AU LEHRERSEMINAR DE MONTIGNY-LES-METZ
AU LEHRERSEMINAR
Même jour. Montigny-les-Metz . — Départ ce matin, à 9 heures, par temps froid et brumeux. Au sortir d'une allée encadrée de vieux arbres, des noyers semble-t-il, le plateau s'étend, gris et nu. On a dû se battre par là. Des murs effondrés sur la droite, quelques arbres coupés, des débris de voitures, puis, dans les champs, plus loin, des excavations régulières, voilà ce qui reste du drame.
V... est auprès de moi. Je puis m' accouder un instant, quand nous traversons les villages. Hélas 1 que de misères, rien que des murs noircis, troués par les projectiles sans nombre, des poutres demi-calcinées. Pas une maison n'est intacte. Les clochers sont absents. Çà et là, près des portes, arrachées ou brisées, quelques
fantassins ennemis regardent passer notre auto. Derrière une barrière, seule restée debout dans un champ de luzerne, quelques bêtes à cornes. La route est défoncée. Notre véhicule tressaute, bondit dans les ornières, tangue comme un navire. Et nous sommes au fond, sans soutien, sans appui, sur deux centimètres de paille.
Je regarde toujours; c'est une façon comme une autre d'oublier sa douleur... Voici des travaux de défense, autour de ruines désertiques, car là s'élevait un village. Un carrefour sinistre de chemins défendus par du fil de fer barbelé, sur quatre ou cinq rangées. Des fossés en zigzag, des fortins, des boyaux. A droite et à gauche, en arrière, d'autres tranchées sans nombre, vides pour le moment.
Le recul est prévu. Comme un sanglier qui fait tête, le Barbare en rentrant pourra reprendre haleine, faire payer cher aux Français la reprise d'un sol usurpé pour combien de mois?... Nulle part de cultivateurs. Mais des convois énormes, des troupeaux de bêtes en marche, de l'artillerie, des caissons...
Nous sommes bientôt arrêtés. Un officier hautain, à cheval près du véhicule, cherche à
nous entrevoir. Une grande ferme est à gauche, intacte, et ses vieux murs percés de meurtrières, sur un renflement de terrain, semblent défier les assauts...
Notre course reprend. Encore et toujours des tranchées. Des groupes de civils travaillent sans relâche, guidés ou peut-être gardés par des soldats en armes. La route descend maintenant. Elle paraît meilleure. Nous approchons de Metz. Un arrêt de quelques secondes. On ferme étroitement les deux rideaux de cuir qui, au vent de la course, laissaient entrevoir le pays. Et nous repartons en vitesse. Bruit de conversations indiquant une rue, ce tressautement spécial des roues sur le pavé. De nouveau le silence que rythme sans fin le moteur. Puis un grondement métallique. Nous passons sur ou sous un pont. L'allure est moins rapide. Le chauffeur, de sa place, interpelle quelques passants, des amis, des soldats sans doute. L'auto s'est arrêtée. Elle corne quelques secondes, puis quitte lentement la route, franchit un caniveau, car de brusques secousses me rejettent sur V... Enfin arrêt complet.
Un timbre électrique résonne sans disconti-
nuer. Des pas nombreux se font entendre. Les rideaux de cuir sont tirés. Les courroies grincent dans leur boucle. La portière est ouverte. Nuée d'infirmiers blancs, la plupart tête nue. Un sous-off à moustache grise me demande en français :
— Quelle est votre blessure?
— Amputé jambe droite.
Il hoche la tête en silence.
— Depuis combien de temps?
— Treize ou quatorze jours.
— Où donc?
— A Saint-M...
Il recommande aux infirmiers de faire doucement. Et me voilà saisi.
V... est sur un brancard. Un autre brancard est déposé tout près de la voiture. Je l'occupe bientôt. Ma capote pendante laisse voir l'affreuse blessure. Et voici qu'un enfant, — je ne l'avais pas vu du haut de la voiture, — s'approche, guidé par un homme, son père je présume, en tenue d'officier. Les yeux enfantins m'examinent. Est-ce curiosité; veut-il graver dans sa mémoire les traits d'un ennemi?... Avec un joli geste, puéril et très doux, l'en-
fant, relevant ma capote, F étend avec soin sur mon corps. Un peu en arrière du fils, le père est immobile. Je veux dire merci; mais ma gorge se serre. Je salue militairement, et le tout petit fait de même, collant sa menotte gentille au bord du béret bleu.
