‹ Aux sources de l'histoire manitobaineChapitre 6 sur 11 · VII. — QUESTIONS iPIBTBUSBS · texte numérisé non relu

VII. — QUESTIONS iPIBTBUSBS

Les mensonges bistoriaues ont la vie proverbialement dure, et les erreurs involontaires dans le cbamp de Tbistoire participent trop souvent à cette ténacité. Soit par suite de paresse intellectuelle de la part d'écrivains qui trouvent plus facile de copier que de recourir aux sources, soit par intérêt personnel et parce que les données inexactes cadrent avec les préjugés de l'auteur, des faits dont l'authenticité n'est rien moins que prouvée sont reproduits sans scrupule, et si personne n'en conteste l'exactitude, ils finissent par passer dans le domaine des vérités irréfragablefi.

Dans le cas qui nous occupe, une autre raison, de nature assez puérile, semble avoir contribué à dénaturer un événement important dans l'histoire canadienne. Quiconque est un tant soit peu familier avec la littérature courante des Anglais d'Amérique, toute personne qui s'adonne plus ou moins à la lecture de leurs journaux, n'a pu manquer d'être frappé de l'excessive prédilection pour l'allitération dont font preuve la plupart de leurs écrivains à gages. Winnipeg Wirings^ Brandon Budgetj Calgary ClippingSy et tant d'autres expressions du même genre, se rencontrent journellement dans leurs feuilles publiques. Des lors on conçoit l'extrême satisfaction de ces auteurs ^uand ils eurent la bonne fortune de tomber sur une allitération bien conditionnée, comme celle que contient la phrase Eiel^s Red River Rébellion^ tf la révolte de Biel à la Riviëre-Bouge. » Evidemment, pareille aubaine ne pouvait se négliger, surtout étant donné que cette expression consacre des préjugés basés sur des antipathies nationales.

Naturellement l'historien sérieux est au-dessus de semblables puérilités, et doit avant tout la vérité à ses lecteurs. Bien que jusqu'ici les écrivains anglais sans exception — même,- je regrette de le dire, Alex. Begg— aient parlé de l'insurrection de 1869 comme d'une rébellion, je n'hésite pas à déclarer (et on devrait le proclamer sur les toits) qu'il n'y eut jamais de rébellion à la Biviëre-Bouge. En d'autres termes, le soulèvement dirigé par Biel était parfaitement légitime, et le gouvernement qui en résulta avait toutes les garanties de légalité possibles dans les circonstances. Les métis parvinrent à leurs fins, et n'eût été le fanatisme des soldats de Wolseley, Biel aurait remis paisiblement entre les mains du gouverneur Archibald les pouvoirs temporaires que le peuple lui avait confiés.

Car eufiu, en pareille matière, il faut être logique ou bien se taire. Qu'est-ce qu'une révolte ? C'est un soulèvement à main armée contre l'autorité légitime ; une résistance par voies de fait aux représentants des pouvoirs légalement cotistitués. En 1860, l'Assiniboia était, comme le Canada, une colonie qui dépendait directement de la couronne anglaise. Biel et les métis se soulevèrent-ils contre l'autorité de la Reine ? Aucunement. Même la plupart des auteurs anglais sont forcés de reconnaître leur parfaite loyauté. Du reste, les pièces officielles de l'époque sont là {)Our la prouver. Alors, où est la révolte ? Montrez-nous la rébelion, ou bien avouez que vous faites un usage éhonté des mots, et que vous calomniez un petit peuple auquel on devrait au contraire savoir gré d'avoir été {Probablement le sauveur du Manitoba et du Kord-Ouest canadien tout entier.

Cette dernière assertion surprendra, je le sais. J'y reviendrai peut-être. En attendant il doit me suffire de démontrer la parfaite légitimité de sa résistance aux empiétements, non pas du gouvernement britannique, contre lequel il ne lui vint jamais à la pensée de se soulever, mais des autorités canadiennes qui n'avaient aucun droit sur son territoire avant le 15 juillet 1870.

Comme je l'ai écrit ailleurs,

les habitants de la Rivière-Rouge étaient, avant cette époque, dans la même position que ceux de Terre-Neuve aujourd'hui. Que les détracteurs des métis se mettent un instant à la place de ces derniers. Des émissaires de Québec arrivent à leur pays, formant, comme le disait le Dr Bryce des Ontariens de PAssiniboia, « une expédition de caractère irritant, agressif et égoïste 'f prenant possession du sol avant qu'il n'ait été transféré et posant en conquérants > 1 ; « traitant durement les colons r, arpentant leurs terres comme il leur plaît en dépit des plaintes des insulaires qui se croient par là menacés d'en être dépossédés, supposons que ces vantards de Canadiens- Français déclarent que, malgré les protestations des pionniers avec lesquels nous identifions momentanément les écrivains anglais, leur pays va être annexé à un corps politique nouvellement formé ; que la langue anglaise va être proscrite en faveur du français, qu'on va forcer leurs enfants à fréquenter les écoles catholiques, qui vont être seules reconnues malgré les objec* tions de leur conscience. Qu'en penseront les bons Anglais ? Ils auront probablement, de pareils procédés, fa même opinion que les pionniers de l'Assiboia eurent de ceux dfes Outariens qui représentaient au milieu d'eux le gouvernement d'Ottawa tout fraîchement créé 2.

1 ^ Eiêtory ofthe Hudaon^» Bay Company, p. 459.

2— The HUtory ofthe Northern Interior oj British Columbia; appendice B des deux premières éditions j appendice C de la troisième.

De la loyauté de Riel aux inetitutions britanniqaes, malgré les mauvais conseils d'une certaine clique, il ne saurait y avoir le moindre doute. Pour le prouver, je n'ai qu'à suivre ma ligne de conduite habituelle : recourir aux sources et n'appuyer mes avancés que sur les assertions des auteurs hostiles aux métis.

Ceux-ci voulaient leurs droits ; mais ils eussent de beaucoup préféré les obtenir sans l'aide de la force armée. Dans tous les cas, leur allégeance à la reine d'Angleterre était pour eux chose presque sacrée. McDougall lui-même en était convaincu, puisque, le 6 décembre 1869, peu de jours après l'émission de sa proclamation illégale, il écrivait à l'honorable Joseph Howe, secrétaire d'Etat à Ottawa :

D'après un rapport confidentiel fourni par une personne qui eut accès au Conseil de Kiel, j'apprends que ...la lecture de ma proclamation (qui fut opportunément produite et lue à sa réunion de mercredi), eut un effet des plus tranquillisants. Biel dit : i Cela change toute l'affaire ; > et, comme le remarque mon informateur, < il manifesta des sentiments très loyaux. > Il en appela aux délégués anglais (dont quelques-uns restaient encore dans sa Convention pour en surveiller les actes), les priant de les aider à obtenir paisiblement leurs droits* l.

Les italiques sont de McDougall lui-même.

Plus tard, ce monsieur reconnut encore cette loyauté des métis et de leur chef dans la seule communication qu'il condescendît à envoyer à ce deruier.

En tant que représentant de la souveraine à laquelle vous et les métis devez, et, me dit-on, ne voulez point refuser allégeance, il convient que vous veniez me voir, lui écrit-il le 13 décembre 2.

Mais, dira-t-on, s'il en était ainsi, comment se fait-il que trois jours auparavant Biel avait fait arborer au fort Garry un drapeau

1 — . Livre bleu de 1870, p. 63.

2 — ...En date du 16 décembre 1870, le Comité du Conseil Privé canadien reconnaissait formellement que la résistance des métis i n'était évidemment pas dirigée contre la souveraineté de la Reine ou le gouvernement de la Compagnie de la Baie d'Hudson, mais contre Passomption de Tautorité par le Canada. Ils se disent contents de rester comme ils sont, et si on laissait subsister le présent système de gouvernement, ils se disperseraient immé. diatement > {Ibid.<, p. 53). Bien plus, le gouverneur général du Canada reconnaissait lui-même, le 15 février 1870, dans une dépèche au comte Granville que cRiel ouvrit les débats [de la Convention] par un discours imprégné de loyauté * {Ibid.y p. 105).

