‹ Aux mains de l'AllemagneChapitre 7 sur 7 · LES HEURES PÉNIBLES · texte numérisé non relu

LES HEURES PÉNIBLES

Même jour. — Installé San-Klémens depuis quelques minutes. La fièvre me fatigue. Avais tort craindre le voyage. Il n'est que de vouloir. Voudrais être pansé pour atténuer la brûlure.

5 décembre. — Pansement douloureux. Ai pu voir ma blessure. Fort laide en vérité. Os scié à demi. La partie supérieure est en forme de V. Brèches sur les côtés. Débris d'os dans la plaie. Celle-ci ne dut pas être nettoyée, après l'œuvre. La teinture d'iode en rend l'aspect hideux. Le jeune docteur qui me soigne, — vingt-cinq ans peut-être, figure distinguée, regard très profond, presque doux, — paraît un peu surpris. Il questionne brièvement :

— Qui VOUS a fait cela?... Dans un hôpital de campagne?... Non?... Montigny?... Et quand?

Je réponds simplement. J'ai maintenu le membre, sans l'aide de personne. Lavage à la benzine. Sur les brûlures de l'iode, c'est affreusement douloureux. Les pinces fouillent dans la chair. Un autre docteur est venu. L'opérateur lui parle, mais je ne comprends pas ce qu'ils disent. Le plus vieux, cependant, a l'air de hausser les épaules. C'est terminé enfin. Me voici recouché...

Hélas 1 ma pensée est confuse. Un vague péril est sur moi. Pourtant j'étais guéri, la plaie paraissait belle. Plus de suppuration. Pourquoi et comment cette plaie, plus large que la précédente?... « L'os seul à raccourcir », me disait le docteur. Pourquoi ces débris d'os, ces éclats restés dans la plaie? Et soudain j'ai peur de comprendre!... Plusieurs souvenirs se précisent, des détails oubliés : il ne voulait pas m'opérer et renvoyait sans cesse. Je me rappelle sa fureur, lorsque le directeur, vers le 15 novembre, fit intervenir le cheffartz. Et cette parole sinistre : « Vous êtes si pressé?... Vous avez tortl Vous avez tort!... »

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Une accusation se précise, brutale comme un chiflFre. Pourquoi le chirurgien n'était-il pas là, dans la salle, au moment de l'opération?... Imprudence? Ignorance? Mais un docteur prussien ne se trompe jamais! Alors, alors, que croire?... Volonté de mal faire? Désir de frapper dans la chair, fût-il sans défense et sans force, l'esprit inaccessible?...

Je ne sais. L'homme en est capable, lorsqu'il est Allemand. Il n'a de conscience que celle que lui donne une éducation restrictive au sein d'un milieu amoral.

7 décembre. — J'ai relu avec attention les lignes qui précèdent. Et je n'y peux rien retrancher. En même temps aussi, j'admire la coïncidence qui, au lendemain de l'épreuve, quand la mutilation met en danger ma vie, me tire des mains du coupable. Comment m'eût-il soigné?...

Dieu est bon. Dieu est grand et miséricordieux; et ses voies nous sont inconnues.

12 décembre. — Souffrances toujours vives. Mais la fièvre décroît. Nouveau pansement, ce

matin. J'avais deviné juste : l'os est plus brisé que scié.

14 décembre. — Avons, comme docteurs, un jeune étudiant, Herr K..., puis un aide-major, à peine plus âgé. Celui-ci a nom Doktor W... Il est des plus distraits. Le premier me plaît davantage. L'état de ma blessure n'a pas l'air de le satisfaire. « Dans quelques jours, dit-il, je verrai ce qui est. » Suis-je donc en danger? Je perds l'aptitude au sommeil.

15 décembre. — A part deux ou trois chambres, dortoirs habituels de cet important séminaire, le reste est plutôt sale, enfumé, noir et triste. Ma chambre, notamment, avec sa douzaine de lits, est basse de plafond. Ses fenêtres donnent en face sur un coin de rue éloigné, puis sur une cour minuscule. A droite de mon lit, — j'occupe le deuxième, dans le fond de la chambre, — s'ouvre une autre fenêtre donnant sur de vieilles maisons. Et tout cela est sombre. De la cour en face, pourtant, montent de grosses branches : un vieux marronnier pousse là. Sous la neige, aujourd'liui, il étend ses bras raides.

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Et, par les nuits de lune, il sert à fixer mon regard.

16 décembre. — Scène révoltante, pénible. Dans l'une des chambres voisines, M..., un charmant garçon, originaire du Midi, amputé comme moi, revient du pansement. Les deux infirmiers qui le portent secouent le brancard avec force. Ils vont comme des fous, à travers les couloirs. Et le malheureux les exhorte. Opéré depuis peu, il craint l'hémorragie. Mais les infirmiers n'en ont cure. Ils font sauter plus haut, balle vivante et douloureuse, le corps affaissé et meurtri.

Et ce deviendra leur méthode. Ils l'appliquent bientôt sur une grande échelle, sans égards pour personne. L'heure du pansement devient une obsession, la hantise cruelle du mauvais moment à passer.

17 décembre. — Encore et toujours pas de lettres. Nous n'écrivons, ici, qu'une fois par semaine. Mais le docteur Orth est vivant. Nos familles n'auront notre nouvelle adresse que dans quinze ou vingt jours. D'ici là, le courrier arrive à Montigny — arrive et y demeure. De-

puis près de vingt jours, pas de distribution. Ma fièvre diminue. La souffrance me reste.

18 décembre. — Chloroformé, ce jour. Je suis hors de danger, affirme le docteur.

— Seulement, il est nécessaire de couper encore une fois.

Ahl non, merci, Herr K... C'est bien de l'honneur, je vous jure. Mais deux fois m» suffisent.

19 décembre. — Insistance nouvelle pour opérer sur l'os. J'ai répondu : « En France. » Et, de fait, on parle beaucoup d'un échange possible de tous les amputés, et plus généralement des inaptes. Tous les pays en guerre seraient pressentis par la Suisse. L'Allemagne a dit : oui.

Perspective troublante. Mais ce serait trop beau. Et nul de nous n'y compte. Toutefois une liste a été dressée hier encore. Et mon nom est dessus.

20 décembre. — Un manque absolu de nouvelles. Certes, je parcours quelquefois les jour-

naux allemands. L'ignoble feuille signalée — Gazette de Lorraine — est maintenant permise. Mais nous nous défions. Connaissant l'habitude qu'ont les geôliers teutons d'inonder de nouvelles les plus décourageantes les hôpitaux ou Inen les camps, chacun de nous se tait.

L'aumônier a beau nous glisser dans l'oreille des mots à double entente, nul ne l'encourage à parler. D'ailleurs ce n'est pas un Lorrain. C'est un Allemand pur, ancien missionnaire au Congo. Son regard est caché sous les éternelles lunettes. Le costume classique : la redingote noire. Il nage dans la sienne. Rien de plus amusant qu'un passage de lui à travers notre chambre. L'abbé, à pas feutrés, s'avance vers un lit : V

— Eh bien!... Eh bien!... ça va?

Puis il se met à rire, d'un rire très étrange, étouffé et net cependant. Devant chaque lit, même scène. Nulle part un mot émouvant. Rien qui vienne du cœur ou qui rappelle Dieu à ces âmes meurtries. Pas d'incitation, même faible, à l'action de prier. Or, la Noël est proche. Qui va se confesser, communier aussi, remplir ses devoirs de chrétien, s'il n'invite

personne à lui confier cette tâche?... Mais il est aveugle; il est sourd. Et toujours le rire agaçant...

Tous les blessés l'ont pris en grippe. Ses quelques rares phrases sont tellement étranges, un tel inattendu préside à leur venue, que beaucoup le supposent plus dangereux qu'il n'est, placé justement parmi nous pour faire un peu la béte et pour répéter par derrière ce que nous lui dirions. Je l'ai cru aussi tout d'abord. Mais c'est aller trop loin. Il est naturel; il est lui. Il ouvre un aperçu troublant sur la religion allemande. Ce calme et paisible bonhomme ne prêche-t-il pas, le dimanche, la guerre trois fois sainte contre l'envahisseur (!). N'a-t-il pas des phrases terribles pour légitimer le massacre, pour représenter l'Allemagne, douce comme un agneau, aux prises avec les barbares (I), les ravisseurs maudits de la liberté germanique, ses destructeurs impurs?...

Et c'est plus qu'il ne faut pour excuser ces lignes. Loin de moi la pensée d'insulter un moment à la majesté de la Foi. Le prêtre m'est sacré. Je suis trop chrétien, trop sincère pour ne pas respecter toutes les croyances. Mais ceux

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que je viens de nommer n'auront droit au beau titre de serviteurs de Dieu qu'à l'heure où tous leurs actes, leurs paroles, leurs gestes ne contrediront plus aux préceptes sublimes de Celui qu'ils osent prier.

23 décembre. — Quelques lignes, dans les journaux, décèlent l'inquiétude du gouvernement allemand devant les progrès russes. L'Autriche paraît impuissante et, tout en élevant des reproches discrets, on parle d'un envoi de troupes au secours du brave allié, bien embarrassé, paraît-il.

J'ai fait part de la chose à tous mes camarades. Leur joie en est très vive, sinon exubérante. Tous font preuve de confiance dans le succès final.

25 décembre. — Noël. Journée froide et brumeuse. Les Allemands sont en liesse. En Prusse orientale ils ont remporté, disent-ils, quelques légers succès. Ils fêtent ces derniers en buvant du « cognac ».

L'hôpital est silencieux. Sauf les hommes de garde et les infirmiers de service, nul Allemand

n'est dans les chambres. Encore les premiers restent-ils dans les cours et les seconds, apparaissant parfois pour se retirer sans retard, sont-ils réunis dans leur salle. Un peu d'intimité règne de ce fait parmi nous. Des convalescents nous visitent. Des amis se retrouvent, que la charge avait séparés. Des questions, sans cesse les mêmes, reçoivent les mêmes réponses :

— Où étais-tu tombé?

— Près de la haie, au fond du champ.

— On t'a relevé tout de suite?

— Ah! bien..., neuf jours après!

Oh! le grave spectacle!... Imberbes ou barbus, ils défilent là, devant moi, les rares survivants des combats du mois d'août et des premiers jours de septembre. Tombés dans les lignes prussiennes, piétines par les hordes, laissés pour mort par les patrouilles, témoins de cruautés sans nom, ils ont échappé par miracle au sort de tant de braves. Presque tous ont perdu un membre : celui-ci le bras droit; la plupart une jambe, et ces deux, là-bas, sont aveugles. Leur voix est calme, cependant. Ce qu'ils ont pu souffrir, nous le devinons sans conteste, mais ils n'en parlent pas. S'ennuient-

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ils? Je le pense ; mais il est superflu de le leur demander. Ils supporteront sans se plaindre la captivité douloureuse; ils seront forts et graves, comme aux jours de l'attaque et comme, plus tard, ici même, en ces murs de souffrance, aux mains des bourreaux allemands. Et leur vue me réchauffe, les voir me fait du bien. C'est le premier contact avec la grande foule, diverse et ondoyante, des blessés prisonniers français. Ne pouvant quitter cette salle, je les apercevais, les jours de pansement, quand mon brancard passait dans leurs grandes chambres plus claires. Ils m'avaient semblé taciturnes, un peu découragés. Cela m'attristait, je l'avoue, m'incitait à guérir très vite, à me mêler bientôt à leurs groupes paisibles, pour réchauffer la foi qu'ils laissaient s'engourdir, la foi merveilleuse et sublime dans le succès final, après tant d'épreuves subies. J'avais tort, simplement. Elt ma joie en est grande...

0 France, sois louée! Tes fils sont des vaillants que n'abattent pas les épreuves. Ils en sortent grandis.

... Un arbre de Noël vient d'être allumé dans

la salle, à l'étage au-dessus. Notre repas fut maigre. Le chefFartz, toutefois, y fit ajouter un gâteau. Je songe aux Noëls du passé, de la plus lointaine jeunesse. Je songe à ceux d'hier, près de ma chère femme. J'envisage ceux de demain. Quand donc le peuple entier, celui de notre France, de Russie, d'Angleterre, le peuple vaillant de Belgique, et même celui d'Allemagne, alors purifié, pourront-ils saluer, par des cris d'allégresse, la venue d'un temps de concorde, de justice, de paix? Quand donc le cri du moyen âge, poussé sur le parcours des rois, retentirat-il dans la foule pour saluer la victoire finale, décisive du droit? Noëll Noël! Noël!

... Le docteur W... nous rend visite. En ce soir de Noël, il est ivre à tomber. Le Deutschland ûber ailes vient d'être hurlé, au-dessous. De la chapelle proche monte le chant des orgues. Cela le met en joie.

— Les Français chanteront. Il faut qu'ils s'associent à la fête teutonne! Il le faut! Je le veux !

Et quelques Français chantent. Minuit, chrétiens; Noël des yueux. Puis un ténor léger pousse

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un air de Carmen. Mon barbare est aux anges.

Jusque très avant dans la nuit, il reste dans la salle. Herr K... est venu le rejoindre. Ces deux représentants du corps des officiers teutons, appuyés l'un sur l'autre, daignent enfin partir. Titubant, ils s'en vont, claquant les lourdes portes. Et la grande paix de la nuit descend sur l'hôpital...

Nous causons encore longtemps.

27 décembre. — Je voudrais me lever bientôt. La lourde inaction m'est pénible. « Dans quatre ou cinq semaines », me dit le docteur W... Il n'a pas l'air d'être certain. Ma blessure, il est vrai, fait très peu de progrès. L'homme de Montigny peut s'enorgueillir de son œuvre. Tous les cinq ou six jours, des éclats gros comme le petit doigt sont tirés de la plaie. En vain celle-ci se referme; il faut constamment la rouvrir.

29 décembre. — Un nouveau camarade nous est arrivé l'autre nuit. C'est le fils, me dit-on, d'un haut fonctionnaire français du département des finances. Le malheureux est bien atteint. Quand nous quittâmes Montigny, son état pa-

lOS AUX MAINS DE L'ALLEMAGNE

raissait critique; il fallut renoncer à l'évacuer avec nous. Sa blessure à la cuisse n'a fait aucun progrès. L'immobilité dans le lit, sur des draps formant bourrelet, a causé des escarres qui rendent sa situation de plus en plus pénible. Parviendra-t-on à le sauver?... Le docteur estime que non.

Seul, ou presque seul parmi nous, par une charité louable, il peut obtenir du cheffartz une nourriture légère. J'ai pu lui parler un moment.

Il n'a pas l'espoir de rentrer, de vivre assez longtemps pour retrouver les siens au soir de ces journées. Sa souffrance tient du martyre. Tous, nous avons connu l'insomnie et la fièvre, les douleurs que le temps apaise. Pour P..., au contraire, on dirait que chaque jour nouveau constitue une étape, et de plus en plus douloureuse, de son long calvaire à gravir.

Il ne peut trouver le sommeil. La plupart du temps, il délire, et les mots sont tragiques, et tout à la fois enfantins, qui sortent de ses lèvres. Ils peuplent la nuit de visions, des fantômes des siens, de sa mère qu'il adorait, morte depuis quelques années. Et nous assistons, éperdus, à la lutte suprême entre les puissances

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de vie, pas encore brisées, et la mort sournoise qui rôde.

Ah! j'ai vu mourir bien des hommes dans la force de l'âge, brusquement, d'une hémorragie, après l'opération; mes yeux ont rencontré bien des faces exsangues, des regards où la mort jetait son ombre froide; mais jamais, non, jamais, dussé-je vivre ici des mois et des années dans ces murs de souffrance, je ne reverrai, je le crois, un regard plus chargé d'angoisse, d'intime révolte et d'émoi que celui de ce pauvre P...

30 décembre. — Visite du pasteur. C'est un stadtpfarrer de Berlin. Face ravagée, ascétique. Rien de ces regards purs où la paix de l'âme se lit. Les yeux sont perçants et inquiets. Il parle avec effort, très péniblement le français.

Tout de suite, d'ailleurs, nous sommes à l'exorde, au début de la guerre. Selon lui, la Belgique est « un petit peuple taré ». L'histoire prouvera qu'il voulait s'agrandir. La Belgique n'était plus neutre. Elle avait violé elle-même sa neutralité en signant (?) avec son amie l'Angleterre un traité de défense t

Et voilà, c'est très simple. Pas besoin de beaucoup de mots î Quant à la Serbie, appliquez le raisonnement identique et vous connaîtrez l'agresseur. Pour elle, cependant, ce n'est pas la Grande-Bretagne, mais la Russie, « la perfide Russie », qui poussait à la roue.

— L'Allemagne était pacifique. L'Allemagne était riche du sang de ses enfants, du labeur de leurs mains. Chaque jour voyait son commerce s'étendre et prospérer. Sa force financière croissait en proportion. Et ce peuple donnait l'exemple du travail, des mœurs « simples et poétiques » , des vertus familiales, du « vrai patriotisme » enfin! Bien gouverné à l'intérieur, armé contre les dangers du dehors, sa mission était haute. Il voulait apporter au monde une « forme nouvelle du progrès général ». Et il pouvait le faire; car sa « race était jeune », préservée jusqu'ici des dégénérescences reconnues aux peuples du Sud. Le monde ne l'a pas voulu. Comme autrefois, pour les Hébreux, il a mis en œuvre sa force, tenté d'écraser l'Allemagne. Seulement, l'Allemagne est forte. Elle avait prévu cette guerre. Et voici que déjà sa victoire est certaine. Dieu lui manifeste sa volonté, en bénis-

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sant les armes des deux souverains allemands !

Hum I je dresse l'oreille. Ah! çà, veut-il parler du vieux François-Joseph? J'ai peine à garder mon sérieux; mais je l'examine en silence. Le comble, c'est qu'il est sincère. 11 le paraît du moins. Ce qui pourrait sembler de la naïveté n'est que l'expression éloquente de l'orgueil germanique.

Moins sûr, maintenant qu'il s'engage sur les sentiers de l'avenir, le bonhomme énumère les raisons pour lesquelles l'Allemagne doit vaincre.

— La victoire de l'Allemagne, c'est la paix pour toujours. Personne, après cela, ne tirera le glaive. De nos frontières élargies, nous dicterons nos ordres à Londres et à Paris. Et les peuples travailleront; ils vivront dans la paix. Nous leur donnerons le repos, le calme nécessaires. Nous veillerons pour eux...

Oh! l'ombre de Bismarck, veillant sur la paix de l'Europe, debout près du sépulcre où dorment ses victimes !

Je fais observer doucement que les choses, peut-être, tourneront d'autre sorte. Puis, une défaite allemande... Les bras levés au ciel, dans

un geste d'imploration, les yeux élargis de stupeur, le pfarrer de répondre :

— Ça n'ose pas être possible?

L'Allemagne vaincue?... Mais si! Dieu ose

quelquefois.

Puis il se met à rire. Il m'accuse de n'être pas sincère. J'ai bien vu, moi, soldat, que nous sommes perdus.

— Résister plus longtemps, c'est de la folie toute pure. La force allemande est suprême.

Oh! il y a bien Dieu; mais le pfarrer n'en parle pas. Que je sois mutilé, couché sur un lit de douleur, c'est indifférent à son àme. Les consolations de la foi n'ont rien de nécessaire. Il faut me convaincre d'abord de la force allemande, du génie allemand.

Et, bonne pièce, je me venge. Il ignorait la Marne, la brillante victoire remportée par nos troupes, les milliers de Prussiens qui dorment dans la plaine. Pour n'être pas en reste, je dis soixante mille, dont plusieurs milliers de la garde restés aux marais de Saint-Gond. Et mon homme tressaute. Je lui fais constater le brusque recul de leurs troupes, après cette bataille, leur immobilité, la faillite complète de l'attaque

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brusquée, lamentablement échouée. Je lui parle du temps, des interventions à prévoir, de l'Italie qui bouge, de la Roumanie francophile. Le pfarrer ne rit plus. Il me pose, à brûle-pourpoint, cette question énorme :

— Quelles seraient donc, selon vous, les conditions de paix dictées à l'Allemagne, si nous étions vaincus?...

Et me voici content! Ah! pfarrer, je vais vous distraire. Ne disiez-vous pas, tout à l'heure, qu'il TOUS fallait Calais, Dunkerque comme ports afin d'écraser l'Angleterre? N'ajoutiezvous pas aussitôt :

— Belfort, Toul, Verdun et Maubeuge resteront en nos mains, afin d'assurer la frontière contre toute attaque à venir?

Et, non satisfait de la chose, ne me parliezvous pas d'une indemnité formidable, assujettissant pour deux siècles les finances françaises à votre bon vouloir?

Ma voix s'est faite grave. Le pfarrer, qui m'écoute, s'est penché sur mon lit.

— Nos conditions, monsieur?... Les plus douces d'entre elles comportent votre fin. Entendez-moi, du moins : la destruction for-

melle de votre unité nationale; le retour à l'état de choses que dérangea Bismarck. Plus de Krupp à Essen : ses usines rasées. Plus de budget de guerre; car l'indemnité formidable, chaque État la paiera : la Westphalie avec ses mines, tous les autres États, et selon leurs moyens, durant des siècles s'il le faut. Plus d'armée allemande. Le Kaiser, sa famille déracinés de Prusse. Pertes territoriales : l'Alsace- Lorraine pour nous, rive gauche du Rhin. Le Limbourg allemand donné à la Belgique. Vos navires à l'Angleterre. Kiel anglais ou détruit. Votre flotte, intacte sans doute, à la fin de la guerre, puisque se cachant dans les ports, partagée entre nous. L'Autriche démembrée. La Russie prenant ce qui lui convient. La Hongrie, un royaume; la Pologne, un royaume ; la Serbie agrandie; le Trentin et Trieste donnés aux Italiens. Constantinople , ville ouverte, administrée par nous! Cela vous suffit-il?

Mon homme est démonté. Il rit haut, d'un rire fêlé, puis répond avec force :

— Non ! pas tant que cela. Puis, nous serons vainqueurs! J'en ai la conviction. Je le crois fermement.

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Il s'est soulevé pour partir. Je le regarde encore.

— Mais ne croyez-vous pas, monsieur, qu'il existe au-dessus de nous quelqu'un qui est capable de départager à son tour les peuples et les hommes?... Au-dessus de notre justice, la française ou bien l'allemande, n'en est-il pas une complète, la justice tout court?

— Celle de notre Dieu t

J'ai parlé simplement, sans affectation, avec calme. La réponse est brutale, coupante comme un glaive. Et ces quelques mots la prolongent :

— Dieu n'est pas avec vous! Le Dieu de l'Allemagne bénira ses armées.

Un salut froid et sec. La visite est finie. Mon homme s'éloigne en vitesse. Et je reste seul et pensif.

La mentalité allemande, qui donc la connaissait? En avait-on dit dans nos livres la caractéristique? Ou bien se cachait-elle que nous ne l'ayons pénétrée? Je l'ai devant moi, et troublante. L'aperçu de ce soir m'ouvre un horizon plus sincère. Que nous sommes loin du vieux Gœthe ! Mme de Staël aurait donc rêvé l'Allemagne? Que d'étapes depuis 1815! Le Germain

d'alors nous était donné comme simple. Des qualités aimables rendaient son commerce facile. Ce temps est révolu. L'Allemagne a fait le mariage du matérialisme féroce et de son âme tendre, et nous en voyons les enfants. L'Allemand d'aujourd'hui est double, il s'est compliqué à plaisir. L'équilibre est rompu entre son cerveau nietzschéen et son cœur resté poétique.

i" janvier 1915. — Un aéroplane français a survolé la ville. Je l'ai très bien vu de mon lit. Tous les canons tonnaient. Il a plané haut, dans le ciel, a semé quelques bombes, puis est reparti posément. Il était à peine huit heures. Et nous voici joyeux. C'est un peu le salut du sol, des êtres et des choses qu'il nous apporta ce matin.

Vive, vive la France! en ce i" janvier. Que Dieu lui donne la victoire, qu'il garde et bénisse les nôtres! C'est le vœu de nos cœurs.

3 janvier. — La mentalité allemande? Je sonde quelques infirmiers. Ce sont des gens du peuple : l'un est menuisier en Lorraine; le se-

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cond est marin ; le troisième est garçon de vente dans un magasin de Munich. Ces deux derniers sont Bavarois. Des intelligences moyennes, sauf le second peut-être. Ils sont las de la guerre, mais ne veulent pas l'avouer. Je les place sur ce terrain.

— Prévoyez-vous la fin de cette dure guerre?

— Oui, lorsque nos chefs le voudront.

C'est le marin qui parle. Le Lorrain ajoute aussitôt :

— Ça n'a pas d'importance. Nous n'avons pas voulu la guerre. Vous devez cesser les premiers.

— Vraiment?... et de quelle façon?...

— En vous disant vaincus 1...

— La France, expUque le vendeur, aurait des conditions meilleures si elle cédait maintetenant.

Ça, je m'y attendais : on n'est pas commerçant pour rien. Il s'embarque aussitôt dans une longue phrase ponctuée de « nicht M^ar? » « L'Allemagne invincible, sûre de la victoire », puis-je comprendre ici et là; car il parle trop vite. « Les Russes, de mauvais soldats. Les Anglais, des pirates. Nous autres, les Français,

peu à craindre, vraiment : trop nerveux, pas disciplinés; nous nous lasserons les premiers. » J'ai beau lui objecter la Marne.

— Oui, nous savons cela, répond-il aussitôt; vous l'avez déjà dit. Mais nous ne croyons pas.. Car l'armée allemande n'aurait pas pu être vaincue. Si elle a reculé, c'est pour des raisons stratégiques.

Voilà bien l'Allemand tout entier, admirable : le fait en lui-même n'est rien. Il écrit pour lui son histoire. Et ce qu'il représente, même dans la défaite, sans employer d'ailleurs ce mot, c'est sa foi dans le but; non pas ce qu'il a fait, ce qu'il n'a pas pu faire : ce qu'il fera demain, inévitablement... Le raisonnement identique s'applique aux atrocités allemandes, très discrètement évoquées. Nul d'entre eux ne les nie : — « La guerre, c'est la guerre, » me dit le menuisier. Et le marin conclut :

— Vous ne voudriez pas tout de même qu'on la fît sans tuer des gens?... Se battre, c'est tuer. Et tuer, c'est une œuvre utile. Ce sera comme en Chine. Vous vous souviendrez plus longtemps.

7 janvier. — Avons un nouveau caporal.

L'autre faisait sans bruit son service pénible. Le nouveau est inénarrable. Dandinement de hanches, air méditatif et rêveur. Il passe pour écrire. Ce doit être un poète. Et nous nous sommes pris en grippe dès le deuxième jour. Venait-il pas sans cesse, un journal à la main, crier dans notre salle des victoires inexistantes?

— Mille Français kapout ; huit mitrailleuses prises. Pertes kolossales, énormes.

Agacé, ce matin, je lui demandai froidement combien, pour accomplir cette œuvre, les Allemands eux-mêmes avaient perdu des leurs.

Kein Verluste (aucune perte), a-t-il répondu. Je me suis mis à rire et mes amis ont fait chorus. Colère du Germain. Imprécations, insultes. J'ai haussé les épaules et j'ai reproché à la brute son manque de délicatesse. Nous sommes des blessés français, non pas des prisonniers. Nul de nous n'est coupable de s'être rendu sans combat. Et c'est à nos graves blessures, nous immobilisant, que nous devons d'être aujourd'hui les hôtes malheureux et bien involontaires d'un pays ennemi. Qu'il nous respecte donc, sinon je me plaindrai. Il n'est pas chargé, je suppose, de nous apporter des nouvelles?...