Enfin, me voici dans un lit. V... est auprès de moi. On a déposé devant nous un plat de terre cuite contenant un peu de bouillon. Cela sent le maggi, n'est pas très agréal)le. V... l'examine longuement. Du bout de sa cuiller, il fait tournoyer quelque chose, des grains très comparables à ceux que l'on donne aux oiseaux. Moi, j'avale sans voir, sans goûter, sans entendre. Je suis las et j'avais très faim.
Notre chambre est petite, mais pleine de clarté. Neuf lits seulement la garnissent. Et deux grandes fenêtres dispensent le jour et l'air pur. Eclairage électrique, chauffage central dans les chambres. Les boiseries sont blanches, les ferrures des lits, les portes, tout est blanc... Et le sommeil me gagne. Je ne réponds plus à personne. Je dors pendant trois heures, longuement, doucement...
Puis un infirmier me réveille. Formalités banales. Nom, âge, profession, compagnie, régiment. Un caporal ventru est en train de railler, avec la lourdeur de sa race, deux pauvres camarades, rhumatisants aigus. L'absence de blessure l'a mis en défiance. Serait-ce pas une manœuvre?... L'Allemand qui espionne a la peur sacrée des espions... Mais l'histoire est plus simple. Hospitalisés à Saint-M..., lors de la prise de la ville, incapables de s'en aller, ces pauvres diables, un beau soir, virent pénétrer dans leur chambre les médecins teutons. On avait évacué tout le reste. Mais, paralysés à demi, ces deux-là demeuraient. Je ne dirai pas leur émoi. L'un, de par son nom allemand, parut tout de suite suspect. Le second, employé d'octroi dans une ville du Midi, jouissait sans conteste du caractère le plus vif et le plus irritable que mortel ait jamais souffert. De là maints ennuis, on le pense.
Et pour l'instant, d'ailleurs, sa mine contractée, ses regards m'épouvantent. Va-t-il se dominer? Pour faire diversion, moi, je deviens aimable. Je m'adresse au sous-off dans mon allemand le meilleur. Il est surpris et réjoui.
— Vous parlez allemand?
— Ga7iz klein tcenig.
Très peu, un tout petit peu cependant, et ce peu est utile, puisque voici l'orage détourné de nos deux blessés.
2 novembre. — Vie calme, régulière... Montigny est très près de Metz. Deux lazarets sont là : l'un, celui où nous sommes, le Lehrerseminar (école catholique d'instituteurs lorrains), et pouvant recevoir près de six cents blessés ; le second (j'ignore son nom), placé un peu plus loin, et plus important s'il se peut. Mais tous les Français sont ici. Les hôpitaux messins — ils sont trente-deux, pour la guerre — en reçoivent parfois ; mais après quelques jours ils sont dirigés, et d'urgence, sur Montigny-les-Metz. Je tiens ces détails de l'abbé.
J'ai dit : vie calme, régulière. Voici l'emploi du temps : matin, à 7 heures, réveil. Pour nous débarbouiller, nous avons des cuvettes, que les plus valides de nous emplissent d'eau chaque matin. Soins divers de toilette. Repas, café au lait. A 9 heures, bouillon, laitage pour certains. Vers 10 heures, visite; après laquelle, panse-
ments. Ail heures, repas : un bol de bouillon, et le même à peu près invariablement; du rata, pas très bon; un peu de viande de conserve, ou bien du lard fumé. Sieste jusqu'à 3 heures. A 3 heures, café au lîdt, laitage pour certains. Vers 5 heures, visite. A 6 heures, repas : potage, même observation. Le pain n'est pas fameux. On nous a prévenus qu'il contiendra bientôt des matières diverses : pommes de terre, son. Pour l'heure, il est mangeable. Et nous en touchons une livre.
Arrivé d'hier seulement, il est beaucoup trop tôt pour consigner déjà mon opinion première. Cette impression me paraît bonne. On nous laisse tranquilles. L'organisation générale est de tout premier ordre. Passivité des infirmiers, régularité des services, invariabilité des choses, des heures et des gens.
