The Tribune, Dec
j'arrivai à la maison de Qeouton, je demandai à voir le malade ; mais le père de famille me dit que personne chez lui n'avait besoin de mes services, et qu'il m'avait envoyé chercher pour me tirer du danger qui menaçait les pi j Bonniers. Il était rumeur que les colons anglais allaient venir attaquer le fort^ et le brave homme craignait que quelque malheur ne m'arrivât.
Et voilà qaels étaient les k bandits qui opprimaient le peuple » de la Riviëre-Rouge ! Plût à Dieu que les propres soldats de celui qui n'avait pas honte de cette flagrante injustice leur eussent ressemblé ! Selon un contemporain anglais, les métis en armes « étaient civils à l'égard de tous les étrangers qui les rencontraient, » ^ tandis que les fameuses recrues auxquelles Wolseley recommandait de confondre par leur bonne conduite les « gens mal intentionnés qui s'efiorçaient de faire croire à une partie de la population qu'elle avait beaucoup à craindre d'eux », donnèrent la mesure de leur valeur en tuant à coups de pierre un métis qui ne leur disait rien, et en laissant pour mort, après l'avoir attaqué sans provocation, un autre qui revenait d'accomplir un acte de charité ^ !
Je m'attarde peut-être mal à propos à défendre les amis de Biel contre les insultes d'un bigot. Pour justifier maintenant mon titre de « Métis et Blanc », il me faut dire quelques mots d'une tentative de gouvernement par un blanc, avec le fiasco duquel le lecteur comparera instinctivement le succès des métis de la Rivière-Bouge. Les détails de cette épopée d'un nouveau genre sont assez peu connus pour que j'en rapporte quelques-uns \
Un nommé Thomas Spence, après avoir résidé quelque temps au fort Garry, avait transporté ses pénates au portage Laprairie, quelque 66 milles plus à l'ouest. Là, se trouvant en dehors de l'Assiniboia, il se crut l'homme de la situation et, en 1867, il prit sur lui-même d'inaugurer une espèce de république qu'il appela d'abord Caledonia, puis Manitoba. Il lui donna des centaines de milles carrés do superficie, et tout naturellement s'en
1 — livre bleu de 1870, p. 27.
2 — y. les art. Goulet (Elzéar) et Nault (André) dans mon Dictionnaire historique des Canadiens et des Métis français de V Ouest en ce moment sous presse.
3 — Je les emprunte à un livre devenu rare, mistoire du Manitoba, par Rob. B. Hill.
nomma président. En roâme temps, an conseil fat formé et oeaz qni le voalurent prêtèrent le serment de fidélité. Petits et grands bien comptés, sans oublier les enfants à la mamelle, la population du nouvel empire pouvait bien se monter à 400 âmes.
Le premier besoin qu'on eut à satisfaire dans ce royaume du roi Pétaud fut celui d'une prison. Pour se procurer les fonds nécessaires à sa construction, on organisa un système de taxes et de douane. Mais, première déception, les autorités de la Compagnie de la Baie d'îiudson refusèrent de s'y soumettre. Que pouvait-on contre pareils adversaires ? Puis un certaii cordonnier du nom de McPherson poussa l'irrévérence pour les autorités constituées jusqu'à déclarer que les taxes perçues s'en allaient en bière et en wbiskey que les membres du gouvernement se chargeaient de consommer. Par surcroît de malheur, beaucoup des administrés de Spence eurent assez peu de charité pour partager cette opinion.
Evidemment, pareil manque de respect ne pouvait se tolérer, surtout quand le coupable n'était qu'un cordonnier. Deux constables furent donc chargés de l'arrêter sous l'inculpation de.. «trahison (c'est littéral). Mais McPherson ajouta encore à sa faute en protestant contre cette mesure. Après une lutte corps à corps, au cours de laquelle il eut ses habits mis en lambeaux, il parvmt à s'échapper, et il était à courir dans la neige, poursuivi par les deux officiers que le whiskey gouvernemental empêchait d'être aussi lestes que lui, quand un traîneau vint à passer. Il s'y jeta hors d'haleine et en criant au secours. Un aes conducteurs du véhicule nommé McLean tint alors à distance les sbires du président en les menaçant d'une énorme tarière qu'il tenait à la main. Puis, ayant appris l'objet de la « poursuite », il conseilla au cordonnier de suivre les constable?, ajoutant qu'il veillerait lui-même à ce que justice lui fût rendue.
Le soir du même jour, après souper, il se dirigea, en effet, en compagnie de quelques mineurs, chez un nommé Hudsou où Mcrherson devait subir son procès. La cause se vidait déjà quand la petite troupe entra. Spence se tenait au bout d'une table, séparé par une lampe de l'inculpé qui lui faisait face.
« De quoi accuse-t-on McPherson ? demanda John McLean.
— De trahison aux lois de la république, répondit Spence.
— Nous n'avons point de lois, fit John. Dans tous les cas, qui est l'accusateur public ?
— M. Spence, dit un des constables.
— Et qui fait l'office de juge ?
— Le même monsieur.
— Alors, finissez-en avec cette comédie, vieux sépulcre blanchi, tonna l'Ecossais indigné en s'ad ressaut à Spence. Vous ne pouvez être accusateur et juge à la fois. »
Mais le constable Hudson mit l'interrupteur à la porte. Sur quoi, un des mineurs qui était d'une force prodigieuse prit l'accusé par le collet et lui dit de s'en aller. Un des assistants voulut intervenir ; mais le géant le saisit dans sa forte poigne, le souleva en l'air et le laissa retomber lourdement sur la table, renversant lampe, poêle, Spence et tout ce qui se trouvait là dans un commun désordre.
Surpris par les ténèbres qui s'ensuivirent, les autres mineurs déchargèrent alors leurs revolvers au plafond. Ce fut le signal d'une débâcle générale. Pendant que chacun déguerpissait, qui par la porte, qui par la fenêtre, ou entendit le pauvre président crier d'un ton piteux sous la table :
« Pour l'amour de Dieu, ne tirez pas, mes amis ; j'ai une femme et des enfants ! »
Peu après, une lettre officielle d'Angleterre, écrite en réponse à une demande de reconnaissance du soi-disant gouvernement, vint donner le coup de grâce à l'entreprise. La république de Spence avait vécu, et personne ne la regretta. Elle avait duré non pas précisément « ce que durent les roses, l'espace d'un matin », mais juste ce que dure la neige, l'espace d'un hiver, et n'avait accompli que le ridicule.