Son devoir est de nous soigner; le nôtre est de nous taire, d'aimer en silence la France, même malheureuse, meurtrie, ce qui n'est pas encore, ce qui ne peut pas être.

11 est sorti furieux, faisant sonner ses bottes sur le parquet brillant. C'est un homme instruit, paraît-il, un grand propriétaire des régions voisines du Rhin.

12 janvier. — Une sœur allemande. Son nom : Erizia. Sa confrérie : quelconque, Krankenhaus (maison de malades), très loin en Westphalie; son domicile : San-Klémens. C'est elle qui nous soigne. Nous nous en passerions. Physiquement, petite.

Le visage est ovale, assez régulier, presque beau. Ses yeux, quand elle lit, sont sereins et très graves. Sœur Erizia sait sourire, pas aux Français bien sûr; mais ce sourire est doux. Il dément la cruauté froide de ses petites mains. Panse-t-elle quelqu'un?... Gare aux cris inutiles. C... pourra vous le dire. Elle le torture à plaisir.

Craignez-vous, peu couvert, le froid des matins de janvier? Grelottez-vous dans votre lit?...

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Sœur Erizia est un ange. Elle rouvre bien vite les portes et fenêtres, établissant ainsi un courant d'air glacial. Et gare à qui se plaint. Sa bouche est une mitrailleuse. Elle bondit sur vous, saisit à deux mains tous vos linges, vos draps, la couverture, et vous voilà nu comme un ver.

La charité chrétienne, l'oubli, le pardon des offenses ne seront pas son fort. Un malade a-t-il par hasard, et très légèrement, contrevenu dans l'ombre au Règlement teuton? Sœur Erizia se prépare. Elle est la justice immanente, froide, implacable, sûre. Sa silhouette grise veille dans le couloir. Le docteur est pris au passage, et la mitrailleuse déroule son ruban infernal. Que de balles, mon Dieu !

Êtes-vous levé, ce matin? Vous sentez-vous trop faible? Allez-vous vous asseoir au bord de votre lit? Un bond la jette à cette place : Schweinreinl Schweinreinf Et ce mot s'adresse aux Français. Les petites mains vous saisissent, vous prennent aux épaules, vous font rouler à terre, impitoyablement. Nicht liegen (ne pas se coucher). Vous devez ou rester levé tout le jour, ou garder le lit constamment. Qu'importent les

complications ou les hémorragies? Sœur Erizia n'en a cure. N'a-t-elle point déjà sur sa conscience fragile deux jambes recassées, je ne sais combien de rechutes?...

L'âme d' Erizia ne peut pas en souffrir, cette âme toute blanche qu'elle apporte avec sa prière au Dieu « allemand » tout amour. Elle sert son pays sans desservir son Dieu. Ne m'a-t-elle pas déclaré, un soir douloureux et récent, que « Dieu désignait l'Allemagne pour châtier la France, pour détruire à jamais ce nid d'impiété, de vice, d'alcoolisme! » Ses deux mains étaient jointes sur sa maigre poitrine. Son regard souriait au « grand allié » de Là-Haut. Je me suis senti seul comme après un naufrage...

Sœur Erizia est exquise. Elle a des attentions vraiment attendrissantes. Ne vide-t-elle pas, à l'heure du repas, certains récipients d'un usage secret, et ne les promène-t-elle pas par la salle, juste à ce moment-là?

16 janvier. — Les journaux allemands publient de longs articles sur la bataille de Soissons. Je m'étais gardé d'en parler. Les lignes

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officielles semblent indiquer que c'est vrai. Les Allemands, pourtant, avouent que nos troupes se battent avec un entrain merveilleux. Leur succès, si succès il y eut, serait dû au débordement de quelque rivière profonde, qui gêna beaucoup les Français. Ils font de grands éloges de notre artillerie, puis indiquent nos pertes. Je réserve les chiffres. Avec eux, c'est toujours prudent.

18 janvier. — Une histoire ennuyeuse. Je suis au « bouillon » pour trois jours.

Ce matin, l'infirmier, qui distribue le pain, ne m'en a point donné ainsi qu'il faisait d'habitude. Ordre du caporal. J'ai fait remarquer en riant, mais sans discuter la mesure :

— Je vais mourir de faim ?

Et je n'y pensais plus, lorsque le docteur W..., en passant la visite, vint à moi, courroucé :

— Vous avez dit mal de nos vivres?... On fait mourir de faim les prisonniers français? Cela, monsieur, est très injuste f

Mon ahurissement aurait dû calmer sa colère. Mais il n'est pas Boche pour rien.

— Aimer son pays, c'est très juste, quoique vous soyez dans nos mains. Mais dire du mal de nos vivres, du pain de l'Allemagne, c'est inadmissible, monsieur !

J'ai retrouvé enfin l'usage de la voix. J'essaie d'expliquer la méprise. Bien vainement, d'ailleurs.

— Vous serez puni. Taisez-vous! Je savais que vous n'aimez pas l'Allemagne. Mais pas comme cela. Trois jours de « bouillon blanc », et vous en aurez d'autre. On n'ose pas ici parler bien de la France et mal de l'Allemagne. Si encore vous l'oubliez, ce sera la prison. Vous serez surveillé à partir d'aujourd'hui.

Il s'en va, droit et raide, suivi du caporal. Le regard triomphant de ce dernier m'éclaire. Et je me souviens tout à coup. Il était sur la porte, ce matin, à 8 heures. Il a dû entendre ma phrase. Elle était innocente et ne visait que moi. Il l'a simplement retournée, la rendant agressive parce que générale, et la rapportant au docteur.

20 janvier. — Des zeppelins sur l'Angleterre. On a sonné les cloches dès réception de la nouvelle. Tous les Allemands sont ravis. J'ai

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demandé aux infirmiers : « Combien de navires détruits?... » Ils m'ont regardé, bouche bée...

Parbleu! J'en étais sûr! Ils ont tué quelques civils, massacré quelques femmes, détruit peutêtre des maisons. Et c'est une grande victoire!

Quant au résultat militaire, l'importance a beau être nulle, ils ne l'escomptaient pas. Ils visaient à terroriser, à effrayer l'Anglais. Je doute qu'ils y réussissent.

25 janvier. — Levé pour la première fois. Je n'en ai rien dit au docteur, car, depuis l'autre jour, il ne me parle plus, affecte de ne pas me voir. J'ai donc revêtu mes effets, puis, sautant sur un pied, effectué un tour dans la petite chambre. Je m'appuyais des mains aux lits qui la garnissent. Je n'ai pas trop souffert. Au bout d'un court instant, j'ai regagné mon lit.

Demain, je m'essaierai à marcher avec des béquilles.

26 janvier. — On avoue aujourd'hui la perte du Blûcher. Mais tous les journaux sont furieux. Ils parlent de surprise, presque de guet-apens. C'est curieux, mais toute bataille où il prend la

iti AUX MAINS DE L'ALLEMAGNE

pilule paraît à F Allemand s'éloigner du possible, du permis et du naturel.

27 janvier. — Fête de l'empereur. Les infirmiers sont ivres dès le petit matin. Les cloches n'ont pas bu; mais leur équilibre est troublé. Quel chahut dans leurs tours ! Et ça dure depuis l' aurore 1 Le curé d'ailleurs nous invite à prier aujourd'hui « pour la paix prochaine du Kaiser » .

Au diable celle-là ! Je lui fais remarquer avec irrévérence l'orgie de tintamarre qui distingue ce jour de celui de Noël. Les cloches, ce jourlà, furent très éloquentes, mais pas à ce point cependant I

— Serait-ce que le Kaiser mérite de son peuple plus d'égards que le Christ?

Il rit niaisement. Puis, de ses lèvres pâles, tombent les mots latins : Philosophia humana !

Il pourrait ajouter aussi : germanica.

31 janvier. — Les jours passent et se ressemblent. Je me lève un peu tous les jours. Je vais dans le couloir, au bruit de mes béquilles. Je souffre déjà moins; mais la nuit, le sommeil demeure à l'écart.

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Quelle tristesse et quelle joie dans ce simple geste : marcher. Tristesse, car je songe au passé, à ma force active et joyeuse, aux longues courses dans les bois, le long des rivières ombreuses. Et joie, joie, cependant, car tout est nouveau pour la vue, tout réjouit le cœur au sortir de telles souffrances. L'épreuve nous donne un cœur neuf.

30 janvier. — « Le bedit gommerce allemand? » Nous pouvons en parler. Nous payons, et très cher, le tabac et les feuilles. Nos infirmiers se créent de larges revenus. Voici que l'inspecteur lui-même, un instituteur des Sablons, ainsi que l'interprète, — grade de lieutenant, — veulent les imiter. Ils passent dans les chambres :

— Qui veut acheter des objets? Nous pouvons vous fournir, à des prix raisonnables, des articles de laine : passe-montagnes, gilets chauds, bas, chaussettes, tricots; ou des ceintures de flanelle, porte-monnaie, etc.

Les commandes affluent. Le prisonnier français a toujours trop d'argent. Je demande, pour moi, un porte-monnaie ordinaire, afin de rem-

placer le mien, volé à Saint-Mihiel; puis une paire de bretelles. Deux jours plus tard, je suis servi. Les bretelles sont bonnes; le prix est élevé : 6 marks 75 pour un article très courant. J'ai commandé ; je paie. Pour le porte-monnaie, l'exagération est frappante : 8 marks 60, rien que ça! L'objet est assez fin; cuir écrasé, fermoir solide. Mais, pour la même somme, n'importe quel bazar français m'en eût livré cinq, sans conteste I Je ne dis rien ; je paie. Et le reste est à l'avenant. Des chandails ordinaires oscillent entre 12, 20 et 25 marks. J'ai bien spécifié qu'il ne s'agit pas de chandails, d'objets en laine pure, mais de vêtements ordinaires. Nos inspecteurs doublent les prix. J'en ai bientôt la preuve : n'ayant droit qu'à 3 marks d'argent, les blessés font déduire le montant des achats de l'avoir qu'ils ont au bureau. Or, les comptes sont négligés, source de nombreuses erreurs; chose plus surprenante, au seul détriment du bureau. Plusieurs blessés bénéficient, sans bourse délier, d'un objet qu'on oublie d'inscrire. Les inspecteurs, pourtant, ne s'en aperçoivent jamais. Le bénéfice est tel qu'ils retrouvent toujours et au delà leur compte!

Quelques mots en passant, sur ces ingénieux personnages : l'interprète de San-Klémens est un fabricant de dentelles. Il habitait, avant la guerre, une ville française très proche de Nancy.

C'est un homme assez jeune : trente à trentedeux ans, adorant tout ce qui est boche, méprisant par contre la France. Il parle sans accent et vécut longtemps à Paris. Que fait donc, dans un lazaret, cet individu bien portant? Pourquoi, en raison de son grade, des services qu'il pourrait rendre dans les villes françaises occupées par les hordes, n'est-il point parti pour le front?...

Quelques indiscrétions m'ont éclairé sur ces deux points : beaucoup d'industriels, qui habitaient la France, ont rendu d'énormes services d'un genre spécial au gouvernement allemand. Autrement dit, ils espionnaient. Sitôt la guerre déclarée, la plupart regagnèrent — prévenus à l'avance — les troupes allemandes massées à la frontière. Mais, par une mesure d'en haut, dont j'expliquerai tout à l'heure la portée et le sens, presque tous furent conservés dans les formations sanitaires, dans les bureaux de place ou

de kommandantur, employés dans les gares ou les camps de concentration. Le gouvernement allemand a jugé plus utile de les conserver à demeure, de les éloigner du danger. Il leur paie ainsi en nature leurs services d'avant la guerre et garde à sa disposition des agents adroits et actifs qui pourront reprendre très vite, dès le lendemain de la paix, leurs occupations spéciales. Je sais, de source sûre, qu'il y a ainsi à l'heure actuelle des milliers d'Allemands gardés en réserve, véritable milice d'espionnage et de commerce, et qui n'attendent que cette heure pour retourner chez nous, pourvus de pièces authentiques (1) des gouvernements étrangers, neutres bien entendu, tendant à établir qu'ils ne sont pas des Allemands, mais de paisibles commerçants obligés par la guerre à regagner pour

(1) Des neutres, dont l'amour pour la France ne peut pas être suspecté, ont attiré mon attention sur le sens trop étroit que l'on pourrait donner à ce mol : authentiques. Il va sans dire que, jamais, je n'ai entendu suggérer qu'un gouvernement étranger pût favoriser ces manœuvres. L'adjectif employé signifie simplement : ayant les caractères de l'authenticité, mais, ou faux, ou, dans quelques cas, rares nous l'espérons, obtenus par fraude et par ruse. J'ajoute qu'il sera facile, lorsque nous le voudrons, de rendre tout à fait impossibles ces façons d'opérer. Ce, pour le plus grand bien de la France, d'abord, pour la tranquillité ensuite des véritables neutres, qu'une suspicion générale, et parlant maladroite, froisserait légitimement.

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un temps leur pays et ayant attendu simplement la fin d'une campagne qui paralysait leur commerce.

A nous de surveiller, quand le moment viendra, de secouer cette vermine.

3 février. — Je vais maintenant au fumoir. Le temps passe plus vite. Les blessés français qui se lèvent sont chargés d'un travail pénible : peler, pour l'hôpital, les pommes de terre nombreuses, véreuses et pourries que ce dernier consomme. J'ai dit : travail pénible. Délicat est plus juste. La tâche est malaisée. Nos couteaux, arrondis au bout, se prêtent mal à cette tâche. Partant les pelures sont grosses. Fureur des infirmiers, puis intervention du chefiartz. Les Schweinhund (1) qu'il décoche pieu vent à qui mieux mieux.

— On leur fera manger toutes ces épluchures. Si demain c'est pareil, la cochonnerie est pour eux. Vous pouvez le leur direl

C'est à moi qu'il s'adresse. Et je traduis, fidèle.

(1) Schweinhund, insulte allemande qui signifie littéralement : cochon de chien, ou encore chien de cochon.

4 février. — Nous n'écrirons plus désormais qu'une fois par semaine, une carte à la fois, et deux lettres, les 15 et 30. Du moins les colis nous arrivent. Ce n'est pas comme à Montigny. Il est pourtant très rare que le contenu soit intact : le saucisson, d'abord, le bon saucisson de campagne dont le seul souvenir nous fait venir l'eau à la bouche, est toujours confisqué. La raison? La charcuterie serait lourde pour nos estomacs de blessés. Or nous en mangeons chaque soir. Celle-ci, il est vrai, porte bien la marque allemande. Les boîtes de pâté, les biscuits nous arrivent; mais un impôt est dû. Le distributeur de colis perçoit presque partout, sous forme de reprise, ici une boîte de thon, là un foie gras truffé, ailleurs des paquets de tabac.

A propos de tabac, ce dernier, que nous achetions en ville, est proscrit depuis quelque temps. Le gouvernement allemand voit son stock s'épuiser. Il réserve donc ses cigares, son tabac et ses cigarettes aux troupes allemandes. Nous devons en faire venir.

La mesure est cruelle; mais nos infirmiers ont des vices. Ils sont très commerçants. En

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payant un peu plus : 50 pfennigs par exemple pour le paquet luxembourgeois, qui leur en coûte 18, et 35 pfennigs pour des feuilles, un « Job » à cinq centimes, nous n'en manquerons pas. Les affaires sont les affaires.

6 février. — Un Lorrain me raconte que le pain est très cher. « Les boulangeries sont soumises à des lois spéciales. Elles ne délivrent du pain que sur présentation de cartes de famille. Chaque personne adulte a droit à 150 grammes. C'est un maximum susceptible d'être encore abaissé. Dans sa fabrication entrent des matières diverses : des pommes de terre d'abord, écrasées ou bien en fécule; puis du son et d'autres farines. Les réserves de seigle tendent à s'épuiser. Et la récolte est loin. » Il n'est pas question de famine. Les « kartoffeln » sont un peu là. « Nous avons des réserves de ce précieux tubercule. L'empereur en mange lui-même. Le pain est banni de sa table, du moins le pain de luxe. »

Il me montre alors le menu d'un repas impérial, paru dans les colonnes d'un journal berlinois : soupe d'orge et de riz, pommes de terre

bouillies, viande de conserve aux carottes, confitures diverses. Le pain est celui des soldats.

Mais ces pommes de terre ne peuvent-elles leur manquer? La Lothringer Zeitmig invitait, ces jours-ci, les éleveurs de porcs à abattre un tiers de leurs bêtes pour parer à l'inconvénient de l'emploi des pommes de terre dans l'alimentation de ces animaux. Et l'article faisait prévoir une loi spéciale, au cas où cet appel resterait lettre morte. Je note, à ce sujet, l'importante population porcine, telle qu'elle résulte d'un recensement, en novembre, publié dans tous les journaux. L'Allemagne comptait 70 millions de porcs sur tout le territoire.

8 février. — Depuis ma punition, le caporal m'évite, le docteur ne me parle pas. Le curé, lui, vient quelquefois. Il me parle des Russes battus par Hindenburg. Ce dernier est le dieu du jour, a Vainqueur de Tannenberg par-ci, soldat libérateur par-là. » Son mufle de dogue crépu s'étale sur les boîtes, le papier à lettres réglé, les cigares, les porte-plumes.

9 février. — Devant Pont-à-Mousson, il y

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aurait un peu de calme, bien que la canonnade continue sans arrêt. Saint-Biaise et Verny, forts de Metz, avancés sur ce point, ont beaucoup souffert, me dit-on, du bombardement de nos pièces. L'un d'eux serait presque détruit. Des avions, aussi, profitant du temps clair, viennent très souvent sur la ville. Le champ de Frescaty, où l'escadrille boche range ses appareils, reçoit son lot de bombes; la gare n'est pas épargnée, la caserne prussienne reçoit aussi des projectiles. Il y a beaucoup de victimes, mais le nombre est tenu secret.

10 février. — Encore au « bouillon blanc ». J'en ai maintenant l'habitude. Cette fois, le motif est grave.

Quelques poules et deux canards habitent dans la cour, sous notre fenêtre de droite. Et ce matin, ayant dans mon tiroir un croûton de pain dur, — je me suis privé de manger durant deux jours entiers pour combattre normalement de la fatigue intestinale, — j'ai émietté ce croûton aux bruyants volatiles. Le caporal m'a vu. Sérénade et orchestre. Rapport au docteur, illico. Celui-ci entre en trombe :

— Aimer son pays, c'est très bien!

Pour la deuxième fois, le refrain se déroule. Herr W... n'est pas très inventif.

— ... Mais faire ainsi la guerre! C'est un crime, monsieur. Jeter et mépriser le pain de l'Allemagne! Diminuer sans cause ses provisions de pain!... Si vous n'êtes pas amputé, vous devez aller en prison! Je dirai au cheffartz!...

En attendant, le « bouillon blanc ». Et que je répare un oubli. Je n'ai pas indiqué, quelques pages plus haut, en quoi consistait la mixture : c'est une soupe] au son, avec quelques grains d'orge, sans graisse très probablement, n'ayant qu'un rapport très lointain avec toute soupe mangeable. Un bol matin et soir. Voilà tout le menu. Ni pain, ni légumes. Et, bien entendu, pas de viande. Après quelques jours de bouillon, on |est calme et léger. On pourrait partir en voyage.

Et va pour quatre jours. Mais le bon docteur me rassure :

— Vous en aurez encore d'autres, avant que la punition soit finie !

Il veut dire des jours. Le caporal rit aux

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éclats. Et, mon Dieu, je l'imite. Me révolter?... Souffrir? Ce serait les mettre en liesse. Je n'y tiens pas du tout. Vive le bouillon blanc ! Toute punition allemande est un titre de gloire aux prisonniers français. Et plus elle est absurde, plus on est fier de la subir.

12 février. — L'Allemagne décrète le blocus des côtes anglaises pour le 18 février. Et les journaux exultent. Von Tirpitz est porté aux nues. Passé la date désignée, les vaisseaux, même neutres, contrebandiers ou non, seront torpillés sans pitié. Les sous-marins déjà se trouvent à leur poste. La colère des neutres, les protestations de New- York, ça laisse bien froid l'Allemand. Une folie de destruction a dû s'emparer de ce peuple. Et quelle volupté pour lui : se voir entouré d'ennemis, honni, vilipendé, tenir tête à toute l'Europe!

13 février. — Une scène bien allemande. Sous la voûte, dans le couloir, le sergent-major de service fait manœuvrer deux hommes. L'un est notre ancien caporal; le second, de grade identique, est adjoint au docteur, salle de panse-

ments. Ces deux hommes font demi-tour, marchent en cadence, reviennent. Et le feldwebel les insulte : « Schweinhund ! Schweinhund ! » J'avais cru que cette épithète était réservée aux Français... Lorsque l'un des patients arrive à sa portée, le sergent-major, de la botte, cherche le bas des reins, ou bien sa patte aux doigts velus s'abat sur la face un peu pâle. Spectacle révoltant.

Les deux gradés seraient coupables d'être rentrés ivres, hier soir, et d'avoir, ce faisant, dépassé l'heure habituelle.

14 février. — Je suis au pansement. J'ai déroulé la bande. HerrW... m'examine de biais. Le pain et les canards trottent dans sa cerveUe. Son ressentiment dure encore. On sait qu'un Allemand met quarante-huit heures pour faire le tour d'un problème. Ma blessure est à nu, presque close déjà. La chair, très rétrécie, apparaît saine et rouge. Plus de suppuration.

Herr Doktor me fait signe. Je grimpe sur la table. 11 se sert de ses pinces, farfouille dans la chair, fait saigner la blessure, s'acharne sans répit. De minute en minute, il se tourne vers moi.

— Douleur, monsieur le patriote?

Je fais non delà tête. Et l'opération continue. Il frappe avec sa pince sur le saillant de l'os. La douleur est atroce. J'ai crispé mes mains sous la table. Je ne veux pas crier et je me sens pâlir. La question se répète. Au fond du regard vert point la lueur mauvaise :

— Douleur?... Non? Pas encore?...

Je secoue la tête avec rage.

— Oui, je sais, les Français ont beaucoup de courage. Mais nous voulons le voir.

Il a pris à deux mains la chair, rapproché les lèvres sanglantes; il serre maintenant, et de toutes ses forces, dans un mouvement de torsion. Une sueur froide m'inonde. J'ai fermé les yeux brusquement, pour éviter enfin le regard de cet homme. J'ai peur de fléchir tout à coup, de sombrer dans un hurlement. La torsion continue; la cicatrice, large au bord, se déchire bientôt. Le sang inonde les deux mains. Le docteur a l'air d'un boucher. Et toujours, il demande : « Douleur? » Je n'ai pas répondu. J'ai envie follement de cogner ce front bas, ces yeux et cette bouche et de lui crier au visage les seuls mots qui me viennent : « Lâche!

lâche! bandit!... » Je me tais cependant. Par un efifort suprême, je redresse mon torse et, si ma voix tremble, du moins ce que je dis sonne simplement, gravement :

— Un Français supporte le mal, quand il est nécessaire. Celui-ci l' était-il? Je crois que non, monsieur. Mais Dieu vous jugera!

Il rit haut et très fort, fait apporter un verre, y verse quelques gouttes :

— Buvez cette eau-de-vie. Vous avez été courageux.

Je repousse le verre, doucement, mais très fermement. Et le pansement se termine. Le docteur K... est arrivé. On le met au courant. Il s'amuse beaucoup. Il éprouve aussi le besoin d'ajouter quelque chose :

— Utile ou inutile, cela nous regsu'de nous seuls. En tout cas, le kriegsfreiwilliger se souviendra de nous. C'est ce que nous voulons. Estimez-vous heureux de vous en tirer à ce compte. Une jambe, c'est peu. S'il dépendait de moi, vous auriez perdu les deux jambes.

On m'a rapporté dans ma chambre. Je n'ai pu moi-môme marcher. Je suis brisé, fiévreux.

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18 février. — J'ai dû garder le lit trois jours. J'avais beaucoup de fièvre. Le docteur est venu souvent. Avait-il honte de son acte?... Un infirmier, aussi, qui rend quelques services dans la salle de pansement, a saisi des lambeaux d'un conciliabule à voix basse. On veut m'envoyer dans un camp, dès que je pourrai voyager. Un échange est prochain; mais je n'en serai pas. D'ici là, que l'on me surveille. Et, à la moindre faute, le châtiment définitif.

Rien ne permet de croire que cet infirmier s'est trompé. C'est un gentil garçon, doux avec les malades, ser viable, sérieux. Il semble m' avoir pris en afi'ection sincère. J'accepte alors l'augure et je me tiendrai sur mes gardes.

19 février. — Victoires allemandes dans la région des lacs Mazure. Les journaux sont pleins de détails. Je n'en relève rien, si ce n'est que les Russes semblent s'être repris et que tout recommence. Au front français, très peu de chose. Le vague des communiqués nous paraît aussi surprenant. Est-ce que nos o poilus »?...

20 février. — Les journaux boches sont furieux. La note américaine, concernant le blocus et l'éventuel torpillage, par les sousmarins allemands, des navires de neutres, a mis le comble à leur fureur. Hier, ils grogndent seulement; aujourd'hui, ils insultent. La Loth^ ringer Zeitung termine, par exemple, un leadingarticle par ces lignes cinglantes, que je transcris sans dictionnaire : « Amérique, ma chère, puisque tu es à vendre, combien faudra-t-il te payer pour que tu cesses de fournir des munitions aux ennemis? Quand cesseras-tu d'envoyer des projectiles et des vivres à ceux qui répandent le sang de notre jeunesse allemande?... »

Le Boche est maladroit par définition, par nature; mais sa presse est gaffeuse.

21 février. — On parle toujours d'un échange, mêds en termes très vagues. L'Angleterre, pourtant, aurait commencé pour les siens.

Je vais de mieux en mieux, mais je ne fais là-haut, à la salle de pansement, que des apparitions très rares. J'ai décidé, d'ailleurs, de me soigner moi-même. L'infirmier me donne des bandes, gaze stérilisée, le nécessaire enfin.

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26 février. — Je n'ai pas écrit, ces jours-ci. Fouilles méticuleuses. Des soldats allemands, faits prisonniers en France, ont été condamnés par le conseil de guerre à plusieurs années de prison. On les avait trouvés porteurs d'or français, de bijoux. Fureur des Allemands. Hurlements des journaux. Exercice de représailles.

Un inspecteur botté, aidé de deux soldats, a fouillé nos tiroirs, nos papiers, nos effets. Le résultat fut maigre. Pourtant on trouva un vieux mark dans un porte-monnaie. Ce mark était mâché, comme déformé par un choc. Il n'en fallait pas plus pour conclure aussitôt que ce mark provenait de quelque blessé allemand dépouillé par les nôtres. Une balle, du reste, avait dû le toucher. Rapport, et puis enquête.

La kommandantur fut moins sotte. Elle dut estimer qu'un tel raisonnement, s'il porte la marque allemande, n'était pas suffisant pour entraîner condamnation d'un mutilé français, les preuves étant trop fragiles. On confisqua le mark et l'affaire n'eut pas de suites.