— sodé SA cotnpOBÎtion qui n'avait rien de commun avec l'étendard d'Angleterre ? La réponse à cette objection que beaucoup croient formidable est facile. Le drapeau anglais comme tel était inconnu à la Rivière-Bouge. Sous le gouvernement de la Compagnie de la Baie d'Hudson, celle-ci ne faisait usage que de son propre emblème. Puis, quand les étrangers d'Ontario furent venus s'imposer au pays, ils se groupèrent, non pas à l'ombre du drapeau britannique, mais d'un étendard qui, tout en portant les couleurs de ce dernier, en avait le sens dénaturé par l'apposition du mot Canada en grosses lettres. Au lieu de symboliser l'autorité de la couronne d'Angleterre, ce pavillon était devenu entre les mains des Ontariens un instrument de discorde, l'emblème d'aspirations politiques propres à une minorité infime qui s'était rendue odieuse au reste de la population.

Quand les fautes de McDougall eurent insensiblement porté Biel et i^on parti à la tête des affaires, ceux-ci ne firent donc qu'imiter leurs devanciers en se créant un drapeau de signification restreinte. Les Canadiens-Français de nos jours en ont fait autant. Personne n'en a pris prétexte pour les accuser de rébellion à l'autorité britannique.

Plus tard, quand le chef des métis s'aperçut que son étendard faisait douter de sa loyauté, il le remplaça, malgré les réclamations bruyantes de l'Irlandais W.-B. O'Donogbue, par le drapeau anglais pur et simple. En sorte qu'en réalité ce fut Biel qui adopta le premier ce drapeau d'une manière ofiiciclle à la Bivière- Bouge. Enfin, détail que personne jusqu'ici n'a encore relevé, au moment même où deux de ses trois envoyés étaient emprisonnés à Ottawa au mépris du droit des gens, le même O'Donpghue furieux fit amener ce drapeau, et voulut le remplacer par celui des Etats- Unis. Biel, « l'arcbi-rebelle » des calmes Anglais, s'y opposa formellement, fit remonter le drapeau anglais, et plaça M. André Nault (le même qui fut plus tard lâchement attaqué et laissé pour mort par des soldats de Wolseley) au pied du mât, avec ordre de faire feu sur quiconque voudrait y toucher !

Enfin, quatre ans plus tard, cette loyauté de Biel était publiquement reconnue sous la foi du serment au cours du fameux procès Lépine. Comme le témoin avait été membre du gouvernement provisoire, il devait savoir à quoi s'en tenir sur ce point, et son témoignage est d'autant plus désintéressé qu'il n'était luimême aucunement en cause. Voici donc ce que déclara le 21

octobre 1874 le M. Bannatyne dont nous avons déjà parlé, etqai, ne roablioiis point, avait fait l'expérience des prisons de Riel avant qu'il lût arrivé à le comprendre.

Nous n'avions aucune loi [c'est-à-dire aucune autorité], dit il ; la seule loi exit^tante avait été balayée par McDougall. Notre gouvernement fut établi pour empêcher les luttes et prévenir l'anarchie penriant qu«* des arrangements pourraient être faits entre le Cana<ia et T Angle terre... .Quant la New Nation commença à paraîtie, elle avait des tendances tout à fait améri«*aines. J'entendis Riel déclarer qu'il ne travaillerait jamais à Tannexion aux Etats Unis. ...Je vis M. Coldwell, qui était du journal, et lui fis remarquer

Sue M. Riel m'avait dit que le numéro suivant serait plus fort que le prêcé* ent, mais que ce serait le dernier. M. Coldwell répondit que s'il pouvait faire cela, il était un ho.nme plus capable qu'il ne le croyait. Tout de suite après, le rédacteur fut mis de côté et un autre le remplaça, en même temps que le ton du journal était changé. Riel dit qu'il consent tit à être aidé par tous les partis ; mais qu'aussitôt q'i'il serait assez fort, il répudierait l'élément américain.... Je sais que Stutzman [un américain porté au prosélytisme] descendit de Pembina vers ce temps-là, et qu'il fut peu après chassé par Riel l.

Il serait donc maintenant souverainement injuste de révoquer en doute la loyauté de Riol. Mais alors pourquoi établir un gouvernement à la Riviëre-Roage quand il y en avait déjà un, celui de M. McTavish ? Parce que la population avait des droits d'importance mHJeure à faire prévaloir dans une circonstance critique, droits que l'ancienne administration se déclarait impuissante à faire reupecter : 1^ à cause de sa faiblesse connue de tous, n'ayant qu'une autorité nominale sans moyen de la faire triompher ; 2P parce que ce gouvernement étant la créature de la corporation qui avait trahi le pays en le vendant à l'insu de ses habitants, son chef, McTavish, crut que la transaction le mettait dans l'impossibilité morale de s'affirmer quand même il en aurait en les moyens ; 3" parce que la proclamation de McDougall lui enleva de fait tous les pouvoirs dont il pouvait être nanti en droit; enfin, 4^ parce que McTavish finit par se déclarer publiquement dépouillé de toute autorité, et reconnut lui-même le gouvernement de Riel, comme il l'avait du reste déjà fait en particulier.

iN'aturellement, un mal extraordinaire ne se guérit point par des remèdes ordinaires, et toute crise appelle des mesures dont

1 — Prdiminary Investigation and Trial of Ambroise-D, Lépine^ p. 73. Winnipeg, 1874.

la promptitude doit généralement âtre la qualité essentielle. Le gouvernement de TAsBiniboia avait déjà protesté officiellement contre l'envahissement de son territoire par le Canada lorsque celui-ci avait entrepris le fameux chemin Dawson. Quel cas avait-on fait de sa protestation ? Mais voilà des gens menacés dans leurs foyers et leurs biens patrimoniaux par des étrangers

2ui n'y ont aucun droit. Leurs institutions, leur langue et leurs coles sont en danger avec leur propre vie nationale : à quoi eut servi une seconde protestation de McTavish sans aucun moyen de la faire respecter ? McDougall admit lui-même en plein parlement qu'il « était absurde de dire que la Compagnie de la Éaie d'Hudson aurait dû maintenir l'ordre dans l'état moribond où se trouvaient ses réprésentants à la Biviëre-Rouge ^»

Le gouvernement britannique était bien de la même opinion, puisque, avant d'avoir rien appris des troubles, lord Qranville avait télégraphié au gouverneur du Canada que « le gouvernement par la Compagnie de la Baie d'Hudson n'était plus possible»^. En outre, les autorités fédérales avaient elles-mêmes reconnu trois ans auparavant que, si les métis et autres pionniers du pays n'affirmaient leurs droits, les étrangers le feraient au détriment de la couronne d'Angleterre. Lord Gran ville rappelait au cabinet d'Ottawa que « le 22 juin 18t>6, le Conseil Exécutif du Canada avait émis l'opinion que les parties les plus tentantes du Territoire seraient bientôt occupées par des personnes que la Compagnie ne pourraient contrôler, et qui établiraient un gouvernement et des tribunaux séparés {of their own) et proclameraient leur indépendance politique » ^

Bien que ni sa nationalité ni sa religion ne l'identifiassent complètement an peuple métis, le gouverneur déplorait les empiétements du Canada. Biel et ses gens se contentèrent d'abord d'exécuter les ordres qu'il eût donnés, s'il n'eût été mis dans l'impuissance de rien faire par la maladie et sa position anormale découlant de ses relations avec la corporation qui devait seule bénéficier de la vente du pays. « A cette époque-là, dit Begg, les Français n'avaient aucun désir de déranger l'autorité exis-

1 — Livre bleu de 1870, p. 146.

2— livre bleu de 1870, p. 170.

tante ; leur bat parut être d'empêcher M. McDongall d'entrer dans le territoire » K

On ne niera certes pas que, dans les circonstances, le gouverneur pouvait fort bien charger les métis français de s'opposer aux intrigues des étrangers. Quoi qu'en disent certains fanatiques, ces métis étaient en tous points dignes de pareille confiance. J'en ai pour garant un Allemand qui alla jusqu'à écrire dans une brochure officielle:

Ces métis sont civilisés. Etranger, j*ai vécu et demeuré au milieu d'eux, et toiyours je les ai trouvés obligeants et hospitaliers, et je puis le dire à leur honneur, je n'en ai vu aucun aussi grossier et aussi méchant que quelques-uns de nos Canadiens [anglais]. Partout où ils ont des établissements, Ton voit des écoles et des églises, ainsi que je Tai dit, et j'ai été informé par un officier du recensement qu'ils savaient presque tous lire et écrire 2.