3 novembre. — L'inspecteur vient nous voir. Il nous dit tout de suite que la Jeune-Turquie, tirée par l'Allemagne, entre dans le conflit. Le seul résultat, je suppose, celui que visait l'Allemagne, sera de gêner quelque peu nos alliés les Russes. Je ne suis pas inquiet.
L'inspecteur, lui, paraît certain du succès des armes teutonnes. Je le contrarie doucement. 11 ne se fâche pas. C'est un homme de quarante ans, à la figure fine, ayant beaucoup plus du Latin, jusque dans la démarche, que du lourd Allemand. Il aurait, me dit-il, des frères fonctionnaires dans le nord de la France. N'empêche qu'il est a Boche » de cœur et de pensée. La victoire allemande lui paraît nécessaire pour entraver chez nous la marche à reculons.
— Une affaire, me confîe-t-il, pareille à ce triste procès, ne se passerait pas chez nous !
Il veut parler, sans doute, d'un scandale récent, trop récent pour être oublié, qui eut d'ailleurs son épilogue très peu de jours avant la guerre. Je proteste comme un beau diable :
— Confondez-vous la France avec ces milieux-là?
Avec ça qu'ils peuvent parler de leur morale supérieure! Et le nom d'Eulenbourg jaillit malgré moi de mes lèvres. L'inspecteur a bondi. Il examine avec effarement si nul infirmier n'est présent, n'a pu saisir ma phrase. Puis il dit, et très vite :
— Jamais ce nom, ici! C'est dans votre intérêt. .
Je me le tiens pour dit. Mais je suis content de l'effet.
4 novembre. — Nous pouvons écrire à notre aise, chaque jour, plusieurs lettres si nous le désirons. L'inspecteur m'en informe.
— Nous ne sommes pas des barbares 1
J'ai souri. Je ne vois pas de lien entre tous les actes commis sur le champ de bataille et celui qui me parle. Mais les faits, que j'ai vus, en sont-ils moins réels?
J'ai écrit plusieurs lettres. Vingt jours sont nécessaires pour avoir les réponses. J'attendrai patiemment.
5 novembre. — Ma fatigue est moins grande. Je dors très peu, la nuit. Mais j'ai dominé la souffrance.
Questionné, ce jour, le docteur sur la date prochaine de mon opération ; car je dois subir, m'a-t-on dit, une résection du fémur, laissé trop long à Saint-M...
— Pas encore, me répond-il. Vous n'êtes pas pressé.
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Peut-être raille-t-il. Mais cette réponse me navre. Depuis six jours bientôt j'habite Montigny, et mon pansement est le même. Qu'attend-on pour vérifier l'état de ma blessure?
Ce docteur, d'ailleurs, est charmant. Il a une façon de passer la visite que je dirai unique, pour m'en tenir à ce seul mot. Il entre, suivi du sergent (le unter-offizier, grade de caporal dans notre belle armée), s'arrête sur le seuil, montre du doigt chaque blessé, puis, avec un rythme d'horloge, laisse tomber ce mot : « Gut », c'està-dire : bien. Puis il tourne le dos, va vers une autre chambre. La visite est passée.
7 novembre. — Le personnel est serviable. Ce mot est relatif. Jusqu'ici, pourtant, rien à dire. Le chefrartz est gentil pour nous. Et la discipline est si grande que tous les infirmiers copient son attitude. Le directeur, aussi, du Lehrerseminar, officier volontaire d'administration pour la guerre, passe chaque jour dans les chambres. Il est le trésorier, vaut-il mieux écrire : économe? Son français est très pur. Chose remarquable et jolie : alors que l'inspecteur, plus jeune, plus bouillant, fait intervenir sans répit la pensée
allemande et parle de la guerre en Boche impénitent, notre directeur, plus âgé, en parle peu ou pas. Il fait preuve de tact, d'une délicatesse qui tend à me surprendre. Sa femme est major-infirmière : c'est l'Allemande blonde, au visage riant, au teint coloré sans excès, à la parole douce. Ils ont plusieurs enfants, et j'ai aperçu le plus jeune, une fillette délicieuse, aux deux nattes classiques lui tombant dans le dos.
A signaler aussi Herr R..., vieux sous-officier volontaire, — il a bien soixante ans, — que son accent très net, sa voix lente et sonore désignent à ceux comme moi qui parlent peu ou mal la langue d'outre-Rhin.