N'empêche que ces fouilles mirent en danger mes papiers. J'ai dû prendre un parti : détruire çà et là quelques pages trop dures, en conser-

vant les dates et un court résumé. Ma mémoire aidant, plus tard je reconstituerai sans peine.

27 février. — Un tableau de la nourriture. Le pain « boche » d'abord; j'en ai déjà parlé. A l'état frais, il est mangeable. Mais, grâce aux kartoffeln, et dès qu'il a deux jours, sa fermentation intérieure lui donne un goût affreux. Nous en recevons 200 grammes, parfois moins, parfois plus. Ce n'est pas du pain noir, du pain KK encore. Mais on nous promet celui-ci pour mars ou pour avril.

Le café au lait est sortable. Il n'est, bien entendu, pas question de café. C'est une mixture quelconque, ressemblant assez bien à l'eau de nos rivières troublée par un orage. Du gland torréfié, disent les infirmiers. Naturellement, pas de sucre.

Le repas de midi comporte une écueUe de pommes, plus ou moins écrasées. La graisse en est absente. Un peu de viande nage dans le liquide gris. Conserve la plupart du temps. Le repas du soir est plus maigre : soupe d'orge ou bien de houblon. J'écris : de l'eau où dut bouillir une graine écrasée, ayant comme un parfum

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de menthe, léger et persistant. La charcuterie intervient pour compléter la sauce. Tranche de saucisson fumé, cru ou aggloméré, de fabrication très récente. Il n'a rien du Francfort. Parfois du boudin blanc; ce dernier sent très fort. Parfois, pâté de tète : lire, mélange intime de nerfs et de babines, avec çà et là de la peau, du caoutchouc- gélatine, rebelle à la mastication. Parfois, aussi, un bol de thé remplaçant le potage. Ces jours-là, c'est festin. Un peu d'eaude-vie le parfume. Il a un goût poivré véritablement agréable. Nous le préférons au maggi.

C'est là tout le menu. Il faut, pour être exact, signaler les lentilles, les haricots rouges ou blancs remplaçant les pommes de terre une fois par semaine. Et je n'oublie pas davantage le filet de vinaigre, le bon vinaigre boche retrouvé dans tous les ratas, si doux aux estomacs fragiles des fiévreux et des grands blessés.

28 février. — L'organisation matérielle de l'hôpital est bonne. Couchage suffisant. Le matelas est mince, dur par suite, mais propre. Le service est fait par stations, une station représentant la valeur d'un étage. Dans la nôtre,

trois infirmiers avec un caporal assurent ce service. Les soins sont donnés par les sœurs. Celles-ci sont très dures. J'en ai présenté une, au cours de ces feuillets. A peu d'exceptions près, — sœur Célesta, pourtant, très bonne et très aimable, — les autres lui ressemblent. Ce sont des Westphaliennes très hautes en couleur, au parler rude, aux forts biceps. Pour arranger un lit, elles n'ont besoin de personne. Le blessé se voit soulevé, « jeté » sur un brancard, et l'opération se répète, lorsque le lit est prêt. Se plaindre serait inutile. Ce sont les mêmes sœurs qui pansent dans les chambres. La méthode est toujours la même : lavage à la benzine, application de gaze, coton par-dessus, bande en fil. Elles font aussi les piqûres, d'opium ou morphine, et l'emploi qu'elles font, sans l'intervention du docteur, de ce dernier produit me paraît abusif. Je pourrais citer sans conteste des blessés de ma salle qui ont reçu jusqu'à présent plus de cent dix piqûres, à raison d'une par soirée, et parfois une autre à minuit.

Les docteurs désignés plus haut s'ajoutent au service, le dirigeant, le complétant. C'est à eux qu'incombe le soin de panser les blessés dont

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l'état est plus grave. L'opération a lieu dans une salle claire, pourvue de tous les ustensiles, et chaque station a sa salle. La méthode employée est celle de nos Sœurs : benzine et eau oxygénée; jamais de teinture d'iode. Ils en ont cependant. Gaze stérilisée ou pansement humide; ce dernier rarement. Lorsque la plaie se ferme, on applique sur elle une pommade rouge dont j'ignore le nom, ou bien une crème jaunâtre contenue dans des tubes; celle-ci se nomme « borsalb ». A noter que toutes les jambes qui ne sont pas coupées sont très laides à voir. Les os se sont croisés. D'où raccourcissement de plusieurs centimètres. Ajoutez à cela les expériences journalières tentées par les docteurs : greffes ou sutures de nerfs, sans résultats d'ailleurs, les docteurs étant jeunes, peu expérimentés, et voilà dressé le tableau des soins que reçoivent ici les blessés prisonniers.

Que je n'oublie pas de noter un procédé nouveau, inconnu, c'est probable, de nos docteurs franrais. Avez-vous la jambe plus courte, crainton un rétrécissement, la rétraction des nerfs? Nos jeunes docteurs, dans ce cas, — je l'ai vu deux fois pour ma part, dans le service môme

du docteur W..., — trouent tout simplement le genou ou parfois le talon. Ils passent dans le trou une de ces pointes énormes, carrées, à grosse tète, dont se servent les charpentiers. Cette pointe mesure de douze à quinze centimètres. Elle dépasse donc, et de chaque côté. On fixe une corde solide aux deux extrémités. Cette corde repose sur une poulie installée à l'aide d'une planche scellée au pied du lit et supporte un poids variant de 15 à 30 livres. Le poids opère une tension continue, mais pénible, sur le membre trop court. La douleur causée est très grande. Cela fait rire les docteurs. Un jour, le talon d'un malade reçoit l'appareil en question. Le malade se plfunt bientôt. Herr W... refuse de l'entendre. Deux jours passent ainsi. Le matin du troisième jour, l'appareil se déclanche. Le sac de sable tombe à terre entraînant dans sa chute le pansement défait. Un infirmier accourt. Dans les linges ensanglantés, il trouve le talon déchiré peu à peu, puis brutalement arraché.

La pointe, cependant, a continué son service : à l'heure où je note ce fait, deux blessés sont encore, salle 93, voués à ce supplice.

2 mars. — L'échange de soldats inaptes doit commencer demain entre la France et l'Allemagne. Pourtant nul ici n'en fait cas. Constance est bondée de blessés. Ceux qui partiront pour la France sont déjà rendus dans ses murs. Nous n'en serons donc pas.

3 mars. — Des troupes passent dans la rue. Dans le crépuscule grisâtre, les fantassins se suivent, heurtant lourdement le pavé. La belle ordonnance des troupes, l'alignement vanté des soldats allemands nous paraissent exagérés. Ils portent sur l'épaule, à droite ou bien à gauche, et à volonté semble-t-il, leur Mauser aux formes trapues.

Et voici qu'un hymne s'élève. La musique en est grave, religieuse, puissante. Les voix, qui se répondent, de section à section, paraissent travaillées. Dans le grand silence du soir, l'effet est magnifique. J'oublie, à les entendre, que ces hommes sont des soldats revenant des tranchées, de vulgaires sous-ordres d'un gouvernement criminel. Je voudrais me défendre d'un sentiment bizarre d'admiration et de respect. Car cette musique est prenante; elle révèle

un « tout » harmonieux et fort. Elle a quelque chose de grand, de religieux et de sévère, qui laisse, après le bruit, une impression étrange : comme si toute l'Allemagne, celle d'un passé révolu, avec sa brumeuse douceur, son sentimentalisme, s'était survécue en ces chants...

J'avais oublié de noter les concerts militaires dont nous gratifient par moments les ordres du cheffartz. Bien que nul blessé boche n'habite l'hôpital, la musique d'artillerie, ou bien, le plus souvent, celle de l'infanterie bavaroise (?) fait irruption dans notre cour. Des pierrots habillés de bleu, qui semblent avoir pris aux toreros d'Espagne leurs épaulettes de métal, nous assomment pendant une heure. Les notes stridentes des cuivres, le cri désespéré des flûtes et des fifres, l'explosion de la grosse caisse forment un tout ahurissant, qui peint à peu près la bataille et le miaulement des obus.

Que nous sommes loin de Bizet, en faveur, paraît-il, auprès des bourgeois d'Allemagne!

Invariablement, le morceau qui clôture est une mosaïque, où surnagent discrètement les hymnes nationaux d'Autriche et d'outre-Rhin.

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Une anecdote assez plaisante illustra le premier concert. Tous les blessés français, réunis au fumoir, couvrirent d'applaudissements les musiciens teutons. On n'est pas de France pour rien, et une politesse, vînt-elle de nos ennemis, mérite récompense. Le zèle du public dépassa pourtant la mesure. N'applaudit-on pas à outrance le final mentionné plus haut?... C'était, il faut le dire, pécher par ignorance; mais les Boches furent ravis. Un unter-offizier m'en témoigna sa joie :

— Ach !.. c'est très bien, cela, applaudir notre chant de guerre. Les Français ont des courtoisies. Ils aiment aussi l'Allemagne, maintenant qu'ils ont habité!...

Je me pris à sourire.

— Warum?... Vous vous moquez?... Ils n'ont pas applaudi?

— Si, untcr-offizier ; mais sans se rendre compte qu'ils applaudissaient l'air célèbre dont vous êtes si fiers...

— Ach!... Sol...

Il me regarde, les yeux écarquillés, puis s'éloigne à pas lents. Je l'aperçois bientôt qui parle dans un groupe. Et, deux heures après,

me rencontrant dans le couloir, il avoue sans détour :

— Kolossal, kolossal!... Mais vous avez dit vrai... Un homme je n'ai pas trouvé qui ait reconnu notre chant...

Sa déception m'amuse. Mais je ne sais, vraiment, lequel, de son orgueil ou de sa croyance naïve à l'hégémonie musicale du pays de Wagner, est le plus atteint par ce fait.

4 mars. — Je suis désigné pour les camps, et le docteur W... m'en informe. Allons, le départ pour la France doit être rapproché. Mon envoi dans un camp devient une manœuvre pour m'empécher d'y prendre part.

Même jour, soir. — Visite du chefFartz. Il s'est mis en colère dès qu'il m'a aperçu : Nicht t nicht ! a-t-il crié à l'unter-offizier. Puis il a parlé de Frankreich. J'ai cru qu'il allait le manger. C'est Herr W... qui sera furieux de voir échouer sa manœuvre!... Du moins, je reste ici.

5 mars. — Quelques Russes sont arrivés; parmi eux le grand Ch..., un beau fantassin de

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la Garde. Aucun ne nous comprend. Nul parmi nous ne parle russe. Il est donc malaisé d'obtenir des détails. Nous apprenons pourtant qu'ils furent pris l'hiver dernier. On les avait placés dans les usines allemandes. C'est là qu'ils tombèrent malades ou qu'ils furent blessés. Ce sont des gaillards intrépides, surtout Ch... Celui-ci est un vrai géant, 1 m. 90, peutêtre davantage, et bien proportionné. Ils souffrent beaucoup de la faim. Nous leur donnons des vivres lorsque nos colis nous parviennent. Ils sont sans argent, sans tabac, et ce sont des fumeurs terribles. Depuis qu'ils sont ici, les docteurs s'en amusent. Leur jeu préféré, le voici : ils font venir les Russes, durant la promenade, dans la cour ou dans le couloir. Puis ils leur posent la question : « Nicolas Nicolaïevitch,kapout? » Et mes Russes de s'insurger, de se démener avec fougue, criant à pleine voix : « Nix kapout, nix kapout! » (Ils disent « nix » au lieu de « nicht ».) Ce spectacle burlesque met en joie les Teutons, qui leur distribuent des cigares.

Mais, en tournant le dos, Ch... invariablement cligne ses yeux d'Asiatique, vient de

notre côté et murmure à voix basse : Nix Rouss^ nix Rouss kapout!. . . Guirmann, Guirmamii kapout ! Et nous de l'approuver.

8 mars. — Les avions français viennent très souvent sur la ville. Plus leste, maintenant, je cours à la fenêtre quand le bruit des canons indique leur venue. Et les appareils minuscules, très haut dans les nuages, dérobés parfois à nos yeux, se rient des projectiles. Un peu de fumée blanche : ce sont des shrapnells qui éclatent. La réponse est d'ailleurs rapide. Un éclatement formidable, répété plusieurs fois. Les bombes se succèdent. Puis, leur tâche accomplie, les avions s'éloignent. Salut, oiseaux de France I

10 mars. — A peu près chaque jour, je grimpe au quatrième. Des lucarnes, qui s'ouvrent là, plongent sur la campagne. La ville est à mes pieds. Là-bas, des collines bleuâtres. Des travaux sur leur crête nous indiquent les forts. Plus loin, la vallée est confuse. Il flotte du brouillard au-dessus du fleuve argenté. La ville paraît morte. Les tramways cependant conti-

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nuent leur service. Mais les cheminées des usines semblent indiquer le sommeil. Pas la moindre fumée.

Ce grand bâtiment, sur la droite, doit être une caserne. Un drapeau le couronne. Voici les vieux quartiers de Metz. Maisons noires et grises, bâties sans régularité, rues étroites et courtes formant un écheveau autour de San-Klémens. La cathédrale, avec ses flèches, se trouve sur la gauclie. On travaille dans une tour. Quelques infirmiers m'ont conté qu'elle doit servir, cette tour, d'observatoire en cas d'avancée brusque de l'ennemi sur Metz. C'était inévitable. Metz faisant suite à Reims. L'argument est à deux tranchants.

D'ici nous dominons tout le vieux séminaire avec ses quatre cours. La plus grande est plantée de marronniers géants. Une cour plus petite, derrière la chapelle, semble réservée au service. Tandis que je me penclie, ayant soin toutefois d'éviter d'être vu, la voiture funèbre qui transporte nos morts entre dans cette cour. Un grand portail en fer donne là sur la rue, devant une boutique d'horlogerie et de métaux. Le mot : Concierge, en bon français, était encore inscrit

sur l'un des murs, à droite. On vient de le gratter. Enfin, la cour d'honneur. Des fleurs, des massifs, des arbustes. La chapelle est auprès, de style assez quelconque, enclose dans le bâtiment. Et de trois côtés une rue. Nulle animation ne l'indique. Parfois, un bruit de roues, le pas d'un bataillon qui se rend aux manœuvres, le grondement sourd d'un convoi.

Nous restons là, pensifs. Nous regardons longtemps la cité engourdie. Quelques fenêtres, sur la gauche, indiquent des maisons aisées. A l'une d'elles se profile, silhouette indécise, un corps de jeune fille. Parfois, elle se penche, nous pouvons distinguer les traits : chevelure brune et frisée, ovale allongé du visage; les joues paraissent pâles : le regard est très doux. Nous a-t-eUe aperçus?... Ce visage s'éclaire.

Et nous vivons là pour un temps, cachés dans ce réduit, un ancien lavabo, momentanément à l'abri des punitions injustes.

15 mars. — L'échange est fini. Des notes laconiques parues dans les journaux nous portent la nouvelle. Dix-huit cents des nôtres ont

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regagné la France. Nous, nous restons à Metz. Pourquoi?... C'est un mystère.

17 mars. — Le lieu de réunion préféré des malades — ceux qui peuvent marcher — devient chaque jour le fumoir. L'immense lavabo contient des bancs, des caisses. On se groupe et on fume; on épluche des pommes, des parties s'organisent : manille ou bien piquet.

Vers le soir, après le repas, on joue aussi, mais c'est plus rare. On parle de la guerre, d'hier, d'aujourd'hui, de demain. Un Breton chante tout à coup une chanson plaintive. Ce devient le signal : chacun, à tour de rôle, et de coins différents, chante sa complainte naïve ou ses couplets fameux. Quelques Parisiens parmi nous, J... R..., plusieurs autres, ont un répertoire choisi. Parfois, on dit des vers, cela sert d'intermède. Je suis mis à contribution. Je leur dis du Hugo, ï Expiation^ bien d'autres pièces, du Normand, du SuUy-Prudhomme, du Richepin et du Musset. Et les heures coulent très vite. Nous sommes si bien entre nous.

19 mars. — Les Français? Comment ils se

battent? Il faudrait plusieurs livres pour pouvoir consigner, môme brièvement, les faits d'armes dont s'entretiennent les nouveaux arrivés.

Un pourtant, qui m'a emballé, mérite cet effort. C'était quelque part, sur le front. Une demi-section , aux tranchées avancées , en repoussant l'attaque de deux compagnies allemandes, s'était laissé couper. Ordre fut donné de tenir, et coûte que coûte, la place. Débordés bientôt par le nombre, ils pliaient cependant. Un fortin à demi crevé se trouvant à leur gauche, onze hommes et un capitaine, après des efforts inouïs, parvinrent à s'y retrancher. Le siège commença. Nos soldats firent feu tant qu'il leur resta des cartouches. Ils tiraient à coup sûr, car les Allemands, renforcés de pionniers, étaient nombreux devant leur poignée d'adversaires. Vingt fois le brave chef de l'héroïque troupe fut sommé de se rendre. Chaque fois, le parlementaire fut brutalement repoussé. Vingt heures passèrent ainsi, mais nul renfort ne vint. Et plus de cartouches déjà! Les Allemands, alors, mirent des pétards sur la gauche et firent sauter le fortin. L'explosion fut terrible.

A san-klemh:ns ist

Le capitaine seul et quatre fantassins, étourdis par le choc, se trouvaient sur la brèclie quand les Allemands arrivèrent. Le commandant prussien salua ces héros, tendit la main au capitaine, lui laissa son épée.

— Vous nous avez tué cinquante ou soixante hommes, dit-il ensuite à l'officier.

Et montrant aux Prussiens les débris de la troupe, il ajouta ces mots :

— Contre de tels soldats, se battre est un honneur!

Est-il plus bel hommage, et dans des circonstances plus tragiques, plus belles, rendu à nos soldats?... Je tiens ces détails du bon R..., survivant du fortin.

20 mars. — Incident pénible, mais beau. Hier au soir, vers 8 heures, les Français, écœurés de l'attitude ignoble adoptée par leurs geôliers, de la sévérité, de l'injustice aussi des docteurs de service, ont murmuré la Marseillaise. A demi-voix d'abord; mais ce chant est ailé, il veut des voix pleines et fortes. Et, rugi par plusieurs, ses accents font trembler la salle.

Moi, je suis dans ma chambre. Une chute peu grave me condamne au repos. Et j'écoute, pâli, dressé sur mon séant, l'hymne national retentir. Une galopade bientôt. Le docteur W... et l'inspecteur, quelques hommes en armes montent quatre à quatre au fumoir.

— Qui de vous a chanté?

Personne ne répond. Le docteur tremble de fureur.

— La Marseillaise, à Metz !

L'inspecteur, moins ému, trouve un autre

argument.

— Voyons ! Quelle mouche vous pique? On vous laisse tranquilles! Vous pouvez venir au fumoir, fumer en petits groupes, jouer à la manille! Et vous chantez la Marseillaise t Vous voulez donc qu'on vous punisse ou nous attirer des ennuis?...

Herr W... fait le tour de la salle. Du regard il fouille les groupes. Il est désappointé. Dame, je suis absent. L'occasion était pourtant bonne. Quel motif merveilleux à coller dans mon dos pour m'envoyer là-bas, quelque part, dans un camp, et peut-être en conseil de guerre 1

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Il ne se tient pas pour battu. Le voici dans ma chambre.

— Vous n'êtes pas présent pour chanter avec eux?

Non, je n'y étais pas et ça me désespère. Je fais non de la tête.

— Pourquoi ont-ils chanté?

Ça, je m'en doute bien. J'ai un geste évasif.

— Et... vous n'avez pas commandé?

Le piège est trop grossier. Je réponds froidement :

— Rien ne m'autorise, monsieur, à donner des ordres pareils. Je sais ce que je dois aux hommes qui me gardent et que ce chant-là leur déplaît. Je l'aime donc en moi, au plus profond de moi, bien que vos musiques guerrières n'aient pas le même tact et viennent jouer sans pitié le Deutschland ûber ailes jusque sous nos fenêtres...

Un regard mauvais. Il s'en va.

Mes camarades sont inquiets. D..., puis R..., d'autres enfin, descendent du fumoir et me content la chose. On ne s'était pas concerté : ce fut spontané, vif et beau. Quelles seront les suites?

22 mars. — De l'orage est dans l'air. R..., chanteur aimable, sera au bouillon « blanc ». Les portes du fumoir sont closes. Nous allons cependant éplucher des pommes de terre ; mais les infirmiers nous surveillent. Défense absolue de parler, de chanter ou de rire.

— Leur colère vient moins de l'incident d'hier, que d'un succès français du côté des Éparges, me dit un infirmier.

J'apprends qu'un bataillon prussien fut fait prisonnier par les nôtres; des canons et des mitrailleuses, un butin important tombèrent dans nos mains. Chaque jour, en gare de Metz, les trains de renfort se succèdent. Les lazarets sont archi-pleins. Une offensive se dessine, et les Allemands sont inquiets... J'informe sans retard tous les Français présents. La joie est unanime. On va donc en finir...

25 mars. — Un communiqué flamboyant, style germano-turc, apprend aux foules en liesse la perte du Bouvet. Pauvre vieux cuirassé, que j'avais vu souvent balancé sur ses ancres, en rade de Toulon, par les brises de mer.

Si la nouvelle est vraie, nous l'accepterons

A SAN-KLEMENS 161

sans surprise. Nos marins ont fait leur devoir. Leur courage est connu. Dès lors, pas de regret. Vive la France, encore! Et vive la France, toujours !

28 mars. — Je pouvais l'écrire, ce cri, si nous ne pouvons le pousser. Une bonne nouvelle : à l'heure où le Bouvet s'enfonçait sous les flots, là, tout près, en Alsace, sur l'Hartmansweillerkopf, nos Alpins et nos fantassins remportaient la victoire. Car c'est une victoire !

Les cloches n'ont pas titubé dans leur gaine de pierre. Mais nos cœurs ont bondi... A Strasbourg I à Strasbourg!

2 avril. — Le curé m'apprend, aujourd'hui, une histoire gentille. Notre présence à Metz — il est question des amputés et plus généralement des inaptes — était ignorée en haut lieu. On nous croyait en France. Témoin ce télégramme arrivé au cheffartz : « Votre demande est sans objet, les blessés en question étant rentrés en France, lors de l'échange tout récent. » Le chefiartz avait demandé si les

bandagistes de Metz devaient nous munir d'appareils.

La réponse est aimable.

3 avril. — Un nouveau journal nous est né. On le distribue dans les chambres, gratuitement d'ailleurs. La Gazette des A rdennesy tel est le nom dont il s'affuble, n'a ni rédaction, ni bureaux. C'est un ramassis de nouvelles, toutes tendancieuses, destinées à décourager les prisonniers français et les habitants de la zone envahie par les ennemis. Au dos de cette triste feuille commence aujourd'hui une liste des prisonniers français avec leur nom et leur adresse. Le but de la publication est très clairement indiqué dans un appel à notre peuple, qui figure en première page : il s'agit de lui démontrer que son gouvernement le trompe sur le chiffre des prisonniers, etc., etc.

Nous avons cueilli sans rien dire la plupart des journaux et les avons placés au seul endroit qui leur convienne, dans les W.-G. de l'hôpital.

4 avril. — Encore une bonne nouvelle. Celle-

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ci vient d'Autriche. Przemysl est tombée avanthier.

Le communiqué est très bref : 50 000 hommes, dit-il, sont tombés de ce fait entre les mains des Russes. Les journaux sont plus explicites : ils avouent 80 000 hommes. Les canons sont détruits : tous les forts ont sauté avant que la ville se rende. Puis ils font le calcul suivant : sont comptés, dans ce chiffre de 80 000 hommes, près de 30 000 ouvriers, plus 20 000 infirmiers, employés, cuisiniers, palefreniers, etc.. On doit retrancher d'autre part tous les blessés en traitement dans les hôpitaux de la ville, au bas mot 30 000. Je fais le calcul et je trouve : 80 000 — 80 000=0.

Ehl oui! les Russes n'ont rien pris, pas même un artilleur ou un fantassin, un pionnier. Rien que des ouvriers, des palefreniers, des docteurs. Ah! çà, le gouverneur lui-même était donc un palefrenier?... Ou les Allemands sont-ils hôtes au point de'croire tout cela?...

7 avril. — Le pasteur berlinois est revenu me voir. Mais il a changé d'attitude. Ce n'est plus l'orgueilleux Germain siîr de la victoire aile-

mande. C'est un calculateur dont les chiffres sont dérangés par un facteur nouveau. Car il craint beaucoup l'Italie.

— Jamais les Italiens n'attaqueront la France. Je le sais, j'en suis sûr.

Je l'espère bien, sapristi I Il prévoit, en revanche, leur entrée en scène rapide, et contre FAUemagne. Il n'a pas assez d'adjectifs pour qualifier à son gré cette abominable conduite. Il me quitte d'ailleurs bientôt. Car il n'est pas en verve. Non sans m'avoir livré une opinion théologique (?). Nous parlions d'Ypres et des Anglais. Il m'avait dépeint cette lutte comme acharnée en diable.

— Plus de prisonniers, énonça-t-il enfin. Les. Bavarois tuent tout. Les Anglais font de même.

Et sur ma remarque, très douce, que cette façon de lutter n'avait rien de chrétien, il me répondit simplement :

— Le peuple hébreu a fait pareil. Relisez son histoire. On passait au fil de l'épée les ennemis vaincus, Amalécites ou Gentils...

Si son christianisme ne fait pas des progrès ! . . .

13 avril. — Les Russes avancent toujours.

A SAN-KLÉMENS 165

Leur situation militaire, du côté des Karpathes, semble consolidée. Les journaux parlent de l'envoi d'une armée destinée à les repousser, à dégager la route qui va vers Budapest, puis à purger de Russes toute la Galicie. . .

14 arril. — Joie infinie, trop grande. Un ordre est arrivé. Tous les inaptes, les infirmes passent la visite ce soir. On prépare un échange pour le 2 ou 3 mai. Nous irions attendre à Constance. Le départ serait pour demain.

Même jour, soir. — Désillusion atroce. Le départ est bien pour demain ; Seulement nous restons. Du moins, nous sommes sept : un cordonnier, un géomètre, un commis de bureau, trois sous-officiers et moi-même. La mesure est cruelle, le motif dérisoire.

— Vous rendriez des services, — a dit le général. — Et puis les Français font de même. Ils gardent nos hommes instruits.

Sans égard pour son grade, j'ai haussé les épaules. Nous sommes rentrés à pas lents.

Déjà, autour de nous, c'est le remuement du départ. Ceux qui partent sont gais. Ils nous

plaignent, sans doute; mais leur joie est immense, et si légitime après tout. J'essaie de leur sourire. Mon cœur est plein d'angoisse, de trouble, de douleur. Nous sommes cinq, sur sept, que la perte d'un membre désignait sans conteste... Et les infirmiers, lourdement, Herr K... qui traverse la salle, raillent ma mine sombre.

15 avril. — Nuit sans sommeil, pénible. Ce matin, je suis calme. J'ai griffonné très vite quelques mots pour les miens. Je les remets à R... En Suisse ou à Lyon, il les confiera à la poste.