Les Français, dit encore Begg, < sont un peuple naturellement ami de Tordre..., nous le disons d'après notre propre connaissance des métis français I S.

Gomme tels, ils devaient préférer un gouvernement quelconque à l'anarchie, pourvu que ce gouvernement fût réel et ses mesures efficaces, et puisqu'ils étaient la partie do la population la plus menacée par les envahisseurs, il leur incombait de se mettre à la tête du mouvement de protestation d'abord, et d'aviser aux besoins du peuple, lorsque la maladroite proclamation de McDougall eut détruit tout vestige d'autorité à la Biviëre-Bouge.

Il est vrai que McTavish parut au début s'opposer au soulèvement. Mais personne n'ignore qu'il jouait alors double jeu, puisque, en particulier, il appuyait les revendications des métis, et ne condamnait que pour la forme et devant certaines personnalités les mesures prises pour les faire prévaloir. Ce point n'est un secret pour aucun des pionniers du pays, et se trouve, du reste, pleinement confirmé par ladéclaration d'0'Donoghue,un des mem bres les plus influents du gouvernement provisoire, dans une let-

1 — The Création of Manitobat p. 75.

2 — Relation d'un voyage à Manitoba, par J.-Y. Shantz, p. 15. Ottawa, 1873.

3 — Op. eitj p. 135.

tre qu'il adressa pabliqaemeDt an président de la Chambre des Communes du Canada. O'Donoghue écrit formellement, en date du 26 février 1875, que

rinsurrection fut ooDseillée par le gouverneur McTavish qui, avec d'autres o£Sciers de la Compagnie de la Baie d'Uudson, l'aida depuis le jour de son inception jusqu'au dernier moment de son existence ; que Riei était en communication constante avec McTavish et dans beaucoup de cas agissait d'après ses instructions, et enfin, qu*il reconnut publiquement le gouvernement provisoire 1.

Je ne m'arrêterai pas à étudier le bien-fondé de toutes ces assertions. Une chose qui est bien certaine et que personne ne saurait nier, c'est qu'au comroencemetit de 1870, McTavish se désista formellement de toute autorité et se rallia au gouvernement provisoire aussi publiquement qu'il lui était possible. Un M. John Sutherland, qui devait mourir sénateur, fut délégué avec trois autres membres de la convention convoquée par Rie! afin de l'interroger, au nom de la partie anglaise des représentants du peuple, vu que ceux-ci étaient désireux de savoir à quoi s'en tenir sur la légalité du gouvernement formé par les métis, qu'il était question de compléter. . Ce même sénateur fut dans la suite appelé à testifier dans la cause de Lépine, et voici sa déposition traduite aussi littéralement que possible de l'anglais :

Je faisais partie d'une députatlon qui alla voir le gouverneur McTavish.... afin de savoir s'il était encore gouverneur. Nous allâmes du consentement de la convention, et notre question fut celle-ci : le gouverneur McTavish était-il encore gouverneur du pays, et continuerait-il à l'être ? La réponse fut : « Je n'ai aucun pouvoir, aucune autorité : pour l'amour de Dieu formez un gouvernement 2. » Ce fut là, autant que je puis me rappeler, la seule réponse que nous obtînmes 3.

Cette déclaration mit fin à toutes les hésitations. Même les plus scrupuleux parmi les Anglais concoururent à la formation définitive du gouvernement provisoirc,'qui fut composé de membres pris dans les deux partis. Ce gouvernement fut reconnu par le juge Black lui-même, le laïque probablement le plus con-

1 Hill, ManitobOf p. 252. < La rébellion de la Rivière-Kouge fut en grande partie l'œuvre des agents de la C^^ de la Baie d'Hudson >, dit aussi P. O'Leary (Travels, in Canada and ihe United States, p. 139).

2 — Form some Government, for God?s sake; Ihave no power or authorify.

3 — Prdiminary Investigation, etc., p. 80.

sidéré de la colonie, non moins qae par les autorités d'Ottawa et de Londres. Les premières traitèrent en effet avec ses représentants attitrés, qai tenaient leurs pouvoirs, aussi bien que leur mission et leurs instructions, de ce même gouvernement, et les dernières s'enquirent avec anxiété, par l'entremise de Lord Granville, du sort qui leur était fait après leur arrestation dans la capitale canadienne.

Cette question est désormais hors de toute contestation : le gouvernement présidé par Louis Biel était, le 1er mars 1870, non seulement le seul gouvernement existant à la Bivière-Bonge, mais encore il était parfaitement légal et représentait tous les groupes de la population, excepté celui des intrigants venus depuis peu de la province d'Ontario. Jusqu'au 15 juillet de la même année, époque du transfert du pays au Canada, ce gouvernement jouissait donc de tous les droits inhérents à la souveraineté coloniale, et n'avait pour supérieur que celui de Londres. C'est là un point que le lecteur doit constamment avoir présent à l'esprit s'il veut juger sainement un événement dont il me reste à parler, événement qui exaspéra les sectaires d'Ontario et même nombre d'Anglais bien pensants, et qui fut incontestablement la cause ultime de la mort de Biel.

Kous avons vu que, malgré la légitimité de la cause soutenue par les métis français, une certaine partie de la population, composée presque exclusivement de nouveaux venus, paraissait humiliée de voir des personnes de notre race et de notre foi à la tête des affaires, et avait juré de contrecarrer leurs plans par tous les moyens en leur pouvoir. Peu leur importait, apparemment, que l'autorité de Biel fît place à la discorde et à l'anarchie ; l'essentiel, à leurs yeux, semblait être de se débarrasser des <Y Français, » comme ils disaient. D'où les intrigues de McDougall et de ses confédérés ; d'où les complots sans cesse renaissants de Schultz et C^^ On alla même jusqu'à essayer de soulever les tribus sauvages contre l'autorité établie, tentative criminelle entre toutes et dont la réussite eût confondu tous les éléments de la société dans une perte commune. L'épouvantable massacre par les Sioux du Minnesota, dont près de cinq cents blancs tombèrent victimes sept ans auparavant, aurait pourtant dû faire

entrevoir le danger qu'il y avait à recourir à de pareils auxiliaires pour amener la chute d'un homme.

Riel faisait arrêter les perturbateurs de l'ordre public ; puis, sur leur promesse d'amendement confirmée par la solennité du serment, il consentait à leur élargissement. Malheureusement beaucoup ne semblaient faire aucun cas de la foi jurée. Ils n'étaient pas plus tôt remis en liberté qu'ils recommençaient à fomenter la discorde et à prêcher la révolte. Aussi, instruit par l'expérience, le président hésitait-il à relâcher les prisonniers u'il avait faits dans la maison de Schultz. Pourtant, voyant à la n son autorité consolidée par la coopération des membres anglais ainsi que par la reconnaissance formelle de la Compagnie de la Baie d'Hudson, il crut à la cessation des complots et à la possibilité d'une population unanime dans ses aspirations. Le résultat pratique de ces sentiments optimistes fut l'élargissement de seize prisonniers, (2 février 1870). Les antres devaient incessamment recouvrer leur liberté ; plusieurs s'étaient déjà évadés, entre autres le fameux Schultz Im-mSme.