8 novembre. — Aperçu le pasteur teuton. Il serr6iit la main de l'abbé, sur le seuil de la chambre. D'un blond roux, très velu, le regard un peu terne sous les lunettes d'or, c'est un homme entre les deux âges. Nous avons causé un moment. Bien entendu, il est question de la canonnade lointaine que nous entendons depuis hier.
— Oui, le Saint-Quentin est là-bas ; mais ces coups de canon que vous entendez sur la gauche
ne viennent pas de là. Ce sont des tirs d'essai. Nous sommes très loin de la guerre.
Pour le tâter un peu, — il est pasteur d'ici, — je fais remarquer doucement que ce gentil pays pourrait souffrir beaucoup d'un bombardement des Français.
— Des Français?
La stupéfaction lui coupe la parole; il manifeste un étonnement si naïf, devant cette chose incroyable, Metz un jour bombardée, une forteresse allemande devenue la proie des canons, que je suis au septième ciel.
L'Allemagne vaincue, meurtrie, humiliée, payant à son tour la rançon!
Vous n'y croyez pas, Herr Pastorl Mais moi, j'en suis certain. Ce sera long peut-être, mais cela viendra tout de même !
iO novembre. — J'ai vu ce matin le cheffartz, un Allemand du Sud, un brun de faible taille, à la parole brève. On raconte, dans l'hôpital, que ses deux frères, officiers, ont été tués aux premières rencontres du côté de Bertrix. Et l'on ajoute qu'il les aurait trouvés lui-même sur le cliamp de bataille, et mutilés horriblement.
Je me défie beaucoup de l'histoire allemande, bien que quelques mots du cheffartz aient l'air de confirmer ces bruits. L'inspecteur D..., d'ailleurs, qui suit le cheffartz comme une ombre, me montre des journaux français où des reporters imprudents célèbrent en termes légers des prouesses semblables de nos Sénégalais. Mais je ne suis pas convaincu. L'attitude du chef serait alors invraisemblable. Il est bon et très juste pour les soldats français blessés et prisonniers. Il leur accorde des faveurs, aussitôt leur demande. Ainsi, nos soldats, — c'est-à-dire les moins atteints, — se plaignaient du stationnement, de l'ennui dans les chambres. Le cheffartz a permis une promenade par jour, d'une heure cliaque fois. Elle a lieu dans la cour, sous la surveillance sévère d'un soldat armé du fusil. D'autres se plaignirent ensuite de l'insuffisance notoire du régime de l'hôpital. Le docteur permit des achats; c'est ainsi que le cliocolat, le sucre, les bonbons, même des petits pains allongent le menu des plus affamés d'entre nous, ou de ceux dont la bourse est garnie pour ce faire.
Le tabac joue aussi son rôle. Conçoit-on des
soldats ne pouvant pas fumer?... Le cheffartz a fixé des lieures : celle de la promenade d'abord, puis une autre heure le matin, une dans la soirée. On pourra fumer au couloir. Et l'on fume partout; on fume avec abus; on fume dans les chambres, partout, excepté au couloir. Ceux qui gardent le lit vont-ils se passer de fumer?... Hélas! je suis du nombre, et j'ai résolu le problème contre le règlement. Tant pis pour lui, d'ailleurs.
A vrai dire, je suis inquiet. Tout ce calme m'effraie. Je ne saisis pas bien la raison de ces gentillesses : des succès réels et fréquents, amadouant le Boche, et lui faisant voir par avance des bénéfices monstres, prédisposant son âme à l'indulgence des vainqueurs?... Mais je préférerais souffrir 1 Peu m'importe leur gentillesse, si nous devons être battus!...
Allons, pas de blasphème! C'est vraiment impossible. Je suis comme le pasteur roux : cette pensée me scandalise.
14 novembre. — Non, ça n'a pas duré. De l'orage est dans l'air. Les infirmiers sont moins aimables. Ils se taisent en nous servant.
Jadis ils bavardaient; le temps passait plus vite. Ils ne parlent plus qu'à voix basse, entre eux, dans le couloir.
Je ne reçois plus de visites. Le directeur luimême, lorsque son service l'appelle, me salue de loin et s'éloigne. Plus de ces causeries où je m'évertuais à découvrir le Boche. Et je ne sais plus que penser.
