‹ Aux mains de l'AllemagneChapitre 2 sur 7 · PRÉFACE V · texte numérisé non relu

PRÉFACE V

Mes cheveux blancs — déjà ! — mon front triste et lassé Donneront plus de poids au conseil de mes lèvres Et, pour avoir brûlé des immortelles fièvres, Je panserai le cœur qu'elles auront blessé.

Mon âme, ayant connu la suprême indigence

Et les nuits sans amour et les longs jours sans pain,

Saura glorifier dans l'œuvre de ma main

La loi forte du sort et son intelligence.

Je serai juste et bon sachant de quel émoi Le cœur du pauvre saigne en recevant l'aumône.j Ayant beaucoup souffert, je voudrai qu'on pardonne, Lorsque la quarantaine aura sonné pour moi.

Il avait donné comme titre à ces vers ce seul mot : Sagesse et je n'avais pu m'empôcher de sourire en constatant que mon jeune poète se figurait qu'à quarante ans, il posséderait assez l'expérience de la vie pour faire bénéficier ses semblables des leçons que la vie lui aurait apportées. N'empêche qu'en lui, comme je l'ai dit, tout m'intéressa et que je fus assez heureux pour lui assurer le gagnepain dont il avait besoin. Sa conduite au début de la guerre, son engagement volontaire, alors qu'il avait été réformé, sa vaillance, la

simplicité avec laquelle il me parlait de son malheur, le patriotisme que je sentais vibrer encore en lui et enfin la lecture de son journal ne pouvaient qu'accroître le vif intérêt que, dès'le début de nos rapports, il m'avait inspiré . Il ne me fallut que quelques jours pour le lui prouver. A ma recommandation, mes chers éditeurs et amis Plon-Nourrit, dont il était l'employé, acceptèrent de publier son livre et mon autre ami Edouard Trogan, directeur du Correspondant, lui donna l'hospitalité dans son grand périodique. Enfin mon protégé m'avait demandé d'écrire la préface de son journal : la voici.

Je ne crois pas que parmi les œuvres déjà si nombreuses que nous vaut la guerre, il y en ait de plus émouvante que celle-ci. Les récits de combats et les péripéties de ces luttes sanglantes y tiennent peu de place; en revanche, nous y voyons se succéder dans une épopée poignante d'un bout à l'autre toutes les douloureuses impressions que peut

PRÉFACE vil

ressentir un vaincu quand la Fortune contraire fait tomber les armes de ses mains et semble s'acharner sur lui. Charles Hennebois est sur le front depuis huit jours à peine quand il tombe une jambe fracassée; durant quatre jours, il reste étendu sur le sol sans recevoir aucun secours et, au cours de ces instants d'indicible souffrance, c'est miracle qu'il ne soit pas massacré, car à cette heure, les Allemands victorieux sont sans pitié pour les malheureux restés à leur portée :

« Des blessés de la veille, écrit-il, les appelaient de loin et demandaient à boire, les Allemands les achevèrent à coups de crosse de fusil ou bien à coups de baïonnette, puis les dévalisèrent. J'ai vu cela à quelques mètres. Un groupe de sept ou huit hommes abattus par un feu croisé de mitrailleuses se trouvait à cet endroit-là. Plusieurs vivaient encore puisqu'ils suppliaient les soldats. Ils furent achevés comme je

viens de dire, fouillés et mis en tas. Aux cris qui me parvinrent d'autres parties du champ, aux rires suivis de coups sourds, au silence qui succéda, je compris sans difficulté que d'autres malheureux avaient le même sort. »

Voilà un témoignage dont il ne viendra à la pensée de personne de contester la sincérité. Il en sera de même dans toute la suite du martyrologe qu'est le journal de notre grand blessé. A peine à l'ambulance et comme pour en finir plus vite avec lui, un chirurgien allemand décide qu'il faut l'amputer; on l'ampute, puis, lorsque quelques jours plus tard, transporté dans un autre hôpital, sa blessure est soumise à un nouvel examen, il entend le chirurgien-chef expliquer « qu'il lui eût sauvé la jambe s'il se fût trouvé là », et, après avoir demandé en quel lieu l'opération a été faite, murmurer :

— J'irai voir demain; on coupe tro}> par là; je veux me rendre compte.

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