Mais voilà qu'on apprend qu'une centaine d'Anglais sous la conduite d'un capitaine Boulton arrivent du Portage-la-Prairie, pour s'unir à un formidable parti du bas de la rivière, tous armés dans le but d'attaquer le fort Garry, délivrer ce qui reste de prisonniers et culbuter Riel et son administration, qui vient pourtant d'être reconnue par les deux sections de la population. Pour ne pas fournir une excuse à ses ennemis et de peur d'assumer la responsabilité du désantre dont les folles menées des étrangers menaçaient la colonie, Biel fit alors relâoher les prisonniers. Puis il doubla la garnison du fort et mit en état de siëge l'évêché de Saint-Bonifttce. Ce que voyant, les Anglais du bas de la Rivière se débandèrent, et les étrangers du Portage- la-Prairie voulurent regagner leurs foyers. Mais, las de l'état d'anxiété continuelle où les tenaient les agissements de ceux-ci, les lieutenants de Riel voulurent en finir avec une situation si tendue. Ils se mirent donc à la poursuite des Portagiens et en arrêtèrent quarante-huit, dont quatre turent passés en cour martiale et condamnés à mort, mais bientôt après graciés.

Cependant il y avait parmi eux un individu de caractère intraitable, qui s'était toujours fait remarquer par ses intempérances de languge et la violence de sa conduite. C'était un nommé Thomas Scott, natif d'Ontario, qui avait commencé sa carrière à la

Riviëre-Rouge en essayant de noyer le surintendant des travaux du chemin ^awson, parce que celui-ci ne voulait point le paver pour les trois jours pendant lesquels il avait refusé de travailler sous prétexte que la nourriture n'était pas bonne. La Compa* gnie de la Baie d'Hudson l'avait fait arrêter pour cette première offense.

Mais j'ai sous les yeux un document inédit, écrit tout entier de la main de Riel, que je ne saurais mieux faire que de reproduire ici. Il aura le double avantage d'initier le lecteur au style du jeune président (que je respecte dans ses moindres détails), en mâme temps qu'il nous éclairera sur la situation qui nous occupe.

Thomas Scott se signala dans les troubles de la R. R. en se mêlant aux perturbateurs Sohultz et Cie. Durant la première Convention en novembre et décembre 1869, dans lef affaires McDougall et Dennis, il était un des principaux agents sous ma^n que Sohultz eût dans Winnipeg. Il fut emprisonné avec Sohultz vers le 8 décembre. En janvier 1870, T. Soott s'échappa, et se réfugia au Portage-la-Prairie. En février suivant, pendant que là Convention des Quarante Délégués de toute la colonie et ou Portage formulait et discutait les conditions de rentrée du pays dans la Confédération, T. Soott et environ 100 hommes tous armés descendirent du Portage, portant la guerre contre le fort Garry, le siège même de la Convention. Le gouvernement provisoire fut reconnu et complété par la Convention. Scott et ses compagnons ne purent éluder la connaissance de ce fait. Néanmoins, dans la nuit du 16 février, sur le matin, ils passèrent à travers Winnipeg avec des matériaux de guerre, des échelles, etc., indiquant leur dessein d'assaillir le fort. Ils firent halte près de la maison d'Henri Coutu, cernèrent cette maison avec des démonstrations hostiles, dans le but de s'emparer de la personne que la Convention venait de mettre k la tête du gouvernement fait par les habitants du pays pour empêcher l'anarchie. Riel ne se trouva pas là.

T. ttcott et ses compagnons descendirent dans la partie anglaise de la colonie, se mêlant à un autre rassemblement de blancs et de sauvages sous le contrôle de Sohultz. Alors, tous ne formant qu'un même parti armé envoyèrent au fort Garry d'en haut un messager certiliant de leur part qu'ils ne reconnaissaient point le gouvernement reconnu et dont l'organisation avait été complétée par la Convention. Durant ce rassemblement, dans ce rassemblement et par ce rassemblement lui-même, deux hommes furent tués : l'un Sutherland, inoffensif, l'autre, Parisien, appartenant au rassemblement.

Le 17 février^ vers 10 heures du matin, 48 hommes en appareil de guerre passèrent en dirigeant leur marche derrière Winnipeg. Ce parti fut inter* cepté par les soldats du gouvernement provisoire, et fait prisonnier. Thomas Scott était encore du nombre.

Dans sa prison, Th. Scott insulta d'abord ses gardes qui le traitaient bien. En quelques jours il passa à des voies do fait, résistant à ses gardiens par la force ouverte, forçant les portes de sa prison. Le dernier jour de février,

Th. Scott fut si violent qu*un certain nombre de métis se trouvant exaspérés le saisirent, le traînèrent en dehors et s'apprêtaient à le sacrifier lorsqu'un des conseillers français, survenant dans ce moment, le leur arracha et le renvoya dans sa cellule. L*^ 1er mars Riel fut averti, et se mit à s'enquérir des circonstances de cette affaire, tâchant de calmer les gardes. Mais ce jour-là même, T. Scott ayant renouvelé ses actes outrés, les soldats demandèrent à grands cris que l'affaire fût laissée à la cour martiale. Ktel fit tout ce qu'il put pour persuader Scott de promettre d'être paisible : Scott se moqua et insulta.

l.e surlendemain, 3 mars, il fut traduit devant un conseil de guerre, et, sur des témoignages assermentés, ayant été trouvé coupable des choses qui viennent d'être énumérées à son sujet, il fut condamné à être fusillé le 4 mars à 10 heures du matin. Son aumônier demanda grâce pour lui ; à cause du Révérend G. Young, l'exécution fut retardée et n'eut lieu ^u'à midi. Les complications des affaires politiques de la Rivière-Rouge rendirent sa mort inévitable.

Je ne puis m'empêcher de trouver dans cette page de Riel un calme et une modération qu'on n'attendrait guère d'un homme que d'aucuns ont voulu faire passer pour un exalté, sinon un écervelé. Il est incontestable que cet exposé omet plusieurs graves accuaations contre Scott que l'historien doit enregistrer. Ainsi il ne parle point de sa participation aux violences qui amenèrent la mort de Parisien et, par ricochet, celle du jeune Sutherland. Il passe par-dessus l'assaut dont Scott se rendit coupable envers le président lui-même. Surtout il omet la raison principale de sa condamnation (que la plupart des auteurs rapportent), à savoir le fait qu'il fat maintes fois pris les armes à la main contre l'autorité établie, au mépris de son propre serment \

Le fils d'un homme respectable, M. J. Sutherland, perdit la vie par suite du rassemblement destiné à promouvoir une épouvantable guerre civile : l'afiaire passa presque inaperçue en dehors de la colonie. Le métis Parisien mourut des suites des blessures qu'il reçut : les Canadiens anglais qui l'apprirent en furent moins lâchés qae contents. Elzéar Goulet fut ensuite tué à coups de pierre par les Ontariens au moment où il traversait la rivière à la nage : la presse d'Ontario applaudit. Mais quand un homme qui était connu pour être un perturbateur invétéré de la paix publique eut été exécuté pour un crime dont il se faisait gloire et qu'il se déclarait prêt à commettre de nouveau, ce fut un toile

1 — On assure que Thomas Soott ne fut pas arrêté moins de six fois.

général dans cette province. XJn vent de démence parut souffler Bur les têtes les plus solides ; les journaux criërent a l'assassinat, les horomes publics de race anglaise jurèrent vengeance ; la mort de Riel et de ses lieutenants fut résolue dans les Toges, et, le croirait-on ? le grave juge Wood, dans son allocution ans jurés qui avaient à décider du sort d'un de ces derniers (Ambroise.Lépine), eut l'audace blasphématoire de comparer Scott, le révolté parjure, à Jésus-Christ immolé par les Juifs ^ !

Pourquoi cette tempête et ces incroyables ezcës ? Un mot de réponse explique tout : Thomas Scott était orangiste.

Or qu'on ne se méprenne pas sur mes sentiments au sujet de cette misérable afiaire : au risque do froisser des susceptibilités respectables, je ne puis m'enipêcher d'admettre que Riel eut mieux fait d'empêcher cette exécution. La manière maladroite dont on l'opéra ne fit que la rendre plus odieuse. Mais dire qxie Scott fut « assassiné », parler du « meurtre » de Scott, c'est faire preuve ou bien d'une ignorance lamentable du véritable état des choses, ou bien d'un fanatisme contre lequel toute représentation serait impuissante.