Après l'abattement, la surprise d'hier, mon orgueil me redresse. Quelle fierté, mon Dieut Je me déclarais un infirme, bon tout au plus à vivre dans la paix et l'oubli les heures qui me restent. Et les Allemands me détrompent. Ils craignent ma parole. Alors, debout encore f comme au soir de l'attaque : c'est pour la Patrie, c'est pour Ellel Lutter et tomber, c'est facile; c'est simple et c'est très court. Le devoir qui dure est plus noble. Apprends à souffrir sans te plaindre, et prends le chemin de l'exil.

A 8AN-KLÉMENS 167

20 avril. — Je suis désigné pour les camps, mes six compagnons également. Nous avons passé la visite. Le cheffartz m'a dit, très aimable :

— Ne regrettez point le départ. Les vôtres vont en Corse. On n'aime pas, en France, voir trop de mutilés.

Je n'ai pas répondu. L'argument est si bêtel Puis, il a ajouté :

— Vous ne partez pas pour un camp. J'ai tout lieu de croire, au contraire, que les amputés comme vous vont dans les hôpitaux.

J'ai gardé le silence. Ne sais-je pas de source sûre que beaucoup d'amputés vivent dans les camps d'Allemagne?

23 avril. — La Lothringer Zeitung apprend à ses lecteurs la chute de Garros et sa captivité. L'auteiur de la note en profite pour faire remarquer que tout récemment, dans nos lignes, des aviateurs allemands furent maltraités par nos troupes, battus, injuriés. Et tout aussitôt d'ajouter que la grande Allemagne agira d'autre sorte avec notre héros français. Il jouira de tous les droits laissés par les conventions militaires qui

régissent avec humanité le sort des prisonniers. Oui, l'humanité boche /. . . On sait ce qu'elle vaut.

25 avril. — Me voici équipé : capote à peu près neuve; pantalon de civil; bonnet d'étudiant. Contre versement de 2 marks, je trouve au magasin un soulier présentable. Toute une chambre, sous les toits, est remplie de chaussures belges, prises dans les casernes de Liège et de Namur. Les soldats allemands nous vendent ces chaussures... J'ai presque l'air d'un fantassin.

26 avril. — Quand sera le départ?...

J'ai grimpé, hier au soir, pour la dernière fois, aux combles du vieux séminaire. N... m'accompagnait. Nos regards erraient sur la ville sans pouvoir se fixer. La mélancolie du départ faisait notre àme triste. Je découvrais en moi comme une détresse un peu vague.

Là nous avons gémi, là nous avons souffert ; notre cœur s'est mûri, haussé vers le devoir. Et Metz représente pour nous le dur apprentissage, l'étape la plus haute, celle qu'on ne fait qu'une fois. Notre sang répandu établit aussi des liens,

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très forts quoique ténus, entre cette ville et la France. Et j'étends le bras, vaguement. Je voudrais saisir cette ville, dont l'immense détresse sous le joug allemand me devient aiguë et tangible. Ces inscriptions barbares, déshonorant les toits, ces drapeaux et ces flammes, sur tous les édifices, sont l'être extérieur de la ville. Son être intérieur est français. Je le sens à cette heure, inoubliablement. Toutes les Colette Baudoche surgissent de la nuit. Le silence imposé n'empêche pas leur âme de parler à la mienne. J'ai la perception de leur moi, fait d'attente sérieuse, d'espoir raisonné, de douceur. De toutes les fenêtres, ou illuminées ou obscures, des voix graves et fortes semblent monter vers nous. Et leur chant d'amour est sublime : « Nous avons pleuré, disent-elles, quand vous êtes tombés, fauchés par la mitraille. Nous aurions voulu vous guérir avec nos mains de sœur, panser vos blessures cruelles. Ils ne l'ont pas voulu. Nous avons donné notre cœur. Nous vous apercevions, parfois, de nos fenêtres, lorsque la promenade, aux veilles de départs, rassemblait dans la grande cour capotes et képis. Et c'étaient nos joies les meilleures. La nuit,

quand vous dormiez, si le bruit du canon tenait en suspens notre rêve, celui que quarante-cinq ans n'ont pu déraciner, nos lèvres de Françaises murmuraient des mots de prière et, comme des baisers, les dispersaient vers vous... Allez maintenant sans détresse! Allez vers la souffrance avec le courage du fort! Nous ne la craignons pas; nous sommes pourtant les plus faibles. Notre pensée émue vous suivra dans l'exil. Nous prierons le Dieu de la France, — car celuilà seul est le Dieu, dispensateur des grâces, gardien éternel de la Foi, de la Justice sainte, du Droit des nations et des hommes, — nous le prierons pour vous, pour nous, pour la victoire qui nous refera au grand jour vos sœurs attendries et pieuses. »

Mon âme a saisi ce murmure, et je prie à mon tour, un peu détourné de la terre, le front vers le ciel bleu.

29 avril. — Rastatt. Il est cinq heures. Il fait déjà grand jour. Quitté Metz hier au soir, La gare était déserte. Sur les rubans d'acier, nul train de voyageurs. Des convois de blessés, à intervalles proches, traversaient le grand hall. L'un d'entre eux nous admit. Nous avons trouvé place au bout d'un wagon de troisième. Confort très suffisant.

Départ vers les six heures. Traversons les faubourgs. Bientôt c'est la campagne. Le convoi s'arrête partout. Un nom français, Courcelles, attire mes regards. De chaque côté de la voie, des travaux importants pour aider la défense. Sol utilisé à merveille. Ce ne sont que tranchées, fortins, zones minées. Le fil barbelé est en place. Mais les fosses sont vides. Les soldats

sont plus loin, de l'autre côté de la ville, vers Mousson... La nuit tombe bientôt. Arrêts interminables dans les gares silencieuses. Bifurcations fréquentes. Défense maintenant, au passage des gares, d'essayer de lire le nom.

Le service du train n'est pas assuré par la troupe. Ce sont des volontaires qui assument ce soin : des civils pour mieux dire : à leur tête est un vieux docteur. Ils vont de Karlsruhe à Conflans et reviennent tous les trois jours. Nourriture abondante : les petits repas sont fréquents, thé toutes les deux heures. La nuit m'a paru longue...

Maintenant, à Rastatt, nous attendons des ordres. On a débarqué des blessés, une cinquantaine peut-être. Un camp de prisonniers se trouve dans la ville. Allons-nous rester là?... Non. Le train s'est remis en marche. Il est près de six heures. Nous allons vers Karlsruhe. Nous suivons une vaste plaine. Le sol paraît fertile. Peu d'animation sur la ligne; c'est pourtant celle de Strasbourg... Après un long moment, entrée en gare d'Offenburg. La ville est coquette, jolie, pourvue de jardins et d'ombrages. Dans le lointain s'estompent les contreforts bleuis

d'une chaîne de monts. Ce doit être la Forêt- Noire. Station indéfinie... Des groupes de curieux examinent le train. Des docteurs en tenue passent et repassent sans trêve.

Un ordre bref. Nous descendons. Le débarquement est pénible. On nous a repris nos béquilles avant de quitter Metz. Nous voilà sautant sur un pied, les amputés du moins, arpentant le trottoir. Nous sommes vingt-huit évacués de Metz. A ce chiffre s'ajoutent vingt ou vingt-deux camarades arrivant du front, des Éparges, presque tous fort blessés. Dans la salle d'attente nous les interrogeons. Ce n'est rien : la simple surprise de deux sections françaises. Ce faible succès fut payé.

... Installé maintenant dans une salle claire, je secoue ma fatigue. Un prêtre suisse, au bon sourire, de passage aujourd'hui, prend nos noms, nos adresses. Rentré à Genève demain, il écrira chez nous. « Vous êtes, me dit-il, dans un lazaret de réserve; vous y serez très bien. » Et je regarde avec surprise : le bâtiment est neuf, celui d'une école enfantine située sur la place, à droite d'une grande église. Des arbres

tout autour. Pas de murs comme à Metz. Ce n'est plus la prison. A droite et derrière, la rue; devant et à gauche, la place.

Des voix d'enfants gazouillent dans une école proche. Les sœurs, des jeunes filles en bonnet d'infirmière nous parlent gentiment. Le docteur lui-même, un grand diable à peine grisonnant, rit d'un bon rire clair avec ses nouvelles pratiques. Serait-ce vraiment le repos, le calme après l'orage?... Nos tristesses de Metz nous vaudraient-elles un peu de paix ?. . .

3 mai. — J'ai laissé passer quelques jours. Il m'aurait paru puéril, enfantin de noter mes impressions premières. Après les heures sombres vécues à San-Klémens, le soleil d'ici paraît neuf. Le Français, d'ailleurs, est très simple, spontané, sans calcul. Il vibre sans effort et pour des objets bien indignes. Puis il s'en aperçoit. Le réveil lui est dur. Je signale donc simplement l'énorme différence entre les méthodes d'ici et celles de là-bas.

San-Klémens, c'était la rigueur, le mépris et l'insulte, la cruauté parfois, l'injustice souvent. Ofrenl)urg, c'est le calme, une discipline

moyenne, exacte sans fureur, des fronts souriants, des mains douces.

La situation matérielle accuse à son tour des progrès. La nourriture est abondante, préparée avec soin. Certes, ce sont les pommes qui, de plus en plus, la composent. Du moins, sontelles saines. Le café est sucré, la viande toujours fraîche, la cfiarcuterie acceptable. Nous avons parfois du dessert, souvent de la salade; le vendredi, du riz sucré, des pruneaux cuits ou des cerises. Plus de soupe d'orge et de son. Mes camarades sontravis.

Une salle de bains, comprenant cinq cabines, demeure accessible aux Français. N'ai-je pas lu, à Metz, dans un journal teuton, les plaintes véhémentes d'un officier prussien interné à Riom? Il établissait qu'en cinq mois il n'avait pris qu'un bain, et non complet encore. Hélas! herr offizier, dans le même temps et chez vous, à San-Klémens, à Metz, j'ai lavé deux fois à l'eau froide mon pauvre pied unique, sans pouvoir obtenir un bain. L'état de ma blessure n'en était pas la cause, puisque, à Montigny, en novembre, je fus baigné trois fois!... L'exil, l'exil est triste.

A Offenburg, aussi, nous pourrons changer de chemise. A Metz, nous les gardions un mois.

5 mai. — Causé très longuement avec le docteur du service. C'est un homme de quarante ans, à la charpente forte, aux traits intelligents. Les cheveux sont épais; ils grisonnent aux tempes. L'inévitable cicatrice partage sa joue droite, et c'est un fervent du duel. Je ne rapporte pas tous les arguments qu'il m'oppose. Nous parlons de la guerre et ils sont pro domo. Mais toujours le même refrain : l'Allemagne est sûre de vaincre. Puis ce regret, sincère (?) :

— Pourquoi, mais pourquoi donc avez-vous rêvé la revanche? Pourquoi, après 70, n'avezvous pas pris notre main, quand elle était tendue vers vous?

Les vainqueurs sont naïfs. Et je lui objecte léna:

— Pourquoi, à cette époque, fîtes-vous le contraire de ce que la France eût dû faire?

Il secoue sa tête impérieuse.

— Ça n'était pas pareil. Nous n'étions pas groupés. Les peuples de langue allemande devaient réaliser leur belle unité nationale.

— Et cela se fit dans le sang...

Un geste dédaigneux arrête la fin de ma phrase :

— La force, voyez-vous, c'est l'éternel levier. Ça n'est pas votre avis, mais ça ne fait rien mêiintenant. Entre le droit français et la force allemande, nous verrons bientôt qui vaincra. Les droits, ce sont des mots. La force les domine, les détruit, les remplace. Ils crient d'abord, puis ils se taisent. Et vous ferez ainsi.

6 mai. — La sœur du service est très bonne. Son nom : Sœur Arnolda. Quand elle nous dit : Gute Nacht ! sur le seuil de la chambre, à l'heure du sommeil, nous osons à peine répondre, de peur de dissiper le son exquis de ces syllabes. Sa voix est d'un cristal léger. Et quelle douceur dans son rire 1 A propos de tout il éclate. Ses mains sont d'une fée qui aurait appris la douleur. Chrétienne avec cela, non comme en Allemagne, mais comme on doit l'être là-haut. Nkht wie ich wUl, liebe Gott; aber wie du willst, nicht war (1)? m'a-t-elle murmuré,

(1) « Non comme je veux, cher Dieu; mais comme tu veux, n'est-il pas vrai ? »

de sa douce voix cristalline, en réponse à quelques mots rudes dits par un infirmier touchant la durée de la guerre et ses inattendus.

Et ce mot la peint tout entière. Sœur Arnolda ne sait pas haïr.

7 mai. — Les jours que nous vivons sont calmes. Nous pouvons avoirdu tabac, des pipes, des briquets. Le soir, vers les six heures, nous nous installons aux fenêtres qui donnent sur la rue. Et là, nous fumons en silence.

Sous les arbres feuillus, des enfants jouent et parlent. Aux fenêtres d'en face, des silhouettes claires s'encadrent sans retard. Il ne semble pas que ces heures, graves et si cruelles, aient beaucoup touché Offenburg. La petite ville sommeille dans son nid de verdure; car il n'y a pas d'industrie : une seule manufacture de verres décorés. Elle est peuplée de fonctionnaires, d'employés du chemin de fer; sa gare est importante. Le manque de chevaux paraît déjà sensible. Les laitiers, le matin, apportent leurs bidons sur des chars à deux bêtes. Mais l'une des deux est absente. Le timon bat le flanc de celle qui demeure, et, cahin-caha, l'attelage fait

comme il le peut le parcours. Les voitures de place sont au même régime.

Je remarque peu d'hommes jeunes; des vieillards et des femmes ; beaucoup de jeunes filles : des blondes, quelques brunes; des enfants en nombre incroyable. Un de nos infirmiers, — nous l'appelons le Lehrer, parce qu'il enseignait à Fribourg, — les montre avec fierté : « La jeune Allemagne est beaucoup! » Détail intéressant : 80 pour iOO des petits, et quel que soit le sexe, vont pieds nus à l'école. Je vois de grandes filles de treize ou quatorze ans porter à la main leurs souliers, les bas glissés dans le cartable. C'est par hygiène, dit-on.

Nous voyons beaucoup de soldats. Un régiment complet tient garnison ici; de l'infanterie ordinaire. De nombreuses recrues sont exercées en ce moment. Nous avons leur visite, le soir, vers les 7 heures. Ils passent en groupes compacts. Imberbes, la plupart, ils n'ont du Germain que la tête. Le corps est moyen ou petit. Çà et là quelques jambes torses, un bossu que son uniforme ne rend pas martial. Je l'avais appris sans l'écrire. Je l'ai vu, maintenant : les Boches font feu de tout bois.

Les classes de landsturm abondent. Ceux-ci montent la garde le long des voies ferrées. Ils ont une veste de cuir, un képi de même sorte, pantalon de velours, une paire de bottes. Leur fusil n'a rien de moderne. C'est une arme à aiguille.

8 mai. — Nouvelle intervention. On m'opère ce soir. Depuis quelque temps je souffrais. Sous la cicatrice très mince, l'os, trop irrégulier, forçait terriblement. J'ai montré cela au docteur. Sa surprise est extrême. Il palpe et repalpe les chairs.

— Qui vous a fait ainsi?

Je lui donne l'explication.

— Ça ne peut rester de la sorte. Pour notre honneur à tous, j'arrangerai cela.

J'oppose vainement mon désir de repos.

— Non, non. C'est nécessaire. C'est votre intérêt elle nôtre. Vous seriez toujours malheureux.

J'accède sans enthousiasme. Il m'explique en détail : il doit raccourcir simplement de quelques centimètres. Sa certitude aussi de réparer la faute du chirurgien de Metz et sa confiance m'émeuvent. C'est un praticien de valeur. Sa

réputation est très bonne. Elle dépasse même le cadre d'Offenburg.

9 mai. — Alité de nouveau. Pour combien de semaines?

Je fus endormi avec peine. Sœur Arnolda tenait le masque. A la limite extrême où la perception reste nette avant de sombrer dans l'oubli, j'entendais encore sa voix murmurer dans un rêve :

— Gute Nacht, Herr; schlaffen-sie gut (1). C'est elle, à mon réveil, que je trouve penchée sur moi. Son rire joyeux me fait fête :

— Fertig t Sie sind fertig mit Schmerzen (2),

12 mai. — Je n'ai pas écrit longuement depuis ces quatre jours !

Les Allemands avouent une avance française au sud-ouest de Metzeral. Sur le reste du front, la situation est la même. Chaque communiqué, depuis une quinzaine, contient toutefois une phrase, à peu près la même, toujours, dont la vraie portée nous échappe. « Les troupes enne-

(1) « Bonne nuit, Monsieur; dormez bien ».

(2) « Fini ! Vous avez fini de souffrir. »

mies ont fait dans cette attaque un usage très large d'obus asphyxiants. » Cette phrase reste accrochée à la partie unique qui a trait aux combats d'Arras, d'Ypres, etc.. L'adjectif, lui, est variable : c'est parfois gaz stupéfiant. Hier, ce fut vomitif. Le mot nous a fait rire. Aujourd'hui, nous ne rions plus. Un journal de Lausanne, venu par la fenêtre, et datant de huit ou dix jours, parle aussi d'une attaque, de gaz asphyxiants. Seulement, les coupables, ce ne sont pas les nôtres : ce sont les Allemands ! Et je comprends soudain la raison de leur insistance : cette petite phrase, qui n'avait l'air de rien, devait asphyxier les sympathies des neutres. Elle précédait, de très peu, l'entrée en scène du poison. Elle l'annonçait sans conteste, mais se réservait le beau rôle : « Après vous, Messieurs les Français! » Tartuffes et bandits 1 Comme si la France a besoin de se servir du crime! Les poitrines de ses soldats, l'audace de ses chefs, le courage de tous, voilà ses seuls moyens pour se procurer la victoire!... La cliimie lui donne l'obus, mais un obus brillant, au son clair, à l'effet visible. L'Allemagne, elle, se dégrade. Elle fait appel au poison qui tue sournoisement, qui va, nuage

lourd, strié de flocons jaunes, rampant et honteux de son œuvre, vers les tranchées adverses, et là, les prenant à la gorge, fait soudain râler nos poilus...

... Je n'ai pas noté les articles débordants d'orgueil et de haine que les journaux consacrent depuis février au blocus. Quelques chalutiers disparus, des barques de pêche coulées, le résultat est mince. D'autant qu'il ressort nettement des chiffres donnés ces jours-ci par l'amirauté allemande, que le transit des ports anglais n'est pas interrompu. Quinze cents voiliers ou vapeurs entrent dans ces ports ou en sortent au cours dune semaine. Et un seul navire par jour est coulé par les sous-marins.

Aujourd'hui, cependant, la joie est à son comble. Le Lusitania. frère du Titanic et| vaisseau géant comme lui, est envoyé au fond. Noël! Volée de cloches! La grande Allemagne est lieureuse...

Pas beaucoup de détails encore. Mais il y aurait, pense-t-on, bon nombre de victimes. Les journaux, toutefois, plaident à l'avance leur cause. Ce navire avait des canons. Ils extirpent

de leurs dossiers une convention, antérieure à la g-uerre, et liant la compagnie à laquelle appartenait ce bateau avec l'Amirauté de la Grande- Bretagne. Ce « chiffon de papier » établirait qu'en cas de guerre tous les navires de la compagnie seraient considérés comme croiseurs légers et armés de canons. De plus, les passagers furent avertis à New^-York, par les soins de von Bernstorff, l'ambassadeur allemand, du danger qu'ils couraient en s'embarquant sur ce navire. Le torpillage était certain.

Ici, la joie est grande. Les infirmiers se congratulent. Le docteur lui-même est ravi.

Sa mentalité me révolte. Il a beau me soigner avec bienveillance, réparer, dans la mesure du possible, la lâcheté de Metz, faire preuve envers tous nos camarades d'un large esprit de tolérance, ses discours m'exaspèrent. Je le trouve trop « allemand ».

14 mai. — La fièvre a disparu. Je puis m'accouder, maintenant. Je reprends très vite des forces. Je fume, chaque soir, une opulente pipe. Et c'est l'heure où le docteur H... vient inévitablement m' ennuyer.

Tous nos camarades se groupent. Et la discussion recommence. Il m'apporte aujourd'hui le communiqué d'hier soir. Nos troupes auraient occupé, après de terribles assauts, le village de Carency. Autour de Souciiez, la bataille se continue furieuse. Le ton du récit est très vague, on sent un peu d'ennui, les mêmes réticences que pour la bataille d'Arras. Ce n'est pas la grande victoire qui nous délivrera; c'est l'une des mille victoires qui la composeront. Je le dis au docteur et cela le fait rire.

J'êd beau l'apprécier, savoir que sa forme allemande recouvre un peu de cœur, je suis dur alors dans mes phrases. Mes ripostes le piquent. Je le vois et je le déplore. Mais il est si Boche, vraiment! Pourquoi hausse-t-il les épaules quand la glorieuse Belgique s'évoque devant nous? Pourquoi ce mépris exécrable et tous ces mots cruels à l'adresse du petit peuple qui sacrifia vaillamment sa tranquillité d'une époque à l'honneur de toujours?

« L'honneur I » Ce mot l'agace, et je le prononce quand même, et je le répète avec force, heureux de trouver des images qui émeuvent dans l'ombre tous nos camarades français! Et

nous nous bombardons à coups de paroles très brèves :

— Vous avez violé la Belgique !

— Je ne connais plus de Belgique !

— Vous, peut-être, mais non l'histoire?

— C'est nous qui écrivons l'histoire 1

— Le monde vous exécrera ; vous serez méprisés?

— On aura pour nous de la crainte !

— Le nom des Allemands signifiera : Mensonge?

— Puissance, volonté !

— Ruse, duplicité?

— Courage, espoir de vaincre !

— Manquement à la foi jurée?

— Intérêt bien compris !

Il ne se fâche pas 1 Et cela, vraiment, est terrible. J'ai beau l'aiguillonner comme le taureau dans l'arène, lui jeter à la face des mots douloureux et cruels, sa placidité me désarme.

Il parle de la France, d'une amitié sincère unissant plus tard nos pays. Ce serait magnifique.

— La croyez- vous possible?

Ma réponse est brutale :

— Non!...

— Pourquoi?

— Pour bien des raisons, dont l'une est effroyable : la France ne peut pas, ne pourra jamais oublier. La Belgique et Louvain, Reims, Arras, Lunéville, tout ce qui fut détruit se lèverait alors, surgirait de ses ruines pour jeter à la face du gouvernement assez faible pour conclure un tel pacte le seul mot qui convienne : celui de traître à la patrie I

Un rire brutal clôt ma phrase :

— Des mots que tout celai

— Des mots, mais des mots graves, de ceux qui chez nous font bondir, comme sous un coup de lanière, le peuple tout-puissant I Des mots, qui, sans arrêt, harcèleront les âmes, et qui, décuplant les courages, rendront inutile le pacte où vous voudriez mêler à l'honneur d'une race le grand déshonneur allemand !

— Mais votre intérêt, cependant?... Mais s'il s'agissait pour la France de son indépendance, de la vie du pays?... Convenez avec moi que si vous lâchiez l'Angleterre, si vous laissiez les Russes se débrouiller à l'Est, nous serions vainqueurs, et très vite. La France y gagnerait, —

plus qu'elle n'aura, c'est certain, en cas de victoire finale de la Triple Entente aujourd'hui!...

— Elle y perdrait alors sa réputation mondiale d'honneur et puis de probité !

— Si l'on vous donnait de l'argent, l'Inde, un peu de l'Egypte?...

Je le regarde en face. Ma colère est tombée :

— La France, monsieur le docteur, veut rester honorable. La France est un brave homme. Et c'est pour cela seulement qu'elle luttera jusqu'au bout. Dieu ne permettra pas que nous soyons battus; mais, si cela était, il n'est pas un Français qui ne préférât voir la France déchue de son rang de puissance, disparue en beauté, pleurée par tous les peuples, saluée par les gens de cœur, que de la connaître parjure, coupable aux yeux du monde envers son honneur et le nôtre !

— Vous vous battez donc pour l'honneur?

— Oui, monsieur le docteur, et c'est là notre gloire. Vous parlez d'intérêt, et le nôtre était simple : laisser la Russie se débattre dans les fortes tenailles que vous lui tendiez à l'Ouest. L'Angleterre fût restée calme. Mais un traité sacré, un de ces papiers que la France ne veut

pas traiter en chiffon, portait sa signature. Nous avons fait honneur à cette signature et nous le ferons jusqu'au bout.

Le docteur ne rit plus. Et mes camarades trépignent. Ils ont oubUé leur prudence. Moi, je crains un éclat. Non, le docteur s'égaie. Après un bref silence, il parle d'obtenir que nous descendions dans la cour une heure chaque soir. Ce projet nous agrée.

Quelques phrases banales; il s'en ira bientôt, un peu soucieux, semble-t-il.

16 mai. — Une lettre d'Agnès m'apprend l'engagement de notre benjamin pour un régiment du génie. La classe 17 vient d'être recensée. Il trouvait le temps long, n'a pas voulu attendre. Nous voici trois sous les drapeaux. Cher petit, que Dieu le protège; mais son geste m'émeut plus que je ne puis dire. S'il devait trouver le trépas sur un champ de bataille, n'aurais-je aucun reproche à me formuler à part moi?

Non. Mon engagement a préparé le sien; mais je ne suis pas responsable. S'il m'avait consulté, je l'aurais approuvé... Va, mon petit « pionnier », va, mon André, vers la Victoire!

Elle VOUS est promise, à toi et tes pareils, qui sans avoir part à nos fautes, — celles des hommes de mon âge, de ceux qui nous ont précédés, — élèverez vers Elle des mains enfantines et pures. La vraie gloire sera pour vous. La France de demain, rayonnante après le succès, ne sera pas notre œuvre. C'est vous qui la ferez, qui la protégerez contre les attaques possibles. Nous, nous n'avons pas su. Nous rêvions le bonheur des hommes et nous renversions les frontières. C'était un beau rêve, sans doute; mais un rêve impuissant. Nous n'avons fait ainsi le bonheur de personne; la France a failli en mourir.

17 mai. — Le docteur a boudé trois jours. Maintenant il revient. Un herr professor l'accompagne : c'est un blond, la moustache en brosse; taille plus que moyenne; de l'or, sur les yeux, dans la bouche. Le regard est voilé. Chapeau de feutre gris; pantalon et jaquette d'un vert olive ravissant.

Les présentations sont très courtes :

— Herr professor X..., d'Offenburg.

Le herr se casse en deux.

— Voici le patriote dont je vous ai parlé, un soldat volontaire qui n'aime pas notre pays.

Le herr professor m'examine. Il attaque bientôt. Son français est correct, son élocution un peu lente.

— Vous connaissez mal l'Allemagne. On raille chez vous sa lourdeur, son manque d'élégance, de brillant et de chic, compensés par la réflexion, des qualités très grandes. Les journaux de chez vous font facilement de l'esprit. Vous avez beaucoup de surface. Nous, nous avons du fond. Et vous nous traitez de « barbares ».

Son émoi est sincère. Je m'en veux de troubler la limpidité de cette âme. Je le fais cependant; mais avec un peu de douceur.

— Voyons, Herr Professor; voyons, et la Belgique?... Parlez-moi de Louvain?

Il sort un journal de sa poche, me montre un long article : d'après les dépêches teutonnes, ce sont les civils, en tirant, qui causèrent la perte de la petite ville. Et ne vit-on pas des soldats du Kaiser, les barbares eux-mêmes, se jeter dans les flammes pour sauver les trésors?. . . Tout ce qui reste là, en fait d'architecture, comme témoignage sublime d'un art impéris-

sable, fut sauvé par les « reîtres ». Je ne puis que sourire. Le herr professer est vexé.