Les vieilles sœurs lorraines, qui parlaient le français, passent comme des ombres. Elles avaient pour nous des mots purs et chantants qui faisaient s'enfuir la tristesse. L'inspecteur D... est invisible.
Le cheffartz lui-même se voile. Un manteau de drap le recouvre. Il se perd dans les plis et, le fourreau noir de son sabre battant ses courtes jambes, il va, infatigable, suivi du feldwebel, sans jamais parler à personne. Quelque chose est sur nous, mais quoi?... On ne sait pas.
17 novembre. — Une très grande joie atténue ma tristesse : la première lettre est venue, celle que j'attendais et que je voulais la première, timbrée de Mauvezin, de là-bas, dans le Gers. Elle est de ma compagne, et forte, courageuse.
Pas le moindre mot de regret, de faiblesse ou de plainte, mais une fierté douloureuse, des mots profonds et vrais.
Nous ne savons pas dans la joie ce que gar dent en eux pour l'heure de l'épreuve les êtres qui nous sont bien chers. Ils paraissent faibles et doux; leur cœur est à fleur de paupière. Et voici qu'au jour de l'angoisse, ils se révèlent forts. Nous faisions deux parts de nous-méme : l'une était la souffrance et, pour ménager nos aimés, nous leur réservions la seconde, faite de nos espoirs. Leur cœur demande la première. Ils veulent partager et trouvent le mot qui émeut, l'appel qui, sur la route, fait songer à l'étape, à l'oubli prochain des fatigues.
Bénis, nos êtres chers, bénis soient nos aimés I Ce sont les guérisseurs, les médecins de l'âme. Et l'âme est si triste en exil.
19 novembre. — J'ai depuis deux jours près de moi un instituteur parisien, le sergent X..., blessé aux jambes. Son état est satisfaisant. Nous parlons sans contrainte, durant de longues heures.
Un instituteur allemand, dont le frère est à
R..., retenu comme otage, vient nous voir quelquefois. Il donne des détails sur l'enseignement en Lorraine. Les instituteurs seraient là catholiques ou protestants. Le régime est celui qu'avait créé en France la loi célèbre de Falloux, c'està-dire que les élèves, selon leur religion, auraient des maîtres catholiques ou de religion réformée.
— Voilà un gros problème, nous dit-il en passant, pour le cas où la France reprendrait la province, ce que je ne crois pas.
Les méthodes d'enseignement ne sont pas tout à fait les mêmes que celles employées chez nous. En ce qui concerne les classes, l'Allemagne a mis en usage un procédé intéressant. Le maître reçoit ses élèves au sortir de l'école enfantine et les garde jusqu'à la fin, c'est-à-dire vers quatorze ans. Il a ainsi le temps de les étudier, d'employer des moyens divers appropriés aux cas divers, et de façonner, à lui seul, ces cerveaux enfantins. Les Allemands auraient reconnu qu'il y avait danger à faire changer, presque tous les deux ans, de maîtres et de classes, les élèves de leurs écoles. Je note le renseignement pour ce qu'il peut valoir. Il
paraît séduisant. Mais, autre milieu, autres métliodes.
L'inspecteur D... aussi s'est fourré dans la tète de convertir mon X... Convertir est un bien gros mot. Pourtant il n'est que juste. L'inspecteur est fervent. Mon instituteur ne l'est pas. Intelligence ouverte, esprit large et très tolérant, X... fait un grief à la religion allemande, prôchée par l'inspecteur, de se plaire à la guerre, méconnaissant ainsi le précepte divin du Prince de la paix. L'inspecteur, tournant la question, lui oppose aussitôt les « vices » de la France, tout le scepticisme actuel. Selon lui, cette guerre serait une menace, l'avertissement du Très- Haut à la France d'hier, un châtiment aussi pour ses nombreuses fautes.
— Que vient faire ici l'Allemagne?
Mon X... se rebiffe. Et je le soutiens de mon mieux. A quoi l'Allemagne moderne, éprise de force brutale, peut-elle reconnaître qu'elle est l'élue de Dieu, l'instrument choisi par ce Dieu pour punir la France coupable? Est-ce un catholique qui parle? Oublierait-il vraiment que la France est très catliolique?... J'insinue à mon tour qu'il est peut-être bon de faire des réserves.
Le sujet est si délicat. Puis, enfin, Dieu, le mien, celui des Français bien pensants, étant un Dieu d'amour, « ne voulant pas la mort du pécheur », dit la Bible, il serait surprenant que ce fût ce Dieu-là qui eût déchaîné cette guerre. . .