Pour ceux qui se trouvent dans le premier cas, je déclare donc que l'exécution de Scott, quoique regrettable à bien des points de vue, fut parfaitement légale, je dirais presque légitime. Le premier avancé découle naturellement de la régularité juridique du gouvernement provisoire. Sa légalité une fois admise, il s'ensuit qu'il avait le droit de pourvoir à sa propre sécurité en se débarrassant de ceux qui attentaient à sa vie. Autrement, le gouvernement qui fit plus lard périr Biel sur l'échafaud était coupable d'assassinat, puisque le crime de l'accueé était iden* tique dans les deux cas. Dire que Scott fut asHassiné, c'est ou bien nier qu'il eût pris les armes contre l'autorité constituée, ce que peréionne ne peut oser; ou bien prétendre qu'en mars 1870 il n'y avait point de gouvernement à la Riviëre-Rouge ; que c'était en vain que l'ex-gouverneur avait chargé les représentants du peuple de s'en former un ; que ceux qui suivirent ses instructions agirent irrégulièrement; et que les autorités impériales et fédérales eurent elles-mêmes tort de reconnaître le gouvernement provisoire en traitant officiellement avec ses délégués, et même en chargeant Riel (comme le fit sir Georges Oartier) de

1 — Preliminary Invesiigationj eto.| p. 120.

continuer à gouverner jusqu'à l'arrivée d'Archibald. Pareil raisonnement n'est pas sérieux, et n'est pas fait pour préoccuper un esprit non prévenu.

L'exécution de Scott était-elle justifiée? J'en ai assez dit pour permettre au lecteur de répondre lui-même à cette question. Encore une fois, il était bien pénible d'en être réduit, ou de se croire réduit, à pareille extrémité. Mais si nous nous rappelons ce qui précéda cette mesure de rigueur et considérons ce qui la suivit, nous n'aurons pas de peine à nous imaginer le but qu'on se proposait en y recourant. Auparavant, c'étaient des complots incessants et un état d'insécurité publique qui était devenu si insupportable que nombre d'honnêtes gens parlaient de quitter la colonie s'il durait davantage. Apres, ce fut un calme général, qui permit à chacun de vaquer sans crainte à ses occupations ordinaires \

En outre, il convient de ne pas oublier qu'en des temps troublés par les passions politiques ou autres, l'autorité a des prérogatives qui deviennent facilement des devoirs quand elle est attaquée. La période de transition que traversa l'Assiniboia ressemble assez à ces circonstances extraordinaires dans la vie des peuples qui entraînent la proclamation de la loi martiale. Quiconque veut alors résister aux pouvoirs établis doit être prêt à en subir les conséquences.

Et puis les duux Ontariens qui voulurent « lyncher » les représentants du gouvernement de la Biviëre-Rouge, et l'auraient probablement t'ait s'ils eussent pu s'en emparer, n'ont guère le droit de jeter la pierre aux métis ; ceux-ci n'exécutèrent un révolté qu'après un procès régulier, précédé d'avertissements qui étaient aussi charitables d'un côté qu'ils furent dédaigneusement repoussés de l'autre.

1 — Il est bon de savoir aussi que les Anglais du Portage n'eurent pas plus tôt consenti à reconnaître le gouvernement provisoire, à la demande formelle de Penvoyê du Canada, M. Donald-A. Smith, dans le but d'obtenir la grâce du capitaine Boulton, qu'ils écrivirent à Riel, cette grâce une fois accordée, que leur soumission n'était rien moins que sincère, car, disaientils en toutes lettres, i nous renverserons le gouvernement aussitôt que nous le pourrons*. Cette communication lui fut adressée avant l'exécution de Scott. Après que ce gouvernement eut montré qu'il était capable de se défendre, toute tentative de résistance cessa comme par enchantement.

yill.— FIDÂLITâ DANS LA PflRSâoUTION

L'enfance a des droits inaliénables auxquels correspondent autant de devoirs pour l'éducateur. Comme une impression reçue à l'école ne s'efface que difficilement, il est de la plus élémentaire prudence, pour ne pas dire honnêteté, de ne servir à rinti'lligence de l'élève que ce oui ne blesse en aucune manière les droits de la vérité et ne peut faire l'objet d'aucun doute. Les sujets de controverse et les questions débattues pourront plus tard attirer l'attention de la jeunesse ; quand Tesprit est encore en tutelle, il est plus que convenable de respecter sa faiblesse et de ne lui présenter que ce qui est incontestable.

Aussi, n'est-ce pas sans quelque surprise que j'ai trouvé récemment le passage suivant qui a trait aux événements de 1869-70, dans un manuel anglais « autorisé pour les provinces de Manitoba, Ontario et Colombie Britannique » :

Le centre de la tempête était le parti des métis français mené par Louis Riel. Riel était le fils d'un blanc et d'une métisse, et avait été élevé A Mont* réal pour la prêtrise. Sa facilité d'élooution et le magnétisme de ses manières lui donnèrent vite un grand ascendant sur ses compatriotes ; une ambition sans frein et une vanité extraordinaire l'aveuglèrent au point quUl ne put voir la folie de rési8t<>r i l'autorité du Dominion. Il n'y avait personne dans la colonie pour le retenir dans sa folie rageuse (hiê madneêê). Sans le courage et le tact de Donald- A. Smith^ l'agent du gouvernement fédéral, les affaires auraient pu prendre une pire tournure. L'archevêque

Taché ne revint qu'après que le délire de la rébellion se fut éteint dans

le meurtre

11 y avait toute probabilité que la difficulté allait s'arranger sans effusion de sang, quand un a<*cès soudain de folie de la part de Riel se termina par une tragédie. Parmi les prisonniers que ce dernier avait jetés dans le fort Garry comme enn^'mis du i Gouvernement Provisoire >, était un jeune immigrant de l'Ontario nommé Thomas Scott. Cet infortuné jeune homme fut choisi par Riel pour devenir l'mstrument de son terrorisme sur ses contradicteurs. Passé en cour martiale et condamné pour cause de trahison, Scott fut conduit en dehors des murs du fort Garry et fusillé. La nouvelle de cet assassinat brutal souleva une tempête d'indignation dans l'est du Canada. Une force de sept cents soldats et volontaires fut choisie pour se rendre

immédiatement sur la scène de la rébellion A l'approche des troupes,

toute ardeur militaire et ivresse du pouvoir s'éteignirent dans la poitrine de

Riel. U disparut vite de la loène de sa gloire éphémère pour trouver on refuge aux États-Unis l.

GomptonB les iuezactitades et les calomnies dans ce passage d'un livre destiné à l'enfance.

1^ La mère de Riel était une blanche et non une métisse, et son père n'était point nn blanc mais un métis. Ce point, qui n'a nen à faire avec les susceptibilités nationales et les préjugés de sectaire, donne à lui seul la mesure du soin avec leqael on écrit pour les écoles publiques de l'ouest canadien.

2® L'ambition de Riel, sans être absolument un mythe, avait pourtant des bornes, puisqu'un autear qui ne tarit pas de sarcasme à son endroit admet qu'il l'entendit déclarer qu'il « voulait garder le pouvoir seulement jusqu'à ce qu'il pût le remettre entre les mains d'un gouvernement régulier » ^.

8^ Il y avait de sa part si peu de folie à résister à l'autorité du Domiui(m que cette résistance lui valut à peu près tout ce qu'il en désirait.

4P Alors même que Riel eut eu besoin de contrainte— et un homme de vingt-cinq ans doit toujours se trouver bien des conseils de plus âgé que lui — il n'est pas juste de dire qu'il n'y avait alors personne pour le retenir, puisque l'abbé Ritchot, le P. Lestanc et d'autres en qui il avait connance se trouvaient à sa portée, et de fait l'aidèrent considérablement, surtout dans les premiers temps, par la modération de leurs conseils.

6^ Donald 8mith agit certainement pour le mieux et son intervention dans les aâaires de la Rivière-Rouge ne fut pas sans résultats. Pourtant le rôle qu'il y joua a été diversement apprécié, et l'abbé G. Dugas, qui se trouvait alors sur les lieux, n'en semble pas enthousiaste \

t{® Nous avons vu qu'il n'y eut jamais de rébellion à la Rivière- Rouge, et par conséquent,

7^ L'exécution de iScott n'était pas un meurtre.

1 — The Story of the Canadian People^ pp. 350-51. Toronto, 1905.