— Vous ne croyez pas nos journaux?

Je pourrais lui répondre que c'est mon devoir strict, comme Français, comme soldat. J'aime mieux exposer les raisons qui rendent suspecte leur presse, lui opposer Reims et Arras, tant de villes martyres confirmant la triste coutume des armées allemandes d'incendier et de détruire.

La conversation continue. Le herr professor, maintenant, parle des raisons de la guerre :

— C'est pour son existence, pour sa vie de demain, pour son libre commerce que l'Allemagne verse le sang précieux de ses fils, et non pour .s'agrandir. Nos terres nous suffisent.

J'objecte les projets connus d'un pangermanisme imbécile, les ambitions sans frein de la ligue allemande, navale et militaire, coloniale aussi. Je reconnais à l'Allemagne le droit de lutter pour la vie, mais je fais observer que ce droit comporte en lui-même un respect du droit identique chez les peuples voisins. Or, qui voulut la guerre? Qui la prépara dès longtemps? Qui fut brutal sans cause, cynique sans excuse? N'est-ce point l'Allemagne avec sa puissante

marine, son armée formidable, sa diplomatie orgueilleuse? Si le sang de ses fils lui paraît précieux, pourquoi le répandre à cette heure et n'avoir point pressé son alliée l'Autriche, lors de Serajevo, lorsque Londres et Paris faisaient de sincères efforts pour diminuer le danger?... Qui déchaîna, en août, les horreurs de la guerre, assumant pour jamais, devant l'histoire et devant Dieu, la responsabilité écrasante du geste décisif? Qui donc, à ce moment, nia pour la Belgique le droit d'être honnête et vaillante, de vivre sa vraie vie, de défendre avec héroïsme un sol inviolable et sacré?

Le herr professor se recueille. Va-t-il légitimer, comme a fait le pouvoir, dès décembre dernier, l'acte que je signale? Non! il n'en parle pas. Il me cite plutôt cette vieille loi des atomes qui se cherchent et qui se soudent. L'Allemagne était forte. Auprès des grands États puissamment organisés et armés, tous les petits États sont une anomalie. Ils doivent disparaître, être un jour absorbés. Quant à sa préparation militaire, qui lui en fait grief? La Russie, occupée depuis tantôt dix ans à fortifier, à refaire sa formidable armée? L'Angleterre, inquiétée

par les progrès énormes des Allemands sur mer? La France, « revancheuse », qui se signalait par un vote : retour à la loi de trois ans? C'est ainsi qu'on écrit l'histoire. Peu importent les faits, les dates ou les chiffres! La représentation que l'homme peut s'en faire, quand cet homme est un Allemand, cela importe seul!... Il parle d'ailleurs avec force. En lui, le sectaire paraît. Son teint, devenu rouge brique, et ses gestes cassants dénoncent l'émoi du prophète : — Et qu'importe cela? Une guerre pareille peut se passer d'excuse! Nous avons violé la Belgique. Qui le reprochera si nous somme» vainqueurs? Je vous dis, c'est la grande époque l Jamais le monde n'avait vu, ne re verra pareil. Regardez à l'Ouest : nous ne sommes pas à Paris ; mais nous tenons le Nord, les plaines de Champagne, l' Argonne avec la Woëvre. A l'Est,^ c'est plus frappant: nous culbutons les Russes; nous allons marcher sur Przemysl, car la Galicie est ouverte. Nous la purgerons d'ennemis. Varsovie tombera. Lemberg et Riga seront prises. Le mois d'août nous verra vainqueurs, traitant à Pétersbourg, libres de reporter ailleurs nos forces disponibles. La Russie muselée, votre

«ffort sur Constantinople deviendra inutile. Il vous coûte déjà bien cher ! La France comprendra que continuer cette guerre c'est aller au désastre. Elle traitera, c'est certain. L'Angleterre sera brisée, amputée de sa flotte, de ses colonies merveilleuses. Alors, mais alors seulement nous poserons le glaive. Plus de guerre possible. L'Autriche est déjà allemande. L'armée sera commune; les finances et le commerce ne feront qu'un seul tout. Nous aurons la puissance que rien ne peut briser. La paix deviendra éternelle. Nos ennemis eux-mêmes reconnaîtront alors que notre victoire allemande était indispensable. C'est l'heure de la destinée. La kultur allemande devait tôt ou tard s'imposer. Nos sciences sont les premières ; notre philosophie n'a jamais été dépassée; nos littératures sont saines. Nous diffuserons tout cela. L'avenir est à nous. Nous serons les amis, les protecteurs des peuples faibles (!). Ceux qui sont restés à l'écart viendront un jour à nous. Je vous dis que c'est pour le monde, dans un but supérieur, pour détruire à jamais la guerre, que nous avons fait cette guerre. Et je vous demande à mon tour : avons-nous besoin d'une excuse?... Ne

comprenez-vous pas que ce but est très beau? La visite a duré deux heures. Le docteur s'impatiente. Lui, du moins, me connaît : il n'espère pas me convaincre. Il répondra pour moi :

— Non, Herr Professor. La victoire, la seule désirable, c'est celle de la France et de nos ennemis. Du moins, celui-ci la désire. Il y croit fermement.

Le herr professor est navré. Sa surprise m'amuse.

— Ahl vous croyez encore? Après ce que j'ai dit?

— J'y crois davantage peut-être. J'y crois parce que je la désire, cette victoire proche, et que je suis sûr de moi-même et de ma volonté; parce que je devine la France prête à résister jusqu'au bout!

— Mais nos succès pourtant? Mais notre puissance guerrière? Mais votre offensive brisée, vos efforts inutiles pour percer un front dégarni?

— Ces succès n'empêcheront rien. La puissance est un fait; l'usure est un autre. La France attend son heure, et cette heure viendra!

19 mai. — Une joie, et très grande : on m'apporte des livres, des livres français qui plus est. Je les parcours, avide. La Fontaine, les Fables; Mme de Staël, son volume sur l'Allemagne; les Poésies nouvelles, de notre grand Musset; Voltaire, le Siècle de Louis XIV; Molière, Racine, Corneille. J'ai le Cid! J'ai le Cidt Et c'est un plaisir enfantin.

Oh! l'ivresse des mots, la griserie des phrases! Tout cela, je le connaissais pour l'avoir discuté, attaqué, défendu. J'ai l'impression exquise de le découvrir tout à coup. Je l'avais lu très mal; lit-on bien à quinze ans? Aujourd'hui je suis en extase! Lire ici du Musset, dans un hôpital allemand, tandis que des voix d'infirmiers égrènent leurs mots durs! Toute la France est là, celle que nous aimons, avec ses talents, son génie, sa langue claire et souple, l'aigrette étin celante que met sur une idée le pétillement de l'esprit. Et Alphonse Daudet lui-même! Car j'ai Jack dans les mains. Les Contes du lundis Sapho sont sur ma table. C'est trop de joie en un seul jour I

Ah! qu'ils aillent un peu promener leur moue ennuyée sur la terre d'exil, tous les détracteurs

de nos gloires, tous nos enfants terribles négateurs de talents. Qu'ils aillent, les Français qui n'aiment pas Hugo, manger le pain amer des prisons allemandes. Et qu'ils lisent là l'épopée!...

20 mai. — Nous vivons des jours sombres. Les journaux allemands sont remplis d'allégresse. Les Russes battent en retraite. « Przemysl est menacée. » Du moins le docteur m'en informe. Nous avons foi quand même dans le succès final.

Au point de vue entrée en scène des troupes italiennes, l'énervement croît en mesure. Il semble qu'il existe un lien entre les efforts allemands au delà des Karpathes et les voyages de Bûlow^ dans la capitale italienne. La plupart des journaux parlent d'une tension entre l'Italie et l'Autriche, mais sans croire encore à la guerre.

22 mai. — C'est fait. J'ai en mains VExtrablatt. Il est tiré en noir sur du papier rosé. On y lit la déclaration de guerre. L'ambassadeur italien à Vienne a déjà dû quitter la ville. Les

commentaires sobres de la presse contrastent fortement avec l'irritation du peuple. « L'Italie traître à sa parole! L'Italie violant le traité qui la liait hier aux empires du Centre I L'Italie devenue pirate, jouant ici le rôle du troisième larron I » Ces mots se retrouvent partout. La Frankfurter Zeitung fait plus simplement remarquer l'importance médiocre de cette entrée en . scène. L'effort de l'Italie sera localisé. La nouvelle suivant laquelle cinq cent mille Italiens seraient concentrés à Turin pour renforcer le front français fait sourire le grand journal. L'intérêt allemand commande toutefois d'éviter la rupture. La Roumanie est là, forte de son traité avec la nation italienne. Ce traité, défensif, ne l'oblige pas à marcher. Mais que l'Allemagne s'en mêle et tout l'appareil se déclanche. Et pendant ce temps on trépigne, on chante, on boit, on crie. Dans la rue la foule s'empresse sur le passage des soldats. Un bataillon d'infanterie s'embarque aujourd'hui pour l'Autriche. Des fleurs au canon des fusils. Des fleurs autour du casque. Haut le cœur, mes Teutons! Un nouvel adversaire, c'est un peu plus de gloire 1 Le docteur le dit en riant, paraphrasant un mot

illustre : « Nos ennemis sont si nombreux que le soleil lui-même ne peut les voir tous à la fois. » Je le rabroue d'ailleurs et de verte façon. N'a-t-il pas parlé de l'honneur, de l'Italie menteuse, parjure à sa foi? « Trahison. » Mais ce mot dans sa bouche à peine retentit, que je lui rappelle Leipzig.

— Qu'ont fait les Saxons ce jour-là? Qui de vous leur fît un reproche? Ils avaient trahi, cependant, lâchement, bassement; trahi à l'heure de la lutte, et non comme les Italiens demeurés maîtres de leurs armes, libres de suivre enfin et de réaliser leurs aspirations nationales.

— Ça n'était pas pareil.

Oui, je connaissais la réponse. Pour eux, ça n'est jamais pareil. Car tout est permis à la force. Rien n'est légitime ou sacré. Il m'expose aussitôt le plan de guerre de l'Autriche.

— Une armée importante, composée d'un tiers d'Allemands. Nous lui envoyons des soldats, mais ces soldats sont volontaires. Ils revêtiront pour combattre le costume autrichien. Notre armée prendra l'offensive. Avant quelques semaines, nous sommes à Venise.

— Venise, juste ciel I

Un mauvais démon me taquine. Et je mets les pieds dans le plat :

— Venise, après Louvain, c'est presque indispensable. Quand la détruirez-vous ?

Il n'a pas compris l'ironie.

— Il y a à Venise des arsenaux très importants. C'est une place forte.

Il paraît très sérieux. J'ai envie de le mordre.

26 mai. — C'était prévu. Venise est bombardée. Le communiqué allemand parle de l'arsenal. Les bombes sont tombées sur quelques travaux de défense... Mais je ne le crois pas. Ma haine se repaît de détails tout imaginaires. J'ai écrit : ma haine. Mon Dieu! mais puis-je faire moins? Peut-on ne pas haïr, du profond de soi-même, des monstres aussi dangereux?... Venise après Louvain 1 Quel artiste jamais le leur pardonnera?. . .

29 mai. — Un sous-officier alsacien, qui fut de service deux mois aux portes de Hollande, me confie ce secret :

— Quand nous aurons vaincu, nous devrons prouver à ce peuple notre reconnaissance. Il a

fait en notre faveur beaucoup, et sans compter. N'étant pas les maîtres sur mer, nous avions besoin d'un pays qui, sous son pavillon, pût nous ravitailler. La Hollande était ce pays. Elle a des colonies; donc, rien de plus facile. Les vaisseaux de guerre ennemis doivent laisser par force passer les produits qu'elle amène de ces colonies dans ses ports. Et nous eûmes ainsi du blé, en quantité moyenne, du riz, du cacao, du thé, des matières premières. Il est bien évident que ce petit pays n'aurait pu, à lui seul, faire vivre notre nation. Mais les Allemands sont très -sobres. En se rationnant dès décembre, ils n'ont manqué de rien. A présent, la récolte est là.

— Selon vous, ai-je demandé, sans l'appui de la Hollande, ou plutôt son appoint, l'Allemagne fût-elle parvenue à la récolte proche?

— Non, je ne le crois pas. Il s'en fût fallu de très peu, un mois, deux mois peut-être; mais la famine était certaine.

— Et, pour une autre année, quels seront les moyens dont disposera l'Allemagne?

— Sa récolte d'abord. Mais celle-ci est maigre. Nous avons toujours importé de grosses quantités. Dès maintenant, c'e.st impossible. L'Aile-

magne, de plus, a dû consommer ses réserve» de grains, de pâtes et de viandes. Le troupeau national est fortement atteint. Ce qui existait en Belgique, dans le nord de la France, fut consommé sur place ou dirigé vers nos pays. On a bien, en Belgique et dans les pays envahis, ordonné l'ensemencement. Mais nous ne pouvons oublier que le résultat sera mince. La population restée là est à la charge de l'empire. Ma conviction intime, appuyée sur ces faits, est qu'on a trop parlé, beaucoup trop tôt surtout, de disette outre-Rhin. Ce danger n'était pas si proche. Il existe pourtant. Il se fait même plus pressant, à mesure que le temps coule. Mais sera-ce pour février, pour mars ou pour avril?. . . Les Allemands eux-mêmes ne pourraient vous le dire. Mais je sais qu'ils ont peur...

Et je note la chose sans la souligner davantage.

30 mai. — Toujours des succès au front russe. On nous casse la tête avec des détails incroyables. Les soldats russes manquent d'armes; ravitaillement impossible, etc., etc. Les cloches se mettent en branle; les liabitants pavoisent. Le

docteur, lui, n'est pas en reste. Une grande carte à la main, il m'explique en détail la manœuvre allemande : les tenailles qui, de Galicie et Riga, vont se tendre pour enserrer toutes les armées russes.

A signaler que Hindenburg baisse dans la faveur des foules. Mackensen paraît l'éclipser. Que de cartes postales avec le buste du héros ! . . .

2 juin. — De l'autre côté de la rue, une épicerie est ouverte. Sur le bord du trottoir, la gérante étale des fruits. Des cerises d'abord, de qualités diverses : roses pâle au contour poli, grosses rouges sucrées, bigarreaux de la Forêt- Noire, et jusqu'à des griottes. Puis des bananes et des noix.

Les convalescents allemands font une navette incessante entre le lazaret et cette épicerie. En échange de 20 pfennigs, ils reçoivent un grand cornet des éblouissantes cerises. Et c'est en regardant vers nous, en nous adressant leurs noyaux, dans un geste moqueur, qu'ils les croquent sous nos fenêtres.

Ma philosophie s'en émeut. J'essaie d'oublier les cerises. Je ferme la fenêtre; mais je garde le

souvenir, pâles ou rouges et tentants, des beaux fruits défendus, sur leur lit de feuillage. Mes camarades sont vexés. Ils eurent beau, hier, tàter pendant une heure l'infirmier de service; ce fut peine perdue.

— Acheter des cerises?... Ça n'ose pas être permis!...

M... en devient neurasthénique, et je le raille doucement, cependant qu'à part moi, j'écoute le désir moqueur reprendre son antienne : « Oh! manger des cerises, ne fût-ce qu'une fois! »

Petit désir, petit souci.

3 juin. — Encore une visite : c'est un professeur de Strasbourg, homme d'un certain âge, et plus intéressant que celui d'Offenburg. Il dit « aimer la France dans ce qu'elle a de bon ». Il ne cèle pas sa surprise devant notre valeur.

— Je ne vous savais pas cette capacité d'attente. Nous avions trop compté sur les nerfs des Français. Nous reconnaissons aujourd'hui que ces nerfs sont solides, bien trempés, résistants.

Bien entendu, ce sera vain. La défaite est fatale. Il plaint la noble France. Les éloges qu'il lui décerne amènent ce regret :

— Votre place était près de nous. La France unie à l'Allemagne, c'était un beau règne assuré, l'extension pacifique de tout ce qui est grand, cultivé, beau et noble.

Grand, cultivé, beau, noble, je prends tout cela pour la France... Il m'avoue d'ailleurs, à voix basse, qu'il était un peu avancé au point de vue idées; dirai-je : démocrate? Mais, depuis cette guerre, le militarisme prussien ne l'épouvante plus. Il le découvre bon, utile, nécessaire.

Nous parlons des Anglais. Sa baine pour eux est très grande. Il voudrait me l'inoculer.

— Croyez-vous, après cette guerre, si vous êtes vainqueurs, qu'ils vous rendront Calais?

Il m'exprime, très simplement, l'opinion allemande, le sentiment du peuple pour les alliés actuels :

•=- Pour la France, monsieur, notre peuple a de la pitié... Pour l'Angleterre, de la haine; pour les Russes, de l'indifférence; pour la Belgique du mépris.

Et allez donc! Comme c'est simple!

Ses arguments touchant le début de la guerre n'ont rien de vraiment décisif. Qu'on en juge plutôt :

— Mais la preuve, monsieur, que vous nous avez attaqués, c'est que vos soldats occupaient, liuit jours avant la guerre, des villages d'Alsace.

Je ris, et de bon cœur.

— Comment, Herr Professor, vous habitez Strasbourg, et c'est vous qui parlez ainsi?

Il s'arrête, gêné. C'est très compréhensible. Au mois d'août, l'an dernier, il était en voyage. Il a lu les journaux et, bon Allemand, il a cru.

Quand je lui parle de l'histoire :

— Les peuples, me dit-il, forgent à leur gré leur histoire. Les forts la modifient; les faibles la subissent.

Quand je lui parle de la force comme d'un moyen méprisable à opposer au droit :

— Ce dernier, me dit-il, est l'argument des faibles. Un peuple fort a seul des droits.

Et notre entretien se termine sur ces mots symboliques, dignes à jamais d'illustrer la philosophie d'un Nietzsche :

— La force et le droit, clier monsieur, restent incompatibles. L'Allemagne devait choisir. Elle a tiré le glaive. Vive le glaive, donc, qui modifie le droit et nous le rendra favorable !

Pour un démocrate, vraiment...

4 juin. — Plus je vais, plus ils m'exaspèrent. Ils froissent en moi la raison, l'instinct des vérités les plus essentielles, l'élémentaire conscience du doit et de l'avoir, le besoin d'un honneur collectif et particulier. De nos causeries journalières, des discussions courtoises soutenues avec le docteur, il me reste une meurtrissure, et comme une détresse. Je vois intensément tout ce qui nous sépare : lui, le Germain rempli d'orgueil, dont la naïveté surprend et déconcerte, dont les aphorismes révoltent; moi, le jeune Français apte à s'illusionner, et qui bâtit son rêve sur le fondement menacé du droit universel. J'avoue que je suis effrayé. L'avenir m'apparaît bien sombre. La victoire complète ne me rassure pas. Les fruits qu'elle peut nous donner n'aboliront pas ce fait grave : la cohésion puissante de la race germaine, cohésion pour le mal, pour l'emprise brutale sur les races qui l'environnent, puisque ce peuple-élu n'abandonnera qu'un moment son rêve de domination et d'hégémonie mondiales. Une perversion de l'instinct, une éducation spéciale expliquent sans doute l'esprit; « l'Allemagne au-dessus de tout, » c'est le fait : il de-

meure. Il domine la cause, telle une menace terrible pour le lendemain de la paix.

Ce lendemain m'inquiète : aujourd'hui la France est en armes, donnant au monde entier un spectacle sublime. La guerre se poursuit avec ses revers passagers, ses victoires et ses défaites. Je sais que rien, chez nous, ne sera négligé pour que nous ayons le dessus. Mais après, mais plus tard?... Quand les journaux boches sont pleins de projets et d'appels, concernant cette unique fin, et quelle que puisse être l'issue de ce combat : renouer aussitôt, dès le lendemain de la guerre, les relations commerciales avec les pays d'outre-mer, voire avec ceux qui, hier encore, étaient les ennemis, avons-nous songé à cela? S'occupe-t-on, en France, de préparer et de conclure quelques accords sérieux, nouant autour de l'Allemagne un réseau ténu et puissant qui étranglera son commerce? L'hégémonie sur mer aura-t-elle le résultat de permettre à nos commerçants une avance sérieuse dans la course que mèneront leurs concurrents germains?... J'éprouve un peu d'incertitude. JJ'envisage avec peine l'avenir aussi de l'Europe, si le bloc actuel des dé-

fenseurs du droit devait présenter des fissures dès le lendemain de la guerre. Celle-ci ne finira pas avec la dernière bataille. Elle continuera sur les champs moins sanglants de l'activité générale, et nos ennemis la prévoient; que dis-je, ils se préparent. Même humiliés, vaincus, ils croiront encore à la force et tendront vers leurs fins avec la même ardeur. Car, n'oubliant rien des victoires et n'apprenant rien des défaites, ce peuple trouve dans sa foi aux arguments du glaive des causes d'être fier du résultat atteint et des raisons, moins nobles mais combien dangereuses, d'escompter sa revanche et d'aiguiser ce glaive en vue des combats à venir.

5 juin. — Discuté cinq minutes avec un notable alsacien, mais pas francophile du tout. Il se plaint que les sentiments de l'élite alsacienne se soient modifiés depuis le début de la guerre. « Chacun.se tait, dit-il. Mais le bruit lointain du canon a remué les cœurs. Et chacun fait des vœux pour la victoire de la France. » Dans la bouche d'un Allemand, cet aveu a quelque saveur.

Je le taquine un peu sur son dévouement

passionné à la personne du « grand kaiser ». Vient-il pas, tout à l'heure, — lorsque je lui disais que, pour mener à bien les opérations militaires, sur un front aussi gigantesque, il faudrait un Napoléon, — de me répondre tout de go :

— Et qui vous dit, monsieur, que notre empereur en personne n'a pas le talent militaire, la valeur d'un Napoléon?

Je ris, comme on le pense. Puis je lui apprends gentiment l'anecdote suivante, que je tiens d'une source sûre : Guillaume II, se rendant à l'armée, aurait traversé un matin la ville de Rethel. Seulement, pour diminuer autant qu'il est possible les risques d' « accidents », l'impérial visiteur voyageait en automobile décorée sur toutes ses faces de l'emblème de la Croix-Rouge. Son escorte faisait de même.

Le rapprochement est piquant. Voit-on Napoléon, à la veille d'une bataille, caché dans un fourgon afin d'éviter les obus?...

7 juin. — Le docteur H..., ce matin, se trouvait dans la salle lorsque parvinrent des colis. Un sous-officier, devant nous, les déficela sur

la table, étala tout le contenu, et le destinataire en prit livraison sans retard. Le docteur, aussitôt, de faire remarquer la correction parfaite du gouvernement allemand. Je lui opposai Montigny, les pratiques honteuses dont nous étions victimes, le vol dans les colis de toutes les matières dites alimentaires. Il ouvrit de grands yeux, se déclara surpris.

8 juin. — Przemysl est tombée cette nuit. A l'aube, ce matin, le concierge entrait dans la chambre, portant des oriflammes, des drapeaux badois et prussiens. Il riait en les déployant. Le docteur est venu ensuite. « Suis-je pas bon prophète? » Je n'ai pas répondu; il n'a pas insisté.

10 juin. — Un curé en tenue, et qui fait du service, c'est déjà surprenant, du moins en Allemagne. Et puis, il y a la manière. Or, celui d'Offenburg, par son grade de lieutenant, est chargé de veiller au bon fonctionnement de la compagnie d'infirmiers. Hier, donc, il est venu sans se faire annoncer. C'était l'heure du jour où les braves gens sont à table. La sentinelle

qui nous garde, sans être de ce nombre, faisait comme les braves gens. Les sœurs de l'hôpital ont toujours pour les sentinelles, bien que les soldats de service mangent à la caserne, quelques attentions culinaires. Et Pitou mangeait des pruneaux.

Arrive le curé botté. Un cri bref; le soldat s'étrangle. Du revers de la main, l'assiette est renversée. Les pruneaux roulent sur le sol. Et quel chahut, vraiment! Nous n'en revenions pas ! Pitou sera puni.

Mais Sœur Arnolda me confie que c'est un curé un peu vif, dur pour lui et pour tout le monde... Oui, il m'a bien semblé.

12 juin. — Je deviens paresseux. J'écris de moins en moins souvent. J'ai si peu de chose à noter. Ce matin, cependant, le docteur est venu me prendre pour aller au bureau. B... fut invité à me suivre. Le generalartz voulait nous entendre au sujet des plaintes de Metz, dont le docteur H... lui-même venait de l'informer. Je lui fis le récit de ce que j'avais vu, et je donnai deux noms. B... lui en donna un troisième. Il fut entendu qu'une feuille recevrait, le soir même,

âl6 AUX MAINS DE L'ALLEMAGNE

notre déclaration et qu'une enquête serait faite.

— Si des docteurs ont fait cela, ils méritent d'être punis. On n'a pas le droit, ni à Metz, ni à Offenburg', nulle part, de prendre aux prisonniers la nourriture qu'ils reçoivent.

Bon; mais je suis tranquille. Si cette enquêtelà donne des résultats!...

20 juin. — Je suis à peu près rétabli. Je n'ai pas noté les étapes. On se lasse de soi. C'est tellement la même chose : une opération vous recouche : la souffrance aussitôt revient vous tarauder; puis elle décroît, elle cesse. On se lève un beau jour. Et la vie recommence. Je constate pourtant avec satisfaction que la cicatrice actuelle sera beaucoup moins large. L'os n'a jamais paru. Les nerfs restent tranquilles. Et j'éprouve un regret : n'être pas venu tout de suite de Saint-Mihiel ici.

22 juin. — Les Allemands vont manquer de benzine. Du moins ils la réservent à leurs autos et avions. Pour laver les plaies maintenant, on se sert de l'éther.

23 juin. — Quel dommage, vraiment, que je ne sois pas peintre, ou caricaturiste. Notre Frau-Kommando aurait les honneurs de l'album. Que je la présente d'abord : hauteur, 1 m. 80. La largeur : mettons 140. Ce sera suffisant encore qu'inexact. Nationalité : Allemande, actuellement toutefois, car son qua- ;trième mari était Américain. L'Allemand, il est vrai, est fait comme le nègre : il peut changer de nom, de climat et de langue sans perdre jamais sa couleur.

La Frau-Kommando est très riche. C'est pourquoi elle a sous ses ordres tout le personnel féminin de l'établissement. Gare à qui lui résiste ! Cette femme est un vrai dragon. Elle n'aime pas les Français et dit à tout propos que nous sommes trop bien. Partant, les sentinelles tremblent dans leurs bottes de guerre, lorsqu'un rappel à l'ordre leur vient de la Frau-Kommando.