L'inspecteur se recueille. Il est embarrassé. Il est vrai, il s'insurge contre mon argument :
— Je vous croyais un bon chrétien I J'avais cru le voir dans vos lettres.
De fait, c'est un petit scandale. Moi qui parle si poliment au prêtre et au pasteur! Il ne me connaît pas. Il saurait, sans cela, que ma politesse, un peu froide, est souvent ironique, surtout quand elle vise des pasteurs bottés et casqués, ou des prêtres tonitruants, qui m'ont bien plus l'air de soldats, malgré leurs brillantes lunettes, que d'amis des déshérités.
Et puis, il faut bien l'avouer, la religion teutonne me paraît extraordinaire. J'aurai, je le pressens, l'occasion d'en parler plus tard. J'aurai plus d'expérience, plus de connaissance surtout de l'esprit allemand qui me paraît très compliqué. Aujourd'hui, je me borne à écrire cette impression : le Gott mit uns des Allemands n'est pas une phrase banale; c'est jun fait, un
symbole. J'aurais lu : Uns mit Gott, que j'aurais été rassuré. Hélas! ne voulant pas suivre ses voies, ils ont décrété que le Père suivrait ses enfants au combat. Et la différence est énorme. « Être avec Dieu », c'est être bon, c'est le vouloir du moins. Prendre Dieu à témoin, crier : « Dieu avec moi », c'est légitimer à l'avance bien des vilaines choses, mêler la religion à des actes humains que la seule morale réprouve hautement.
20 novembre. — Tout à l'heure, le petit a bruder », vêtu de sa soutane, est entré dans la chambre.
C'est un élève de l'école, du Lehrerseminar, futur instituteur qui n'aime pas la France. Rien de plus amusant que sa parole brève et ses douze mots de français.
Il nous dit, tout d'abord, qu'il est interdit maintenant d'écrire tous les jours : nous pourrons deux fois par semaine. C'est le nouveau chef qui veut ça. Au moment de sortir, l'odeur du tabac le rappelle. Il hume d'abord l'air, puis, le doigt levé, humble et grave :
— Vous n*osez pas fumer ici?
Le mot est délicieux. Il est signalétique de Tétat d'esprit allemand. Toute une éducation revit dans ces syllabes : « Vous nosez pas fumer ! » Cela ne veut pas dire : « Il est défendu de fumer! » Non, ce serait trop simple. Mais cela veut dire surtout : « Vous ne devez ni ne pouvez avoir l'intention de fumer, puisque, n'est-ce pas, c'est défendu ! »
On saisit la nuance. Et cette nuance est un monde.
21 novembre. — Nouvelles restrictions à notre droit d'écrire : ce n'est plus qu'une lettre, une seule à la fois. La nourriture était mauvaise; mais on pouvait s'y faire : un estomac solide peut digérer du son. Elle diminue tout à coup. La ration de pain est rognée. Plus d'achats en ville, non plus. Surveillance sévère, sournoise, tatillonne. Fouilles dans les tiroirs à peu près chaque jour. Défense nous est faite de recevoir de France des colis contenant des vivres. Nous avertissons nos familles. L'avis cependant est tardif. Beaucoup d'entre nous, et c'est triste, ont des colis en route. Vont-ils leur parvenir?... Nous sommes très vite fixés. On leur remet le
papier gris, le linge ou bien la toile ayant enveloppé leurs vivres. Puis ils ont à payer un impôt abusif de 80 pfennigs par kilogramme de conserve ou bien de chocolat. Et le contenu est repris. Chocolat, bonbons et biscuits, sucre, etc., s'en vont vers des mains inconnues. « C'est un don gracieux que les blessés français font à à leurs amis « allemands » ! » nous confie l'abbé boche.
Enfin, mesure dérisoire, la Gazette de Lorraine, édition spéciale en un français rugueux, nous est maintenant interdite. Et pourtant que de vilenies contenait cette feuille ! Que de plates insultes à l'adresse des bons Français! Doublure occasionnelle d'un grand quotidien allemand, elle est le réceptacle de tous les bruits absurdes, méchants ou idiots que l'on fait courir sur la France. Les articles sont anonymes : la marque en est bien allemande. Nous serons peu privés.