2 — Gén. Butler, The Oreat Lone Landn p. 134.

3 .. I La mission accomplie par le trobième commissaire canadien, M. Smith, va tellement mettre le trouble dans toute la colonie en montant les esprits et en jetant des germes de division, même dans le parti de Riel, qu'on peut la regarder comme la première cause du triste événement qui a amené la mort de Scott. » (HUU véridique, pp. 138-39).

8^ L'accès soudain de folie ne fat point du côt^ de Biel, mais, au dire de l'Anglais Begg lui-même, du côté des gens du Porta^e, qui 8*insurgërent contre l'autoritë reconnue par toute la colonie, aprës que leurs propres représentants à la Convention l'avaient ratifiée et avaient élu à l'unanimité (moins la voix d'un absent) Riel président \

9® La nouvelle de l'exécation de Scott souleva réellement ^ une tempête d'indignatiom» dans l'Ontario, maïs non pas dans la province de Québec, qui se trouve pourtant au moins autant à l'est que la première.

l(f C'est une pure invention et une fausseté historique que de donner à entendre, comme le fait l'auteur du manuel incriminé, que l'expédition militaire envoyée à la Biviëre-B<mge fut organisée dans le but de venger la mort de Scott. Un trop grand nombre de ceux qui y prirent part étaient animés par un sentiment analogue ; mais l'expédition elle-même avait été ordonnée avant qu'on eût eu aucune nouvelle de cette mort au Canada, à plus forte raison en Angleterre, d'où dépendaient exclusivement les soldats réguliers qui en firent partie \

IV C'est pure calomnie d'écrire qu'à « l'approche des troupes toute ardeur militaire . . . s'éteignit dans la poitrine de Biel », puisque celui-ci n'avait jamais été animé de pareils sentiments. Son grand ennemi, le général Butler, lui ayant fait remarquer qu'on « le représentait comme faisant de grands préparatifs pour résister à l'expédition qui approchait », Riel répondit aussitôt que

1 — c Ainsi finit oette folle expédition (thU mad-like expédition) du Por tage, dont les résultats immédiats furent la perte de deux vies et la prise de quarante-huit prisonniers par les Français >. (The Création of Manitobaj p, 290).

2 — Th. Scott fut exécuté le 4 mars 1870. Or, le l*' février de cette même année, un télégramme de Tagence Reuter consigné dans les dépêches officielles du temps (Livre bleu, p. 223) se lit ainsi : t On dit que les fusiliers royaux d'Ottawa ne seront point licenciés. Au contraire, six compagnies de ce corps, avec une batterie d'artillerie, seront envoyées à la Rivière-Rouge par la voie du fort William le printemps prochain >. En outre, vingt-cinq jours après la mort de Scott, le gouvernement fédéral lui-même n'en était pas encore sûr, puisque le 31 mars le gouverneur-général télégraphiait à lord Granville : f Nous ne savons pas encore si une rumeur dont plusieurs journaux se sont faits les échos, à l'effet que Kiel aurait fait fusiller un individu du nom de Scott, est vraie ou fausse >. Ce ne fut que le 5 avril que cette nouvelle se confirma (V. Livre bleu, p. 1 15). Mais le 29 mars le même personnage avait télégraphié au comte Granville que t les troupes doivent partir pour

<r rien ne pouvait être plus fanz que ces asâertions » \ L'ouvrap^e intitulé The Great Lone Land qui contient cette rectification est pourtant un livre bien connu, et la rencontre de son auteur avec le président du gouvernement provisoire a tout particulièrement été plusieurs fois reproduite ou citée. Alors n'est-il pas déshonnête d'inculquer pareilles faussetés aux enfants de race an-

flaise et autre ? Si plusieurs des onze inexactitudes que je viens e relever sont le fait de l'ignorance et des préjugés de race, il en est que la malice paraît seule avoir suggérées.

L'esprit qui a présidé à la compilation de pareilles erreurs n'est, du reste, qu'un bien faible écho de celui qui fut responsable des déplorables excès qui suivirent l'occupation du pHjs par les troupes de Wolseley. Même après que nous aurons fait la part du ressentiment provoqué par l'exécution de Scott, ces excès peuvent être considérés comme un indice des véritables dispositions des Ontariens vis-à-vis des principaux représentants de notre race. Ils siifiSraient à eux seuls pour justifier le soulèvement de 1809, et nous devons en prendre occasion pour savoir gré aux chefs métis de leur protestation, puisque la réussite de

la Rivière-Rouge vers le 20 ou le 25 avril ». lia même dépêche ajoutait que, sept jours avant qu'on fût sûr de la mort de Scott, et deux avant qu'il en eût même été rumeur, c la préparation de cent barges et de voitures de transport était [déjà] avancée, et des provisions avaient été commandées pour un millier d'hommes ». Dans ces conditions, comment les troupes pouvaient-elles avoir été levées dans le but de venger la mort de Scott?

Ce qui précède avait été écrit depuis quelques jours quand il m'est arrivé un ouvrage écrit en 1900, Greatei' Canada, qui est encore plus clair et non moins injuste sur ce point et celui de l'exécution de Scott, dont t le meurtre brutal — un acte pour lequel il est impossible de trouver un motif raisonnable — enflamma l'Ontario et fut la cause de l'expédition de la Rivière- Rouge >, dit cet impartial auteur (p. 51). C'est ainsi qu'on écrit l'histoire quand on se laisse guider par ses préjugés ! Le même véridique auteur, un Anglais du nom d*Osborn, nous assure dans le même paragraphe que les métis français de ce teiups-là ne savaient c ni lire ni écrire. > Nous avons déjà vu un Allemand, qui n'avait rien à perdre ni à gagner en se montrant indûment favorable à leur cause, certifier tout le contraire après une longue résidence au milieu d'eux.

1 « The Oreat Lone Land, p. 134.

lear mouvement avait mis les droits catholiques et français sons l'égide d'une constitution contre laquelle la fureur orangiste ne pouvait rîen. Si, plus tard, des politiciens sans conscience crurent pouvoir défier l'autorité qui avait consacré ces droits dans un document qu'aucune législation provinciale ne peut détruire (eux qui sont si fervents aTeptes de l'autorité supérieure quand elle favorise leurs propres vues), nous ne devons voir dans ces menées liberticides qu'autant de manifestations du même esprit qui, des le commencement, animait les Schultz et les Dennis. Les libertés abolies par une législature subalterne n'eu restent pas moins admises par l'Acte impérial, et leur disparition de la vie politique et sociale ne peut être qu'une éclipse qui sera, espërous-le, de courte durée.

Il n'entre pas dans mon plan de faire assister le lecteur à la série complète des perpécutions que les métis, et surtout leurs chefs, eurent à essuyer de la part des tiouveaux venus aprës la prise de possession de leur pays par le Canada. Il n'est pourtant que juste d'en dire un mot, ne serait-ce que pour mettre le lecteur en état d'apprécier à leur juste valeur les services qu'ils rendirent alors à la cause de la domination anglaise.

Comme l'admet Alex. Begg, qui désapprouve expressément l'exécution de Scott et l'appelle un meurtre \ les volontaires canadiens n'avaient qu'un but en s'engageant dans l'expédition de Wolseley : venger la mort d'un frère en orangisme. Aussi « en plusieurs occasions des métis français innocents [de toute participation à cette mort] furent-ils guettés sur le chemin et battus par des partis de volontaires qui les supposaient coupables, et un homme. Goulet..., fut-il poursuivi par la populace et poussé dans la rivière Rouge, où il se noya en essayant d'échapper à sa fureur ^ »

Cet auteur aurait pu ajouter que des officiers étaient à la tête

1 ..Cet auteur se fait généralement remarquer par son impartialité ; mais il éoriyait alors au lendemain des événements qu'il racontait, et l'impression produite par cette malencontreuse exécution était encore trop vivace pour qu'il pût en parler avec la froideur et le désintéressement que réclame le rôle de l'historien sérieux.

2 — Begg, History of the North Wést (un ouvrage différent de celui auquel il a été fait allusion dans la note précédente), vol. II, pp. 133-34.

de cette tourbe, et qne personne ne fut jamais inquiété pour la part quMl avait prise à ce meurtre.

