SCENE V
Les mêmes. Don Fulgencio qui sort de la maison contiguë à la chapelle.
Don Fulgencio. — Jésus, mon Dieu ! Qu'est-ce qui nous attend !
Pepuso. — Bonjour, Don Fulgencio.
Don Fulgencio. — C'est pour bientôt ce cataclysme ? Je voudrais le savoir pour me mettre en lieu sûr !
Pepuso. — Vous avez le temps.
Don Fulgencio. — Qu'avez-vous donc, pour être continuellement à brandir la foudre ? La tranquillité et la beauté de ce pays, un vrai paradis, devraient vous porter à l'amitié et à la concorde.
Pepuso. — Vous savez bien où j'ai été.
Don Fulgencio. — Oui, mon ami, oui, à la Crêtedu Coq ! Mais n'y remonte plus.
Pepuso. — Ici, il n'y a pas d'autre façon de tuer les moustiques que la mienne.
Don Fulgencio. — Bon, bon, que la paix règne parmi les gens de la Huerta ! Aujourd'hui, j'ai fait retarder l'heure de la messe.
Roque. — Vous êtes venu voir le curé ?
Don Fulgencio. — Il paraît qu'il ne va pas tiès
bien. Je sors de chez lui; mais, il est au confessionnal et j'attendrai qu'il ait fini. Il m'a fait appeler.
Pepuso. — Alors, il est sûr de son affaire.
Don Fulgencio, plaisantant. — Tu as bigrement raison.
Pepuso. — Pour sûr! La maladie et par-dessus le marché le médecin... Moi, aucun ne m'aura jamais entre ses mains.
Don Fulgencio. — Je le crois, tu ne lui donneras pas le temps. Toi, tu mourras d'un éclatement!
Roque. — Quant à moi, si vous n'étiez pas si cher. Don Fulgencio, je ne voudrais pas être tué par d'aulres que vous.
Don Fulgencio. - — Merci, mon ami, en attendant, dans cette contrée, c'est vous qui tuez le médecin, car vous n'êtes jamais malades.
Roque. — Pourtant, j'en sais un qui est bien malade...
TonETE. — Et qui a de quoi...
Roque. — Si vous n'y mettez pas la main pour le rapiécer...
Pepuso. — Oh î Et même s'il l'y met...
Don Fulgencio. — De qui parlez-vous?
Roque. — De Xavier, le fils du père Maticas.
Don Fulgencio. — Mais, i! va bien...
Roque. — On le dit, parce que, à force de volonté, il a quitté le lit et court les chemins.
Pepuso. — Celui-là ne lèvera plus la tête.
Don FulgenciO. — Il est hors de danger, mes amis, Dieu merci ! Et il sera bientôt tout à fait guéri.
Pepuso. — Par votre science?
Don FulgENCIO. — Non ! Grâce à sa fiancée. Je me suis trouvé nez à nez avec elle dans une maison où elle quêtait pour une messe de santé.
Roque. — Sa fiancée? Etes-vous sûr qu'elle soit sa fiancée?
Don FULGENCIO. — Maria del Carmen, la fille du père Migalo? Mais certainem.ent.
Roque. — Non, Monsieur, non, elle ne l'est pas.
Don FuLGENCIO. — Voyons, voyons, mon ami ! la chose ne peut pas être plus évidente ! Quelle femme, si elle n'était poussée par une très grande affection, s'en irait quêter pour une messe de santé? Ce ne peut être le fait que d'une mère, d'une fille... ou d'une amoureuse, et encore très passionnée.
Pepuso, à Roque, — Tu entends ce que disent les savants?
Don FuLGENCIO. — Cette quête... Mais c'est un vrai chemin de croix à parcourir ! Mendier de porte en porte... en recevant les rebuffades et les affronts de tout le monde, car si l'on n'agit pas ainsi, on n'accomplit pas le vœu ! Voyons, voyons ! Cette jeune fille n'est pas seulement la fiancée de Xavier, mais encore, je vous l'assure, elle l'aime éperdument.
PepusO. — Quant à celui qui est parti, loin des yeux, loin du cœur !
Don FulgENCIO. — Et qui est donc celui qui est parti?
Roque. — Pencho, le fils du père Pascualo.
Don Fulgencio. — Vraiment!... Eh bien! mon enfant, je dirai comme Pepuso.
PepUSO. — Et je le répète.
Don Fulgencio. — D'autre part... Etant donné ce que Pencho a fait... Je comprends que Maria del Carmen...
TONETE. — Ce que Pencho a fait...
Pepuso. - — Ce qu'il a fait... ce qu'il a fait... Il faudrait le savoir !
Don Fulgencio. — Cependant, il s'est bel et bien enfui à Oran...
Pepuso. — Dame ! on allait lui tomber dessus. Mais quant à savoir... L'enquête n'a rien fait découvrir. Xavier déclare ne pas connaître son agresseur, et comme ils n'étaient que tous les deux... cherchez, le chemin est large.
Roque. — En outre, si cela fut...
Pepuso. — Il ne faut pas dire que cela fut...
Roque. — Mais je ne le dis pas... Je dis que si cela fut, ce fut un duel et tout se passa loyalement. La blessure de Xavier n'est pas dans le dos, mais au beau milieu de la poitrine.
Pepuso. — Et fameuse... de main de maître !...
Don FulGENCIO. — Allons, ne parlez plus de ça et préparez votre obole, car voici s'approcher Maria deî Carmen et la petite paysanne qui l'accompagne.
Pepuso, faisant mine de s'éloigner. — Moi, je ne ".eux pas la voir...
Don FulGENCIO. — Ça ferait mal à ta bourse?
PeplsO. — Ce qui me fait mal à moi... {Restant.) Vous allez le savoir !