PREFACE
Le 24 août 1915, m'arrivait à la campagne, où je me trouvais alors, une lettre qui m'était envoyée d'un dépôt de soldats convalescents, installé dans le Midi. Je crois devoir la publier en tête de cette préface parce qu'elle dira mieux que je ne saurais le dire moimême en quelles circonstances j'en avais connu l'auteur. Elle était ainsi conçue :
« Mon cher maître, vous souvient-il encore du jeune protégé aspirant es littérature que vous aviez fait entrer en qualité de correcteur à l'imprimerie Pion, à Meaux? Chaque année au i" janvier, il avait pu, jusqu'ici, par l'envoi d'une modeste carte vous témoigner sa
ir AUX MAINS DE L'ALLEMAGNE
durable reconnaissance. Cette année il ne Ta pas pu et s'en excuse.
« Engagé volontaire pour la durée de la guerre, blessé grièvement le 12 octobre 1914, devant Saint-Mihiel, ramassé le 16 par les Allemands, amputé par eux et traîné à Metz, il était au 1" janvier dans un hôpital boche à Metz-la-Pucelle ; et, conséquents avec euxmêmes, ses bourreaux — le mot n'est que trop juste — ne lui permettaient pas d'écrire comme il l'aurait voulu. Maintenant qu'il est rentré en France, le 21 juillet dernier, allégé de sa jambe droite et désespéré de ne plus pouvoir se battre, il a pensé à la bienveillance avec laquelle vous avez bien voulu accueillir, il y a trois ans, le débutant modeste, le jeune ouvrier des vers.
« Il rapporte d'Allemagne un journal de campagne et de captivité qu'il n'ose offrir luimême en ces heures de trouble à un éditeur parisien. Mais il a pensé que peut-être vous feriez ce geste généreux; et c'est pourquoi.
PRÉFACE m
dès que son manuscrit sera mis entièrement au net, il se permettra de vous l'envoyer si vous l'y autorisez, vous demandant par la même occasion une courte préface. »
Cette lettre était signée Charles Hennebois. Le souvenir qu'elle évoquait était encore présent à ma mémoire. Je revoyais un jeune homme de mine allègre et sympathique, entrant un matin dans mon cabinet, deux volumes sous le bras, et s'excusant modestement d'avoir osé me demander non seulement de les lire et de lui donner mon avis, mais encore de l'aider à trouver une situation qui mettrait son jeune ménage, — car il venait de se marier, — à l'abri du besoin, et lui permettrait de consacrer ses loisirs à la poésie et à 1 œuvre littéraire qui semblait être alors le but de ses ambitions.
Tout en lui m'avait intéressé, et d'ailleurs en me rappelant les appuis que j'avais trouvés jadis lorsque j'arrivais à Paris, modeste et obscur, je me suis toujours efforcé d'être
accueillant pour les jeunes qui m'ont fait l'honneur de s'adresser à moi.
Dans les deux volumes que m'apportait Charles Hennebois, il y avait beaucoup de talent. Intitulés l'un, la Veillée ardente, l'autre, la Loi de vivre, ils eussent attiré l'attention sur l'auteur, s'ils n'avaient été publiés chez un libraire de province par^ un inconnu dépourvu de toute relation avec la presse de Paris. Ayant, au hasard, ouvert l'un d'eux après le départ de mon visiteur, j'étais tombé sur une pièce de vers, par laquelle j'avais été charmé et que je veux reproduire ici, parce qu'on y voit dans toute sa sincérité les rêves et les espérances d'une âme de vingt-cinq ans :
Lorsque la quarantaine aura sonné pour moi, De mon apprentissage ayant touché le terme, Je redirai la vie et ce qu'elle renferme De deuils et de regrets, de décevant émoi.
Parmi trop de sentiers et de routes contraires Ayant porté mes pas, je saurai le chemin Qui peut conduire au seul, au vrai bonheur humain, Parmi trop de sentiers qui nous peuvent distraire.