Les individus qui agissaient d'une manière si légale (!) avaient constamment à la bouche des paroles d'horreur pour l'exécution du rebelle Scott. Il va sans dire que c'étaient ses frëres en fanatisme, c'est-à-dire des orangistes. De fait, la première loge de cette société secrète fut érigée au Manitoba moins d'un mois après l'arrivée de Wolselej. Elle était composée d'officiers et de soldats volontaires venus de l'est. Comme il n'y avait point alors dans le village de Winnipeg de local pour les initiations, on se réunit dans un petit voilier à l'ancre dans l'Assiniboine, et, détail significatif, on voulut s'y servir de la table même sur laquelle Riel avait fait ses écritures au fort Garry. « En moins de deux ans, » dit Thistorien R. Hill, « cette loge augmenta au point qu'au commencement de 1872 elle comprit plus de 2û0 membres, et fut regardée comme la plus nombreuse du Dominion \ »

Quoi d'étonnant alors si l'hostilité contre l'élément catholique et français eut bientôt pris des proportions qui menacèrent d'allumer une guerre civile au pays ? L'autorité fédérale s'était à peine consolidée à Wirmipeg, qu'un mandat d'amener était lancé contre Biel par un juge de paix qui « commanda » formellement « de lui apporter le corps » de ce dernier, mort ou vivant (31 décembre 1870). Le nom de ce digne magir^trat mérite de passer à la postérité. 11 s'appelait John-J. Satter. Soit dit à l'honneur des autorités mauitobaines de ce temps-là, ce mandat fut annulé, et Butter dut rentrer dans la vie privée.

Un autre Ontarien dont le nom mériterait de l'accompagner au pilori de l'histoire prit, trois ans plus tard, une part active au fameux procès d'Ambroise-D. Lépine, l'ex -adjudant de Biel. Chassé de son pays natal pour une cause inavouable, cet étranger, qui était un homme de loi, arriva au Manitoba vers la fin de 1871.

Un soir de cet hiver-là, vers huit ou neuf heures, un certain personnage non affilié à la secte était pour contourner un coude que

1 — Manitoba^ p. 588.

faisait la voie publique en entrant dans Winnipeg, lorsquMl entendit soudain le nom de Biel prononcé par un groupe d'hommes stationnés derrière une clôture en pierre à moitié renversée.

fr Je vous dis que Eiel est en ce moment chez lui, déclarait l'avocat. C'est le temps de le prendre.

— Qui garantit que l'argent nous sera payé après que nous aurons fait ce qu'on demande de nous? fit quelqu'un.

— Moi, dit l'homme de loi. Il y a (2,000 à partager entre vous quatre.

— Oui, dit un autre, et vous en gardez trois mille pour vous. Nous courons tous les risques, et à nous quatre nous recevons moins que vous qui ne faites rien.

— Peu importe ce que je garde pour moi, répliqua le premier qui avait parlé. Il n'y a aucun danger. Après tout Biel est un s. . . . rebelle, et personne ne sera poursuivi. Est-ce entendu?

— Eh bien ! nous allons nous mettre à l'œuvre immédiatement. Mais rappelez-vous que si, dans la suite, nous nous trouvons dans l'embarras, vous devrez nous en tirer.

— Soyez sans inquiétude, et n'oubliez pas ceci: je n'ai pas besoin de son corps ; sa tête suffit. Vous avez votre sac et vos masques ; vous êtes bien armés. Allez donc, maintenant. Je vous attendrai toute la nuit à mon bureau. )>

Ce dialogue n'a guère besoin d'explications. Il suffit de rappeler que le gouvernement d'Ontario avait rois la tête de Biel à prix et l'avait estimée à (5,000. Le digne groupe dont l'inconnu avait surpris lo complot voulait probablement gagner cette prime alléchante.

Mais celui-ci partit aussitôt en traîneau, en compagnie d'un ami dévoué, qui devait peu après périr lui-même de mort violente, et, s'étant rendu à Saint- Vital, il persuada à Biel et à sa famille de quitter momentanément leur demeure. En sorte que les assassins la trouvèrent déserte, et voulurent un instant s'en venger eu y mettant le feu, ce qui eut immédiatement décidé de leur propre sort, vu que les deux amis, qui les guettaient à leur insu, s'étaient donné le mot d'ordre, et allaient leur loger une balle dans la tête à la première allumette qu'ils verraient flamber entre leurs mains.

Tels étaient les agissements de ceux qui se montraient les plas fervents dans lenr horreur pour le meurtre et l'illégalité. Excusera maintenant qui voudra l'acte inconsidéré d'une législature, sans juridiction aucune au Manitoba, agissant sous l'impulsion du moment et cédant au fanatisme d'un trop grand nombre de ses membres. Comment Biel et les métis français s'en vengërent-ils ? En sauvant pour la Couronne britannique le Manitoba et, implicitement, tout le Nord-Ouest canadien ! Comme cette assertion peut paraître voisine du paradoxe, il me faut entrer dans quelques détails à ce sujet.

Les Etats-Unis s'étaient acquis en 1867 les vastes possessions russes maintenant connues sous le nom d'Alaska. Leurs autorités étaient parfaitement au courant des mécontentements occasionnés à la Biviëre-Brouge par les menées des Ontariens et autres, et il n'y aurait probablement pas de jugement téméraire à supposer qu'elles y avaient des représentants chargés de surveiller la situation et au besoin de la faire tourner à leur avantage. Les manœuvres qui aboutirent à l'accaparement de l'Orégon et du bassin de la Colombie au milieu du siècle dernier ne pouvaient-elles pas réussir aussi bien sur les bords de la rivière Bouge ?

Alors qu'on en calcule les conséquences. Au lieu d'un territoire perdu à douze cents milles des Etats-Unis, le cabinet de Washington eut eu sous sa domination la plus grande partie de l'Amérique anglaise, formant un tout compact et, partant, de désintégration difficile. Cette immense contrée, composée de ce qui est aujourd'hui le Manitoba, la Saskatchewan, l'Alberta, le Yukon et le Mackenzie, n'eut fait qu'un avec l'Alaska au point de vue politique, et la Colombie anglaise, qui n'était alors peuplée que de quelques centaines de blancs, eut dû bon gré mal gré se jeter dans les bras de l'Oncle Sam. Après cet arrangement, le Canada eut été limité aux anciennes provinces, c'est-à-dire au quart à peu près de ce qu'il est aujourd'hui.

Et pour qu'on ne suppose pas que mon imagination enfante des chimères, je renverrai le lecteur à un document, aussi peu connu que remarquable, de la législature de l'Etat américain contigu à l'Assiniboia. En date du 8 mars 1868, c'est-à-dire moins d'un an après l'acquisition de l'Alaska, la Chambre du Minnesota passait la résolution suivante :

Nous regrettons d'apprendre qu'il est question de transférer le territoire compris entre le Minnesota et l'Alaska au Dominion du Canada par un ordre

du Conseil de Londres, sans un vote des colons de Selkirk et de ceux qui se trouvent aux sources de la SaRkatchewan, lesquels sont en grande partie des éuiigrés des Etats-Unis, et nous prions respectueusement, quoique avec instance, le Président et le Congrès des Etats-Unis de représenter au gouvernement de la Grande-Bretagne que pareille action sera une intervention indue, contraire au principe de gouvernement local (8elf'gove^nment)f qui ne peut être regardée avec indifférence par le peuple des États-Unis 1.

Est-ce assez clair ?

Cette résolution fut envoyée à Washington, et le journal américain qui la rappelait, le 21 novembre 1869, rendait son but encore plus évident en déclarant que

la législature du Minnesota apprendrait avec joie que la cession du Nord- Ouest de l'Amérique britannique aux Etats-Unis, accompagnée de la construction d'un chemin de fer nord-pacifique, est regardée par la Grande-Bretagne et le Canada comme les termes satisfaisants d'un traité qui éliminera tout sujet de controverse entre les deux contrées ^.