Un exemple récent : hier, vers les quatre heures, nous étions assis sur nos bancs. Notre promenade est très courte : une heure chaque jour, et sur la place de l'église, c'est-à-dire en public. De tout petits enfants, — les enfants

n'ont pas d'ennemis, — causaient avec nous gentiment. La sentinelle laissait faire. Quel danger, n'est-ce pas? Une forme massive, au risque de n'en pouvoir sortir, s'encadra tout à coup dans l'une des fenêtres. Des aboiements sortirent d'une gorge. Le soldat, aussitôt, se mit au garde-à-vous, reçut sa bordée de mots propres, puis nous fit rentrer illico. Nous étions stupéfaits. Dans l'escalier, nous avons croisé la mégère. Croisé est inexact; sa corpulence est telle qu'il nous faut rebrousser chemin, venir sur le palier plus large, afin de laisser au grand corps passage suffisant. Une flambée de pourpre allumait ses pommettes. Et la sentinelle reçut,

toujours au garde-à-vous, un complément choisi à sa bordée d'injures. J'ai dit à haute voix : — Eine Frau-Kommando?... Haben-sie dos in

Deutschland? ^

Le mot a fait fortune. On l'a rapporté à la

dame; et, depuis ce temps-là, son œil bleu me

foudroie, lorsque dans le couloir nous nous

regardons au passage.

25 juin. — « Jeanne d'Arc et les Allemands. » Ce serait — j'en prévois le charme, — un

A OFFENBURG IN BADEN îl»

volume piquant. Hàtons-nous d'ajouter que, bien qu'ils revendiquent, comme Lorraine, l'héroïne, les sentiments admiratifs des herr professors allemands n'ont rien pour nous déplaire. Mais je veux noter le bon tour qu'il me fut donné de jouer au complet vert-olive un de ces derniers jours. A l'heure des visites, le herr professer, souriant, s'avance dans la chambre, précédé du docteur. Quelques phrases banales, puis il énonce, dans ces termes, l'objet de sa visite.

— J'ai parlé à mes grands élèves de Jeanne d'Arc et de Monsieur Barrés...

Je réprime un sourire...

— ... Or, il se produit, paraît-il, un mouvement en France en faveur de cette héroïne ; on veut lui décerner des honneurs qui, quoique tardifs, nous semblent légitimes, créer une fête officielle. Nous, traditionalistes, nous ne comprenons pas pourquoi vous avez attendu, et je voudrais avoir, de vous, écrit sur quelques feuilles, un récit des raisons lesquelles semblent motiver un retour à ce culte de la grande guerrière. Ce serait commode pour moi, je lirais avec mes élèves.

Me voici bien perplexe... Je me demande tout d'abord si cette offre naïve ne contient pas un piège. Je regarde en face mon homme. Il est attentif et ému. Son masque est trop paisible pour cacher un mauvais dessein. Une pensée moqueuse traverse mon esprit. « Attends, herr professor ! Je vais te satisfaire, ou tu serais bien difficile. »

Et souriant, aimable, j'acquiesce à sa demande. Mon travail sera prêt ce soir. Qu'il revienne vers les six heures... Je me mets à la tâche. Mes camarades, intrigués, lisent pardessus mon épaule. Je noircis sept ou huit feuillets, puis je leur en fais la lecture. Bien entendu, je glisse sur les causes navrantes de l'ingratitude française, — de beaucoup de Français, — envers l'héroïque bergère. Je m'attache plutôt à légitimer, à décrire l'émotion du peuple français devant les hordes sombres foulant le vieux sol national. Je dépeins en quelques mots rudes la douleur et les cruautés de l'envahissement; j'établis comme un parallèle entre les circonstances d'alors et d'aujourd'hui : la France envaliie, mutilée, ses armées battant en retraite devant l'envaliisseur, et j'évoque, au foyer, les

A OFFENBURG IN BADEN 2fl

femmes en prière, les enfants à l'école. Quoi de surprenant si l'image de la grande Française a surgi tout à coup, s'est imposée à tous comme un témoignage sublime de ce que peut la foi, comme un exemple surhumain de courage et de volonté, de patriotisme et d'amour?...

Le style est un peu provocant, les mots sont en bataille; les idées se hérissent, comme pour piquer le Germain. Mais bastl je n'en ai cure.

Ma copie est sous enveloppe, et, dès que vient le soir, je vais la porter, sans sourire, au herr professer enchanté. Je suis intrigué, je l'avoue, et je me demande, sceptique, s'il lira ma prose française à ses élèves boches...

Quinze jours ont passé : je ne l'ai pas revu... Quand j'ai demandé au docteur ce que devenait son ami, il m'a répondu, très sérieux, que des examens en grand nombre le retenaient à son gymnase. Et j'ai fait semblant de le croire. Mais notre Jeanne d'Arc y est pour quelque chose. Cela, j'en jurerais.

25 juin. — Après Przemysl, Lemberg; mais nul prisonnier, nul butin. Les Russes battent

en retraite sans se laisser couper. Le docteur me dit en riant :

— Restez encore un mois, et Varsovie est prise. J'ai le plaisir moi-même de vous apporter la nouvelle.

Qu'entend-il par cette expression : Restez encore un mois? Suis-je désigné pour un camp?. . .

26 juin. — Sœur Arnolda m'a vu tout triste. Elle est venue à moi : « Toujours, toujours écrire! » J'ai souri sans répondre. Mais j'ai bien compris son élan. La retraite russe me peine. Le docteur et les infirmiers manquent souvent de tact. Dans son cœur, elle en souffre. La femme a des divinations, et la sœur des pitiés. Elle cherclie comment me manifester ces dernières. Elle trouve bientôt :

— Voulez-vous venir à l'église? Après la promenade, je demanderai au soldat.

J'acquiesce simplement. L'église est à cent mètres. A l'heure fixée, m'y voici. Sœur Arnolda est toute seule. Elle a refusé le secours d'une sentinelle teutonne. Nous entrons bientôt dans l'église. C'est un monument tout récent. Il date de dix ans, je crois. Sœur Arnolda me quitte

pour aller prier dans un coin. Moi, je fais le tour à pas lents. Mes béquilles sont silencieuses. Mon unique pied, sur les dalles, étouffe le bruit de son pas. Quel mélange d'architecture 1 Du byzantin et du moderne, mais le premier teutonisé. Un fouillis de peintures. Ç à et là pourtant un tableau, un crucifix de prix, des essais d'oeuvres d'art. Les vitraux sont quelconques. Ce sanctuaire paraît vide, en raison même du fouillis. La seule ressemblance avec nos églises françaises vient du silence grave, auguste, reposant. Ce silence m'apaise. Il pénètre mon moi, laissé à vif par la souffrance. Et je prie le Dieu des Français.

Au milieu du chœur, un cercueil, symbole de la mort en guerre, recouvert d'un drap noir. Une croix d'argent est dessus. Aux quatre coins, des cierges. Je m'assieds un moment; car je suis fatigué. J'observe autour de moi. Constamment des fidèles, uniquement des femmes. Les gestes ont l'air mécaniques. Rien de cette souplesse qui, même dans l'église, distingue les femmes chez nous. Un pas d'automate plutôt. Le genou plie, le corps se penche. Elles partent du même pas. Le regard me cherche de biais.

Ce regard est quelconque, sans rien de cette flamme montée du foyer intérieur, que bien des femmes de chez nous m'ont permis de voir au passage, par les soirs de tristesse, et dans une ville inconnue, quand j'allais recueillir mes pensées devant le Dieu d'amour.

... Sœur Arnolda me tire de cette rêverie.

— Vous n'avez pas vu l'autre nef?...

L'église est en forme de croix. Je suis mon

guide blanc. J'ai l'air de m'attarder devant des détails de dorure. Le visage de la petite Sœur paraît tout rayonnant. Alors, j'ai trouvé beau?... Aussi beau que chez nous?... J'esquive la réponse; mais je dis tout de même :

— Quelle grande paix dans ces murs !

Pauvre Sœur Arnolda! Je suis si loin d'elle,

vraiment. Pourtant sa bonté nous rapproche, ce en quoi la sincérité de son âme apparaît, la douceur de ses mains et sa pure voix cristalline, puis la grâce apaisante de son beau sourire d'enfant.

27 juin. — La Frankfurter Zeitung s'est signalée, ces jours derniers, par un réquisitoire

contre les procédés français envers les prisonniers. Car les prisonniers allemands — qui l'eût cru en Europe? — sont mal nourris, traités honteusement, relégués dans les pays chauds et gardés par des nègres!... Cela surtout leur est sensible. Toute une immense feuille, la première du grand journal, contient ces doléances. Et au-dessus s'étale, en caractères formidables, ce titre sanglant et vengeur : Une ignominie de la nation française.

J'ai lu tout au long le factum que le lehrer m'apporte. Il a surveillé mon regard, pendant cette lecture, l'expression de mes traits. En lui rendant la feuille, je me suis mis à rire et puis j'ai haussé les épaules.

Pour me venger, ce soir, j'ai montré au docteur des lettres de ma femme. Il y est question, longuement, de prisonniers prussiens occupés, dans le Gers, à la construction d'une ligne. Ils travaillent, c'est vrai; mais leur nourriture est superbe : 800 grammes de pain, le bon pain blanc de France; 300 grammes de viande fraîche, veau, bœuf ou bien mouton; 800 grammes de pommes de terre ou légumes divers, demi-litre de vin; tout cela par homme et par jour, sans

parler du café, des épices, de la salade, des suppléments divers qui leur sont accordés.

Le docteur a fait la grimace, puis il a répondu :

— Nous ne pouvons donner ce que nous n'avons pas.

28 juin. — J'ai eu l'occasion de parler, au cours de ce journal, des feuilles que les Allemands créent pour les prisonniers. A Metz c'était l'ahurissante Gazette de Lorraine, la vipérine et déplaisante Gazette des Ardennes. Ici, bien entendu, nous avons un nouveau journal : les Nouvelles hebdomadaires , de Cologne-sur-Rhin. Les articles sont anonymes, et, bien que moins amers peut-être, moins chargés de rancune, de colère ou de haine à l'égard des Français, tout aussi dangereux.

J'ai sous les yeux le numéro du 15, dont les quatre pages abondent en détails savoureux sur l'épuisement de nos forces (f).

Un essai historique, « la Trahison de l'Italie », occupe la deuxième page. Au bas de celle-ci, un écho nous apprend que la dernière statistique des approvisionnements chez les Boches fait

ressortir un excédent de 8 968 929 quintaux de farine. C'est pour cette raison, sans doute, que l'on nous alloue en moyenne de 75 à 1 00 grammes de pain chaque matin?...

Pour les pommes de terre, le résultat est identique. Et la feuille conclut : « La consommation peut, sans crainte, revenir à la norme du temps de paix. »

Une note plus gaie fait suite au récit imagé « A travers la Belgique » (de l'envoyé [très] spécial du Journal de Genève.) Ce dernier aurait admiré, seul intact au milieu des ruines, l'hôtel de ville de Louvain. Et la rédaction d'ajouter, avec appel de note : « Si cet hôtel de ville a bravé l'incendie, c'est grâce aux officiers et soldats allemands qui, au péril de leur vie et sous les coups de feu des habitants (!), ont mis tout en œuvre pour sauver le célèbre édifice. » L'Histoire allemande est aimable. Elle nous apprendra un jour que les bons bourgeois de Louvain se sont rôtis eux-mêmes...

Les dépêches, enfin, du quartier général occupent la dernière page. J'ai pointé, le crayon en main, le chiffre exact des prisonniers du 5 jusqu'au 9 juin, et ce chiffre est vraiment

unique : 61 860 prisonniers, sans parler des. canons, des mitrailleuses enlevés, etc., etc.. Comment être surpris, devant des sottises pareilles, que le peuple allemand garde sa confiance dans le succès final?...

D'autres moyens de propagande ne répugnent pas au Germain. Je passe sous silence les distributions de revues; Die Woche est toujours, du nombre. Mais je veux signaler le petit opuscule : « Prières à l'usage des soldats français (1) ». Page 6 de cet opuscule, et au haut de la page, on lit la prière suivante :

Éternel Dieu, Père tout-puissant. . .

Tu nous as conduits en captivité pour nous faire rentrer en nous-mêmes et rechercher ta face. Seigneur, nous avions renié et tu nous as rejetés et châtiés. Nous reconnaissons que nous avons mérité ton juste courroux et nous te suppUons de nous pardonner, d'ouvrir les yeux à notre pauvre peuple français et de le ramener à toi comme tu as toujours ramené le peuple d'Israël malgré toutes ses

révoltes...

Amen.

(1) Herausgegeben vom Landesverein fûr Innere Mission in Bayern, Nttrnberg, Schweineauerstrasse, 11.

J'ai relu plusieurs fois, et d'abord je fus stupéfait, non que ces courtes lignes aient l'importance exceptionnelle d'un document de guerre, mais pour la tendance avouée, pour le sérieux du ton, le je ne sais quoi convaincu, et qui cherche à convaincre, des théologiens de la Sprée.

Pour l'Allemagne religieuse, la France de Renan est à châtier sans pitié. Mais, étant donné les souffrances que vient d'endurer ce pays, dont les erreurs au reste ne blessèrent que lui, quel châtiment terrible devra frapper un jour l'Allemagne de Nietzsche, dont les crimes sont effroyables ?, . .

29 juin. — Un échange de grands blessés est en préparation. Nous sommes plus d'une vingtaine désignés pour Constance. Le départ serait imminent. Ma joie est sans mesure. J'ai beau la modérer, m'attendre à quelque chose, me dire que la joie, après tant de détresses, contient un germe de douleur, malgré moi elle éclate. Et puis, n'ai-je pas lu la feuille que me présentait le docteur? Cette convention est formelle : tous les simples soldats ayant perdu un œil ou am-

23a AUX MAINS DE L'ALLEMAGNE

pûtes d'un membre, paralyses, aveugles, tuberculeux, etc., sont échangés d'office, sans limitation pour le nombre.

La liste est déjà prête. Le generalartz, toutefois, est attendu demain, pour statuer lui-même sur quelques cas douteux...

La joie, la joie est douloureuse. Trop attendue, elle déçoit; mais imprévue aussi, sa venue est poignante; son ivresse fait mal.

1" juillet. — La visite est passée. Mon nom est toujours sur la liste. Un mot du général me donne à réfléchir.

— B... et vous, m'a-t-il dit, devrez peut-être attendre les résultats de notre enquête touchant les faits de Metz.

Oui, je m'y' attendais. Le prétexte est nouveau. Le docteur, lui, déclare que ce n est pas définitif. On attend un ordre ce soir.

Même jour, soir. — L'ordre est arrivé de Karlsruhe. Nous restons comme otages. Moi pour avoir écrit, B... pour avoir signé. Les autres nous quittent demain.

J'ai demandé à M..., habitant l'Aveyron, de

vouloir bien écrire pour prévenir les miens, sitôt son arrivée. Ma tristesse est poignante. Elle se complique de peur. Non pas la peur stupide qui provient d'une faute dont le châtiment est prochain ; simplement la peur d'être en proie à quelque manœuvre très grave. L'histoire des colis me paraît un prétexte. Il est vrai, B... reste avec moi.

2 juillet. — Le départ eut lieu ce matin. J'ai beaucoup réfléchi. Levé avant six heures, je viens de rédiger, à l'adresse du général, une réclamation.

Je m'insurge, bien entendu, contre la mesure allemande qui consiste à priver deux mutilés français du bénéfice de l'échange. Nous n'avons pas commis de faute. Nous n'avons porté nulle plainte. Les propos relevés ne nous entachent pas. Il s'agit de conversation et non d'accusation. Les faits signalés sont prouvables. Les camps de l'intérieur fourniront cent témoins. Veut-on nous donner l'assurance que seront frappés les coupables, lorsque l'enquête sera close?... Cela nous est égal. Je me désintéresse, et B... m'imite entièrement, de ce résultat

de l'enquête. Nous aurions le droit de trouver une ironie étrange dans la déclaration à nous faite un beau jour : « Vos affirmations étaient justes. Les coupables seront punis », quand nous serions, nous, les véritables punis, et très cruellement, par la retenue en exil. Mais tout cela est faux. Il s'agit, en l'espèce, d'un prétexte pour nous garder. Et, contre cela, je proteste, faisant appel aux sentiments de haute équité du pouvoir.

Le texte est un peu long, car je fais l'historique très détaillé des faits avec leurs circonstances. Après lecture à B..., je mets sous enveloppe et j'apporte au bureau. Mais me répondra-t-on?

Pour pouvoir partir, maintenant, il faudrait un miracle. Je ne compte plus sur moi-môme. Je ne compte plus sur les autres. Je m'en remets à Dieu. Mon cœur est angoissé.

3 juillet. — Le miracle a eu lieu. La coïncidence fortuite d'un passage de grands blessés dirigés sur Constance, l'arrêt de leur train dans ces lieux, l'hospitalisation de près d'une centaine dans notre réserve-hôpital, et surtout la

présence, parmi ces grands blessés, de trentedeux Messins, dont nous connaissons la plupart, composent ce miracle. Ces derniers m'apportent la preuve, écrite et signée par les Allemands, de l'exactitude complète de nos déclarations. Le point culminant de l'affaire paraissait être celui-ci : nous avions rapporté que le distributeur de colis, en novembre, percevait des sommes diverses allant de 50 à 80 pfennigs. On nous soupçonnait donc d'accuser formellement de vol un soldat allemand. Car, à Offenburg même, jamais, pour un colis, aucune somme de ce genre n'avait été payée.

Un de nos camarades, B..., prisonnier blessé, se trouvant en novembre à l'hôpital de Montigny, me remit bientôt un reçu donnant quittance de 40 pfennigs pour une livre de chocolat rentré en douane. Le calcul est donc simple : 40 pfennigs pour une livre, donc 80 pfennigs pour un kilogramme. Ce que nous avions dit.

Touchant la pratique anormale de l'arrêt des colis, la suppression des vivres, les blessés arrivés de Metz nous apprirent ensuite que le fait existe et se continue aujourd'hui, hôpital San-Klémens. Après quelques mois de sa-

gesse, d'honnêteté postale, les Allemands de Metz ont recommencé à voler. Pour légitimer cependant, et tant bien que mal, leurs reprises, ils invoquent l'état fiévreux, l'estomac trop fragile des grands blessés français. Le prétexte vaut ce qu'il vaut. Il n'en reste pas moins que le chocolat et les vivres ne sont point donnés aux malades. Ce que nous avions dit.

Je me suis hâté, toutefois, de prévenir les hommes. Le docteur H... est très curieux. II saura qu'ils viennent de Metz, les interrogera, parlera des colis. Il est très important qu'ils gardent le silence. B... et moi, qui restons pour avoir trop parlé, c'est plus que suffisant.

4 juillet. — Visite du stadtpfarrer. Il a appris mon infortune. Que j'écrive une lettre avec les détails nécessaires pour le general-kommando. Il la fera partir, tout en l'appuyant de son mieux.

Je le fais volontiers. Si ça ne me fait pas partir, cela ne peut, du moins, me causer nul ennui.

5 juillet. — Réponse du generalartz. Polie et un peu vague.

Il y est question, et beaucoup, de 1' « honneur allemand » . L'affaire, d'ailleurs, est lancée. Il n'en tient plus les fils et voudrait en vain l'arrêter. Quant au mot de « prétexte », je n'y crois pas moi-même; je ne peux pas y croire. On ne nous gardera que le temps nécessaire.

Oui, je m'en doute bien.

6 juillet. — Le docteur a vu ce matin tous les blessés de Metz. Leur mauvaise mine d'abord, quelques blessures graves, non guéries depuis le mois d'août, des plaies envenimées, plusieurs membres tordus ont paru lui faire impression. D'autant que dans ma salle se trouve un grand blessé, non guéri lui aussi, victime de la « pointe » .

— Je voudrais, me dit-il, garder ces blessés trois semaines. Leur mine changerait pour rentrer au pays.

L'argument est de choix... Ce n'est pas pour vous, pauvres hères; c'est pour l'Allemagne, toujours, pour l'opinion des neutres, pour la galerie, pour 1' « honneur » I...

Ah! çà, l'aurais-je convaincu? Croirait-il enfin à l'honneur?

Même jour, soir. — Salle 12, premier étage. B...» R..., quelques autres se trouvent réunis. Je suis au milieu d'eux. Entre le docteur H... Tout de suite il questionne. Silence des blessés. Je réprime un sourire.

— Pourquoi ne répondent-ils pas?

— Hé ! monsieur le docteur, la chose est toute simple. Je les ai prévenus. Ils ne tiennent pas à rester.

— Vous avez fait cela?

Son ahurissement ne connaît pas de bornes.

— Mais oui, j'ai fait cela.

— Mais c'estde la sottise I C'est vous sacrifier!

— Je ne crois pas, docteur. C'est mon intérêt qu'ils se taisent. Ils pourront parler, mais en France. Vous avez voulu une enquête. Parallèlement à la vôtre, une enquête française établira les faits.

— Quel têtu vous me faites 1... Mais, moi, je veux qu'ils parlent!

Il questionne à nouveau; silence général.

— Si je leur donnais ma parole qu'ils partiront quand même, qu'ils peuvent parler sans contrainte?...

Je regarde B... Il s'avance.

. — Alors nous parlerions.

Et tout se découvre, en effet. Le docteur cache son ennui. Il nous quitte bientôt sur cette promesse à voix haute :

— Boni C'est mieux, maintenant. Je vai» arranger ça.

Il cause très longtemps avec le général, devant le bureau de service. Puis il revient à moi :

— Avez-vous le reçu?

Je lui remets la pièce. Il écrit à Karlsruhe.

— C'est finil Vous pourrez partir. On va arrêter cette affaire. Nous savons maintenant pourquoi on demandait l'argent, et pourquoi aussi tous les vivres n'étaient pas remis aux blessés !

Je dois lui paraître sceptique, car il me menace du doigt : « fuchs! fuchs! » Il rit d'un gros rire.

7 juillet. — Karlsruhe a répondu. Nous pourrons quitter Offenburg avec nos camarades.

Ma joie se donne libre cours. Je ne serai tranquille, cependant, qu'à Constance. Le sousofficier me prévient que nous devons aller, B...

et moi, dans l'après-midi, à la caserne boche. Pourquoi? Il ne peut me répondre.

L'énigme est redoutable. Que trame-t-on encore?

Deux hypothèses se présentent : ou bien le conseil de guerre est chargé d'instruire notre affaire et l'ordre de Karlsruhe de nous laisser tranquilles ne lui est pas connu. Ou bien il est question de rédiger, peut-être, un procès-verbal officiel de clôture d'enquête. J'incline pour «ette hypothèse. B... n'est pas rassuré. Moi-même, je suis grave. On ne sait jamais avec « eux »,

Qui les empêcherait, la porte dépassée, de refermer sur nous les gonds d'une cellule, de nous isoler proprement jusqu'à l'heure où nos camarades auront quitté la ville? Certes, il serait bien tard pour les empêcher de parler. Mais ne craignent-ils pas que nous parlions nousmêmes? Cet ordre de Karlsruhe de nous laisser partir, n'est-ce pas un piège nouveau, une mesure de clémence destinée à nous endormir?

En tout cas, B... et moi prévenons nos amis. Si nous ne rentrons pas, ils devineront le mystère, et leur conduite en France deviendra toute simple : prier qu'on nous réclame au gouver-

nement allemand. Je confie mes papiers, mes notes, mes carnets au brave petit R... Et nous voilà prêts à savoir.

Même jour, soir. — Par les rues ombragées, nous gagnons la caserne. Un sous-officier nous conduit. B... et moi, tout en avançant, nous nous regardons en cachette. Quel est le plus rassuré d'entre nous? D'ailleurs, la caserne est voisine. Tous ses bâtiments militaires se noient dans la verdure. Les cours sont vastes, pleines d'arbres. L'aspect n'est pas d'une prison. Des recrues qui font l'exercice nous regardent passer.

Un couloir étroit sur la droite. Un grand lieutenant s'y engouffre, nous toisant au passage. Il dit quelques mots au gradé; station dans le couloir; puis une porte s'ouvre; on m'invite à entrer. B... demeure devant la porte.

La salle où je suis est sévère. Un bureau de noyer occupe le milieu. Un crucifix décore un angle. Par la fenêtre ouverte vient le parfum des fleurs.

— Vous vous appelez?

Je décline mes nom et qualité. C'est le lieu-

tenant qui questionne. Il prend place au bureau. Un secrétaire lui fait face. Auprès du lieutenant est un interprète assez jeune, vêtu d'un pantalon de drap et d'un bourgeron blanc. Je parlerai français, ce sera plus commode. Avant de parler de l'affaire, quelques questions aimables :

— Vous habitez Paris?

— Pas tout à fait, monsieur.

— Et que pensez-vous de la guerre?

— La guerre, en général, est ruineuse pour tous....

— Qui l'a préparée, selon vous?...

Je toussote discrètement. Les trois hommes m'observent. Je réponds lentement :

— Les journaux disent que c'est vous. L'histoire, après la guerre, donnera |des faits plus certains, des preuves positives.

— Les journaux?... Quels journaux?...

— Mais,... les journaux français.

— Et lesquels lisez-vous?...

J'allai crier un nom connu. Je rattrape ma langue; je la mords pour bien la punir et je lui réponds, hypocrite •:

— L'Écho des Pyrénées.

Tl paraît satisfait, tourne et retourne son cigare !

— L'Echo des Pyrénées! connais pas. Est-ce une revue militaire?

Je fais oui du regard.

Nous parlons enfin de l'affaire. Me voici rassuré : c'est pour étouffer le scandale que l'on nous fait venir. Après quelques questions, le procès-verbal se rédige. D'autres réflexion» saugrenues émaillent parfois le silence :

— La France est f..., n'est-ce pas?

— J'espère que non, lieutenant.

— Vous avez de très beaux théâtres, beaucoup de jolies femmes... Aimez-vous l'Allemagne, maintenant que vous l'avez vue?

— Le duché de Bade est très beau; la Forét- Noire est admirable...

— Et l'organisation de nos hôpitaux, et partout?...

— Très bonne, lieutenant. (Après tout, c'est exact.)

— Et que dites-vous de nos troupes?

— Il faudrait les connaître. Je fus au front six jours, et blessé au premier combat.

— Elles sont admirables et nous les avons

f42 AUX MAINS DE L'ALLEMAGNE

dans la main. Nos officiers sont très instruits, voyez-vous, très capables. Tenez, moi, je reviens du front. J'ai vu des prisonniers français, quelques officiers de mon grade. Aucun d'entre eux, monsieur, ne parlait allemand, ou très peu de mots, et mauvais. Chez nous, les officiers parlent tous votre langue, et beaucoup, même, mieux que moi. Comment trouvez-vous que je parle?

Il bavarde, il bavarde. Je pense à B... dans le couloir. Il doit être sur des charbons.

Enfin, la rédaction est prête. On m'en fait la lecture. Hé là! comme ils y vont! C'est tout simplement un brevet d'honnêteté germaine. Je me révolte doucement. J'indique, avec des mots aimables, que mon gouvernement ne m'a pas délégué pour remplir ce beau rôle de distributeur de louanges. J'opine simplement pour un résumé, et très court, des faits déjà connus, avec leur vérité entière, le procès-verbal concluant à la non-poursuite des soldats en question, leurs dires se trouvant confirmés. Le lieutenant s'entête. Il menace et tempête. Je garde le silence. En fin de compte il cède, mais en stipulant bien qu'on mentionnera sur la feuille la

destination de l'argent, et la raison aussi qui milite en faveur de la suppression sans remède des vivres des blessés fiévreux. J'accède à ce désir.

