‹ Aux jardins de Murcie; pièce en trois actes. AdaptéeChapitre 8 sur 61 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

Les mêmes, Maria del Carmen et Fuensantica. Toutes deux sont vêtues des habits de fête des femmes de la Huerta et elles ont sur la tête la mantille avec un galon de velours. Maria del Carmen porte à la main un mouchoir à dentelles qu'elle tient par les quatre bouts et au fond duquel il y a quelques pièces de monnaie.

Fuensantica, à Maria del Carmen. — Allons... A ceux qui attendent la messe !

Maria del Carmen, s' arrêtant, craintive. — Ah! mon Dieu !... Qu'ils sont nombreux !

Fuensantica. — Ils sont tous du pays, n'aie pas honte.

Don Fulgencio, les regardant s'avancer. — Fruits de bénédiction que produit la Huerta !

Maria, s'avançant et présentant son mouchoir. — Pour l'amour de Dieu, une aumône pour une messe de santé !...

FuENSANTICA, au groupe de jeunes gens. — Allez! Elle est très fatiguée, la pauvrette. Au lever du soleil, nous étions déjà à Murcie. Donnez-lui votre obole, afin qu'elle puisse s'asseou: et se reposer un petit mstant.

Don Fulgencio, à Maria del Carmen qui lui présente le mouchoir. — Moi, )'ai déjà donné.

Maria, honteuse. — Ah ! C'est vrai !

FuENSANTICA. — Donnez donc deux fois, vous êtes assez riche !

Don Fulgencio. — Riche ! un médecin de campagne, un homme qu'on raille en l'appelant savant !

(A Maria del Carmen.) Excuse-moi !

Maria, s' adressant aux autres. — Pour une messe de santé... {^4 Pepuso.) Une petite aumône...

Pepuso. — Va-t'en d'ici ! Si encore c'était pour une messe de Requiem !

FuENSANTICA. — Je souhaite qu'on vous repousse ainsi le jour du jugement dernier.

Roque, jetant une pièce de monnaie dans le mouchoir. — Moi, je donne mon sou ! Car je devine fort bien d'oij vient l'idée de cette messe et quel est son but.

Maria. — Dieu te le rende. Roque ! (A un autre jeune homme qui lui donne son aumône.) Et à toi aussi.

Don FulGENCIO. — La quête sera fructueuse!...

Maria. — Hélas ! Monsieur le Docteur, cela va bien lentement ! A la ville, presque personne n'ouvre la main, on se méfie. Et ici, comme chacun a besoin de son argent...

Pepuso. — Et encore, faut-il en avoir !

FuENSANTICA. — Si beaucoup ne le laissaient pas au cabaret...

Don FulgENCIO. — Tiens, tiens ! Elle pique, la petite...

Maria. — Ah ! si je pouvais y mettre d'un seul coup tout ce qui manque ! Mais je ne dois pas même y ajouter la moitié d'un sou !

Don FulGENCIO. — C'est ainsi que plus l'œuvre est pénible, plus elle a de mérite! Et meilleure récompense trouve en elle celui en faveur de qui on l'entreprend. Nous savons le comment et le pourquoi de ton action.

Maria. — Est-ce que je le cache, moi?

Pepuso, à Roque. — Ecoute-moi la trompette.

Don FulgENCIO. — On a bien soupiré, vraiment, pour cette santé qui, aujourd'hui, refleurit?

Maria. — Oui, Monsieur, oui; j'ai connu toutes les angoisses de la vie. {Elle s'assied à gauche, sur la pierre, sous V arbre.)

Don FulgENCIO, à Fuensantica. — Elle est triste.

FueNSANTICA. — Ce n'est pas de la tristesse, mais de

la fatigue. Elle vit depuis près d'un an sans un jour de tranquillité. Mais que voulez-vous, il faut que les choses scient ainsi. Le voilà, l'amour véritable !

Don Fulgencio. — Ecoutez, écoutez cette gamine ! Qu'en sais-tu?

PepUSO, — Elle est plus doctoresse que vous n'êtes docteur. Elle tient ça de naissance.

Roque. — Elle a déjà de la jugeotte, la petite.

FUENSANTICA. — Tiens ! Et un fiancé aussi !

Don Fulgencio. — Tu as déjà un fiancé, toi?

PepuSO. — Et un de ces jours, elle en aura deux. Elle est à borme école. (// montre Maria del Carmen.)

FuENSANTICA. — Et si j'en avais deux, est-ce que je ne les mérite pas?

Don Fulgencio. — Tu en mérites vingt-cinq, car tu es fort gentille ! Voyons, montre-moi ce bienheureux... Est-ce quelqu'un de ceux-ci?

FuensanticA. — Ceux-ci sont trop tristes, et moi je suis très gaie. Non, non, mon fiancé, c'est Jusepico... Vous ne le connaissez pas?...

Don Fulgencio. — Non... Non... je n'ai pas l'honneur de connaître ce Monsieur.

FuENSANTICA. — Un Monsieur... Mais non... C'est un gamin comme moi ! Mais je l'aime parce qu'il aime rire !

Don Fulgencio. — Il faut bien qu'il rie, si tu l'aimes !

FUENSANTICA. — Mais nous ne rions pas toujours, car nous avons aussi nos chagrins.

Don FulGE.NCIO. — Des chagrins aussi?

FUENSANTiCA. — Mais oui... et à la fin, Jusepico n'aura d'autre ressource que de m'enlever.

Don FulgENCîO. — Il en serait capable, la canaille !

FuENSANTICA. — Mais non... c'est lui qui ne veut pas... Cependant, il faudra bien en arriver là!... Pensez que lui sert chez Pascualo et moi chez le père Maticas qui est mon parrain!... Or, vous savez combien en se déteste, d'un côté à l'autre du canal, à cause de ce malheureux arrosage ! . . .

Don Fulgencio. — Bah ! Sois patiente, car le temps ne te presse pas...

FuENSANTICA. — Hélas ! si, il me presse, il faut que j'aille mettre les feuilles fraîches sur les claies !

Don Fulgencio. — Quoi ! Tu n'as pas encore servi à déjeuner aux vers à soie? Vas-y, sinon la récolte de cocons va se perdre.

Maria, qui s'est levée. — Oui, allons.

FuENSANTICA. — Avec ce grand soleil et éreintée comme tu l'es?... As-tu oublié que nous avons une tournée à faire, dès qu'on sortira de la messe? Maria. — Bien, je t'attendrai.

FuENSANTICA. — Donne-moi le mouchoir, pour que je le repasse un peu et que je mette les aumônes

dans la tirelire. Toi, reste ici, ma pigeonne, à l'abrî de ce feuillage. Enlève ta mantille, elle te donne chaud,, et tes œillets en souffrent. [Elle lui ôte la mantille.) De même, mes fleurs d'oranger doivent en souffrir. {Elle ôte aussi la sienne, découvrant les fleurs d'oranger quelle porte piquées dans ses cheveux, comme Marie del Carmen a découvert ses œillets. Elle plie les deux mantilles et les dépose sur le siège.) Garde-les ici, pour recommencer la quête, et à tout à l'heure, ma jolie. (Elle V embrasse.) Que Dieu vous garde, Don Fulgencio, et vous autres aussi! {Elle sort en emportant le mouchoir de la quête.)

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