Du reste ces projets étaient si peu fantaisistes que, le 80 novembre 18t)9, lord Grauville rappelait officiellement au gouverneurgénéral du Canada que son Conseil exécutif avait, le 22 juin 1866,

exprimé l'opinion que les parties les plus tentantes du Territoire [de l'As siniboia] seraient bientôt peuplées d'individus que la Compagnie [de la Baie d'HudsonJ était impuissante à maîtriser, qui établiraient un gouvernement et des tribunaux à eux et proclameraient leur indépendance politique ) ^qu'une telle agglomération couperait en deux l'Amérique anglaise 3.

Bien d'étonnant alors si, lorsqu'il fut question d'envoyer des troupes à la Rivière-Rouge, le nord ouest des Etats-Unis fut unanime à demander qu'on leur défendît de passer sur le territoire américain. En outre, les menées auprès de Riel des agitateurs venus du sud ne sont un secret pour personne. Les féniens, aidés alors par O'Donoghue, étaient aux aguets pour saisir le moindre 'signe d'intelligence, la moindre marque de consentement de la part du gouvernement provisoire pour se lever en masse et s'unir aux métis dans le but de réclamer la protection du drapeau étoile.

1 — Du journal The Pioneer, de St-Paul, Reproduit dans le Livre bleu de

2 — Livre bleu, p. 28.

3 — /6tU, p. 170.

Il 7 a plas. Dans ane lettre adressée aa gouvernear-gënëral du Canada, en date du 28 juillet 1870, M"^' Taché alla jusqu'à affirmer (et il le déclara plus tard sous la foi du serment), que

en dehors de PaBBOoiation fénienne, le gouvernement provisoire de la Rivière-Rouge a repoussé des offres qui auraient pu le séduire, si le sentiment de Tallégeanoe ne l'avait pas dominé. Des sommes au montant de plus de quatre millions de piastres ($4;000|000), des hommes et des armes ont été offerts, et le tout a été refusé par ces rebelles l.

Les bons conseils du clergé '^ et les propres sentiments de Biel empêchèrent ces tentatives d'aboutir ; mais les féniens et autres Américains ne se découragèrent point. 0'ï>onoghue était allé les trouver après l'arrivée des troupes. Celles-ci une fois reparties pour l'est, les meneurs étrangers crurent voir dans les vexations et persécutions qui suivirent le meilleur des appoints à leur cause. Méprisés par les nouveaux venus, dépossédés de leurs terres aux Ilets de Boîs et ailleurs, traqués comme des bêtes fauves par des échappés de bagne, attaqués jusque dans le sanctuaire de leurs familles et foulés sous le talon des envahisseurs de leurs libertés immémoriales, les métis français n'étaient-ils point enfin mûrs pour la révolte ? Les féniens le crurent, et ils firent leurs plans en conséquence.

Ils savaient, et ne se faisaient pas faute de publier, que ces fiers enfants de la prairie étaient « d'excellents cavaliers, habitués au maniement des armes et à l'obéissance aux chefs qu'ils se donnaient quand ils faisaient la chasse au bison » ^ Par conséquent, il était plus que probable qu'ils feraient honneur à leur race sous le drapeau des Etats-Unis. Ils pouvaient sans trop de

1 — La Vérité sur la Question mélisse^ p. 254.

2 — c Relativement au désir de Tannexion, le gouverneur dit qu'il ne pensait pas qu'il existât à un degré appréciable. Stuttman désirait vivement la voir se réaliser, et il pensait que le général Riel avait les mêmes tendances ; mais les prêtres, qui ont en réalité plus de pouvoir que Tun et l'autre, s'y opposaient > The Saint Paul Despatch, citée au Livre bleu). Nous avons déjà vu que le c général > Riel n'avait aucunement les sentiments que les Américains lui prêtaient.

3 — Livre bleu, p. 29.

difficulté, lever un corps d'élite de 700 à 800 hommes, et, aidés d'un nombre égal d'Américains qui, au premier succès, se triplerait facilement, ils seraient parfaitement invincibles, d'autant plus que leurs frëres d'origine mi-anglaise (et mi-indienne comme eux), avec lesquels ils avaient toujours vécu dans la plus cordiale harmonie, ne seraient nullement pressés de les attaquer. Les mille voix de l'opinion publique et les cris de la presse américaine (qui seraient censés faire écho à ceux de la population indigène) forceraient (?) alors la main aux autorités de Washington, et le but secrètement caressé serait vite atteint.

Mais la coopération des métis français était une condition sine qua non de succès. Les féniens qui, après tout, n'étaient dans cette question que l'avant-garde du peuple américain, voulurent s'en assurer.

A cet effet, ils dépêchèrent un courrier à l'un de ceux qui s'étaient montrés les plus actifs dans les derniers troubles et qui avait tout particulièrement à se plaindre des troupes, ce même André Nault dont nous avons déjà parlé \ C'était vers la fin de septembre 1871. Ce courrier était porteur d'une lettre de convocation à une entrevue sur le territoire américain. Fort perplexe, Nault alla trouver Louis Biel et lui demanda conseil. Celui-ci lui dit d'accepter l'invitation, afin de s'assurer des plans réels des étrangers.

Nault partit de suite, et rencontra à Pembina O'Donoghue qui le conduisit avec trois autres individus à une place située à 7 milles de là. Ils furent alors rejoints par trois officiers féniens <c superbement harnachés », dit M. ISTault, qui firent route avec eux jusqu'au rendez-vous, chez un nommé Charles Grant, à 18 milles de l'embouchure de la rivière Pembina.

Le lendemain, un grand conseil fut tenu, et les féniens dévoilèrent leurs plans qui étaient de « massacrer ceux qui étaient hostiles aux métis, moyennant le concours de ceux-ci ». Nault trouva la proposition un peu raide. Il ne put non plus s'empêcher de soupçonner quelque exagération dans le chinre de 8,500 qu'on lui donna comme étant celui des hommes qui s'étaient déjà enrôlés pour la campagne qu'on se proposait d'entreprendre « moyen-

1 .. Lequel était Canadien, et non métis comme je l'ai dit précédemment d'après tous les auteurs qui ront mentionné.

nant le concours » des métis français da Manitoba. Fourtaiit il promit de rendre compte des détails de l'entrevae à Biel et aax antres chefs métis, et il retourna chez lui par une voie détournée pour éviter la rencontre des soldats canadiens qui étaient à sa recherche ^.

Mais l'alarme était donnée au Manitoba, et les autorités locales n'étaient pas demeurées inactives. Elles savaient que, indépendamment des féniens proprement dits, il y avait alors des milliers d'ouvriers, dont beaucoup étaient d'anciens soldats, travaillant à deux lignes de chemin de fer en construction au Minnesota. A la fin de la saison, ces individus allaient se trouver désœuvrés et partant enchantés de se jeter sur le fort Garry, qui n'avait alors que 80 hommes pour le garder « et assurer la paix de la moitié d'un continent », comme l'écrivait le gouverneur Archibald *.

Ce monsieur admit aussi dans un document public que « l'envahisseur basait toute espérance de succës sur le fait que nos divisions intestines lui jetteraient entre les bras une partie de la population ^ » Quelle belle occasion pour l'élément français de se venger des insultes des Ontariens ! !N''allaient-ils pas en profiter ? Pour conjurer le danger, dont les orangistes du Manitoba n'étaient pas ceux qui se préoccupaient le moins, Archibald eut, le 4 octobre, une entrevue avec M. Ritchot, curé de Saint-Norbert. Il voulut être certain des dispositions des persécutés d'hier qui avaient maintenant les destinées du pays entre leurs mains. Fort heureusement, M"^' Taché, à la veille d'une absence dans l'est, avait rencontré Biel et obtenu de lui au mçins une promesse de neutralité.

Soyez certain, avait-il dit, que ni moi ni aucun de m^s amis ne nous joindrons aux féniens. Nous les détestons, car ils sont condamnés par l'Eglise 4.

M. Bitchot put donc assurer le gouverneur de la loyauté des métis.

1 Ces détails, ainsi que beaucoup d'autres dans les pages qui précèdent |

sont absolument inédits.

2 Mémorandum sur V Invasion fénienne du Manitoba^ dans les témoignages

devant le « Comité du N.-O. >

3 Proclamation de Phon. M. Archibald, 18 oct. 1871.

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