Et la rédaction recommence. Vingt lignes y suffisent. Oh 1 sans doute, il y a bien encore un petit bout de phrase avec des adjectifs, glissée au bas du texte, et qui semble indiquer que nous n'avons pas à nous plaindre I Tant pis, nous signerons. Nous sommes assez grands pour dire, quand le moment sera venu, la qualité exacte de notre souvenir. Je signe le premier, et je louche vers cette phrase, qu'on s'est bien gardé de me lire. Le lieutenant m'observe. B... arrive à son tour. On lui lit le papier. Il signe et nous partons...

Oh! le soir bleu et doux, le beau soir d'été sur nos têtes!...

10 juillet. — Je n'ai pas écrit, ces trois jours. J'étais trop énervé. Je ne puis trouver le sommeil.

Partir, revoir la France, la trouver courageuse, fidèle à son devoir! Après le cauchemar, le réveil me fait peur. Je ne suis pas tranquille.

Elle est tout à fait surprenante, cette faculté de souffrir que nous portons en nous. Je m'étais plié à l'exil, courbaturé moi-même dans l'effort permanent que demande le deuil. Et voici qu'il faut que je parte, que j'aille vers la joie. Mes lèvres, qui savaient sourire, semblent s'y refuser. C'est un repliement de moi-même, un crépuscule d'âme. Vais-je me retrouver tel que je fus jadis, laisser là tout à coup la douleur et l'angoisse, comme on pose sur le bord du chemin le fardeau d'un moment? Ces compagnes qui m'étaient chères, par le recul poignant mais très voluptueux de ma faculté de sentir, vont-elles composer une part de moi-môme?... Je m'interroge ainsi avec sincérité. Et je sens que la vie est faite de contrastes, de superpositions. Rien en nous ne se continue. L'existence est plus qu'un beau livre : la juxtaposition de bien des volumes divers, écrits par l'expérience.

il juillet. — Visite au cimetière. Le docteur H... a fait ce geste, dont nous sommes émus. Pourquoi faut-il que cette phrase en rende le sens plus étroit :

— Vous verrez et vous pourrez dire, quand

VOUS serez rentrés, comment l'Allemagne respecte la dépouille des soldats morts en faisant leur devoir.

Il est vrai, cela se réfère aux plaintes des journaux touchant des soldats allemands enterrés par les nôtres avec une épitaphe que je ne peux pas reproduire. Ce serait odieux; mais ce n'est pas exact. Je ne dois ni ne peux le croire.

Donc, nous avons fait une quête. Tous les Français blessés ont versé leur obole. Après le repas, vers sept heures, la délégation est partie. Elle se composait de D..., l'artiste peintre, de B..., et je la complétais. Deux blessés allemands sans armes nous servaient de mentors.

A la porte du cimetière, nous trouvâmes des fleurs ; huit énormes bouquets, puis des géraniums, quelques rosiers en pots. La marchande vint elle-même avec les outils nécessaires pour replanter les fleurs. Et nous voilà devant les tombes.

Quelle mélancolie! Les soldats allemands, tète nue, gardaient le silence. B... et D... partageaient les fleurs. Mon infirmité douloureuse me privant du plaisir d'aider quelque peu à la tâche, j'allai m'accouder à un arbre. Une qua-

rantaine de tombes, modestes et fleuries, étaient là sur deux rangs : tombes de soldats sans famille, venus à Offenburg. Une croix marquait, à la tête, l'emplacement étroit. La forme de la tombe était conservée par du buis. Quelques géraniums, rarement des rosiers en agrémentaient le sol tendre. Et huit des nôtres dormaient là.... A première vue, tout d'abord, il n'était pas facile de les distinguer du commun. Une remarque aidant, je pus les reconnaître. Le bois des Allemands porte, au-dessus du nom, une petite croix de Malte tracée à la peinture. Les Français n'avaient pas ce signe.

Je lus ces quelques noms :

« JeanL..., François B...,AlbertF..., » et, dans Tordre, les noms et prénoms de cinq autres.

Tandis que je regarde, B... et D... distribuent les fleurs. Les rosiers sont plantés, les géraniums mis en place. Deux fillettes, très jeunes, dix à douze ans peut-être, arrosent lentement, et sans distinction, chaque tombe.

— Tous les soirs, me dit un soldat, les fleurs sont ainsi arrosées.

Les nattes dans le dos jettent un rayon d'or. Là-bas, dans les allées, quelques promeneurs

nous observent. Le ceilme du soir est profond. La gardienne du lieu m'indique du doigt une tombe :

— Là dort un capitaine.

Je regarde le nom : Jean L... Rien de plus. Le soldat n'est pas aussi sûr. Il sait qu'un officier repose dans ce coin, mais il ne croit pas reconnaître, dans le nom porté sur la tombe, celui de l'officier.

— D'ailleurs, il y a plusieurs mois. Sœur Arnolda peut-être pourra vous renseigner.

B... et D... ont fini. Nous demeurons encore. Comment s'arracher à ce lieu? Des acacias, taillés court, jettent leur teinte sombre. Peu ou pas de cyprès. Les fleurs arrosées sentent bon. Et nous pensons en nous à nos cimetières de France, aux familles en deuil de ceux qui dorment là. Ne pas pouvoir venir, sur une pierre blanche, pleurer l'être cher disparu! Savoir qu'il est là-bas, sur la terre étrangère, ayant clos ses yeux loin des siens, que nulle m£un amie n'a fermé ces yeux, nulle bouclie ne lui donna' non plus le dernier baiser dans la mort? Oui, ce doit être atroce. Mais nous songeons aussi que ceux qui dorment là ont rempli

leur devoir. Ils n'ont pas failli à la tàclie. C'est un peu de fierté, douloureuse, mais haute, qui surgit de ce deuil.

Nous nous inclinons en silence. Nous n'avons pas de larmes; nous ne sommes pas tristes. Nous leur parlons mentalement, et c'est un salut, et très doux, des mots fraternels, des mots graves que nous trouvons pour eux : « Frères, dormez en paix. Vous avez lutté noblement, car vous étiez sans peur. Et la grande nuit vous recueille. La mort maintenant vous a pris. Nous ne vous plaignons pas. Plus heureux que beaucoup de nous, vous échapperez aux souffrances; vous n'aurez pas connu les douleurs sans noblesse, les fins de vie vulgaires, l'infirmité, le deuil. La mort vous a pris tout entiers, en plein héroïsme, en folie. C'est pourquoi nous vous envions. Ce qui, plus que tout, est sublime, ce n'est pas de sortir du combat sans blessure, de pouvoir cueillir, et soi-même, les fruits de la victoire; c'est d'avoir donné davantage que cet effort lieureux : c'est l'avoir payé de sa vie. Tous les héroïsmes sont grands; mais nul ne <lépasse le vôtre. La mort vous glorifie; la mort le fait plus grand. »

13 juillet. — Ma pensée est absente. Quand Sœur Arnolda me taquine sur ma mine distraite, je ne puis que sourire. Que j'ai peu de patience! Après neuf mois d'exil, voici que je m'irrite d'un retard de quelques journées.

Revoir les miens, là-bas, dans l' Ardèche ou le Gers, mais en France, au pays; retrouver la grande nation avec une àme neuve, une àme trempée par le deuil; voilà mes seuls désirs. Et je sais aussi que Constance est très encombrée maintenant. L'arrêt à Offenburg de trois cents blessés pour l'échange n'est pas un fait unique. Toutes les villes du parcours sont un peu dans ce cas. Le premier transport pour Lyon a eu lieu avant-hier. Encore quelques jours, et nous pourrons partir. Mon cœur, mon cœur, patience....

14 juillet. — C'est fini. Offenburg est loin. Les premiers contreforts de la montagne grise nous cachent ses maisons. Hier, on attendait des ordres, et le docteur disait : « Dimanche! » Puis, une dépêche est venue. Réveillés à six heures, à sept heures déjà nous attendions en groupe, dans le vaste hall du premier. J'avais fait là-haut mes adieux, serré les mains amies. L'émotion m'étreignait. Partir, c'est aller vers la joie. Je pensais à ceux qui demeurent, mon brave petit R..., D..., le peintre d'Amiens, tant d'autres qui, bien rétablis, vont partir pour les camps.

Sœur Arnolda aussi m'a tendu sa petite main. Et je l'ai serrée doucement. Cette main est loyale : c'est la main de la charité. De toutes les

Sœurs rencontrées, du moins en Allemagne, vous seule, et pour bien des Français, avez incarné avec grâce la fraternité douloureuse, cette vertu chrétienne qui meurt sur votre sol. Pour cela, soyez admirée, soyez remerciée, petite Sœur au doux sourire, et que Dieu vous soit favorable.

Puis, ce fut le tour du docteur. Lui aussi m'a tendu la main. Tous ceux qui assistèrent durant ces deux mois à nos joutes, à nos discussions passionnées, comprendront à quel sentiment j'ai obéi soudain, en prenant dans la mienne la main qui m'a guéri. Ce n'était plus le Boche que j'avais devant moi. C'était, pour un instant très court, le docteur admirable qui opéra tant de Français, qui rendit à ce pauvre N... l'usage de sa jambe, à d'autres le jeu de leurs muscles, à beaucoup la santé; le protecteur aussi, — et je sais qu'il fut attaqué à cause de cela, — bienveillant, inlassable, des prisonniers français. Je ne jouerai pas sur les mots. Des pages qui précèdent, son vrai caractère, je pense, surgira nettement. C'est un Allemand, sans conteste; un « Boche », si l'on veut; mais ce Boche a du cœur. Il n'en aurait pas pour la France ; il en a

montré à ses fils. Le Français que je suis lui reste donc hostile. L'homme lui devêdt un salut.

La Frau-Kommando était là. Elle eut son mot méchant :

— Vous le laissez partir?

Les autos arrivaient; de grandes tapissières attendaient les brancards. Le public formait une haie. Nous fûmes bientôt à la gare. Le lehrer me prit mes béquilles. Attente indéfinie.

Maintenant nous roulons. Nous sommes partis à 10 heures.

J'occupe, avec des figures nouvelles, le dernier wagon du convoi. B... se trouve plus loin; les autres, je ne sais. Oh! la matinée admirable 1 Un peu de fraîcheur est dans l'air; mais le beau soleil nous inonde. Et c'est le 14 juillet.

— Y avez-vous pensé?

Ma voix demeure sans réponse. Tous sont très absorbés. Ce ne sont que tunnels, que ponts suspendus, précipices, croupes boisées, lits de torrents. La Forêt Noire est une Suisse ou un Plateau Central. Çà et là quelques maisons noires, plus larges du haut que du bas. Sur les

fondations en ciment les murs de bois s'élèvent. Des milliers de carreaux brillent sous le soleil. Ces maisons ne sont que fenêtres.

Nous allons par Triberg. Un arrêt. On éteint les lampes. C'est ici le point culminant : gare de Sommerauer (932 mètres), cure d'air, si j'en juge par les villas et les hôtels nichés dans les sapins. La voie, déclive maintenant, comporte moins d'ouvrages. Le terrain semble cultivé. Surtout, des prairies innombrables. Nous entrons bientôt à Triberg. Mais on ne voit rien de la ville. La station paraît importante. Arrêt de vingt minutes. Un express entre en gare : Constance, par Triberg. Train bondé de soldats. Dans le dernier wagon, un sous-officier me fait signe. Je le reconnais vaguement : c'est un instituteur, soigné à Offenburg, qui part en congé pour la Prusse... Ce train s'ébranle; nous suivons. Maintenant, c'est la plaine. Le terme est relatif. Çà et là des gares désertes. Le pays est moins beau, moins accidenté, mais plus riche; peu de blé, cependant : du vert à l'infini...

5 heures. Radolfzell. — C'est déjà le lac de

Constance. Le vent s'est levé sur le soir. Il soulève des vagues et l'eau devient obscure. Des canots de plaisance sont à l'abri du môle. Mais j'admire peu le coup d'oeil. C'est en moi que je lis.

Singen. Une usine géante borde la voie, à droite. C'est une succursale de la maison Maggi. Une passerelle de fer, par-dessus les voies encombrées, donne à ses ouvriers l'accès des rues prochaines. Et c'est l'heure de la sortie. Cette passerelle bientôt, chargée à en craquer, sert d'observatoire à la foule. « Des prisonniers français en route pour Constance I » D'ailleurs, nulle menace, nul cri, pas de gestes non plus. On regarde; on se tait. A gauche, sous la longue marquise, des drapeaux à tous les piliers, des flammes aux couleurs badoises et de la verdure, des fleurs. C'est pour les blessés allemands rapatriés de France.

Un dernier départ. Cette fois le train va lentement. S'éloignant ou se rapprochant, il suit le bord du lac.

Enfin, voici Constance. Nous en traversons les faubourgs. De baraques de bois, alignées sous les arbres, derrière des murs assez bas,

partent des cris d'appel. Des Français comme nous, dont le képi rouge flamboie; des blessés qui attendent l'heure. Mélange pittoresque : zouaves, chasseurs, tringlots, artilleurs, fantassins, vêtus d'oripeaux innommables. Et nous leur rendons leur salut.

Notre train entre en gare. Sur la deuxième voie, le train suisse est déjà complet. Il part à 7 h. 40. Il en est 7 à peine. Nous interpellons les heureux.

— Depuis combien de jours étiez-vous à Constance?

— Resterons-nous longtemps?

— Passe-t-on la visite?

— Devant qui?

— Est-ce dur?

Questions et réponses se croisent. Je saisis au vol les secondes : non, ce n'est pas très dur pour les simples soldats. La Commission se montre large. Pour les sous-officiers, « ça paraît plus pénible ».

Nous voici sur le quai. Ceux qui peuvent marcher s'en vont en petits groupes, conduits par des soldats. Moi, j'attends sur un banc. Je ne puis sauter sur un pied.

15 juillet. — Logés à la caserne, dans une baraque de bois. Sommes près de deux cents. A peine arrivés, hier au soir, nous avons garni notre feuille. Identité, etc.. Pour la Commission, paraît-il. Passons devant elle, aujourd'hui, sur le coup de 10 heures. Trop énervé, bien mal dormi. Nos matelas, d'ailleurs, pourraient aller seuls jusqu'au lac.

Même jour, vers midi. — La formalité se termine. Nous avons défilé dans l'ordre, selon le numéro que porte notre lit. J'étais le cent onzième. Que de figures pâles, les traits contractés par l'angoisse!...

La Commission est composée de deux médecins allemands de grade supérieur et de deux docteurs suisses, ces derniers parlant peu, acquiesçant aux dires des autres. Le choix qu'elle fit fut très large. Sur deux cents que nous sommes, cinq ou six seulement n'auraient pas été acceptés.

L'examen le plus long, le plus minutieux fut réservé, comme de juste, aux tuberculeux et aux paralytiques. Les amputés d'un membre ne furent que peu regardés. « A, 1 », appelait le

docteur, ou « A, 2 » , selon le membre disparu ; nous répondions : présent. La visite était courte. Plusieurs sous-officiers, amputés de la jambe, et qui craignaient beaucoup, ayant cette unique blessure, se sont vus pourtant désignés. Un docteur allemand le fit remarquer sans retard :

— Vous pourrez dire, en France, que noua sommes très larges. Nous pensons, pour les nôtres, que la France fera de même.

La raison de cette attitude se trouve bien plus, à mon sens, dans l'arrivée de France, et par le convoi d'aujourd'hui, de vingt-huit sous-officiers blessés pas trop grièvement. La largesse allemande est la conséquence directe d'un beau geste français.

16 juillet. — L'énervement est à son comble. Un convoi pour Lyon partira cette nuit. Seronsnous les heureux?...

Les journaux de Constance parlent de quinze cents hospitalisés dans la ville. On vide à tour de rôle les baraques d'en face. La nôtre, la plus grande, contient des grands blessés en nombre suffisant pour former un convoi. Les infirmiers

prétendent qu'elle sera débarrassée samedi ou ■dimanche. Ce serait alors le départ.

Le temps paraît bien long. Sortir est impossible. Nous pouvons faire les cent pas devant la grande porte; mais une sentinelle, le fusil sur l'épaule, gêne nos mouvements. Dès qu'un officier est en vue, dans un geste brutal l'homme rectifie l'attitude. Et cela nous amuse un peu. Nos seules distractions viennent de l'exercice qu'exécutent, deux fois par jour, avec pas de parade, les hommes du landsturm. Le spectacle est intéressant. Un sergent-major — cent kilos doivent représenter le poids de ses deux jambes — donne de la voix devant eux. Cette voix est unique, comme timbre et portée, l'aboiement d'un carlin : nette, brève, coupante, aiguë sur certaines syllabes. L'embonpoint du pauvre sous-off lui donne, de profil, quand il a les mains dans le rang, avec sa tunique trop courte serrée à la ceinture et son... arrière énorme, son cou tendu vers les soldats, l'air d'une oie de chez nous en train d'avaler des ficelles. Le voir se démener est notre meilleur passe-temps.

Bien entendu, on fume. Ici, le tabac n'est pas cher. Nos infirmiers commercent.

J'ai eu hier la surprise, la joie en même temps, de voir arriver dans ma salle deux sousofficiers : M... et R... Ils étaient venus à Constance voici quinze jours à peu près, et je les croyais à Lyon. Mais la Commission sanitaire les avait refusés. Motif toujours le même : un seul membre manquant; des galons sur les manches. Départ, deux jours plus tard, pour un camp éloigné. Avant-hier, retour à Constance, rappelés par dépêche de la kommandantur. La raison donnée hier : présence dans le train des blessés allemands de sous-officiers amputés, comme M... et R..., rapatriés de France. Mes deux gaillards en sont ravis. Mais que d'émotions en huit jours ! J'en ai frémi pour eux.

17 juillet. — La nourriture n'est pas bonne, suffisante peut-être, mais loin de ressembler à celle d'Offenburg. C'est sans importance, il est vrai. — Oh! bientôt le bon pain, le vin clair qui donne des ailes I — Le café est sans sucre. Je soupçonne les infirmiers d'en recevoir pourtant, .car ils font des paquets d'une demi-livre qu'ils nous vendent ensuite.

Le matériel est sale. J'ai parlé plus haut du

couchage : des poux à s'en servir comme d'un moyen de transport. Dans l'ombre de ces animaux, mais portant un nom qui répugne, d'autres petits insectes se sont multipliés. Chaque jour, c'est la chasse. « On les apporte de là-bas », me dit un gefreiter. Il veut parler des camps. Nos cuillers, nos fourchettes, nos couteaux arrondis, le verre qui nous sert à boire sont crasseux à plaisir. Et que dire des draps, car nous avons des draps! dont nul d'entre nous ne se sert. Un exemple éloquent : hier sont partis d'ici, pour compléter un train, vingt-quatre blessés. Pour ce tour de faveur, on désigna les plus atteints. De leur nombre était un enfant, quinze à seize ans peut-être, évacué civil des régions envahies. Hérédité chargée, spécificité reconnue. Une punition dans le camp, cinq heures de poteau pour un motif futile, lui valut d'avoir les deux pieds gelés complètement. Depuis, ces pieds suppurent; leur aspect est hideux. Les linges qu'on y met sont percés au bout de deux heures. Vient l'heure du départ : on habille tant bien que mal le malheureux garçon, et une civière l'emporte. L'infirmier de service rabat la couverture et retape le lit : les

draps contaminés demeurent. Ce matin, des blessés français arrivent en surnombre. On désigne ce lit à l'un des arrivants. Fort heureusement, nous veillons. L'homme est prévenu sans retard et la couchette reste vide. Sans commentaires inutiles.

18 juillet. — C'est demain. Des diaconesses suisses sont venues nous fleurir. Elles nous ont porté l'agréable nouvelle.

Beaucoup d'entre nous sont inquiets. On n'a prévenu, jusqu'ici, personne du verdict de la Commission de réforme. Nous savons cependant que plusieurs d'entre nous resteront à Constance. Ils seraient écartés comme trop peu blessés. L'angoisse nous taraude. Pour tuer le temps, nous causons.

J'ai fait la connaissance de quelques grands blessés qui viennent de Parchim. Par eux j'ai des détails. La vie là-bas est intenable. Nourriture inqualifiable : presque jamais de viande, plutôt de la morue, une morue sèche et pourrie, dont la chair spongieuse rebute l'odorat. Mauvais traitements sans compter : ceux-ci réservés, semble-t-il, de préférence aux Russes. Un

lieutenant prussien, pas plus haut que deux bottes, donne le bon exemple. Son passe-temps choisi consiste à gifler les soldats, les sous-officiers tout d'abord. Les geôliers emploient lamatraque ou bien le nerf de bœuf. Le pain est presque supprimé : depuis la fin de juin, 3 livres pour 12 hommes : donc 125 grammes par jour. Inutile de dire quil s'agit du pain KK, fécule, fermenté, au son et aux pommes de terre. La poste fonctionne assez bien, sauf quand il plaît au commandant d'arrêter pour un mois toute correspondance. Les colis sont distribués, ce qui permet aux hommes de se nourrir euxmêmes, sans recourir beaucoup à la soupe de son et aux pommes pourries.

Au camp de Merseburg, me disent d'autres camarades, la vie est à peu près semblable. Les mauvais traitements y sont cependant moins fréquents. Le « poteau » seul est infligé. Et que je dise ici en quoi consiste ce supplice :

Le patient est lié à un piquet de bois placé au milieu de la cour. On lui retire sa coifi"ure et il reste au soleil, au froid, selon l'époque, un certain nombre d'heures, selon la gravité du fait qu'on veut punir.

iM AUX MAINS DE L'ALLEMAGNE

Une autre punition, et très fréquemment employée, consiste à priver tout le camp de sa correspondance. Le moyen est à double fin. Il diminue d'autant le travail des censeurs peu familiarisés avec notre langue subtile.

Les prisonniers valides sont assujettis au travail. Les uns, cultivateurs, vont chez de grands propriétaires remplacer la main-d'œuvre supprimée par la guerre; d'autres travaillent aux usines, fabriques d'explosifs. Beaucoup sont placés dans les mines. Ce dernier travail, me dit M..., est le plus pénible de tous. On envoie là, sans distinction, les jeunes et les vieux : professeurs et instituteurs sont même choisis tout exprès et le résultat est navrant. Des catastrophes journalières, dues à l'inexpérience, font autant de victimes que l'éclatement d'un obus. Trop de prisonniers non blessés sur le champ de bataille reviendront, hélas 1 d'Allemagne avec un membre en moins, du fait de la mine cruelle.

Nous parlons de l'état d'esprit qui règne dans les camps. Il est bon, me dit M... Puis il me vante l'industrie dont font preuve les prisonniers. Le camp est un petit bazar. On y achète

et on y vend toutes sortes de choses. Ici, c'est un marchand de thé qui, à des heures régulières, offre sa boisson chaude dans les baraquements. Ailleurs, un fabricant de chocolat au lait a construit lui-même des moules, et son industrie est prospère. D'autres sont marchands de tabac. Quelques-uns vendent des salades. Parmi ces derniers, un grand nègre, un Sénégalais, me dit-on, qui fut autrefois le trompette de la mission Marchand. De taille gigantesque, ce brave est la terreur des Allemands de garde. Les sentinelles en ont peur et le laissent en paix. En vain essaya-t-on de lui imposer un travail. Mon tirailleur, avec mépris, déclina les avances. Son occupation, maintenant, est de mettre en état des jardins minuscules sur le bord des baraques, et d'y cultiver des salades.

L'élément russe est, de beaucoup, le plus important dans les camps. Quelques Anglais, mais peu. Tout ce monde-là fait commerce. Les Russes vendent aux Français leurs magnifiques bottes, pour un mark, un mark et demi; les Anglais vendent leur manteau.

Il n'est pas un soldat qui n'ait son souvenir. Bijoux et breloques abondent. Ici, ce sont les

Russes qui, manquant de métal, ont utilisé sans rien dire les longs tuyaux de plomb qui amènent l'eau au lavoir. Ailleurs, ils débitent les bancs, y taillant des aéroplanes larges comme la main, au grand désespoir des Teutons gardiens du mobilier. N'attaquent-ils pas maintenant les poutres elles-mêmes qui soutiennent les toits ?. . .

Ces détails nous font rire.

On parle de la ruse avec laquelle, certains jours, l'autorité prussienne fait circuler d'un camp à l'autre des trains complets de prisonniers. Les civils se rassemblent. Ils acclament le Kaiser, car ces quelques centaines de prisonniers nouveaux doivent provenir des victoires que l'Agence Wolff leur annonce. Et leur joie est très naturelle. *

L'élément artistique est bien représenté dans la plupart des camps. Merseburg possède un orchestre. Les cérémonies religieuses ont lieu avec musique. Détail presque incroyable : tous les instruments dont se servent nos braves camarades sont l'œuvre de leurs mains. Des boîtes à cigares, à margarine ou de conserves ayant fourni le bois, violoncelle et violons sont

nés. On se borna à acquérir, avec complicité de la part des gardiens, les cordes et l'archet. Détail plus surprenant encore : le son est très joli.

Pourquoi faut-il que ce tableau, presque réjouissant, ait ses à-côtés douloureux?... La tuberculose sévit sur une grande échelle dans les camps de concentration. Mes narrateurs euxmêmes ne se défendent pas d'une angoisse profonde touchant l'avenir réservé aux prisonniers français. Le capital humain que gardent dans les camps les autorités militaires est un bien précieux. Au lendemain de notre victoire, quand le traité de paix forcera les portes teutonnes à s'ouvrir devant eux, nos soldats non blessés vont représenter un appoint d'une importance véritable. Mais dans quel état seront-ils?... L'anémie fait son œuvre parmi les moins robustes. Les autres résisteront-ils?... La nutrition insuffisante prédispose ces hommes à toutes les faiblesses. L'hyg-iène vantée existe dans les lazarets, mais pas dans les lager prussiens. Les neutres sont mystifiés, ou bien ils sont complices. Et il n'est pas douteux, en ce qui concerne bien des visites faites par ces bons

neutres, que des complicités pénibles seront révélées à leur heure. La façon anormale dont elles se passent toujours suffît à le prouver. Pour être effectif, un contrôle doit être inattendu. Contre toute logique, les camps sont prévenus, souvent plusieurs jours à l'avance. On a donc le temps nécessaire pour faire disparaître tout ce qui pourrait arrêter les regards du haut visiteur. La nourriture se complique; elle devient normale. Si la température est froide, les seaux de charbon, toujours vides, se remplissent ce matin-là... Le moyen, dès lors, d'empêcher le rapport d'être mesuré, parfois élogieux?... C'est d'autant plus regrettable, que plus tard, le jour se faisant, les neutres en question auront bien de la peine à établir leur bonne foi...

En attendant, que de soldats souffrent chaque jour de la faim, languissent et s'étiolent! Combien contracteront la tuberculose implacable, et rentreront — s'ils rentrent, — pour mourir à brève échéance, non sans avoir contaminé, peutêtre, les êtres qu'ils aiment le plus!... Une phrase d'ailleurs est sur toutes les lèvres; elle exprime l)rutalement la pensée de ceux qui

m'entourent : l'Allemagne cherche à atteindre, à déprimer ou à détruire la santé de nos prisonniers. Elle vise la race. Et des faits, identiques dans la plupart des camps, fortifient notre crainte, la transforment en certitude. Lorsque, après la guerre, on connaîtra le nombre de nos soldats morts dans les camps, une enquête s'imposera. Menée sérieusement, elle donnera l'étiage de la mentalité prussienne, de la cruauté volontaire, du froid désir de nuire du militarisme teuton, et sa conclusion sera telle, que le peuple allemand paraîtra tout à coup un monstre au sens du mot, qui recourt, afin de nous vaincre jusque dans l'avenir, aux actes les moins défendables.