Cette interdiction, il est vrai, en comporte une autre plus grave : plus de livres français, de roman ou d'étude; plus de dictionnaire allemand, ou de vieilles revues dont les blessés français feuilletaient les images. Nous sommes
prisonniers. Or la prison, c'est le silence, la solitude froide. Lire, c'était penser. Lire, même du mal, lorsqu'il s'agit de France, c'est exalter en nous la tendresse latente, souffler sur la cendre légère des enthousiasmes noircis. L'ombre de l'Allemagne va s'interposer entre nous et nos auteurs aimés. J'avais le Démon de midiy le livre de Bourget, si intéressant et si grave, débordant de passion et religieux quand même. On a fait main basse sur lui. Et j'ai dû soustraire mes notes, les dissimuler dans mon lit.
Du papier blanc, dans mon tiroir, attire l'attention. Le soldat prussien s'exaspère.
— D'où vient ce papier?... Et pourquoi?...
— Pour étudier l'allemand.
Ma réponse est très calme. La sienne déborde de haine.
— Vous aurez le temps de l'apprendre, lorsqu'on le parlera dans votre cochon de pays.
Je riposte : « Jamais î » Il lève son poing sur mon lit; puis il se met à rire, d'un rire brutal, insultant. Je suis blanc comme un linge. Le bandit s'éloigne, d'ailleurs. Mais j'ai pleuré de rage.
Ohl n'être qu'un infirme, couché dans ce lit
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de douleur, sur des linges sanglants, et ne pas pouvoir, de la main, marteler ce front de barbare, lui faire rentrer dans la gorge ses insultes de reître !
23 novembre. — Je n'ai pas écrit, ces deux jours. J'étais trop énervé, trop surveillé aussi.
Je connais maintenant l'auteur de nos misères; nous avons un nouveau cheffartz : le docteur Orth, à trois galons. Et c'est lui qui fait table rase. Tous les Lorrains lui sont suspects. Nous avons eu le tort d'écrire à nos familles que l'on nous soignait bien, que l'on était aimable. Et la censure s'est émue. Des Français prisonniers se trouvant bien en Allemagne, et en Lorraine, à Metz?
Je peux obtenir des détails. L'ex-cheflartz est puni. Trois semaines d'arrêts pour s'être montré faible. Faible veut dire : bon. Et ceci explique le sabre battant ses courtes jambes et son grand manteau de tenue. Un de nos camarades a commis aussi une « gaffe ». Sachant que l'inspecteur collectionne les timbres, il a écrit chez lui, à M... où sa femme est fixée, pour en obtenir quelques-uns. L'inspecteur
ignore cela. Pourtant il est frappé. La censure arrête la lettre. On l'accuse d'avoir noué avec des prisonniers des relations suspectes : prévention de conseil de guerre.
Dès lors, plus de courrier. Sur le grand bureau du cheffartz, nos correspondances s'entassent : lettres qui partent ou arrivent. Rien n'est tenu à jour. Le docteur Orth lira lui-même. Il sait peu de français, trop peu pour lire vite et pour être sûr de comprendre. Chaque soir, il s'installe, aidé d'un dictionnaire, et traduit au hasard. Une phrase l'arrête-t-elle? Notre savant, alors, recopie le passage et jette la lettre au panier. Qu'importe que des mères, des femmes ou des sœurs connaissent les angoisses, les affres de l'attente?... Quelques blessés sont au plus mal. D'un moment à l'autre, sans doute, la mort les fauchera. Et quand la porte s'ouvre, leurs yeux agonisants, fixes, pleins de détresse, avidement regardent. Oh! tenir une lettre, froisser dans ses mains le papier où la chère écriture, bien vite reconnue, traça les mots d'amour qu'un ami vous lirai...
Le docteur Orth n'a pas de cœur. Voulezvous son portrait? La taille avantageuse, 1 m. 80
peut-être. Épaules larges et voûtées. Une face glabre, quelconque, avec, en travers de la joue, depuis l'oreille droite, des cicatrices roses souvenirs de duels. Le regard inquiet, soupçonneux. La main est toujours tourmentée. C'est le type parfait de l'officier prussien tendu vers des œuvres brutales, assoupli aux besognes que nulle raison ne commande. C'est la machine humaine sans poli et sans finissage. Le docteur Orth parle très peu. Cependant il écoute. Il en profite pour chercher du regard, sous la table, dans le pli des effets, à la commissure des draps, sous le traversin écrasé, le tabac, les livres proscrits. Les doigts du docteur sont des griffes. Ils excellent à découvrir, dans un porte-monnaie, les quelques pfennigs défendus dépassant la somme permise. (Les blessés français ont le droit de posséder sur eux 3 marks.) Malheur à l'imprudent qui s'est mis dans ce triste cas. La prison lui est réservée, et quelle que soit sa blessure.
