursuivi.

Pencho. — Alors nous fuirons. Il a voulu la lutte, il l'a rendue nécessaire. En arrivant, je l'ai trouvé malade, j'ai abandonné l'idée de le provoquer et comme

je ne pouvais me battre avec lui, j'ai été forcé de me dénoncer. Parce que je me suis dénoncé, il a dit que je tremblais devant lui!... Aussi, vois-tu, maintenant qu'il soit sain ou malade, il n'y a plus qu'un remède ! lui prouver qu'il a menti.

Maria . — Hélas ! quelle angoisse !

PeNCHO. — De plus, il a jeté les yeux sur toi et il se croit ton maître ! . . .

Maria. — Oh ! que je suis malheureuse !

PeNCHO. — Ne pleure pas !

Maria. — Combien l'amour a peu de pouvoir et quelle chose est plus vaine ! Je te parle d'amour et t songes avant tout à être vaillant. Quelle est donc la force qui vous fait négliger ceux qui vous aiment et penser à ceux qui vous haïssent? Mais, moi aussi, je laisse ici quelque chose. Je veux être tienne sans tenir compte ni de ma réputation que les langues déchireront, ni de mon foyer qui restera désert. Mais, qu'est-ce que ça peut faire, puisque c'est pour toi ! [L'attirant avec un accent tendre et insinuant.) Viens!... allons-nous-en!... On parlera de nous et les gens diront : « Voyez comme elle a été fidèle à son Pencho ! Ils se sont exilés, mais quel est le sol qui, foulé par eux, ne se couvrira pas de fleurs? )) Tout le monde nous enviera. Xavier t'enviera, toi ! Cela ne vaut-il pas mieux que de le tuer?

Pencho. — Tais-toi, tais-toi, je ne veux pas t'entendre ! . . .

Maria. — Xavier!... Si je le priais comme je te prie, toi !... Il m'obéirait comme un agneau, il me donnerait son couteau pour que je le jette dans le canal. Mais lui, je ne saurais pas le prier, à lui je ne saurais pas dire : « Fuis et je pars avec toi !... » A toi seul, je puis parler ainsi, mon Penche, à toi seul...

PencHO. — Oh! ne continue pas!... ne continue pas ! Tu m'enlèves tout courage, tu me ferais manquer à ma parole !

Maria. — Mais, c'est là mon désir, car je vois ainsi combien tu m'aimes!... Viens, tu es à moi! {Elle le conduit jusque la petite porte de droite.)

Pencho. — J'ai promis d'attendre !..,

Maria. — Oublie ta promesse. Viens, la nuit s'avance... Viens que je te conduise... Avec ta Maria del Carmen... avec ta petite compagne... Suis-m.oi, cllons-nous-en...

{Ils arrivent jusqu'à la petite porte, elle, l'attirant, lui

résistant mollement déjà. Elle Va ouvrir la porte quand

on entend tourner la clef de lautre porte du fond.)

Pencho, s' arrachant à elle. — On ouvre la porte !

Maria. — Oh ! oui !... Viens vite !...

Pencho. — Non, non, j'attends !

(Xavier ouvre la porte toute grande et entre.)

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