... Ainsi chacun de nous conte ses souvenirs. Hélas! Il faudrait un volume. D'autres l'écriront mieux que moi. Puis mes notes déjà me donnent du souci; leur volume m'inquiète. Comment les passerai-je sans être découvert?

19 juillet. — Le sergent-major est venu. Seconde émotionnante ! Un à un il a lu les noms dans l'ordre de la liste : « 110, un tel ».

Mon Dieu ! pourquoi cet arrêt sur mon nom?. . .

— m, Hennebois Charles!... Eh bien! Êtesvous sourd?

J'ai cru que j'étranglais. J'ai répondu : « Présent. » Puis je me suis sauvé, tout le sang remonté aux tempes. J'ai fait quelques pas dans la cour; j'ai respiré l'air pur. Maintenant, je reviens. Un brouhaha joyeux remplit l'immense chambre.

Partir, partir, mon Dieu ! Et aujourd'hui, dans quelques heures!... Vite, vite, aux paquets! D'ailleurs, les fouilles sont en train. A onze heures, c'est terminé.

Soir, 7 heures. — Je n'ai pas attendu l'auto. Avec cinq ou six autres nous avons pris, vers les 6 heures, la voiture en forme de toit qu'au bruit de ses grelots un cheval traînait vers la gare. Ce véhicule est très pareil à ceux dont se servent chez nous les jardiniers fleuristes. Nous étions assis sur le bord et de chaque côté ; notre unique jambe pendait. Par les rues animées, sous le beau soleil qui décline, la course est bientôt faite.

A la gare, un docteur nous reçoit sur le quai : barbe grisonnante, teint pâle.

— Ici, les amputés. Tout à fait en avant.

Je dirige le groupe. Horreur! ces wagons-là sont remplis de couchettes. Dormir, un soir pareil'?... Tous mes camarades opinent. Retour vers le docteur :

— Nous désirerions être assis.

— Être assis?... Vous n'y pensez pas! Vous arriverez à Lyon demain vers les neuf heures l Vous seriez par trop fatigués.

Une diaconesse du train joint ses instances propres à celles du docteur. Je ne démarre pas.

— Nous sommes venus d'Offenburg, auparavant de Metz, sur des sièges en bois et aucunement rembourrés. Le voyage fut aussi long. Pourquoi, lorsqu'il s'agit pour nous de revoir la patrie, ne pourrions-nous pas voyager assis comme les autres?

Une insistance brève. Le docteur cède enfin... Ah! mais non! dormir cette nuit! Nous faire voyager dans un wagon clos, sans lumière! Autant nous laisser à Constance!...

J'entraîne mon équipe. Un iblessé nous fait signe : « Au dernier wagon! Par ici! » Je reconnais M... de loin. Nous voilà installés. C'est un beau wagon presque neuf, de première et seconde classes. Le compartiment du milieu est réservé au personnel.

L'attente est longue, longue. Sur le quai, devant nous, défilent des soldats, des infirmiers français, puis toute une musique. Ce sont des

captifs du mois d'août. On les rapatrie comme nous. Un train de « sanitaires », comme disent les Boches, suivra le nôtre à vingt minutes. R... de la F... survient. On l'avait placé tout au bout, sur la voie écartée. Il tient à rester avec nous. Un blessé va prendre sa place et lui cède la sienne. Nous sommes au complet.

« Pas de fouilles ici », dit une diaconesse à l'un des blessés qui nous suivent. Je ne l'aurais pas demandé ; mais cela me ravit. Un infirmier teuton vient me retirer mes béquilles. D'abord, je peste un peu. Mais bah! j'en aurai là-bas, au Pays!... Le Pays! J'ai pincé très fort le bras d'un camarade. C'est un flegmatique Normand.

— Ben quoi! Tu n'y es plus?

— Mais si, mais si, mon vieux! Et c'est pour t'en convaincre! Hein! que dis-tu de ça?... Demain, nous y serons!

Or, une manœuvre commence; mon cœur en a tremblé. Notre portion de train va s'accrocher plus loin aux derniers w^agons du convoi. Il est 7 h. 30. Nous sommes au deuxième quai. Deux lieutenants prussiens, le monocle sur l'œil, se promènent à pas très lents. Quelques têtes françaises se montrent, disparaissent. Je ne

lâche plus ma portière. Je veux voir le sol suisse, être l'un des premiers à le saluer d'un vivat.

Autour de moi, déjà, une Marseillaise discrète commence à s'élever. Les lieutenants prêtent l'oreille. Nous faisons taire les coupables. Un bon capitaine helvétique leur dit en souriant : « Patience, mes amis! Dans deux minutes, maintenant, vous serez à l'abri! »

Que ces deux minutes sont longues!... Un coup de sifflet net et bref. Le train part avec peine. Quelle longueur, mon Dieu! La gare, encombrée de wagons, est bientôt dépassée. Des talus à gauche et à droite; une haie de curieux, et, tout à coup, du bruit, des applaudissements!... Juste ciel! Nous sommes en Suisse.

Un cri formidable, géant, couvre la rumeur du convoi, a Vive! vive la France! » Et c'est merveilleux, et c'est fou. De chaque côté de la voie, des corsages clairs, une foule; des hommes un peu moins; mais des jeunes gens par milliers. « Vivent les grands blessés! Vivent les mutilés ! » Des mains nous jettent leur bouquet. Au bout de longues perches de petits colis sont

tendus; des bouteilles de vin, des boîtes de cigares. Des fleurs encore, en avalanche. Ahl l'accueil réchauffant I Nous sommes là penchés, n'ayant plus assez de nos mains pour saisir les fleurs tricolores, pas assez de nos yeux pour voir la foule sympathique. Et le train se lance avec bruit. Sa course haletante nous emporte vers le bonheur... Ah! de telles minutes ne sont pas trop payées par des mois de souffrance. Vive, vive la Suisse, qui nous jette au visage son salut fraternel et tout le parfum de ses fleurs î

... Winterthur. La foule est immense. Le tr£dn n'arrête pas ; mais il doit ralentir. Et que d'ovations retentissent!

France, le savais-tu que l'on t'aimai't ainsi? Sois heureuse, sois fière. C'est vers toi que montent ces cris, ces acclamations, ce tumulte. Écoute ces appels : « A la France du droit! A la France noble et sereine ! A celle qui lutte pour nous! » Et tous ces billets dans nos mains; leurs expressions naïves de tendresse, d'amour; ces fleurs qui nous submergent, tout cela, Mère, c'est pour toi ! Tu récompenseras l'amour qu'on

te montre en ces lieux. Tu légitimeras, par notre victoire prochaine, l'admiration émue que te voue cette foule : « France ! Gloire à ton nom ! »

Et le train continue sa marche. Déjà la nuit «st proche. L'ombre va prêter son mystère au lent défilé par les plaines. C'est la nuit merveilleuse, l'unique, la plus belle, où, tout l'être tendu, nous vibrons follement. Le cœur peut-il subir, sans être brisé comme verre, des chocs plus violents et plus doux?

M..., R... de la F..., moi-même les aidant, dépouillent le courrier. Chères lettres naïves, cartes nobles et fortes, expression émue et sincère de tendresse et de foi. Tout cela joint aux petits sacs aux couleurs tricolores, glissé avec la pipe qui forcera les nôtres à se souvenir plus longtemps, les cigares et le briquet, le tabac et les cigarettes.

Des clameurs à chaque moment nous jettent aux portières : c'est le passage d'une gare d'importance moyenne, bondée de curieux cependant. Et toujours les mêmes appels, le même salut à la France! J'ai la gorge arrachée; je ne peux plus crier. Le long de la voie même, aux pentes des talus, sur les ponts, dans les prés,

par groupes de dix ou de vingt, tous les cinquante mètres, des hommes et des femmes nous tendent leur bouquet : guirlandes aux fleurs fraîches, ou couronnes tressées avec le laurier sombre que l'on destinait aux vainqueurs.

Quand un peu de silence nous permet de le faire, nous continuons notre tri. Oh! les merveilleuses paroles! Celles-ci sont uniques. Elles étaient fixées autour d'une bouteille contenant du vieux vin du Rhin :

Grands, chers soldats français, ces quelques lignes vous diront l'admiration émue de jeunes Suisses de vingt ans. C'est pour la paix du monde que vous êtes tombés; c'est pour la victoire du Droit que, mutilés, meurtris, vous avez souffert en exil.

Vous rentrez maintenant; eh bien l dites chez vous, dites-le haut et fort, que des amis sincères sont dans l'admiration, dans la joie, et malgré les larmes, devant l'armée française et devant la grande nation.

Oh! si nous pouvions, nous aussi , malgré notre faiblesse, aider votre pays! Nous n'avons que nos vœux, notre admiration, notre amour; et nous vov^ donnons tout cela.

Suivent les signatures.

Et cette autre, si éloquente dans sa simplicité :

J'ai voulu m'engager en France comme aviateur militaire. J'ai fait ma demande moi-même au consul général. J'apporte mon aéroplane. Je n'ai pas reçu de réponse. Héros français, comment faut-il s'y prendre pour aller là-bas vous aider?...

Et puis toutes, d'eiilleurs : elles sont trop nombreuses. Je voudrais en vain les citer.

. . . Nous sommes à Zurich. Mais l'immense gare est déserte. L'accès des quais est interdit. Nous sommes trop près de l'Allemagne. On craint les manifestations. Ne vient-on pas, aussi, de me raconter dans le train le passage' à tabac, survenu un des derniers soirs, d'un négociant allemand? Il trouvait trop enthousiaste pour les blessés français la foule de Zurich 1

Sur la place, il est vrai, à gauche de la gare, et juchée sur les arbres, sur les ponts, placée aux fenêtres des édifices proches, cette foule à l'écart n'a garde de se taire. Des ovations nourries saluent le train en gare, et tous les blessés y répondent. Sur le quai, dans les

groupes, quelques personnages suspects, de ceux qui, couverts du nom suisse, cherchent à nouer avec nous des relations écrites ; on comprend dans quel but. Ils en sont, d'ailleurs, pour leurs frais.

... Le train reprend sa marche. La nuit se fait sombre et plus fraîche. Mais nous demeurons aux portières. Sur les collines proches, à quelques cents mètres du train, de très hautes lueurs s'allument au passage. Ce sont des transparents où se lit un salut : « Vive la France victorieuse I Honneur aux mutilés français I »

On nous distribue un repas : des petits pains dorés, fleurant bon le froment, du chocolat, des fruits, du pâté et des viandes froides. Après les privations, la hantise du pain français, notre joie est celle d'enfants. D'une main religieuse, nous tenons le pain croustillant; de l'autre, agrippée aux portières, nous défendons notre équilibre. Le train est en pleine vitesse, et nous sommes debout depuis le départ de Constance. S'asseoir?... Mais où?... Comment?... Nos compartiments sont bondés. Des fleurs à profusion : en gerbes, en bouquets, en vrac et sous toutes

les formes; œillets magnifiques et doux, roses épanouies, sanglantes ou pâlies. Je voudrais en vain les classer; toute la flore est là : celle des jardins, des montagnes, des prairies, des talus. Dans les filets, sur les banquettes, de petits paquets entr'ouverts, noués aux couleurs tricolores; d'autres restent intacts. On nous a donné en partant un sac en toile bise pour y consigner tout cela. Et des rumeurs, toujours ! Se couchet-on, en Suisse? Il est près de minuit. Des feux de bengale, sans cesse, et des inscriptions lumineuses.

... Berne. Un arrêt très court. La distribution recommence. La foule est toujours très compacte. Les acclamations se succèdent. L'un d'entre nous, soudain, le buste tout entier tendu vers cette foule, lance un appel vibrant :

— Vive la liberté I

Une clameur sans fin, manifestation forcenée des aspirations intérieures, lui répond aussitôt. La minute est émotionnante. Des abords de la gare, le même cri s'élève, poussé par des milliers de bouches. La clameur roule sous le Jiall, puis, avec un bruit de tonnerre, répercute

au loin son écho... Le train s'éloigne lentement.

... Fribourg, Lausanne enfin. Quels mots employer pour dépeindre un enthousiasme croissant? Massée sur les quais intérieurs, une marée humaine déferle aux deux abords du train. Dans un coin, vers la gauche, des voix fortes et mâles ont entonné notre hymne. La Marseillaise retentit, chantée à pleine bouche. Et le tr£iin n'est plus qu'une voix.

Bientôt, c'est du délire. Quand nous arrivons au passage : « Liberté, liberté chérie, combats avec tes défenseurs », la foule rugit et trépigne. Nos voitures sont envahies, nos boutons arrachés; ma capote est en loques. J'essaie vainement de défendre le dernier bouton qui lui reste.

— Un souvenir de grand blessé 1 Une relique de la guerre! Pour une Française, monsieur I

Des enfants, soulevés, leurs petits bras crispés autour de notre cou, nous donnent leurs baisers. Et des mains impatientes se tendent vers les nôtres.

Nous sommes débordés. Fleurs, cigarettes.

chocolat, tout cela en monceaux. Un Suisse me prend mon képi et me donne le sien. Des femmes, qui ne peuvent pas se frayer un passage, implorent de loin une fleur. Nous les couvrons de roses. M... leur envoie des baisers. Nos yeux sont pleins de larmes. Lorsque le train repart, des groupes se cramponnent, de véritables grappes qui voudraient nous voir, nous toucher.

... Bientôt nous serons à Genève. Et l'aube, grise, terne, à peine commençante, pâUt lentement l'horizon. En haut, le ciel est plein de nuit. Des étoiles tremblantes piquent son azur sombre. Le train précipite sa course. Dans le lointain, mais bas, très bas sous les nuages, quand le brouillard parfois semble se déchirer, une blancheur molle est visible : le Léman, le Léman, mon Dieu! Et de l'autre côté, ces lumières qui disparaissent, puis brillent à nouveau, n'est-ce pas la Terre de France, la rive française du lac?. . .

Nous nous absorbons en un rêve. Et le train dévore l'espace. Déjà, un bruit d'aiguilles annonce l'arrivée. Nous traversons en trombe

les voies encombrées de wagons, et nous entrons en g6ire, salués, autant qu'à Lausanne, par les acclamations.

Hélas ! quels mots trouver pour ne pas redire sans trêve, de la même façon, un accueil identique? De Constance à Genève, la marche triomphale aux étapes diverses fut marquée partout par la joie. Lausanne et Genève, ce fut, aussi vibrant d'ailleurs, mais déjà plus intime, plus français de ton et d'allure, le couronnement de la joie, le bouquet d'amour le plus beau. Je dis mal ce que je veux dire. Une nuance est là, et peut-être pas pour la foule, pour nous seuls qui savons, qui connaissons ces villes où tant de cœurs français battent à l'unisson. Et c'est aussi, pour nous, la dernière étape, l'ultime, celle après laquelle nos yeux pourront caresser notre sol...

... Déjà le train s'ébranle, s'engage sur la rampe qui part de Cornavin. A toutes les fenêtres dominant le remblai, ce ne sont que curieux sortis de leurs lits avant l'aube pour nous saluer, nous sourire. Les fenêtres sont pavoisées. Des feux de bengale partout.

Et voici la campagne. Dans le couloir à gauche nous sommes réunis. Encore un court instant, et ce sera la France. Après l'exaltation, les émotions diverses qui marquèrent le beau voyage, un silence est tombé. M... tambourine la vitre. R... de la F..., très droit, arc-bouté contre la portière, laisse errer son regard sur le paysage fuyant. C'est au fond de lui, tout au fond, qu'il doit voir quelque chose.

La diaconesse, à nos côtés, respecte le silence. Et voilà soudain, près de nous, qu'une voix au timbre très grave, celle de l'infirmier, laisse tomber ces mots :

— Messieurs, la frontière est franchie. Vous vous trouvez en France.

Alors, comment dire cela?... Nous avions rêvé de crier, de saluer la France, enivrés au premier contact. Et nous nous taisons tout à coup. Des larmes, les meilleures, qui viennent de très loin, du moi le plus haut, le plus pur, roulent sur nos joues amaigries. Nos mains se sont tendues, et c'est une étreinte très douce.

Déjà, sur le quai d'une gare — Pougny ou la suivante, je n'ai pas pu lire le nom — un gendarme en costume, quelques civils émus re-

gardent paisser le convoi. Le jour est venu, doux et pâle. Lorque le brouillard se soulève, le lit profond du Rhône paraît de moment en moment. Je songe à tous les miens. Mon âme est ouverte à la joie; mon cœur tout entier la désire. Pourtant, j'ai un peu mal. Serait-ce un vain regret, la sensation pénible de l'irréparable accompli, la tristesse inhérente à ces retours tardifs, lorsque la santé est atteinte, le corps mutilé, le cœur las?... Non, rien de tout cela. En moi, la douceur est vivante. Les sources de la vie n'ont pas épuisé leur fraîcheur. Je souffre en ma pitié des autres. Je pense aux blessures du sol.

... Maintenant, Bellegarde. Je n'ose me pencher pour voir sur le quai de la gare. Le convoi entre lentement. Il n'a pas encore stoppé, qu'une musique éclate, vibre, s'amplifie, nous soulève. Nos jambes nous soutiennent mal. 0ht l'émotion intense de cette Marseillaise, par ce clair matin de juillet! Parler, nous le voudrions; crier, notre gorge se serre. Et nous demeurons frémissants, secoués de sanglots, dans notre couloir envahi. Mais le long du train, cependant, les voix des grands blessés scandent les

phrases immortelles. C'est un ouragan de passion qui vibre dans les mots et répercute au loin les strophes glorieuses...

Enfin, nous pouvons voir. Nos yeux, lavés par la douleur, par la pluie intime des larmes, trouvent le spectacle si beau! Les petits troupiers sont présents. Une compagnie est en armes pour rendre les honneurs. Ils nous rient d'un rire vaillant. Ils ont très bonne mine avec la nouvelle tenue : les molletières grises, la culotte de velours vert. Les douaniers euxmêmes m' apparaissent nouveaux. Mes voyages d'antan sont si loin de moi à cette heure 1...

Déjà, on sable le Champagne. Un essaim de jeunes fillettes nous fleurit, nous décore. Nous leur demandons, simplement, mais un peu émus tout de même, le premier baiser de Française, après tant de mois en exil. Elles s'exécutent, gentilles... Un Vieux colonel m'interroge.

— Alors, ils t'ont coupé la patte?

— Mais oui, mon colonel!

Sa main serre la mienne. Sous la moustache blanche, la lèvre tremble un peu. M..., qui était descendu, revient avec des fleurs. Hélas ! je n'ai

pu, d'un pied frémissant, toucher notre sol adoré.

... Ambérieu. Même foule. Des avions français sont venus au-devant du train. Ils planent maintenant à deux cents mètres, nous jetant des fleurs, des bouquets.

Je suis seul, presque triste, dans le wagon désert. Ceux qui peuvent marcher sont allés vers la salle décorée de drapeaux où le vin d'honneur est servi...

Je songe avec émoi : demain, à pareille heure, je serai sans doute à Toulouse. Des infirmiers français, au départ de Bellegarde, ont parcouru le train. Nous avons garni une feuille et choisi la ville de France où nous voulions aller. Un carton épingle à ma vieille capote porte mon numéro dans le train : 143; puis ma destination. J'ai relu mille fois. C'est une impression enfantine, mais douce à en pleurer. Demain, demain déjà! Et je suis sans argent. Un mandat attendu n'est point parvenu assez vite. Comment prévenir tous les miens qui ne m'attendent pas ? Un salut cordial me tire de mes songes.

— Tu n'es pas descendu?

— Mais non, mon colonel; je n'ai pas de béquilles.

— Attends, tu vas sabler ici.

Il va à la portière, donne un ordre et revient. Un beau sous-préfet l'accompagne. Nous causons un moment. Puis, à brûle-pourpoint :

— Ta famille t'attend? Tu l'as prévenue par dépêche?

Je suis pris au collet. Je réponds franchement :

— Peux pas, mon colonel. Je n'ai plus un pfennig.

— Où habites-tu?

— Vers Toulouse.

— Vers Toulouse, brigand 1 Et tu ne le dia pas?... Mais alors nous sommes pays!

Il me tend une carte.

— Écris-moi ta dépêche : elle partira d'Ambérieu.

Je griffonne à la hâte.

— Merci, mon colonel.

— Bonne santé, mon vieux; et au revoir, là-bas !

Sa large main tendue montre le Sud-Ouest.

Puis il continue sa visite. Tous mes camarades reviennent. L'un d'eux me remet gentiment, sur une double feuille aux couleurs nationales, un beau poème d'Aguétant : « Souvenir d'Ambérieu. Aux mutilés français. »

... Le train reprend sa marche. Le soleil s'est levé. Depuis Ambérieu il rayonne, piquant de points d'or la poussière, sur la route où parfois, arrêtées pour nous voir, des troupes en manœuvres réjouissent nos yeux. Au bord de la voie, sur la gauche, des coloniaux en grand nombre, de braves fantassins agitent leurs képis. Nous distribuons des cigares; nous jetons des bouquets. Un officier parfois, dressé sur son cheval, salue d'un geste large :

— Vive l'armée! répond le train.

La fatigue pourtant commence à se faire sentir. M..., accoudé à la portière, paraît à demi mort. Quelques blessés somnolent.

Lyon t.. . Sous le hall décoré, notre train défile, très lent. La Marseillaise retentit, reprise par les hommes, l'hymne suisse lui succédant. Un service d'ordre bien fait retient le public en arrière. Sur le quai, beaucoup d'uniformes, quelques

généraux en tenue, puis le délégué du ministre. La Croix-Rouge est représentée par un millier de dames, empressées et émues, nous aidant à descendre.

J'ai bouclé mon sac de boy-scout. Un blessé de Belgique, muni d'un membre artificiel, me prête ses béquilles. Et me voilà suivant la foule, soutenu doucement par nos infirmières aimables. M... est auprès de moi. R... de la F... devant. Nous tenons à rester ensemble. Ils gagneront Paris ce soir. Jusque-là notre groupe demeurera compact.

L'ascenseur nous descend au rez-de-chaussée de la gare. Est-ce Brotteaux? Je crois. Nous entrons à pas lents, un peu bousculés par la foule, dans une immense salle. Là, les murs disparaissent sous une avalanche de fleurs. Lyon nous ofi're le Champagne. Le délégué aussi du ministre de la guerre va nous recevoir en son nom. De fait, les premiers rangs peuvent seuls entendre les phrases ; mais quelques lambeaux nous parviennent : « le devoir accompli...; la tâche glorieuse; les remerciements de la France;... son amour maternel qui pansera un jour nos cruelles blessures... » Nous

unissons nos voix dans une clameur de tendresse : « Vive! vive la France 1 » Puis on chante, et debout, l'hymne national. C'est fini. En route, maintenant. Mais ces émotions nous écrasent. La chaleur y ajoute. Nous aurions besoin de repos.

... Sous les arbres du Pré-aux-Clercs.

Le calme est revenu. Il doit être 4 heures. Après un repas confortable dans la grande salle fleurie, nous eûmes un concert. Maintenant, tout repose. Seul, un zouave très gai, amputé du pied droit, fait de l'acrobatie et soulève les rires. R... de la F..., là-bas, cause avec quelques dames.

Nous avons voulu, tout à l'heure, nous étendre et dormir. Des lits, à cet efifet, étaient disposés dans la salle. Le sommeil nous fuyant, nous préférons l'air pur, attiédi par un peu de brise.

Je soufire beaucoup de la gorge; je ne peux pas parler. M... m'a donné son adresse :

— Écrivez-moi bientôt.

Je lui remets la mienne. Quand nous reverrons-nous? Des liens amicaux et très forts

s'étaient noués ainsi, au gré des rencontres fortuites. L'isolement, l'exil favorisaient les cœurs. Maintenant, le départ est proche. Chacun de nous s'en va vers des lieux différents, rattacher peut-être au passé un avenir fragile. Combien d'infirmes parmi nous!...

... Mais déjà on nous presse :

— Pour Paris... Pour Toulouse... Les blessés pour Bordeaux...

Vite, une étreinte émue. J'envie les cœurs sans vibration, les esprits détachés...

Une auto nous emmène. En sens inverse cette fois, toujours salués par la troupe qui nous rend les honneurs, nous faisons le même trajet. La gare est là, si proche. Un wagon de deuxième, à raison de quatre blessés pour un compartiment, nous est réservé pour Toulouse.

' — En place 1

Et dans la nuit qui tombe, c'est le lent départ pour Perrache, le mouchoir agité vers les derniers wagons. Ceux-ci remontent vers Paris; nous allons vers le Sud.

A quelle heure partirons-nous?... Un civil me Fenseigne :

— Un peu avant minuit, par l'express de Marseille.

J'avertis le wagon et je mets à jour cette note.

... Oh I dormir maintenant ! Dormir, revivre en rêve les heures merveilleuses! Comme un enfant fait d'un jouet, rassembler lentement, avec ses deux mains jointes, les émotions sacrées, pures, inoubliables, et les serrer là, dans son cœur.

5 août. Mauvezin, Gers. — Un après-midi au jardin. Le ciel est d'un bleu transparent. Autour de nous, des fleurs. Son ouvrage sur les genoux, ma femme travaille en silence. Son regard se lève parfois, posé tendrement sur le mien. J'écris, ou bien je rêve. Le calme est profond, l'heure douce. Ne seraient les bruits de voiture, un appel dans la rue, ou quelques mots sonores dans le beau patois de chez nous, la ville aurait l'air endormie, grise de chaleur et d'air pur.

Que nous voici loin de la guerre! Huit jours déjà passés, j'arrivais au pays. Il me tarddt

tant d'être libre, de me mouvoir à l'aise sur un chemin plus large, de retrouver les miens. Le revoir fut pénible. Non pas qu'un regret fût venu attrister cette heure si douce; mais à cause des larmes versées durant l'absence, des maux supportés vaillamment, appelant les ultimes larmes, celles qui tarissent la coupe.

La mélancolie est intense des retours longtemps attendus. On partit jeune et fort; la joie riait dans les prunelles ; il ne semblait pas que le mal pût affaiblir le corps résistant, souple, ferme, que vous reteniez dans vos bras. On revient mutilé, hésitant sur le sol, déshabitué de la joie. Non, nul regret sans doute ; mais, dans la maison reconnue, au jardin qu'une marche en pierre sépare des vieux murs, pourquoi s'arrêter tout à coup? D'où vient ce tremblement crispant les deux mains aux béquilles? Pour monter l'escalier ciré, pourquoi cette lenteur?... L'être physique se souvient; il souffre d'abord, et il saigne. Quoi! plus de gestes faciles, de longues promenades par les prés et les bois?... L'être intérieur, alors, mûri par la souffrance, domine et fait taire le cœur.

En moi le duel fut très court. L'être intérieur

eut l'avantage. Par ce soir parfumé ma pensée sereine se meut sans être effleurée d'un regret. Je goûte le sel de la vie. Si ma' force physique sort diminuée de l'épreuve, inexorablement, ma vision s'élargit, embrasse des choses plus neuves. Ma foi n'a pas sombré dans le tôte-àtôte tragique avec les réalités du combat : je l'ai purifiée, dégagée de son doute, et je ne crois plus à la mort.

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