Le docteur Orth est diabolique. Il a le génie positif des inventions mauvaises, des trouvailles, des punitions que rien ne légitime. Avez-vous faim, parfois? Votre dîner fut maigre. Ce soir,
VOUS pensez avoir mieux. Mais le docteur Orth a veillé. Il s'en va aux cuisines, donne bientôt ses ordres, et les blessés reçoivent pour apaiser leur faim, au lieu de la soupe attendue, un bol de thé, sans plus. Ils dormiront mieux, n'est-ce pas?...
D'ailleurs n'est-ce pas lui qui me déclarait ce matin, de l'air méprisant d'un vainqueur :
— Nous ne vous devons que la vie; et encore, parce que nous le voulons bien.
24 novembre. — Après la défense, la confiscation.
Par ordre, ce matin, les fouilles ont recommencé. Nous avions des cartes postales, payées à chers deniers. Elles sont saisies dans nos mains. La mesure brutale s'accomplit sans àcoup, sans rumeur, sans révolte. Le tabac a le même sort.
Adieu, les cigarettes blondes. La pipe odorante est brisée.
30 novembre. — Nous étions en enfer. On grillait seulement; mais à présent on coupe. A l'heure des visites le docteur m'a parlé. J'ai pris avec
moi-même l'engagement de ne plus demander la date de mon opération. Et j'ai tenu parole. C'est donc lui qui m'informe.
— Ce sera peut-être demain. Mais hier et avant-hier, trop, beaucoup de travail I
J'interroge du geste et voici la réponse :
— Vos médecins, en France, amputent à plaisir nos blessés allemands. Nous avons les lettres écrites. On a donc donné l'ordre de couper sans hésitation, en mesure de représailles, tous les membres atteints. Nous ne devons plus conserver 1
Ils ont fait [comme il avait dit. Ce sont, par les couloirs, des courses incessantes, défilés de civières et faces pâles entrevues. Le nombre des victimes?... Il est malaisé à fixer; immobilisé dans ma chambre, je ne puis contrôler. Mais, en vérité, l'Allemagne peut vanter sa haute « Kultur » , sa moralité supérieure !
î" décembre. — On m'opère ce soir. Mais je n'ai pas d'angoisse. Pourtant, j'écris aux miens. Sait-on jamais, avec ces brutes?.,.
Si cette intervention devait m' être fatale, ils sauront du moins ma pensée, l'ultime, la der-
nière, et qu'éperdument je les aime. Et que j'aime la France. Elle m'apparaît plus sublime, plus haute que jamais. Lequel d'entre nous pourrait dire qu'il la connaissait bien? Lequel d'entre nous lui donna tout ce qu'il lui devait, ce que la grande Mère était en droit d'attendre?...
Ohl dans les tranchées, mes amis, soldats de vingt ans ou de trente, donnez sans compter votre sang! Luttez pour la victoire! Ici, sous le couteau qui fouillera nos chairs, nous saurons souffrir sans nous plaindre et nous serons dignes de vous. Nous lui vouons cela, maintenant, à la France, nos douleurs et nos fièvres, n'ayant plus autre» chose. Et c'est peu, et c'est inutile : ça manque de grandeur...
2 décembre. — Opéré hier soir à cinq heures. Souffert atrocement à l'heure du réveil.
Quelle opération m'ont-ils faite? Pourquoi le chirurgien n'était-il pas présent?
3 décembre. — La fièvre est toujours forte. Je ne puis faire un mouvement. Nouvelle qui m'attriste et me réjouit à la fois : le Lehrersc-
minar est évacué aujourd'hui. Adieu, Herr Orth ! Le lazaret de guerre serait réservé aux typhiques... Je crains l'automobile. Dans l'état où je suis, et si tôt, maintenant!... Je me confie à Dieu.